LE TRUQUEUR
L'intérêt que porte le vulgaire aux criminels s'explique par la soif du bizarre, du nouveau et de l'inconnu que nous portons en nous. Voilà donc un être qui ne pense pas comme le commun. Il a de l'audace, de la force, de la résolution, qualités assez mal appliquées à la tromperie de son prochain; mais ce prochain, nous le connaissons à peine, et la fameuse question de Jean-Jacques relative au manda- Irin, qui met si vivement en relief notre égoïsme, nous pousse à nous intéresser au Truqueur, malgré ses friponneries. Il trompe le monde, mais il le trompe avec tant d'imagination t
Comment se fait-ii que la noble passion artistique entraîne après elle tant de coupables commerce? Parce qu'il en est du Beau comme du Bien el
du Vrai. Le diamant sort du charbon, la truffe est tirée de la terre par des pourceaux.
Toujours le Beau marche escorté d'une forte escouade de Laid. Le plus admirable objet d'art a été découvert dans les hangars d'un chiffonnier; une beauté triomphante a appris l'art de charmer dans les bras d'un garçon coiffeur.
Il faut savoir se résigner aux commencements impurs de tout être et de toute chose.
Le truqueur a une vive intelligence, trop vive et mal équilibrée. Il n'a pas plus de sens moral que les Scapins de l'ancien théâtre français. Se complaisant dans la ruse comme le poisson dans l'eau, tromper est sa suprême jouissance, et il ne trompe pas pour s'enrichir, mais pour se chatouiller le cœur et amener un sourire sur ses lèvres minces. Je regardais, sans qu'il me vît, un truqueur en train de combiner une affaire ; il ressemblait à un lézard se chauffant au soleil. C'était la même jouissance. Il m'aurait confié ses projets et je lui eusse dit : c Cela est mal et va contre l'honnêteté,. » que le truqueur m'eût regardé avec le plus grand étonnement. La nature lui avait donné la ruse en partage : sa physionomie était fortement empreinte de ruse; l'homme agissait aussi naturellement que
le renard qui s'introduit dans un poulailler et enlève les poules.
Un truqueur me dit avec quelque raison :
— Les animaux savent reconnaître leurs adversaires et les fuir; pourquoi les hommes ne sont-ils pas assez physionomistes pour voir que mon nez, mes yeux, ma bouche leur crient de prendre garde à moi?
J'admire le truqueur, parce'qu'il ne travaille pas en vue de l'argent» Méditatif comme un philosophe, rêveur comme un poëte, il tient de l'inventeur dont il a la vie agitée.
Le truqueur est un artiste raté ; ses facultés l'ont poussé vers trop d'arts à la fois, ses mains ont trop d'adresse. 11 aime les belles reliures, les autographes, les armes, les tableaux, les faïences. C'est un curieux universel, même d'histoire naturelle; mais les facultés singulières dont la nature l'a doué font qu'il est plus porté à imiter qu'à inventer, à contrefaire qu'à imiter.
C'est le truqueur qui a lancé dans le commerce un inappréciable autographe de Molière, qu'il a fallu des années pour reconnaître faux.
Cuvi"r, le grand Cuvior, a acheté au truqueur un os d'animal antédiluvien trouve à Montmartre, et fabrique pnss-igo du Chausson.
Certain truqueur a combine pièce à pièce le fameux fauteuil mérovingien que le plus riche des banquiers allemands devrait se garder de montrer à ses visiteurs.
Le truqueur, on le verra tout à l'heure, ne recule pas devant l'invention d'un faux obélisque.
La répétition des émaux de Limoges est un enfantillage pour le truqueur qui a retrouvé des secrets perdus pour tous.
En céramique, il en remontrerait à Bernard de Palissy.
On avertit M. Th... de ne pas acheter dans une vente certain groupe de Luca Délia Robbia, fabriqué par un truqueur italien trop intelligent. M. Th,.. tient bon et n'écoute aucun avis. Le lendemain, celui qui voulait éviter à M. Th... une déconvenue, l'invite à venir voir dans son cabinet le même Luca Dclla Robbia.
— C'est le vôtre qui est faux! s'écrie M. Th...
— Ce sont les nôtres; ils sont tous deux faux.
Il y a des truqueurs dans chaque pays; l'honnête Allemagne envoie à Paris des cargaisons de grès de la Renaissance, datés de 1520, fabriqués en 1860, comme on fabrique en Italie des verreries vénitiennes, des Rembrandt en Belgique, des Goya
la
à Madrid; mais le truqueur parisien dépasse tout.
Dans un pauvre galetas habité par la poussière, meublé de tessons, on voit le soir le truqueur éclairé par un mauvais suif, accoudé sur une table boiteuse, feuilletant quelque livre de chimie. Il étudie l'art d'imiter de vieux papiers en copiant les filigranes de l'époque, ou il invente .quelque encre jaunie pour le châtiment des amateurs d'autographes, ou il recherche un vernis roussâtre pour en enduire des tableaux modernes. Gomme Palissy, il est homme à sacrifier sa dernière chaise pour chauffer un petit four placé dans un coin, où le feu émaille doucement une faïence ; les gens qu'il fréquente, ce sont de pauvres diables qu'il fait travailler en leur parlant de millions futurs. Le jour, il court les musées, les bibliothèques, les salles de vente. Sans cesse étudiant, analysant, comparant, le truqueur a la foi du savant, de l'inventeur, du poëte; le tourment u'il donne à son cerveau eût suffi à en faire un omme illustre, s'il n'était pas né truqueur, c'est-àdire pour tromper.
Avec quel enthousiasme il parle des objets faux qu'il a vendus à telle collection publique, à un riche particulier, ù l'Angleterre ou à la Russie! Tell
est l'unique récompense qu'il attend de ses travaux, car il n'ignore pas que la police correctionnelle l'attend, qui ne reconnaît ni l'imagination, ni les efforts, et la médecine légale n'a posé encore qu'un pied bien timide devant les tribunaux, qui s'inquiètent peu si l'homme obéit à la ruse dont l'a fatalement doué la nature.
— Ai -je assez enfoncé le British-Muséum ? disait un truqueur dont les yeux lançaient des flammes.
Le pauvre diable ne mangeait pas tous les jours; il se soutenait à force d'orgueil.
Quelques-uns auront peut-être remarqué, à l'étalage des marchands de bric-à-brac, des personnages fantastiquement allongés, couverts de plâtre et de rouille, sortes de mandragores en plomb, qu'une affiche manuscrite annonce avoir été découvertes dans un vieil hôtel en démolition, et qu'on jurerait sortir de la logette d'un fou ?
Knecht et Lefèvre fabriquent ces statuettes, qu'ils donnent pour trouvées dans des décombres ou dans la Seine.
Un commissaire de police, ayant reçu des plaintes à ce sujet, se rend dans un garni de la rue du Paon- Saint-Victor, et saisit les moules à statuettes, plus
une certaine quantité de terre, de sable de rivière et de petits cailloux incrustés dans le plomb pour figurer les traces d'un long séjour dans la terre ou dans l'eau.
Nos truqueurs sont conduits en police correctionnelle.
— C'est un secret que j'ai, dit Knecht, j'ai bien le droit de l'employer.Je ne croyais pas faire mal. ,
— Avez-vous vendu beaucoup de ces statuettes ? demande le président.
— De quoi emplir une voiture à quatre chevaux, répond Knecht avec fierté.
— Et vous, Lefèvre, qu'avez-vous à dire pour votre défense? demande le Président.
Lefèvre, avec un sentiment d'orgueil national :
— Je vendais cela à des Anglais.
Un autre truqueur avait une vieille mère qu'il ne savait comment faire vivre, quoique étant homme d'une rare invention. Ce truqueur jeta un jour ses visées sur un richard, spécialement affolé des peintures de Greuze.
La mère du pauvre diable vivait retirée dans un faubourg.
Elle devint, grâce à l'imagination de son fils,
l'ancienne gouvernante d'un noble , riche exilé , dont Greuze avait fait jadis le portrait. Elle passa pour avoir hérité d'une modeste rente de six cents francs de son ancien maître, à la condition expresse de ne jamais se séparer de son portrait, de l'admirable portrait de son excellent maître.
Le truqueur avait par hasard découvert cette vieille et le portrait dans un faubourg. Il en parla à l'enthousiaste de Greuze; mais le portrait ne pouvait être vendu !
Voilà de ces obstacles qui aiguillonnent les amateurs! Le collectionneur de Greuze n'en dormait plus.
Ainsi il existait à Paris une toile précieuse, qu'une bizarre disposition testamentaire empêchait de posséder.
Après avoir rêvé longtemps au moyen de tourner la situation, l'amateur donna dans son hôtel un pavillon à la vieille, lui fit une rente de douze cents francs pour quitter le faubourg; alors il put jouir de l'admirable portrait de Greuze (fabriqué quinze jours auparavant par un peintre-truqueur).
Et voilà comment le truqueur, bon fils, put offrir quelques jouissances à sa vieille mère pendant les dernières années de sa vie.
C'est du même qu'on a dit, en manière d'oraison funèbre, à un repas de bout de l'an auquel n'assistaient que les truqueurs ses confrères :
— Quel homme ! Il était plus camelot que tous les camelots !
LE FAUX OBELISQUE