‹ L'hôtel des haricots, ou, Il vaut mieux monter sa gardeChapitre 3 sur 11 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

LES MÊME.S, RTFOLARD.

RIFOLARD.

Air : Vaudeville des jolis Soldats.

V'ià r président !

L' président 1 [bis.) Otez à l'instant Chapeaux, casquettes, V'ià r président!

Là , tous tant Que vous êtes , Saluez poliment Vol' président;

:;ar j'ai pins d'esprit . je m'en fais gloire , Que tout le monde ici pn'sent...

y suis r président, L' président! (bis.) C'est moi que j" suis le plus flambant! Les farces me semblent exquises.

Le rire , v'ià mon clément :

A qui dira 1' plus d' bêtises.

J' donn' la parole à l'instant.

J' suis 1' président ! etc.

TOUS , hors Leliévre et Gorot.

Via r président !

L' président! {bis.) Otons à l'instant Chapeaux , casquettes , V'ià r président !

K soyons pas malhonnêtes; Saluons poliment Not' président.

UN PRisoNMER. lui offrant un petit verre. Hommage au Président !

BiFOLARD. J'accepte avec déférence, et j'engloutis avec amour! ( // boit.) Ça y est... ( Rendant le rcn-c ., et s' essuyant avec sa manche.) Salut, liberté, égalité, fraternité, toute la société! ... les jeunes et les vieux, les jolis et les vilains, les malins et les imbéciles... Ab ! voilà le sieur Leliévre lui-même... Rrrra !

LELiiîVRE. C'est bon ! c'est bon, M. Rifolard!

RiFotARD. Quéque n'avons donc?... nous sommes donc méchant, à ce matin ?... Qu'est-ce qu'on vient de me signa'er ! nous déblatérons contre le duvet de nos lits ? nous disons des horreurs de ce fortuné séjour... de la bienfaisante hôtel des z'Haricots ?

LELIEVRE , indigné. Vous intitulez ceci fortuné séjour ?

RIFOLARD. Eh ! quoi donc ?... ici, pas de terme à payer, pas de créanciers à craindre, pas d'épouses à redouter... ici de la besogne toute faite... on rit, on boit, on chante, on fume et l'on se tutoyé à volonté... c'est le paradis terrestre en personne, et , comme l'a dit M. Enroué de Voltaire , si les hommes , oubliant toute civilisation , retombaient à l'état de sauvagerie , l'égalité et la fraternité se retrouveraient dans le sein de l'hôtel des z'Haricots... Rrra!...

GOROT. Mais, d'où peut donc vous venir cette affection pour ce local ?

LHôtel. a

RiFOLAKD. Je vais VOUS 1(; narrer... D'abord, dès ma plus jeune enlance, je chérissais à la folie le farineux qui donne son nom à cef asile. Les bonbons les plus sucrés, la réglisse, la mélasse, ne m'étaient de rien en deprès... Ma mère qui me gâtait, me nourrissait... savoir : le lundi, de haricots blancs... le mardi, de haricots rouges... le mercredi , de haricots verts... et afnsi de suite jusqu'au dimanche, oîi , vu le jour de fête, et en réjouissance de la solennité, je réunissais les trois couleurs.

Air : Des trois couleurs.

Etant tout p'tit, à l'école, à la classe,

Plus d'une fois je m' souviens d'avoir lu

Tne aventure infiniment cocasse.

Dont le héros se nommait Esaû.

Si , renversant les usag's des familles ,

Il a vendu , dans sa voracité.

Son droit d'aîness' pour un plat de lentilles,

C'est qu' l'haricot n'était pas inventé.

Tors.

C'est qu' r haricot n'était pas ùiventé!

GOBOT, le f gardant. Ce légume vous a peu profité.

p.iFOLARD. Fort peu... l'ingrat!... ce qui n'a rien changé à mes sentimens d'estijne... et qiiand j'ai su, en arrivant à Paiis, qu'il y avait un local dont le nom de baptême était Hôtel des z'Haricots... je me suis dit : Rifolard, mon meilleur ami... voilà le logement qui te plaît , qui te convient, et je n'ai eu ni paix, ni trêve, que je n'y aie pénétré. .. M'y voici, j'3' suis depuis neuf jours, et j'espère bien n'en pas sortir de sitôt.

LELiÈVRE. Vous avcz douc obtenu une bien longue condamnation ?

RIFOLARD. Juste ucuf jours, et j'en suis au neuvième.

COROT. Alors, on vous extirpe aujourd'hui.

RIFOLARD. Aujourd'hui !... jamais!... de quoi?... du tout !... jai écrit à l'autorité pour avoir un permis.

LELiÈvRE. Mais on ne peut rester ici que pour avoir manqué .son service...

RIFOLARD. Je le sais bien... aussi, voilà ce que j'ai écrit au Gouvernement. ( // tire un papier de sa poche, et U'. ) a Mon « Autorité, voire devoir est, non-seulement de punir les forfaits, «mais aussi de les prévoir... je vous informe donc, mon Auto- « rite, que jai l'intention de ne monter ma garde jamais de ma «vie... Je suis atteint de 21 ans 5 mois et 18 jours... or, le ser-

« vice étant obligé jusqu'à l'âge de 60 , je vous prie de faire faire « le calcul , et de m'envoyer le compte des jours de prison que « je dois obtenir dans cet espace , désirant in'acquilter d'avance « envers ma patrie... Recevez, ma chère autorité... votre affec- « tionné !... » Rrrra !

COROT. Je ne pense pas que l'ou obtempère à votre pétition extravagante.

LELiÈVRE. Et moi, si j'étais ministre des travaux publics, seulement vm quart-d'heure, je demanderais dexix millions à la chambre pour démolir cet édifice !

RiFOLARD. Bon ! VOUS êtes rancunenv .. Vous dites çj , parce qu'on a oublié de bassiner vos draps et de secouer le lit de plume...

LELIÈVRE. Trêve de plaisanterie '... il est illégal de coucher un citoyen d'une manière aussi...

BiFOLARD. Minute 1 si vous avez mal dormi , voilà un des cou • pables de la chose. ( // luimontre une botte.)

LEni:vHE. Qu'est-ce que j'avais dit? Mais ce vêtement

m'appartient !...

RIFOLARD. Vous cu avicz donze connne ça sous les côtelettes... un rassemblement de bottes!...

LELIÈVRE. Ah! je ne m'étonne plus... donnez, donnez donc !

( // prend sa botte , el la met d moitié. )

RIFOLARD, l'arrêtant an vullcn de l'opération. A propos... qui est-ce qui a demandé trois œufs à la coque pour son déjeûner? LELIÈVRE. C'est moi.

( Il achevé de mettre aa botle , et pousse un grand cri. )

RIFOLARD. Vous v'ià scrvi. . vous venez de confectionner une omelette.

GOROT. Comment ça ?

RIFOLARD , d Lelièvre. Le concierge avait mis les trois œufs dans votre botte, et j'ai oublié de vous en prévenir.

LELIÈVRE. Mais c'est une horreur! une infamie! Vaurien! garnement! paltoquet!

RIFOLARD. llrrra!

( Lelièvre est furieux, et sort en boitant. )

RU^OLARD. Enfoncé ! Ça t'apprendra à méilire de ce vei-tueu.x établissement... ( Regardant dans ta coulisse. ) Bon î le v'ià qui change de chaussure !... Monsieur passe ses pantourFlcs... Dites donc, eh ! prisonnier... vous ne pouvez pas aller promener en pantoufïles... Faut-il faire avancer votre voiture, mon bourgeois ?... Voilà, voilà, voilà la voiture, voilà!

( // sort en sautant. )

SŒNE IV.

GOROI, PRISONNIERS, EDOUARD DOLCY , LE CONCIERGE.

LE CONCIERGE, /;?-m'(/«ni Edouard. Entrez, entrez, Monsieur... Vous n'en avez que pour six lieures... ce sera bientôt passé.

GOROT. Ah ça, concierge, vous ne m'oublierez pas?

LE CONCIERGE. Sojcz calmc... Ce soir , à (|uatre heures, on vous donnera la clé des champs, en même temps qu'à Monsievu-, [ Il désigne Edouard. ) au nommé Lelièvre, et au jeune Rilblard. ( // sort. )

EDOUARD, saluant gaiement. Messieurs, je serais enchanté de vous voir... ailleurs qu'ici... [à part ^ en regardant autour de lui.) Me voilà donc dans ce célèbre hôtel... Il fallait finir par y arriver, j'étais à bout de ruses et de combinaisons... j'ai parcouru luiit loi^emens en un an... je me suis fait poitrinaire... je me suis donné des entorses... Quand on demandait à mou portier : M, Edouard Dolcy? Je taisais répondre : mort en Hollande ou au Brésil... Ma foi, à moins de me suicider réellement... et j'aime encore mieux mes six heures de prison...

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