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LE COLLECTIONNEUR MARIE

On comprend le rôle que joue la femme dans le ménage d'un collectionneur. Elle devient un bouclier qui empêche les 'tableaux de franchir la porte. C'est un drame mélangé de comique qui se joue sans cesse dans la maison.

La femme a l'œil ouvert sur tout ce qui entre. Tableaux, faïences, statues, armes, sont consignés sévèrement à la porte; le mari a juré ses grands dieux qu'il n'entrerait plus aucun objet nouveau dans son cabinet. Le soir même de son serment, il achète des miniatures et autres curiosités mignonnes qui le mèneront un peu plus vite à la ruine que les gros objets .

Collectionner est une manie qui se change en passion : la passion devient rage, la rage obsession. Le

collectionneur ne cesse pas plus d'acheter que le fumeur ne renonce à son tabac.

Le collectionneur qui craint sa femme se rencontre fréquemment.

Tout d'abord les marchands de bric-à-brac trouvent la porte fermée; chaque homme qui entre dans la maison, la femme le toise et l'inspecte. C'est peutêtre un Juif déguisé. Un garçon de l'hôtel Drouot, qui s'aviserait maintenant de sonner à la porte, courrait risque de recevoir un seau d'eau sur la tête.

Jadis les amateurs venaient rendre visite à leur confrère pour s'entretenir de leurs récentes acquisitions. La femme les a reçus de telle sorte qu'ils en parlent comme d'une mégère. A peine entrés dans le cabinet du mari : « Surtout, ne soufflez pas mot de tableaux ici..., » s'écrie piteusement le collectionneur.

C'en est fait, l'homme est sous le joug, le mariage a bridé sa passion; l'ordre fait place au désordre. Serait-ce un collectionneur si les choses se passaient ainsi? Les toiles entrent dans la maison comme par le passé.

Comment le collectionneur arrive-t-il à passer ses tableaux devant la plus minutieuse des douanes, la

douane féminine? Dans son paletot. Les cadres sont laissés aux marchands, les toiles seront désormais veuves de cadres. Ce n'en sont pas moins des tableaux.

Un jour, la contrebande est découverte; les paletots larges sont interdits au mari; mais des toiles achetées à l'Hôtel il se fera un plastron sur la poitrine, et entassera ses acquisitions de chaque jour sous son lit, payant sa servante pour ne pas être trahi.

Le collectionneur ne jouit plus de la vue de ses acquisitions. Qu'importe ! Il sait qu'il a sous son lit des amas de peintures précieuses, et il attend patiemment le jour où la Providence le débarrassera de l'argus impitoyable dont la surveillance lui pèse.

Un peintre qui jouit de quelque réputation, M. Fiers, était tombé dans la faïence : c'est le mot pour rendre une funeste manie, comme on dit : tomber dans un trou. Tant que le peintre garnit les murs de son atelier de faïences, la femme ne dit rien.

La céramique ressemble à une tache d'huile qui chaque jour gagne du terrain : les faïences entrèrent dans la salle à manger, dans le salon, dans la chambre à coucher. Mme Fiers dressa les oreilles, et

déclara net à son mari qu'il fallait mettre une digue à ce débordement. Le peintre, timide, baissa la tète sans être corrigé, mais il avisa un cellier inoccupé, où ses nouveaux achats reposeraient en paix. Les faïences ne se gâtent pas dans les caves.

Tous les matins, levé de bonne heure, M. Fiers sortait sous couleur d'hygiène; la vérité est qu'il réveillait les marchands, faisait ouvrir leurs boutiques au petit jour, et ne revenait jamais à la maison sans quelque rareté. Petit à petit le cellier fut rempli. Jamais amant ne fut plus heureux que M. Fiers, une lumière à la main, jetant un coup d'œil sur les céramiques , qui etincelaient à la lueur de la chandelle.

Cependant Mme Fiers, trouvant son mari trop calme, le guettait de sa fenêtre. Un matin, elle l'aperçut chargé de faïences, rentrant tranquillement par la porte cochère, et reparaissant un quart d'heure après, les mains vides, dans la salle à manger pour prendre son café d'un air guilleret. En femme prudente, Mme Fiers ne laissa rien paraître, espionna son mari, découvrit la cachette et traça aussitôt un plan de vengeance.

Elle s'entendit avec un brocanteur, et le lendemain, pendant que le mari était en chasse, le mar-

chand emportait toute la collection de la cave dans une charrette à bras.

Chose singulière, au déjeuner qui suivit, le peintre n'avait pas l'air soucieux auquel s'attendait sa femme. Elle craignait une scène d'Harpagon détroussé de sa cassette ; le peintre avait une mine rayonnante.

Sans rien dire, Mme Fiers retourne à la cave. Elle était remplie de faïences!

La femme du peintre ne connut que trop vite le mot de l'histoire. Par extraordinaire', ce jour-là, M. Fiers rentrait sans acquisitions; mais, rencontrant dans son quartier une charrette à bras chargée de faïences, le peintre émerveillé avait traité du tout avec le marchand, et il avait payé cinq cents francs sa propre collection, qu'une épouse ignorante venait de vendre cinquante francs !

Un autre collectionneur qui fut fameux avait dompté sa femme en lui faisant croire qu'un Fragonard coûtait seulement trois francs. Il se passait peu de jours sans qu'il rapportât une merveille.

— En voilà encore pour un petit écu! disait-il, comme s'il regrettait réellement la dépense.

Il arriva cependant que la femme découvrit que le petit êcu de la veille avait nécessité une saignée

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de douze mille francs chez le notaire. La malheureuse en mourut. A partir de son décès, chaque jour amena un incident dans la maison. Les tableaux lurent d'abord accrochés aux murs du salon, puis ils se répandirent dans tout l'appartement, dans les corridors, les antichambres et les escaliers. Il y avait autant de toiles empilées que de bûches dans un chantier. L'enragé en fourra jusque dans la cuisine!

Depuis quelque temps le collectionneur ne sortait plus; diverses attaques de paralysie lui avaient fait pressentir sa fin.

On connaît les sujets domestiques de Greuze, où le vieillard appelle autour de son lit de mort ses enfants, leur fait ses dernières recommandations et les bénit d'une main amaigrie.

Quoiqu'il eut une vive passion pour Greuze, le collectionneur ne l'imita pas dans ses vertueuses compositions. Il s'enferma dans son cabinet, ne reçut que la servante qui lui apportait sa nourriture, et retranché derrière une muraille de tableaux, pendant huit jours il donna un dernier coup d'œil aux toiles entassées autour de son fauteuil.

Le collectionneur perdit la vue; il demanda ses statuettes de Clodion pour les palper.

Un matin, on le trouva mort au milieu de ses richesses. Ni ses enfants ni ses parents ne recueillirent les dernières paroles qui prennent de la grandeur à ce moment suprême.

Yers le milieu de leur carrière, d'autres collectionneurs sont atteints d'un léger vice sur lequel il faut glisser prudemment. Toute leur imagination étant portée vers la curiosité, le collectionneur se souvient à peine qu'il existe des femmes; s'il s'en souvient, il est trop tard. Aussi chaque cabinet a-t-il son armoire protégée par des rideaux verts, qui cachent une sorte de musée secret.

Les petits maîtres du xvnr3 siècle, les peintres de gouaches et de dessus de tabatière en font les frais. Là seulement, dans ce réduit, le collectionneur pense à ses vingt ans; de pâles frissons parcourent son corps, et il pense au mot aimer comme le petit Auvergnat couché avec un morceau de pain, près du soupirail des cuisines du Palais-Royal, pense au rôti.

L'amour oublié se venge ainsi du collectionneur qui a dépensé tant d'années de sa vie à entasser mille inutilités.

Ces collections qui sentent le Directoire et ne répondent plus aux instincts modernes, tendent à dis-

paraître. La preuve en est dans le fameux musée secret du marquis d'À..., qui resta près de dix ans sans trouver d'acquéreur. Amas confus de cyniques grossièretés qui laissent le dégoût au cœur.

Cette dépravation des sens chez certains amateurs n'échappe pas à leurs femmes, d'où la révolte des femmes contre toute antiquaille.

Les siècles précédents n'eussent pas accolé le nom de Baucis à celui de son époux, si Philémon avait eu la passion des vases étrusques; toutefois on doit signaler, à titre d'exception, deux époux respectables qui vécurent en bonne intelligence, malgré l'importante collection recueillie par le mari. Sur des meubles curieux de M. L... G..., j'ai lu cette rare et touchante inscription : Donné par ma femme.

Un collectionneur marié sacrifie femme et enfants à sa manie. On a ,peu d'exemples qu'une fille de collectionneur s'établisse. La dot a filé en acquisitions d'art, et les filles qui n'apportent pour dot qu'un père collectionneur sont traitées en « tapisseries. »

Une mère élève son fils, l'habille de son mieux, le fait beau.

Le collectionneur ne reconnaît pour ses enfants que les vieilles toiles qu'il fait nettoyer, débarrasser

de leur crasse, envoyer chez le rentoileur, de là chez le restaurateur, de là chez l'encadreur. Voilà les diverses écoles de ses enfants.

La mère gémit et enfouit ses douleurs dans une chambre dont elle sort à peine. Elle se prive de tout; chaque toile qui entre est une économie forcée sur la nourriture, sur les habits. La malheureuse est liée pour la vie à un homme qui n'a plus de sentiments humains, car la collection dévore toute affection.

Peu m'importe que ce vieux célibataire, qui se taille lui-même la barbe avec des ciseaux pour économiser des frais de perruquier, demeure dans un faubourg, où il a trouvé pour rien un grand galetas où sont amoncelées ses toiles. Qu'il couche sur un lit de sangle, cela le regarde. Qu'il soit sale, avec une mauvaise ficelle blanche crasseuse au cou, je ne m'en mêle pas. Qu'il souffle dans ses doigts en se promenant dans de grandes pièces sans feu, lui seul pâtit, il est célibataire. Qu'il ramasse des feuilles de choux au coin des bornes pour économiser la somme suffisante à l'acquisition d'un portrait de Mme de Pompadour, son estomac s'y prête, car la manie est aussi nourrissante qu'un bifteck.

Mais imposer à sa famille des privations pour quelques méchantes toiles, condamner une malheu-

reuse fille à un célibat forcé, remplacer un futur qui se présente par une reliure, faire que le chagrin s'empare d'une femme et développe une maladie incurable que le collectionneur oubliera pour un incunable, voilà qui fait saigner le cœur! L'homme peut me montrer toutes les curiosités de l'Orient et de l'Occident; sans cesse mes yeux se reporteront sur la douce viclime qui assiste sans se plaindre aux exhibitions de son père, en a sondé la vanité, et cependant sera pleine de dévouement quand, après avoir ruiné ceux qui l'entourent, le collectionneur réclamera les soins de sa famille.

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