LE COLLECTIONNEUR DE CHAUSSURES
Chaque jour révèle un nouveau type d'amateurs, et je tracerai en traits rapides le profil du singulier personnage qui a réuni un assemblage de souliers, à commencer par les mocassins de la Pluie-quimarche pour s'arrêter aux pantoufles de l'infortunée danseuse Livry.
Dans de grandes vitrines sont entassés des souliers à la poulaine, des philosophes de voleur, et les fameuses bottes à entonnoir que Bassompierre viciait d'un trait.
Ici on peut étudier comment marche l'homme, depuis le paysan jusqu'au grand seigneur, depuis le sauvage jusqu'au civilisé.' De Bretagne ont été rapportées des bottes qui ne comptent pas moins de
trois générations : bottes que fièrement le paysan porte sur son dos et qu'il ne chausse qu'à la porte de l'église. Mais quelles semelles et quels clous!
Les clous sont trop proches parents du cuir pour que l'amateur n'ait pas ouvert une salle spéciale à la clouterie de chaussures. Ses vitrines offrent de graves motifs à réflexions : l'ancien clou de nos preux y vit en bonne intelligence avec la vis des magasins de confection.
L'usure des talons ou de la semelle, la fatigue particulière à certaines parties de la chaussure, suivant que l'homme marche en dedans ou en dehors, ont inspiré à ce collectionneur des mondes de pensées. Il a bâti une théorie à ce sujet : « Dismoi comment tu marches, je te dirai qui tu es. » En montrant telle chaussure, il affirme qu'elle n'a pu appartenir qu'à un cagneux. L'état d'un homme qui pense habituellement lui est révélé par des trous bien conformés sous la plante des pieds; à l'entendre, de saines réflexions conduisent à une chaussure sainement usée.
Un corps de bibliothèque renferme les philosophes et les naturalistes depuis Aristote jusqu'au capitaine d'Arpentigny, pour prouver que les différentes faces de l'homme et de la femme ont été étudiées : yeux,
mains, rides, oreilles, tout, excepté la physionomie du pied.
Notre homme en arrive à faire mouler des pieds antiques et des pieds modernes ; il démontre combien le rude Michel-Ange introduisait de muscles dans les pieds de ses héros, et combien le doux Raphaël en supprimait.
Jusque-là un troisième étage suffisait au collectionneur : peintures, sculptures et moulages lui font louer trois pièces nouvelles.
Un jour il pense que les échasses doivent faire partie de sa collection, comme aussi les patins, les engins de bois que s'adaptent aux pieds les différents peuples. Un vide résulterait si les socques articulés de la Restauration , les bottes fourrées et les caoutchoucs modernes manquaient à cette gloire. Une salle sera ouverte aux préservatifs contre le froid, la pluie, la neige, la boue.
Voilà le collectionneur plongé dans la géologie. Quoi de plus curieux que la boue des différents peuples! Lors de la création de son musée, il nettoyait à fond ses chaussures et s'essayait à leur donner du brillant ; aujourd'hui , c'est son idéal que de les acheter crottées. Il vous montre de la boue des Marais-Pontins. Quelle gloire! L'œil brillant dV-
thousiasme, il décroche une échasse recouverte de boue des Landes. Ces différentes boues du nouveau monde et de l'ancien, du Nord et du Midi, il les a classées par petits tas sur des tablettes d'ébène; elles sont étiquetées. Rien n'y manque, pas même une poignée de macadam. Et il faut voir l'affection que le collectionneur porte à ses petits tas de boues que, radieux, il vous présente. Il les flaire, et je ne garantis pas qu'il n'y ait goûté.
On a conseillé à notre homme de s'occuper des enveloppes qui protègent le pied contre la chaussure. Il cherche actuellement les bas « couleur de pensée » de la Fille du Président, signalés dans une chanson populaire du xvme siècle. Les variations de tissage et de coloration des bas et des chaussettes ont rempli une chambre immense, une boutique de cotonnades.
C'en est fait. ILfaut déménager, car une idée est venue au collectionneur en regardant dans la rue un malheureux qui se sert d'une béquille. Il a donc ouvert une galerie de béquilles , de cannes, de bâtons de vieillesse, de tout appui qui protège la marche de l'homme.
On n'en finirait pas s'il fallait décrire les colleede cirages, depuis le cirage à l'œuf jusqu'au
vernis. Nécessairement le cirage a appelé sa maîtresse la brosse.
Puis ce sont des collections d'étriers des différents peuples et des collections d'éperons. Chaque jour amène un tenant et un aboutissant à la chaussure humaine. Il faut des étoffes, des pantalons et des robes pour démontrer comment se présentent une botte et un soulier de bal. Le collectionneur en arrive à habiller des mannequins tout entiers; dans l'antichambre, des cavaliers, portant la lance au poing, servent de démonstration à la pose du pied de l'homme de guerre dans un étrier.
Bientôt la maison ne suffit plus. Il faudrait une rue, un quartier, une ville. L'homme, à court d'argent, offre au gouvernement de lui céder sa collection, et finalement l'envoie à l'Hôtel des commissaires-priseurs, où tant de peines, de soins, de soucis, d'argent dépensé, aboutissent au Temple, ce grand creuset où tout se métamorphose et devient utile.