‹ L'hôtel des commissaire-priseursChapitre 25 sur 35 · SALLE N° 16, DITE DES COLONIES · texte numérisé non relu

SALLE N° 16, DITE DES COLONIES

Il existe à l'entresol de l'Hôtel une salle de vente portant le n° 16 , qui semble une loge de concierge.

Les initiés la connaissent sous le nom de salle des Colonies. Là se vendent des copies de Meissonier, de Mlle Bonheur commandées à la douzaine et payées à de malheureux rapins sept francs pièce. Tableaux destinés à l'exportation, aux colonies, à l'Amérique,

Quand l'exportation ne va pas, les entrepreneurs de ces sortes de peintures essaient de les écouler dans cette misérable salle, vouée par les amateurs à l'indignation.

On y vend des tableaux à pendants avec des cadres dorés à la sauce, ou plutôt on ne les vend

pas, car il faut être d'un provincialisme excessif pour se laisser prendre aux manœuvres des panailleux qui encombrent le prétoire.

Dans cette salle des Colonies, le commissairepriseur a inventé un dictionnaire d'artistes particulièrement inconnus.

J'y ai vu vendre deux « charmants petits Cassart très-fins. »

Qu'est-ce que Cassart?

Sans émotion je n'ai pu entendre l'enchère d'une t gouache de M. Blochet, âgé de quatre-vingt-cinq ans. »

A quoi le crieur ajoutait :

— Le pauvre M. Blochet n'en fera plus longtemps.

Le même commissaire-priseur (salle des Colonies, no 16) mit en vente, une autre fois, un fixe de mademoiselle Lajoy.

— L'artiste est décédée il y a quinze jours, s'écriait-il avec une larme qui n'était pas mal trouvée.

Pourtant cette annonce du décès de mademoiselle Lajoy ne put faire vendre le fixé.

Un pâtissier obligé de manger ses gâteaux. Quel châtiment !

Tel est pourtant celui que subissent fréquemment

les gens à figure douteuse, qu'on voit entrer vers les deux heures à l'hôtel Drouot pour s'entasser dans la salle des Colonies, où, pendant des journées entières, ils se trouvent en présence de tableaux invendables qui, depuis six mois, ne quittent pas l'Hôtel, fatiguant le commissaire-priseur, l'expert, le crieur et jusqu'au propriétaire lui-même, qui quelquefois se prend a douter que ce soient des tableaux.

Personne n'en veut; aucun pigeon ne se présente. L'enchère se fait basse et rampante : elle était hier de cent francs; lâchement elle est descendue à cent sous ! Rien n'y fait.

Une puissance sarcastique me pousse à me mêler aux claqueurs qui, me prenant pour un bourgeois, commencent leurs comédies :

— C'est un tableau de maître ! s'écrient-ils en chœur.

— Quelle pâte!

Ils se font passer le tableau, le regardent d'un œil, me guignent de l'autre.

— Superbe t s'écrient-ils.

Cependant les enchères fictives montent avec la rapidité de la marée.

Le commissaire-priseur use tout son fluide magné-

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tique à vouloir m'animer. Je reste froid. Vingt fois le marteau se lève en l'air sans retomber.

Les allumeurs, me regardant comme une brute inaccessible aux harmonies de la peinture, se rejettent sur le cadre.

— La bordure vaut l'enchère, disent-ils à mes côtés.

Impassible, j'assiste à cette comédie dont j'attends le dénoûment.

Le tableau est adjugé, en apparence, à un des claqueurs.

— A moi ! dit-il avec un enthousiasme mal joué. Le crieur se retourne vers l'expert, l'expert vers

le commissaire-priseur, le commissaire priseur vers son scribe, tous avec des clignements d yeux désappointés, et le malheureux clerc, qui voit que je l'observe, feint d'écrire le nom de l'acheteur et le prix de la vente.

Dans cette boutique de tromperies de toutes sortes, c'est un spectacle consolant que de voir les pâtissiers manger leurs gâteaux rances.

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