CHAPITRE VI
Avant de continuer cette série de portraits d'amateurs, il est bon d'introduire ceux qui leur servent de complices, en tête desquels marche le commissaire-priseur.
On reconnaît que le commissaire-priseur appartient à' la classe des officiers ministériels par son absence de moustaches, la coupe de ses favoris et le vêtement noir traditionnel. A son allure dans la rue, chacun se dit que cet homme possède une charge; cette charge lui donne un droit à un sceptre qu'ont dû ambitionner plus d'une fois avoués et notaires.
Le marteau d'ivoire à manche d'ébène qui ouvre l'enchère, la presse, la ralentit, la force et l'impose, est un précieux talisman que les auteurs dramati-
ques ont eu tort de négliger jusqu'ici, comme pi vol d'une féerie bourgeoise.
Sans marteau, le commissaire-priseur redevient un simple mortel; à peine il frétille dans ses doigts que sa physionomie se transfigure.
Debout sur la tribune, le commissaire-priseur rappelle le président des anciennes assemblées délibérantes, et souvent* assis au pied de cette tribune, M. Thiers, habitué fidèle de l'hôtel Drouot, oubliant la vente, a dû se croire reporté aux brillantes joutes parlementaires d'avant 1848.
Vraiment j'éprouve un certain respect pour cet autocrate dont le marteau décide si tel objet sera coté vingt sous ou mille francs, s'il appartiendra à moi ou à mon voisin, s'il retombera dans les griffes d'un panailleux i ou du prince Soltikoff, si la France ou l'Angleterre en jouira.
Il n'est personne qui ne se soit intéressé aux
1 . 11 est nécessaire de préciser le sens du mot panailleux, qu'ajoutera sans doute mon savant ami, Lorédan Larchey, dans son dictionnaire des Excentricités de lalangue française. Panailleux vient de pana, qui, du glossaire du quartier Bréda, est entré dans l'argot du bric-à-brac. Vieux pana se dit d'un homme avare, laid et âgé, qui s'ep laisse difficilement compter par les filles. Panas figure dans le Dictionnaire de la curiosité à titre de tesssons, de loques, de débris de toute sorte, et ceux qui les vendent sont dits panailleux.
évolutions cabalistiques de la baguette de la fée qui, jadis, aux Funambules, décidait de la réussite des amours d'Arlequin et de Golombine.
Grâce à son marteau, le commisseur-priseur jouit de privilèges presque aussi étendus.
Le marteau a fait la ruine de beaucoup d'amateurs, la fortune de quelques autres.
Ce rêveur, qui croyait avoir dans son cabinet des toiles de premier ordre, a été tiré de ses rêves par le tac sourd du marteau, adjugeant à une moyenne de vingt-cinq francs tous les tableaux d'une galerie dont le possesseur demandait des millions.
Suspendu dans l'air, le marteau a certainement développé plus d'une hypertrophie du cœur chez les natures trop impressionnables.
Le marteau est plein de caprices suivant la main qui le guide. .Je frémis en le voyant diriger par Me Pillet, qui fait passer tous ses nerfs dans la vente et qui agite si Jrénétiquement son sceptre qu'on pourrait l'appeler le marteau de Damoclès.
Le public est tranquille quand Me Delbergue-Cormont s'en sert. La vente plus calme, se fait bourgeoisement, suivant un mot de marchand. Ce sont des enchères « à la papa. » Tout s'y passe à la douce.
Le marteau de Me Boussaton a les inquiétudes et
les soucis de l'école moderne. Il hésite avant de frapper le coup décisif qui permettra au paysagiste, grâce au succès des enchères, d'aller planter son parapluie sous les vieux chênes de Fontainebleau.
Le marteau de Me Escribe a décidé du sort de grandes victoires au Tattersall : c'est un marteau pour les chevaux. Sa suprême importance est constatée aux Champs-Elysées par l'aristocratie du turf et du sport.-
Tels sont les glorieux bâtons de commandement des maréchaux du bataillon des quatre-vingts commissaires-priseurs.
Il n'est pas de jour au Palais où un avocat célèbre ne glisse dans sa péroraison quelques mots sur sa toge :
« — Cette robe qui... »
« — Cette robe que... »
« — Cette robe dont... »
« — Celte robe avec laquelle... » etc. Les commissaires-priseurs parlent du marteau d'ivoire avec la même complaisance que les avocats de leur toge.
J'ai vu dans le boudoir de la veuve du fameux commissaire -priseur, Me ***, son marteau sous
globe avec un ingénieux ajustement de feuilles de laurier.
Le même attribut se retrouve sculpté sur les quatre faces du monument funéraire de l'officier ministériel, au cimetière du Père-Lachaise. Au-dessous du buste sont gravés, à la mémoire du défunt, quelques vers dans lesquels le poëte a su, malgré la difficulté, faire entrer le marteau d'ivoire.
Le fait me frappa quoique je m'occupe rarement de poésie. Si ma mémoire est fidèle, épouse bien chère rime avec enchère, et le quatrain se termine ainsi :
Il est éteint, ce marteau d'ivoire, Je voudrais bien n'y pas croire.
Une telle épitaphe, jointe au monument du boudoir, montre assez combien les veuves de commissaïres-priseurs reconnaissent la portée d'un talisman ui, ayant été manié par des doigts subtils, a conservé des traces presque vivantes du défunt. ILe caractère de l'homme apparaît toujours par uelque point, et sa puissance de transformation ur tout ce qui l'entoure est si grande, que j'ai pu vancer quelque part, sans trop de paradoxe, que le
chat d'un pharmacien n'avait rien de commun avec le chat d'un pâtissier.
J'ai donc regardé attentivement les marteaux de chaque commissaire-priseur. Il y en a de lourds, de frêles, de trapus, de souples, d'élégants et de positifs. Le manche des uns, allongé comme celui d'un fouet, forme des courbes qui, par l'élasticité du bois, retombent avec un coup sec. D'autres ne sont guère plus longs que la main, solides mais sans grâce. Certains, terminés par un petit baril de buis, jurent par leur rusticité avec la moderne et élégante combinaison d'ébène et d'ivoire.
Le marteau est un sixième doigt ajouté à la main droite du commissaire-priseur, et feu le capitaine d'Arpentigny, de regrettable mémoire, n'eût pas hésité à classer ce doigt de bois dans sa famille des mains spatulées (mains artistiques).
Je recommande à l'enchérisseur novice de faire tout d'abord attention à la forme du marteau qui décidera des enchères de la journée. Le commissairepriseur peut cacher son jeu sous un masque impénétrable; le marteau donne la clef de son caractère.
Marteau court : marteau positif et rationaliste, ne laisse pas traîner l'enchère.
Marteau élancé et souple : marteau dangereux, ondoyant et perfide comme la femme.
Marteau d'ivoire et d'ébène : marteau à l'affût des élégances de la civilisation.
Marteau de buis : gothique instrument qui semble provenir de l'héritage d'un tabellion. Ce n'est pas au commissaire-priseur à qui appartient ce marteau primitif que mademoiselle Cora Pearl confiera la vente de ses diamants.