‹ L'hôtel des commissaire-priseursChapitre 33 sur 35 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Il se pourrait qu'un habit noir, une cravate blanche, un pantalon irréprochable, des bottes vernies et des manchettes imposassent aux panailleux. En y joignant quelques décorations, un grand cordon quelconque, la plaque du Nicham, peut-être les marchands se laisseraient-ils prendre à cet apparat? Je ne le conseille à personne.

Prendre garde aux magasins trop propres. Tout y est cher. Se défier des taudis en désordre. Plus cher encore. L'acheteur a affaire à deux marchands systématiques.

Mieux vaut se lier avec les commissaires-priseurs. Parler chevaux avec M0 Escribe, curiosités avec Me Pillet, estampes avec Me Delbergue-Cormont, tableaux modernes avec Me Boussaton. Petit à petit s'insinuer jusqu'à prendre place au coin de leur foyer, faire leur partie de whist et surprendre les secrets de l'hôtel Drouot.

Ne pas négliger les clercs des commissaires-pri-

seurs. Faire de temps à autre un petit cadeau à leurs concubines.

Toute pensée étrangère doit être sacrifiée à la collection. Ne pas s'occuper de politique, n'aller jamais au théâtre, se garder d'ouvrir un livre, dédaigner les joies de la famille, avoir toujours de l'argent liquide en poche, arriver chaque jour à l'Hôtel à une heure, en sortir à six, retourner le soir aux ventes, voilà une vie bien remplie.

Vous êtes un parfait collectionneur.

LVJU

Au bout de dix ans, vous porterez des chapeaux plats à grandes ailes; tout Paris vous reconnaîtra collectionneur.

Au bout de quinze ans, vous aurez mangé les deux tiers de votre fortune.

Et un jour^ sans feu ni draps, finissant votre vie dans un galetas, reconnaissant trop tard le néant de la brocante, vous maudirez tableaux, majoliques. émaux, bronzes.

Et la mort qui entrera dans la mansarde vous apparaîtra sous les traits d'un horrible crapaud chinois, au corps vert, aux écailles sanglantes, aux gros yeux blancs.

Et, de sa gueule entr'ouverte, le crapaud vous crachera à la figure toutes sortes d'ironies.

Page 1