OU LA HAINE DE VOLTAIRE CONDUISIT UN COLLECTIONNEUR
Un certain M. Nicolardot publia contre Voltaire, il y a quelques années, un gros volume qui a la valeur historique des Crimes des Papes.
Dans ce livre, Voltaire commet toutes les mauvaises actions. Il est avare, rusé, cauteleux, jaloux, courtisan, homme de mauvaise foi, créancier impitoyable, sans cœur et sans mœurs, incapable d'aimer, capable des plus épouvantables haines, un monstre pour tout dire.
M. Nicolardot, dont le nom semble avoir été choisi pour faire pendant à ceux des Nonotte et des Patouillet, est un honnête homme à l'esprit étroit, rangé, catalogueur, aimant à fureter dans les vieux papiers. C'est ainsi que péniblement il a composé
avec les gazettes et les pamphlets le livre : Ménages et finances de Voltaire.
La presse fit grand tapage tout d'abord et le compilateur put se croire passé grand homme ; mais quand le scandale de la polémique fut éteint, M. Nicolardot trouva sa vie un peu vide. Il avait passé cinq ans à ramasser des armes contre. Voltaire ; son siège était fait, et il n'était pas sans quelque ressemblance avec ces malheureux commerçants qui, ayant vendu leur fonds, retournent mélancoliquement devant la porte de leur ancienne boutique pour serrer la main (Je leurs clients d'autrefois.
Ferrailler si longtemps avec un adversaire tel que Voltaire, chercher à le surprendre en défaut, mettre sa conduite en opposition avec ses écrits, l'avoir déshabillé, disséqué, avoir reconnu les forces de ce jouteur redoutable, s'être endormi tous les soirs en maudissant Voltaire, pendant cinq fois trois cent soixante-cinq jours de suite, n'est pas une mince occupation. Il est des maniaques, dont la cervelle se détraque par suite d'idée fixe, dont les accès sont moins longs que ceux de M. Nicolardot.
Il rêvait mélancoliquement au successeur qu'il pourrait donner à Voltaire, lorsqu'en se promenant sur le quai, son œil fut attiré par une estampe
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symbolique représentant une statue de Voltaire dont le bras droit a été brisé par la foudre :
— Ah! la justice divine! s'écria M. Nicolardot, heureux de voir confirmer par un graveur ses idées antivoltairiennes.
Dans son enthousiasme, M. Nicolardot acheta la gravure et complimenta le marchand sur son zèle pour les bonnes doctrines.
Mais, à deux pas de là, un autre marchand étalait une gravure d'un autre ordre : Les cendres de Voltaire et de J.-J. Rousseau portées au tombeau des grands hommes. Des citoyens portent au bout de leurs piques les médaillons des deux philosophes; dans les nuages un ange souffle dans une trompette ces paroles : * Leurs ouvrages les rendent immortels. »
Quoique mécontent de ce triomphe des idées philosophiques, M. Nicolardot, pour avoir un pendant, acheta encore cette estampe ainsi que celle où Voltaire s'écrie :
Descends du haut des cieux, auguste Vérité, Répands sur mes écrits la force et ta clarté.
Plus loin était exposée la fameuse gravure de Voltaire dédiée aux hommes libres. Un étalagiste en plein vent montrait le tombeau gravé de Voltaire.
Une idée s'empara de M. Nicolardot. Pourquoi ne pas collectionner les estampes d'après Voltaire? M, Nicolardot avait étudié le philosophe d'après les livres. N'était-il pas utile de l'étudier dans les gravures du temps? *
Ainsi fut formée petit à petit une singulière collection qu'il m'a été donné de voir et qui eut, à son tour, une vive influence sur le .ménage et les finances de M. Nicolardot.
Son appartement fut rempli des grimaces de Voltaire.
Il y avait la chambre aux apothéoses :
Voltaire couronné par l'éternité ;
Voltaire couronné par la postérité ;
Voltaire couronné par Belle et Bonne, au théâtre;
Voltaire recevant Mirabeau aux Champs-Elysées, pendant qu'un prêtre brûle dans l'enfer;
Voltaire conduit par le génie de l'Immortalité au temple de la Gloire.
Chaque classe de citoyens ayant ressenti tellement la gloire de Voltaire, qu'une estampe représente Voltaire couronné par Arlequin!
La salle à manger de M. Nicolardot était consacrée aux scènes plus intimes. On y remarquait le déjeuné de Ferney, dessiné par Denon en 1775; Vol-
taire au lit fait son repas du matin servi par la grosse madame Denis.
Une autre estampe représente la visite de mademoiselle Clairon à Ferney : tous deux, actrice et philosophe, se mettent à genoux, l'un devant l'autre. Des dessins bizarres à l'eau-forte montrent « le vieux malade de Fernex tel qu'on l'a vu en septembre 1777. »
Des paysagistes enthousiastes ont pris des vues de Fernex au levant et au couchant; mais le paysage est toujours sacrifié au bonhomme Voltaire.
Le cabinet de travail de M. Nicolardot contenait tous les portraits de Voltaire, d'après La Tour, Largillière , Carmontelle , Gravelot , Moreau , Saint- Aubin, etc. On y admirait le grand homme en romain, en robe de chambre à fourrures, avec une lyre, une couronne d'étoiles, etc.
Jamais figure ne prêta à autant de caprices. Les enthousiastes et les adversaires y trouvent matière à adoration et à railleries : ceux-ci font du masque de Voltaire une Sainte-Face, ceux-là y voient des lignes caco-démoniaques.
Les uns ont peint Voltaire t en Trissotin. »
D'autres retrouvent dans Voltaire un noble « Alvarès. »
Un dessinateur, envoyé sans cloute par Fréron, l'a gravé avec la légende : « sublimé corrosif. »
Un peintre a entrevu dans Voltaire une sorte de vertueux père de famille qu'il appelé < l'honnête Germon, »
Il y en a qui ont cru que Voltaire était une sorcière; c'est avec un bonnet d'horrible vieille qu'ils l'ont représenté.
Certains ont saisi l'analogie du profil du sceptique avec celui d'un oiseau.
Des graveurs malicieux ont représenté Voltaire t patte de velours. »
Les amis de là nature, qui .disent que toute chose réelle est importante à recueillir, ont laissé à la postérité le buste de Voltaire « en bonnet de nuit. »
Enfin, il est un peintre qui n'a pas reculé devant l'idée de montrer Voltaire « en madone. »
Faut-il parler des Voltaire en bronze, en stuc, en marbre, en biscuit, en terre cuite, des Voltaire dessinés par d'habiles couturières en points à l'aiguille, des Voltaire entrevus par l'imagination fantastique de maîtres d'écritures dans des paraphes que seuls pourraient juger Brard et Saint-Omerî
Un historien fidèle ne doit-il pas mentionner les profils de Voltaire obtenus sur des boites par d'in-
génieux rapprochements de coquillage ! Et les Voltaire tressés en paille de couleur! Et les Voltaire sculptés sur cocos dans leurs moments de loisir par les sculpteurs de l'école des beaux -arts du bagne !
Au-dessus du lit de M. Nicolardot fut accroché le fameux Credo de Voltaire. Les invités qui prisent trouvaient sous leur main une tabatière où est gravé l'almanach de Voltaire; inutile de définir la forme du fauteuil que M. Nicolardot offrait à ses visiteurs?
Le profil des collectionneurs est rarement sans lignes intéressantes* Un honnête bourgeois qui, sur la fin d'uiîe carrière paisible, sent monter à son cerveau des fumées martiales et se met à la piste des différents modèles de boutons d'habits militaires, ce bourgeois, à la physionomie sans expression, prend quelque solennité. Il sent qu'il n'a pas été jeté sur terre sans but; l'importance historique de sa collection imprime une dignité particulière à tout son être. Ce bourgeois, devenu utilitaire, se dit qu'il ne mourra pas sans léguer à la postérité un monument.
Je regardais attentivement M. Nicolardot, petit rentier, pieux et pratiquant, à qui la société de Saint-
Vincent-de-Paul n'a pas donné de caractère physionomique particulier : un petit nez sans finesse, des yeux sans flamme, une bouche commune, un teint coloré qui ne témoigne pas des agitations de l'esprit. La figure d'un employé , pour tout dire.
Pendant un certain temps je perdis l'homme de vue. Je le rencontrai pourtant à la salle Sylvestre, un soir qu'on mettait en vente des estampes relatives au xviii0 siècle; je n'aurais pas reconnu le collectionneur s'il ne fût venu à moi.
Sa personne tout entière avait subi un certain amaigrissement; la figure s'était allongée, et les riches couleurs de jadis faisaient place aujourd'hui à des traînées bilieuses que l'étude seule pouvait expliquer.
— Ma collection s'augmente, me dit-il.
Nécessairement il m'invita à venir la voir. Pour qui s'augmenteraient les collections si la vanité des propriétaires ne cherchait à raccrocher des visiteurs?
Je promis à M. Nicolardot d'aller lui rendre visite; toutefois les agitations de la vie parisienne firent que j'oubliai ma promesse.
Un an plus tard je retrouvai mon homme sur le
quai, mais combien différent de lui-même! Appuyé sur une longue canne, feuilletant les cartons des étalagistes des quais, il me reprocha d'avoir manqué à ma promesse.
— Que ce pauvre M. Nicolardot est vieilli ! pensai je en le quittant.
Et je me livrais à mille réflexions sur le danger des collections qui enlèvent un homme à la société, lui communiquent une vie factice et le détachent trop vivement des choses terrestres.
Pourtant, par acquit de conscience, j'allai à quelque temps de là rendre visite au collectionneur. Ce fut alors que la vérité s'offrit à mes yeux.
Lavater a donné la variété de lignes qui sépare la grenouille de l'Apollon.
M. Nicolardot avait passé par d'aussi singulières transformations.
Combien il est dangereux de vivre entouré de certaines images, et quelles singulières réactions morales peuvent influencer le physique!
L'ennemi de Voltaire (cruel châtiment) était devenu Voltaire lui-même!
Peu à peu l'honnête rentier s'était affunlé de l'enveloppe du sceptique.
Toutes Tes parties grossières de son esprit s'étaient
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tondues aux rayons du soleil voltairien comme aussi les parties animales du corps et de la figure.
Le nez mesquin de M. Nicolardot s'était prolongé lentement , poussé par les efforts d'une nouvelle intelligence. Ses yeux sans flamme lançaient des éclairs voltairiens; sa bouche vulgaire, rentrant petit à petit, avait rejeté en avant un menton questionneur.
Et le pauvre homme ne se doutait pas de sa métamorphose.
— Quelle leçon pour les contempteurs de grands hommes! me dis-je en pensant à cette mystérieuse transformation qui lentement, jour à jour, comme une taupe, avait creusé son trou dans l'âme d'un être vulgaire, et avait sillonné de rides une face recouverte de chairs rebondies. La nature auraitelle ses heures de bouffonneries? Grotesque caprice que de pétrir les substances molles d'une physionomie vulgaire pour leur donner les arêtes d'un cassenoisette voltairien !
M. Nicolardot n'avait pas abdiqué ses croyances. Il était victime, sans le savoir, d'infiltrations que peut-être, du fond de sa tombe, le sarcastique Voltaire avait combinées d'accord avec le démon.
Gomme le collectionneur était entouré perpétuel-
lement d'images de Voltaire, et que toutes ses idées se rattachaient à V ennemi, il ne prit pas garde aux reflets de son miroir, bien éloigné de croire que lui, Nicolardot, adversaire juré du philosophe, pouvait s'être assimilé ses traits.
Et insoucieusement il se promenait dans Paris, ne voyant pas que les passants lui jetaient des regards de côté.
Le châtiment fut terrible!
Un soir que l'homme « bien ponsant » entrait dans un des caveaux de Saint-Sulpice où se tiennent des conférences religieuses, le donneur d'eau bénite retira brusquement son goupillon en murmurant : Voltaire !
De vieilles dévotes pâlirent à la vue du collectionneur et chuchottèrent : Voltaire !
Des amis qui d'habitude recevaient M. Nicolardot avec d'affectueuses et cordiales poignées de mains, tournèrent brusquement le dos.
Le suisse lui donna un coup de sa hallebarde en murmurant : Voltaire !
Le prêtre avec lequel M. Nicolardot était dans les meilleurs termes, prit Voltaire pour sujet de son discours ; et à chaque fuis que le nom du philosophe revenait, de sa chaire l'orateur lançait à l'in-
fortuné collectionneur des éclairs de mépris et de haine.
Alors une vision s'empara de l'esprit de M. Nicolardot.
Chacun s'écartait de lui en criant : Vade rétro Voltaire !
Et les voûtes sonores des caveaux retentissaient de ce nom satanique;
Et toute l'assistance se ruait sur le pauvre homme, et le chassait de l'église ;
Et il se trouvait sur la place Saint-Sulpice, grelottant, par une raffale de neige ;
Et l'irritation causée par cette aventure faisait que le collectionneur se sentait pris de colères semblables à celles de son adversaire, quand il était piqué par quelque Fréron ;
Et tout transi, M. Nicolardot grimpait ses escaliers, aspirant après le bon feu qu'avait préparé, en l'attendant, sa vieille Marguerite;
Et il arrivait qu'en ouvrant la porte, la vieille Marguerite, voyant en chair et en os, la représentation animée des images de Voltaire qui emplissaient l'appartement, faisait le signe de la croix, sautait sur son balai, chassait, sans le reconnaître, M. Nicolardot qui, meurtri, roulant de marche en
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marche dans l'escalier, reconnaissait trop tard les dangers d'une fréquentation trop prolongée avec le sceptique, et le lendemain vendait ses collections, pour aller loin de Paris, dans un village, où jamais n'a pénétré le nom de Voltaire.
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