LE CRI EU H
Ce n'est rien moins qu'un homme de génie qu'il faut pour remplir les fonctions de crieur.
Un crieur sans génie serait un aboyeur.
Il y a différents crieurs à l'hôtel Drouot ; chacun a sa manière.
En première ligne a longtemps marché Jean, l'homme aux tics, qui les exagérant pour surprendre son monde, trompe l'attention de l'enchérisseur par mille contorsions et en remontrerait au besoin aux meilleurs grotesques.
Jean est le Clopin Trouillefou de cette Cour des Miracles. La peau du masque et du crâne est aussi mobile que les lèvres. Les mains dans les poches, Jean semble tirer une ficelle cachée qui met enjeu les rides, le nez, les oreilles et jusqu'à deux mèches de
cheveux qui s'avancent vers les yeux comme des aiguilles.
Vous le regardez. Jean vous avale.
Il faut expliquer ce phénomène. Les yeux de Jean se fixent sur vous, son nez se plisse, sa bouche s'avance comme pour saisir une proie et rentre en dedans, semblant introduire un aliment mystérieux qui met en mouvement le cou et l'estomac. Un boa qui absorbe un lapin, telle est l'image de Jean en présence du public ; seulement la où l'animal s'endort, Jean devient frénétique.
Il marche, se gratte, fait mille gestes interrogateurs , reluque une enchère, se dresse sur ses pieds, imite à la fois le bouffon Grassot et ce poèteimprovisateur qui mord ses poings une fois sur le trépied.
Jamais un commissaire-priseur ne tentera une venet de chinoiseries avec Jean pour crieur. Il ferait oublier les figures des magots et la comparaison entre Jean et les porcelaines à tête branlante ne tournerait pas a l'avantage de ces dernières.
Jean est un crieur de l'ancienne roche. Il amuse la galerie comme le pitre retient les bonnes d'enfants jusqu'à l'arrivée du tireur de cartes.
Jean tourne et vire dans la salle, Jean plaisante, Jean fait des commentaires, Jean interpelle l'assistance jusqu'à ce que le commissaire-priseur le rappelle affectueusement à l'ordre par un :
— Allons, allons, Jean.
Jean appartient à l'âge d'or où brocanteurs, fripiers, revendeurs, et panailleux étaient maîtres absolus dans les ventes publiques. Jean les divertissait par ses grimaces; mais le règne de Jean est passé. Ses quolibets et ses farces de tréteaux seraient à peine tolérables à la place de la Bastille où ont été rélégués les arracheurs de dents.
L'hôtel se policera forcément et bientôt, experts, crieurs et garçons devront se plier aux habitudes de la clientèle distinguée qui a fait du premier étage de la rue Drouot une sorte de club artistique.
Je préfère à Jean certain crieur, toujours rasé de frais, au sourire de Scapin et qui a la mine d'un habile comédien. Petit à petit il s'anime avec la vente: son regard de côté embrasse tout l'auditoire. Il lance l'enchère avec joie, la fait rebondir
mme la pomme sur un tamis et se dit intérieure-
ent :
— Ça chauffe.
Son œil étincelle. Ce crieur ne croit pas un mot de
ce qu'il dit, mais il a l'amour de son art. Aussi « parfait comédien » que l'exige le poëte Baudelaire, il pense que cet Anglais est insensé de mettre une enchère de vingt mille francs sur une aquarelle de Bonnington; mais la joie d'une bonne vacation l'emporte sur son scepticisme. Ainsi que le grand acteur qui prétendait être maitre de ses effets et qui cependant pleurait réellement en scène, ce maîtrerenard s allume lui-même au feu des enchères; le sang lui monte au visage, son front devient humide.
La vente terminée, il sait qu'il va recevoir les compliments de maître Boussaton et il est fier de la vacation de l'après-midi, comme si elle lui rapportait des droits considérables.
C'est une vocation que de crier à l'hôtel Drouot. Une erreur serait de croire que de vastes poumons et une forte voix y suffisent. Bien d'autres qualités sont nécessaaires.
Recueillir de nombreuses enchères quand les enchères n'existent pas, demande un tempérament de fourbe consommé.
Il faut échauffer un public froid qui n'a pas envie d'acheter, lui communiquer le feu sacré.
Il faut apprendre à donner la réplique au com-
missaire-priseur, devenir le confident de ce monarque, rOlivier-le-Daim de ce Louis XI.
Certains commissaires-priseurs jugent les tableaux à l'aide d'une esthétique qui n'est pas tout à fait celle de Winckelmann *.
— Messieurs, dit le commissaire-priseur, c'est un beau tableau. Remarquez la quantité kde personnages.
— Il y a beaucoup d'ouvrage, reprend le crieur, Ce mot est celui qui résonnera le plus vivement
à l'oreille des enchérisseurs.
A de certains tableaux il faut savoir dissimuler un repeint, un accroc.
Un bon crieur vaut un écuyer qui, à cheval sur sa bête, dissimule, en la faisant caracoler, certains vices que la loi ne reconnaît point comme redhibitoires.
Le crieur doit tenir de la matrone qui promène une fille au bois et déguise, les brèches faites à sa vertu.
1 « Si ce tableau, disait l'un d'eux en vente publique , n'est pas d'Ommeganck, il est à coup sûr de Mademoiselle Omme-
anck!