‹ L'hôtel des commissaire-priseursChapitre 28 sur 35 · LES TROUVAILLES DE M. BRETONCEL · texte numérisé non relu

LES TROUVAILLES DE M. BRETONCEL

Le célèbre agent de change Bretoncel était un amateur de hautes curiosités. On entend par là des curiosités qui ne sont pas toujours curieuses; mais leur prix élevé donne à croire aux gens qui s'en rendent acquéreurs que par là ils offrent quelque ressemblance avec les Médicis. Se regardant comme des protecteurs de l'art, pour entasser émaux sur jades, armes sur cristaux, et faire de leurs salons des boutiques de bric-à-brac.

Pendant l'automne, M. Bretoncel passait ses vacances dans une riche propriété située sur les bords de l'Oise, où son temps n'était pas inoccupé. Là, comme à Paris, la manie de curiosités ne le quittait pas ; il courait les environs à pied, et les objets, que certainement il n'eût pas regardés à

l'hôtel Drouot, lui semblaient merveilleux lorsqu'il les trouvait en furetant. Un chasseur qui ne rapporte rien dans son carnier tue un moineau de buisson, se le fait apprêter à son déjeuner et le trouve meilleur qu'une bécasse. Il en est de même du collectionneur.

Un jour, que M. Bretoncel avait ainsi battu tout le pays pour la plus grande fatigue de ses jambes, il rentrait mélancoliquement au logis les mains „vides, lorsque à la porte d'un cabaret il avise un dressoir chargé de vaisselle grossière 1 Aussitôt voilà un homme en arrêt , regardant si quelque objet précieux ne se cache pas dans la pénombre.

— • Entrez , monsieur, dit la cabaretière , qui, voyant un homme fatigué, lui offre une chaise.

Au lieu de se reposer, M. Bretoncel fait le tour de la salle, jette un regard ardent sur chaque coin enfumé, et enfin s'arrête devant le manteau de la cheminée, où était pendue une vieille écumoire de cuivre.

L'agent de change décroche l'écumoire, la tourne, la retourne, et regarde au jour cette passoire d'un médiocre intérêt, sauf que les trous, par une ingénieuse disposition, formaient un nom et la date de

— Combien me vendriez-vous cette écumoire?

La cabaretière se fait prier. L'objet vient de sa grand'mère : il lui coûte de s'en défaire; mais, comme M. Bretoncel insiste, moyennant dix francs il devient possesseur de récumoire qu'il étudie plus à l'aise, assis sous le manteau de la cheminée, la frottant pour lui rendre son éclat primitif.

Deux paysans étaient attablés dans le cabaret devant un pichet de cidre, causant de procès, de fermages et de récoltes.

— Qu'est-ce qu'il veut celui-là? demande l'un d'eux à la cabaretière.

Suivant elle il s'agit d'un chercheur de vieilleries à qui elle a cédé une passoire pour une bonne somme, ce qui lui permettra d'en acheter une neuve et une couple de poulets par-dessus le marché.

— Si c'est ça, dit le paysan en élevant la voix de façon à se faire entendre de M. Bretoncel, j'ai à la maison une fameuse antiquité.

L'agent de change dresse les oreilles et demande au paysan de quoi il s'agit.

— Je ne saurais point définir la chose. Les enfants ont trouvé ça dans le grenier, et je vous garantis que l'objet y était depuis bel âge.

Grenier, longtemps sont de ces mots qui frappent tout collectionneur.

M. Bretoncel presse de questions le paysan.

— Tout ce que je peux vous dire, monsieur, c'est que ça brille, qu'il y a comme un ange dore et de l'écrilure dessous.

Brille, écriture, ange doré s'ajoutent à grenier et longtemps et forment un groupe d'inductions qui peuvent mettre sur la trace d'un objet précieux. * L'agent de change se lève, promène ses inductions, et n'en tirant rien, se rassied.

— Que représente cet objet?

— Malheureusement il n'y a pas de maître d'école dans notre contrée, sans quoi je me suis déjà dit que je. lui aurais donné l'écriture à déchiffrer.

— Est-ce un tableau?

— C'est un tableau sans l'être, dit le paysan. Pour sûr, il y a du métal.

— Du métal! s'écrie l'agent de change en ouvrant de grands yeux comme pour apercevoir l'ob jet. Est-ce grand?

— Ni trop grand ni trop petit.

— Enfin de quelle taille à peu près ?

— Monsieur, sauf votre respect, comme le cul d'une castrolle.

Là- dessus le paysan se lève et endosse sa carnassière.

— Vous partez déjà, brave homme?

—'Monsieur, j'ai une lieue avant d'arriver à la

maison.

— Vous accepterez bien un verre de vin pour vous donner des jambes?

— Ce n'est pas de refus, monsieur.

La bouteille sur la table :

— Vous dites donc qu'on remarque de l'écriture et un ange?

— Attendez, je me rappelle maintenant : l'ange joue de la trompette.

— Sujet religieux, se dit l'agent de change, avec légende explicative.

Il se lève, décroche une casserole et l'apporte sur la table.

— L'objet est donc de cette taille?

— Juste, monsieur, sauf que le dessus n'est pas plat... il est comme bombé.

— Sans doute creux en dessous? reprend M. Bretoncel.

— Ma parole , vous parlez comme un sorcier.

L'agent de change a peine à cacher son émotion.

Sa respiration est oppressée, son cœur palpite, ses mains tremblent.

11 n'y a pas à en douter, il s'agit d'un émail.

Aussitôt un inventaire sommaire se fait dans le cerveau du collectionneur. L'objet a été trouvé dans un grenier, où il était caché il y a bel âge, suivant le mot du paysan. Donc il est très -ancien. Il brille. Un ange sonnant de la trompette est représenté avec une légende dorée en exergue. Le métal est à la fois concave et convexe.

C'est assurément un merveilleux émail, provenant de quelque ancien château, de quelque couvent des environs. Quelle gloire de tirer de l'obscurité un admirable ouvrage de Léonard Limosin ou de Pierre Courtois !

Pourtant il faut cacher toute émotion, de peur que le paysan ne s'en aperçoive. Ces gens de campagne sont si retors ! M. Bretoncel est sur le point de « faire un coup; » des palpitations l'en avertissent.

— On peut voir cet ém...? Hem! hem ! s'écrie l'agent de change, faisant rentrer violemment la dernière syllabe dans son gosier.

— Monsieur, la vue n'en coûte rien. Vous pourrez même, le jour qu'il vous plaira, vous donner la

satisfaction de voir mes mioches faire la dînette dedans.

— Les scélérats ! s'écrie M. Bretoncel.

— S'il vous plaît!

— Comment, vous laissez des enfants jouer avec un tel objet ?

— Il faut bien que les mioches s'amusent.

— Mais déjà n'ont-ils pas détérioré cet ém,.? Hem! hem!

— Il est solide; le vernis le protège.

— Eh bien, dit l'agent de change, consentiriezvous à me céder cette antiquité?

— Je ne dis pas non, monsieur... C'est les enfants qui y tiennent le plus.

— J'aurais presque envie de vous accompagner...

— Avec plaisir, monsieur. Il n'y a qu'une lieue.

— Madame, dit l'agent de change à l'hôtesse, servez-nous trois petits verres d'eau-de-vie, de votre meilleure.

Comme il s'agit de se mettre tout à fait dans les bonnes grâces du paysan, M. Bretoncel boit, non sans grimace, l'eau-de-vie et trinque avec l'homme.

On se met en route ; mais, à dix pas de la porte, le paysan revient sur ses pas en s'écriant.

— J'ai oublié ma pipe!

— Sans indiscrétion, la mère, dit-il à l'aubergiste, combien le bourgeois a-t-il payé l'écumoire?

— Voilà la pièce, dit la femme en tirant dix francs de sa poche.

— Bon I s'écrie le paysan, qui, ayant allumé sa pipe, revient l'air indifférent wrs son compagnon de route, en envoyant de grosses bouffées de fumée.

On parle des enfants. L'agent de change questionne son compagnon sur leur âge, et comme en ce moment on passe devant l'épicier du bourg, M. Bretoncel prie l'homme de l'attendre, entre dans la boutique, et en ressort quelques instants après chargé de poupées, de polichinelles, de sacs de bonbons.

— Comme vous voilà harnaché, monsieur ! dit le paysan. Les joujoux vont vous gêner pendant la route.

— Votre petite famille m'intéresse, répond l'agent de change, et je me fais un véritable plaisir d'offrir ces jouets à vos enfants.

— Vous allez leur faire l'effet du bon Dieu, ma parole !... Les enfants de chez nous ne sont point habitués à de pareilles largesses.

Pendant une demi-heure la conversation roule ainsi sur des matières indifférentes. M. Bretoncel affecte de ne pas parler du hasard qui, en le jetant

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sur la trace d'une merveille, l'entraîne par les chemins, chargé de paquets de toute sorte. Cependant de temps en temps il revient à l'objet de sa recherche:

— Vous ne craignez pas de laisser manger vos enfants dans du cuivre ?

— Puisque je vous dis, monsieur, que le creux est verni comme le dessus.

— C'est bien un émail-, se dit l'agent de change. Au loin à travers les peupliers brillent les toits

d'ardoise d'un corps de ferme. Le cœur de l'agent de change s'épanouit. Encore une portée de fusil, et la merveille brillera à ses yeux !

— Ce n'est point là notre village, dit le paysan ; nous ne sommes encore qu'au bourg où nous nous approvisionnons.

M. Bretoncel pousse un soupir. Ses paquets commencent à l'embarrasser, et il faut les porter à des morveux qui ont peut-être endommagé un précieux objet d'art! Mais la dissimulation est nécessaire pour arriver à la possession et l'agent de change refoule au fond de lui la gène qu'il éprouve.

Les voyageurs traversent la place du bourg où un immense bas en bois se détache de la façade d'un magasin de cotonnades.

— C'est pourtant ici, dit le paysan, que ma femme m'avait recommandé de lui acheter une robe ; malheureusement il y a eu du tirage au marché aujourd'hui, les grains sont en baisse, ce sera pour une autre occasion.

L'appel à la générosité du collectionneur est clair, mais les femmes sont dures en affaires et il est bon de les amadouer.

— Si une robe peut être agréable à votre ménagère, dit-il, qu'à cela ne tienne.

En même temps M. Bretoncel entre dans la maison du Grand-Bas-Bleu. D'un geste, désignant une étoffe à l'étage :

— Montrez-moi cet émail, dit-il.

— Émail ! répète la marchande étonnée.

— Hem ! hem ! fait l'agent de change effrayé, regardant si son compagnon ne l'a pas entendu ; mais le paysan est assis sur le pas de la porte, rêvant au hasard qui lui a fait rencontrer une telle vache à lait.

M. Bretoncel, l'étoffe coupée, sort avec un nouveau paquet sous le bras, se disant :

— Ah l si mes confrères de la Bourse me voyaient dans cet équipage!

La passoire de cuivre est accrochée à un bouton

de la redingote ; les paquets de bonbons sortent à moitié des poches; les deux mains retiennent des poupées et des polichinelles, et sous le bras gauche l'agent de change porte la robe enveloppée.

Le paysan offre de se charger de la moitié des paquets; mais M. Bretoncel, par une superstition commune aux collectionneurs, n'y veut consentir. Il ne peut faire aucun mouvement des bras, sa marche est gênée. Par là l'amateur se souvient à chaque pas qu'il marche à la conquête d'une merveille. Si ses nerfs en souffrent, l'émail reluit d'un plus vif éclat dans le lointain.

M. Bretoncel pense au comte de Goyon-Latour, qu'il a rencontré dans les rues de Paris, portant sur ses épaules un énorme buste en marbre qu'il venait d'acquérir; il se dit que, pour marcher sur les traces d'un collectionneur si illustre, lui aussi doit porter la croix de la curiosité.

— C'est une chance tout de même de vous avoir rencontré, monsieur, dit le paysan. Tous les gens de la ville ne sont pas si généreux.. .

— Le chemin est-il encore bien long ?

— Dans une petite demi-heure.

— Mais voilà déjà deux heures que nous marchons.

— Eh ! monsieur, je vous avais bien prévenu qu'il y avait une bonne lieue.

— Une bonne lieue t s'écrie M. Bretoncel effrayé.

Car, si une lieue de paysan en vaut deux, combien peut représenter une bonne lieue ?

— Patience, monsieur... Nous voilà bientôt au Quercy... Vous voyez le clocher?

— Ce clocher tout là-bas? s'écrie le banquier.

— Après le Quercy, en forçant le pas, il n'y en a plus que pour un gros quart d'heure.

A ce mot de gros quart d'heure, M. Bretoncel manque de laisser tomber tous ses paquets sur la route.

— Heureusement, dit le paysan, nous allons trouver à la porte du Quercy une auberge où on vend du petit blanc, sec comme une pierre à fusil, qui rendrait des jambes à un moribond.

Grâce à un violent effort, l'agent de change arrive à l'auberge, où il jette sur la table poupées, polichinelles, passoire et robe.

— Vous êtes en retard aujourd'hui, Sureau, dit la cabaretière au paysan... La nuit va vous surprendre avant d'arriver.

— Décidément, dit M. Bretoncel éclatant, combien faut-il de temps pour arriver chez vous?

— En traversant le Quercy dans sa longueur, nous serions chez nous pour le souper; mais je dois vous dire...

Sureau se grattait le front.

— Parlez.

— C'est que je suis obligé de faire un détour dans les terres.

— Dans les terres! s'écrie l'agent de change.

— Sans doute, le pavé est préférable ; mais au milieu du village il y a la maison d'un guerdinde juge de paix, qui me donne des tremblements de colère quand je passe devant... Certainement ce chemin-là raccourcirait la route de dix bonnes minutes...

— Il faut le prendre, dit M. Bretoncel; partons. Et il endosse ses paquets. ,

— Mais si le guerdin de juge est devant la porte, je ne réponds pas de moi... Il peut arriver malheur...

— De quoi s'agit-il?

— Pour vous dire la vérité, monsieur, voilà ce que c'est en quatre mots. Je suis en retard d'une petite amende de dix-huit francs... Croiriez-vous que le guerdin m'a déjà couché sur son livre pour six francs cinq sous de frais, quoique j'aie raison. On est un homme ou on ne l'est pas... Je ne peux pas voir le guerdin en peinture... Et voilà pourquoi je fais une

demi-lieue de détour tous les soirs pour ne pas le rencontrer.

— Une demi-lieue de plus 1 répète avec terreur M. Bretoncel. Allez payer vite, mon brave... Tenez, voilà quarante francs.

Et pendant que le paysan entre chez le juge de paix : — Émail ! émail ! émail ! s'écrie l'agent de change à plusieurs reprises.

Comme un ivrogne qui se gorge de vin à un tonneau pendant l'absence des propriétaires, M. Bretoncel prononce le plus souvent qu'il le peut le mot qui ne doit plus sortir de sa bouche jusqu'à parfaite conclusion du marché.

— J'ai payé! s'écrie le paysan, qui sort radieux de la justice de paix ; mais je me suis donné le plaisir dédire au guerdin ce que je pense... Voilà le papier acquitté. Il n'était que temps; les frais de justice, ça court plus vite qu'un lièvre.

Si le paysan montre la facture, il ne rend pas la monnaie des quarante francs; mais M. Bretoncel se dit que maintenant il tient la femme, le mari, les enfants.

La dernière traite est dure. La nuit vient petit à petit. M. Bretoncel tire la jambe; une dernière fois il appelle à son aide le mirage de l'émail. Enfin,

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mourant de faim et de fatigue, l'agent de change arrive à la maison du paysan.

— Eh! femme, où es-tu, crie Sureau? Voilà une robe qu'un monsieur t'apporte.

Une grande femme maigre ose à peine jeter un regard sur l'étoffe déroulée qui lui semble plus brillante que tous les tissus de l'Inde.

— Eh bien , tu ne dis rien... Remercie donc monsieur et donne-lui un banc... Il est un peu fatigué.

— Ce n'est pas la peine... Voyons cet... heml hem! l'objet en question ?

— Ah! c'est juste... Mais je ne le vois pas... Les mioches auront emporté l'écuelle dans le clos. Ma femme, va chercher l'antiquité avec quoi les enfants s'amusent. .. Monsieur est venu de la ville pour voir. ..

La femme reste clouée contre le mur.

— C'est que, d\it-elle, je l'ai donnée aux bêtes.

— Un émail aux bêtes! s'écrie M. Bretoncel, perdant tout son sang-froid.

— Ne trouvant plus la terrine des cochons, dit la femme, je leur ai taillé des pommes de terre dans l'écuelle.

— Mais ils auront détruit l'ématl avec leur grouin! s'écrie M. Bretoncel.

La fermière semble interdite.

— Allume le crasset, femme, qu'on aille voir à l'étable.

La porte de l'étable est ouverte. Les cochons poussent des grognements. Le paysan les roue de coups pour les écarter de leur plâtrée.

— Voilà l'antiquité, dit l'homme après avoir jeté les rouelles de pommes de terre qui l'emplissent.

— Ça ! s'écria l'agent de change avec un cri affreux.

L'émail tant convoité est une plaque d'assurance !

Vernie, dorée, avec une Renommée dorée, des lettres au-dessous, bombée extérieurement, creuse intérieurement. Tous les caractères d'induction dont M. Bretoncel avait inféré qu'il s'agissait d'un émail sorti des fabriques de Limoges.

C'est en de telles circonstances que les amateurs rentrent au logis l'oreille basse, l'œil morne, honteux, brisés de fatigue.

Et c'est ainsi que revint, regrettant ses cadeaux et ses largesses, M. Bretoncel désillusionné.

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