‹ L'hôtel des haricots, ou, Il vaut mieux monter sa gardeChapitre 2 sur 11 · CHŒUR · texte numérisé non relu

CHŒUR

Air : De quoi , de quoi. ( la Tirelire. )

Allons, allons.

Bons compagnons !

Point de gêne, Point de peine; Que la chanson.

Et le Maçon Fass'nt oublier la prison.

GOROT, assis clans un coin, et bâillant. Ah! mou Dieu! mon Dieu! que j'ai mal dormi!... J'ai yiassé ma nuit à envier le sort du quadrupède, nommé le loir, lequel sommeille coutinuellement, au dire de BufFon... C'est que, probablement, cet animal ne couche pas sur des matelas aussi pitoyables que ceux de cet hôtel, dit des Haricots, ou Bazancourt... au choix des consommateurs. {Bâillant encore.) Mon Dieu! qviej'ai mal dormi!...

lOLs. Et moi, doiKÎ et moi donc!

GOROT. Il y a des moinens... il y a une iuiînilé de momrns où je crois que j'aimerais mieux l'aire mon service national ù la mairie... etaulres... le diable m'emporte!

Air : Eh! joii piou piou, Ira la la. ( Chanson populaire. )

Oui, de la liberté.

Pour savourer les charme?. Avec aménité, Je porterais les armes A mort! {bis.) A tout l'élal-major. ( regardant autour de lui. i j La nuit, le jour.

Quel vilain séjour !

Mauvais repas , Mauvais matelas !

Bruyans débals .

Disputes.., combats!

Insectes, rats Courant dans les draps!

Voilà {his.) En prison les plaisirs qn'on a '.

SCENR H.

ï,Es MÊMES, LKLIÈVRE; // entre chuKSsé d'une hotte ci d'une pan-

toujlc.

LELikvUE , exaspère.

Même air.

Corbleu ! quel sort fatal 1... ' "

J'aim'rais mieux, pour ma peine»

Le supplice du pal !.».

Chos' pourtant fort mal-saine.

La mort!

La mort! (his.) J' la paye au poids de l'or.

ENSEMBLK.

La nuit, le jour , Quel vilain séjour, etc.

GOROT , et les autres.

La nuit,, le jour, <)ucl vilain séjour! etc.

LELikvRE. Messieurs, je ne vous souhaite pas le bonjour... Dans ce local, ce serait une (lérision.

COROT. Vous avez l'air furieux, mon co-prisonnier ?

i.ELiiîVRE. Je sors des gonds, mon co-eaplil'!... .le dis tout haut mon opinion... Je la proclame aux échos, mon opinion... Je prétends que le gouvernement n'a pas assez d'égards pour le citoyen paisible (jui reluse ohstinc'menl de monter sa garde.

TOUS, l'entourant. Bravo! bravo!

GOROT. J'y participe entièrement... le ne refuse pas de faire ma prison, eha<juc fois <jue la patrie l'exige. .. 3Iais , je soutiens...

i.ELiÈVKE. Sans aller plus loin , (pie dites-vous de la décoration de cette salle?

(ioROT. Je la trouve... ignoble!... comme vous.

i.EMÈVRE. Que dites-vous de l'air (pi'on y respire î"... c'csl-àdirc, qu'on n'y respire pas?...

COROT. Je le trouve fort épais... comme vous.

LEr.ii-vRE, Que dites-vous de nos matelas, qu'une ]ncssi()n réitérée a réduits h l'état de cette pâte ferme surnoninue galette.

COROT. Je les trouve foit plats... comme vous.

LELiÈvRE. Je dirai bien plus forl... J'ai le courage de mon opiiu"on... Il serait de saine morale que le citoyen , flanqué en prison, fût libre d'en sortir et d'y rentrer à toute heure, pour vaquer à ses a Un ires.

Tors. Ah! ah! ah!... mais, c'est impossible!

COROT. Je signalerai, comme deuxième abus à destituer , les inconvéniens d'une nuit sans sommeil... On devrait, après luie journée de prison, passée, comme vient de le proposeï- le préopinant, être libre encore de rentrer la nuit dans ses dieux pénales... dans ses foyers respectifs.^. Ainsi, moi, qui suis charcutier...

LELÙ:vRE. Trè.s-bien , trè.s-bien, Monsieur... Nous nous entendons à merveille! {Lis aa 1res prisnanias /uais.seîii Ic.t épaules, et vont au fond , où Us s'asseyent , causent ^ hoicent , funteni , jouetit aux cartes, etc.) A combien de prison èles-vons eu proie?

GOROT. A vingt-quatre heures.

iELiiiVRE. Moi, pareillement.

GOROT. Je me suis incarcéré hier, à quatre Iieurcs sonnantes.

LELiEVRE. Moi, pareillement.

GOROT. Fai- conséquent, nous sortons aujourd'hui, à quatre heures précises.

LELikvBE. Dieu soit béni!... En altendant que je levoie le soleil, et mon magasin de nouveautés, je serai enchanté de fréquenter un homme de sens et de goût, dont la conversation charmera mon esclavage.

COROT. Monsieur, certainement... Comment donc!... Trop aimable...

LELIEVRE. Votre main , pour cimenter!

GOROT , saluant. Ah! Monsieur!...

LELiÈVRE, de même. Ah ' Monsieur '...

GOROT. Couvrez-vous donc.

LELIÈVRE. Après VOUS.

GOROT. C'est donc pour vous obéir. ( Les deux bourgeois se couvrent.) Votre nom, Monsieur?...

LELiîîVKE. Lelièvre, marchand de nouveautés... 2Mégion... dont j'use fort peu... Et Monsieur?

GOROT. Corot, charcutier... tV légion... qui m'est parfaitement étrangère.

LELŒVRE, riant. Je vois que nous sommes doués des mêmes penchnns.

GOROT. Oui, oui, oui... Nous dînerons ensemble : voulezvous ?

LELiiiVRE. Parbleu! cette idée me sourit. ( baissant la voia-.)'ïous deux, léle à tête... loin des autres... car la société, ici...

GOROT. Est bien mêlée.

LELIÈVRE. Il y quelques habits et redingotes... mais, la veste domine.

GOROT. Le prolétaire y pullule...

LELIÈVRE. Tenez .. rien que celui qu'ils appellent le président, qui m'a extorqué une pièce de vingt sous... sous un prétexte de bien-venue.

GOROT. Un jeune, gai, qu'ils nomment, je crois, Rifolard?..

LELIÈVRE. Uifolard même... personnage fort équivoque, dont, dit-on, la profession triviale est de montrer des figures de cire, qui remuent lèfes et bras, au boulevard du Temple... Je professe l'opinion que Kil'olard est un galopin.

GOROT. J'y adhère.

LELIÈVRE. A preuve... (^montranl SCS pirds.] Tenez , \o\e/. , Monsieur!...

GOROT. Tiens! vous n'avez qu'une boite !... dont une pantoufïle?

LELIÈVRE. Je parie sept francs cinquante, que c'est ce Rifolard qui a caché le pied droit ?... Il ne fait que de ces farces là.

GOROT. Polisson !... A oilà pourtant ilc ces êtres qui dégoûtent, même d'être en prison.

LELifevRE, Oui... ça, et les metelas... Que faire, alors, M. Gorot?... Monter sa garde?

GOROT. Jamais!...

LELiÈVRE, s'aniynant. Jamais!... Qu'on présente de l'eau froide à un chien enragé, mais qu'on ne me parle pas de corps-degarde !... J'exècre la guérite... j'ai en horreur le tambour... je piétine sur le lit de camp!... Sans compter, mon cher M. Gorot, que j'ai des raisons particulières... des raisons d'intérieur... qui tiennent à ma vie privée et domestique... Apprenez que je suis...

GOBOT, vivement. Bah!... moi aussi... je le suis de même.

LELIÈVRE. Quoi?...

GOROT. Marié! parbleu!

LELIÈVRE, joyeux. Vous, aussi?... Un confrère !... Votre main, pour cimenter encore...

GOROT, saluant. Ah! Monsieur...

LELIÈVRE, 5rt/«fl?tf aM5st. Ah! Monsicur...

GOROT. Couvrez-vous donc !

LELIÈVRE. Après vous.

GOROT. Je n'en ferai rien!...

LELIÈVRE. Ensemble donc! ( Reprenant. ) Oui, mon cher Gorot ! je suis dans les liens du mariage... et cette institution toute moderne...

GOROT. Le mariage?...

LELIÈVRE. Non, la Garde nationale,... Cette institution, disje, est une source de périls fort dangereux pour nous autres.

yiir de Turenne.

Tandis que voir' belle patrie Vous fait porter le fusil, le briquet.

Qui sait c' que votre épous' chérie...

Car elle est seule au logis , et pourrait, Sans se gêner, vous faire un vilain trait... Pendant qu' votr' front porte avec conflance L' bonnet d' police ou 1' schako national , On lui fabrique un plumet conjugal,

Qui n'est null'ment dans l'ordonnance.

GOROT. Voilà, voilà un cas que le législateur, dans sa sagesse, n'a nullement prévu.

LELIÈVRE. Ah! c'est que, sans doute, il ne s'était pas marié, le législateur... dans sa sagesse. Moi, j'ai commis cette imprudence énorme.

GOROT. Est-ce que vous auriez certain motif de défiance ?

LELiLvRE. Mieux que ça — un molif certain.... tin jeune homme de la haute société, qui, m'a-t-on dit, courtisait mon

Aspasie avant notre hymen... et qui continue nonobstant...

Ce jeune insensé, que je n'ai [ni encore dévisager, rôàe tous les soirs autour du magasin... dans son cabriolet... qui m'est très-connu... un cabiiolct jon(|uille.,. D'autres fois , il envoie son groom, que je soupçonne chargé d'un poulet tendre, ce qui m'a souvent donné la velléité de le frapper violemment ; mais...

COROT. Eh bien ! mon cher ami, encore une ressemblance... Dans son pays, département de la Somme, ancienne Picardie, ma Mélina avait été promise à un garçon qui cherche à la revoir... nonobstant... et qui profiterait inévitablement de mes jours d'ordre pubb'c...

LEnÈVRE. Nos anecdotes ont du rapport... mais, me dirat-on , monsieur Lelièvre, vous pataugez... car, si le corps-degarde vous sépare de votre épouse, la prison vous en désunit d'une manière encore plus fâcheuse.

GOROT, triomphant. Oui, voilà ce qu'on nous dira... mais...

LELiiîVRE, demême. Mais, je répondrai : j'ai un moyen.

GOROT. J'ai un stratagème...

LELIÈVRE. Ingénieux...

GOROT. Spirituel...

LELIÈVRE. Excellent !

GOROT. Délicieux!

TOUS DEUX. Et c'est?... chut! silence! on vient!...

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