LE MARCHAND
Plus le goût de la curiosité s'est répandu, plus le marchand a fait de mauvaises affaires. Je plains le marchand dont l'âge d'or est passé. Il y a trente ans, ils n'étaient pas plus d'une quinzaine; on en compte aujourd'hui dix par rue. J'ai noté les adresses des vendeurs de bric-à-brac dans un carrefour qui, de la place Gaillon, communique à diverses rues. La courte rue de Port-Manon ne donne pas asile à moins de six marchands de curiosités.
En 1820, Palmanach Bottin ne contenait pas d'article spécial pour cette classe de marchandises; il est peu d'Annuaires de petite ville qui n'inscrivent pompeusement deux marchands d'antiquités pour le moins.
Les amateurs augmentent; mais ils vont eux mômes au marché, c'est-à-dire à l'hôtel Drouot. Ils ne paient pas plus cher que les marchands, finissent par acquérir de l'œil et n'ont aucuns motifs d'acheter dans un magasin un objet d'art, grevé de frais de patente, de location de boutique.
La grande vanité de l'amateur étant de spéculer et d'acquérir des objets d'art qui lui représentent un bon placement, le marchand n'a plus de raison d'être.
On a imprimé quelque part que les marchands étaient en instance pour forcer les amateurs à payer patente. Ce serait justice , quoiqu'à vrai dire les amateurs pleins d'illusions, capricieux, se dégoûtant vite de ce qu'ils ont sous les yeux, ressemblent aux joueurs à la roulette.
L'amateur fut jadis la victime des marchands; l'historiette suivante montrera les marchands victimes d'un amateur.
Qui ne connaît le fameux M. X..., l'homme qui eut la rage de tout collectionner, et dont la bourse ne se prêtait guère à cette manie?
Collectionner est, pour certains êtres, un besoin aussi pressant que de manger. Leur vie est monotone quand ils ne rapportent pas quelque objet nouveau dans leur cabinet. Inquiets , remuants et *
chercheurs, comme le chien de chasse flairant chaque buisson, toujours ces hommes sont en quête, l'œil aux aguets. Qu'ils soient myopes, peu importe, leur court regard se change en induction. Peut-être plus trouveurs que lés gens qui voient à une lieue, ils regardent en dedans d'eux-mêmes, réfléchissent, combinent, et, leur plan arrêté, s'en vont à la découverte, certains de dénicher quelque rareté dans des endroits auprès desquels les meilleurs limiers auront passé sans rien voir.
X... avait les doubles qualités de l'homme actif et du voyant; mais ce que lui rapportait une profession médiocre ne suffisait pas à le mettre en possession des trésors qui le tentaient dans chaque boutique.
11 commençait une collection, s'arrêtait par manque d'argent, revendait à perte, et de jour en jour travaillait à sa ruine.
Il en est des collectionneurs commodes joueurs; ils savent tremper leur soif de posséder par des féti-
es.
L'amateur qui a englouti sa fortune dans un œuvre inappréciable de Rembrandt, quand il en est dépossédé, arrive à se distraire en feuilletant sur les quais les portefeuilles à un sou.
Celui-ci ramasse de vieux chapeaux, celui-là des bouchons, et dans les variétés ou les degrés d'usure de ces objets, ils trouvent de quoi exercer leur tendance à classer, à grouper, à analyser.
X... en était arrivé à des collections de boutons de toutes les formes, et les marchands, s'intéressant à une manie que le propriétaire décorait du litre d'historique, mettaient de côté tous les vieux boutons qu'ils trouvaient.
Pendant trois ans, X... alla chaque jour à la Rotonde du Temple, où tant d'habits civils et militaires subissent de singulières transformations pour lesquelles lés boutons sont inutiles. Ainsi fut formée une collection soigneusement classée et cataloguée, qui ne comptait pas moins de trente-sept mille numéros.
Ces trente-sept mille boutons firent parler par leur nombre.
X.... passa pour un collectionneur sérieux, qui apportait des lumières à la science parnle certains boutons que les archéologues venaient étudier de loin chez l'heureux possesseur.
A partir de la renommée attachée à la collection, les marchands de curiosités haussèrent leurs prix, un second amateur de boutons s'éîant révélé, qui
n'était [qu'un vil plagiaire de Vidée de X
Cependant les trente-sept mille boutons commençaient à fatiguer le collectionneur, homme d'esprit d'ailleurs, qui au besoin riait de ses propres manies.
Revendre en bloc cet énorme tas de boutons, il n'y fallait pas songer ; personne n'eût offert à X... la vingtième partie des petites sommes qu'il avait entassées dans sa singulière collection.
Ayant mûrement réfléchi, X... fît une tournée chez les marchands, paya des boutons sans valeur le prix qu'on en demandait, parla de ses recherches et de son musée avec enthousiasme, et, aussitôt qu'il fut rentré chez lui, divisa sa collection en dix lots habilement assortis.
Le lendemain matin, dix brocanteurs d'habits qu'il avait à sa dévotion se dispersèrent chez tous les marchands de curiosités, chacun avec un lot qu'ils offraient et vendaient aussitôt, les marchands spéculant sur la prochaine visite deX...
X... ne reparaissait plus. Les marchands le relancèrent chez lui, portant avec eux le lot de boutons qu'ils comptaient placer avec un fort bénéfice.
— Des boutons? dit froidement X..., je ne m'occupe plus de ça.
— Et votre collection?
— Vendue.
— A qui?
— A vous et à vos confrères.
On parle beaucoup de l'être merveilleux qui fait sauter la banque; on ne dit pas combien s'en retournent ruinés de Bade ou deHombourg. X fut
une exception.
Faire connaître les divers caractères de la foule de marchands qui spéculent sur les goûts artistiques n'est pas chose facile, le groupe comptant tous les jours de nouvelles individualités.
Il faut mettre en première ligne le Chineur, qui est le batteur de buissons de la chasse aux objets d'art. Chiner, un mot dont l'étymologie m'échappe, c'est voyager en France et à l'étranger, faire sortir les vieux meubles des écuries, les anciens tableaux des greniers, les châsses gothiques des églises, les faïences des cuisines, les christs byzantins des sacristies, les tabatières des tiroirs des douairières.
Un voleur de génie devine à l'inspection des murs d'une maison qu'elle est habitée par un vieillard seul qui cache son trésor dans la paillasse; un
limier de police qui, à l'aspect d'un individu, se doute qu'il a quelque chose à régler avec la justice, possèdent certaines facultés du chineur. Seulement, le chineur est indépendant. Lui aussi a l'amour de l'art; la battue de curiosités qu'il entreprend le mène rarement à la fortune. Frais de voyage, déplacements inutiles, emballage, casse, pourboires, temps perdu, ne laissent pas de gros bénéfices sur les objets chinés.
Habituellement le chineur cherche pour le compte des autres marchands; ses trouvailles passent de ses mains à l'étalage d'un des riches magasins de curiosités du quai Voltaire ou du Boulevard, Paris ayant soif de curiosités, comme il dévore des troupeaux de moutons tout entiers ehaque matin.
Une belle pièce trouve aussitôt son acheteur, comme un beau poisson ne reste pas à la halle; mais les belles pièces sont rares. L'étranger y met bon ordre.
Heureusement le bric-à-brac pousse chaque jour comme une fleur ; la minute qui s'écoule pendant que j'écris ces lignes fait passer une chose usuelle dans les rangs de la curiosité. Ne suffit-il pas qu'un objet soit ancien et que l'industrie ait renoncé à le fabriquer pour qu'il devienne rare? Combien de
gens ne cherchent que la rareté ! Si les faïences de Henri H, au lieu d'être comptées, étaient communes comme la faïence de Lunéville, chacun les trouverait d'un goût équivoque.
Un homme d'esprit un peu taquin, se promenant avec feu Sauvageot sur les quais, lui disait plaisamment en lui montrant les bains Vigier :
— Quelle perle pour un musée dans trois cents ans!
Les raretés, telles que la faïence de Henri II, ne s'inventant pas tous les jours, Paris vit de Paris comme l'ours se nourrit de sa graisse l'hiver.
Les ventes de l'hôtel Drouot sont un labyrinthe sans fin dans lequel le promeneur passe et repasse par les mêmes circuits. Le prince Soltikoff met dix ans à former une collection; les chineurs de toute l'Europe sont appelés. On fouille pour le prince tous les magasins de curiosité. Par un motif quelconque, M. Soltikoff vend sa collection ; elle est dépecée à l'hôtel Drouot, achetée par divers amateurs qui eux-mêmes la revendront un jour, et ainsi de suite.
Les marchands sont nombreux qui grignottent à ces ventes; chacun d'eux a sa spécialité.
L'un achète les meubles, l'autre les armes, celui-
ci les faïences, celui-là tout. Je signale ce dernier comme un adroit industriel. Il a inventé le petit bénéfice, d'où le grand roulement d'affaires. Moyennant cinq pour cent de commission, il traite avec les petits marchands en détail qui revendent au public. Sa grande affaire (et il a raison) est de ne rien garder en magasin. Peu lui importe que l'objet soit beau ou précieux; il ne spécule qu'à cinq pour cent. La curiosité pour lui n'est que de l'épicerie. Vendre et toujours vendre.
Qu'on pense au prix que finit par .acquérir une Vénus qui, dans une boutique depuis trente ans, fait les beaux bras aux passants sans trouver d'amateurs. Elle a triplé de valeur par l'intérêt des intérêts.
Le marchand qui lient à sa marchandise n'est pas un marchand. Il fera faillite, eût-il les plus beaux Rembrandt de l'Europe.
Jadis le marchand de bric-brac faisait partie de la bande noire, se liguait contre l'amateur, organisait avec ses confrères les ventes dites de revidage, une sorte de complot dressé par une mystérieuse société qui, faisant loi à l'hôtel, se partageait les dépouilles de celui qui vendait et forçait l'acheteur à des prix exagérés. Ces coalitions, punies par les lois, sont tombées aujourd'hui au grand jour. des
ventes et à la publicité qui leur est donnée. LaGazette des Tribunaux a éclairé ces fraudes ; et il faut des ventes de petites villes ignorées, où le eommissairepriseur n'ayant pas annoncé ses vacations dans les journaux, pour que des marchands parisiens, profitant de l'occasion, pratiquent le revidage.
Par ses rapports avec les amateurs, le marchand s'est policé. L'Auvergnat a disparu preequ'à la même époque que Mme la Ressource.
On rencontre d'élégants antiquaires, instruits et bien élevés, qui ayant le goût de la curiosité et n'étant pas certains de se couvrir de gloire dans les professions libérales, emploient leur activité et leurs capitaux au commerce de la haute brocante.
Il en sera de ce commerce comme de celui de la nouveauté. Les gros capitaux se réuniront et fonderont un Hôtel-du-Louvre du bric-à-brac. C'est la tendance moderne. Je laisse à un économiste le soin d'en montrer les vices ou les bienfaits.