L'Hôtel des invalides
Un homme de haute taille , aux cheveux pendans, en oreilles de chien, jusque sur les épaules et monté sur un beau cheval blanc , s'avança au galop : le silence succéda aussitôt à ce tapage.
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— Qu'y a-t-il donc, citoyens? demanda-t-il d'un ton bref.
— Ah! citoyen général, répondit une jeune vivandière, c'est deux lurons qui nous arrivent, fourrés entre quatre sacs de farine.
Mon oncle ( car ce brave et bon parent avait voulu lui-même m' accompagner ), étant parvenu à nettoyer un peu son visage et ses cheveux qui semblaient poudrés comme ceux d'un ex-marquis, reconnut celui qui nous parlait.
— Âh ! bon Dieu, Hoiicbard î s'écria-t-il en lui tendant la main.
Le citoyen Houchard regarda un moment celui qui lui parlait ainsi; puis faisant un geste de surprise :
— Tiens! c'est toi, Jacquinot! Comment te portes-tu?... Tu viens de Paris?... Que s'y passe-t-il?... Et l'assemblée?... M. Veto?... Ces chiens de modérés?... Quel est ce petit jeune homme?... Comment diable arrives-tu dans une charrette à farine ?
— Doucement, doucement, citoyen : on n'a jamais vu un pareil feu de file de paroles...
Pour commencer par le commencement, je me porte bien. Je ne viens pas de Paris , mais de jyiézières, où est ma sœur... J'avais obtenu une permission de huit jours pour affaires de famille , et ce petit jeune homme est mon neveu , un brave volontaire à qui je veux faire voir les Kinserhcks d'un peu près. Et puis je viens sur une -charrette, parce que la république une et indivisible n'a pu me fournir d'autre moyen de transport. A présent, voudrais-tu me mettre un peu au fait de tes opérations, et me faire donner un cheval, pour que j'aille rejoindre mon bataillon qui doit être en peine de moi ?
— Mon ami , je vais descendre de cheval , et nous nous en irons , bras dessus , bras dessous , jusqu'à mes fourgons , où nous te trouverons bien quelque vieille rosse : et d'abord tu sauras que j'ai fait marcher sur Bruxelles...
Ici mon oncle l'interrompit pour me dire :
— Jules , mon fieu , ne bouge pas jusqu'à ce que je revienne; voilà ta consigne. Et vous , citoyens , ajouta-t-il , en s'adressant aux soldats qui nous entouraient , pas de bê-
tises avec ce jèiitie cadet, entendez- vous? Et tous deux s'en allèrent en causant.
— Il est bon là le citoyen général , avec se^ recommandations!... Le jeune citoyen n'est pas mal tout de même ; qu'en dis-tu, Jacques?
C'était la vivandière qui parlait ainsi. Jacques était un grand diable de cinq pieds huit pouces, caporal, et laid comme les sept péchés capitaux, qui me toisa d'un air dédaigneux, en répondant :
— C'est un blanc-bec , un apprenti muscadin.
Je ne fis pas semblant d'avoir entendu.
— Pauvre petit! ajouta la vivandière, avec un regard de compassion , il n'est pas encore accoutumé : il faut que je lui parle.
— Citoyen , continua- t-elle en me frappant familièrement sur l'épaule, de quel bataillon est ton oncle , sans te commander ?
— Second, de Patrie affranchie, répondisje, d'un air aussi dégagé que je pus.
— Joli bataillon , ma foi ! fameux défenseurs ! Dis donc, j'veux le donner un conseil. . .
Et se penchant h mon oreille :
— N'oublie pas de les régaler en arrivant , crois-moi !
Ces mots me rappelèrent à mon devoir.
— Camarades ! criai-je au petit groupe de soldats qui étaient près de nous , si un verre d'eau-de-vie ou même deux verres ne vous font pas peur...
— Comment donc , reprit Jacques , avec une brusque politesse, il s'en faut de beaucoup, citoyen ! Allons, les autres, à la santé du nouveau venu, c'est lui qui régale !...
— C'est trop juste.
La petite vivandière souriait en nous distribuant sa liqueur; peut-être présumait-elle que ma docilité tenait en partie à l'effet de ses grands yeux noirs, sur mon cœur de conscrit.
— Jacques , dit-elle , tu es un bon enfant quand tu veux ; il faut, puisque tu es son chef, que tu mettes le jeune citoyen au fait , pour qu'il n'ait pas l'air d'une demoiselle, en arrivant au bataillon.
Le caporal , se voyant ainsi interpellé , regarda tour h tour la vivandière et moi , d'un
air plutôt sournois que malin ; puis s'asseyant sur le bord du chemin, d'une main il me fit signe de l'imiter, tandis que de l'autre il releva ses moustaches.
— Puisque Lalouette ( c'était le nom de guerre de la sensible vivandière ) le veut , me dit-il, je vas un peu t'exphquer la raison du pourquoi nous sommes en marche. Figure-toi qu'un général kinserlick, un damné d'émigré sans doute , un pur aristocrate , un ci-devant enfin ! incommodait vivement notre citoyen général. En conséquence , l'autre , qui n'est pas bête , a fait semblant de filer vers une ville des environs, qui s'appelle Maestricht ; et pendant que le kinserlick n'y pensait pas plus que rien du tout, crac ! nous avons passé la Meuse, cette rivière là-bas, qui n'en finit pas derrière les arbres , et nous lui avons donné une savonnade d'autant plus sévère, que le particulier avait éparpillé ses mangeurs de soupe, comme s'il avait été en quartier d'hiver. C'était à Huy , ça ! Ensuite il a repassé la Meuse, s'en est allé à Badègue, et insensiblement plus loin vers un village que l'on nomme Hol-
logne. Pour le quart d'heiu'e, c'est à Liège que nous allons, nous autres, pour F étriller encore un peu si c'est possible , et voilà I
Puis après une pose , il reprit :
— Et maintenant écoute. T'as l'air d'un bon enfant , je dois t' avertir : Tu vois Lalouette , ( il montra la vivandière) elle te trouve gentil, et tu ne la trouves pas mal... C'est fort bien ; mais pour le moment, je t'invoque à ne pas faire le muscadin dans ses alentours... parce qu'alors... je m'appelle Jacques Tappe-par^ tout , prévôt breveté du régiment Parisien libre y ci-devant Royal-Guémenée... Voilà la chose ; tu conçois.
J'assurai le citoyen Jacques Tappe-partout que j'étais loin de songer à lui enlever Lalouette»
— Eh bien! suffit, me répondit-il ; tant mieux pour toi. A présent , assez causé. Voilà le tambour qui roucoule, nous allons nous mettre en marche ; ton oncle ne peut pas être loin: salut et fraternité!
En effet les bataillons se reformaient et partaient aux sons mesurés des tambours.
A ia suite de celui où était mon ami Jacques, la jeune vivandière arrivait sur un petit charriot traîné par un maigre coursier. Elle sourit en m'aperçevant ; mais je ne lui repondis pas de même, parce que mon formidable rival, placé en serre-fde, tournait obliquement sa figure basanée de mon côté. Maintenant, faut-il l'avouer?... Je n'étais rien moins que disposé à braver les menaces de ce casseur de fleurets.
Enfin parut mon oncle à la tête de son bataillon. Il me fit signe d'approcher, et m'indiqua, avec son épée, la place que je devais occuper au premier rang. Je fus m'y placer sans rien dire, et je regardai mes deux voisins. Si jamais figures furent moins avenantes, je veux être pendu ! Une immense balafre sillonnait la figure de celui de droite, en partant de son œil gauche , et allait se perdre dans son épaisse moustache noire ; celui de gauche avait le nez et les yeux aussi prodigieusement rouges que le reste de son visage était pâle et blafard : il eût fait honneur à un rôle de pierrot. Je me mis facilement au pas, et j'attendais que
hX)\îs fissions halle pour leur ofl'rir la goutté conciliatrice; mais on s'arrêta satis rompre les rangs, et mon oncle s'approcha de moi : — Eh bien! Jules, me dit-il, comment va, iribïl garçon, comment vat le pense que tu auras le plaisir d'entendre la première fusillade en arrivant à Liège : ne va pas faire la i-eîigieuse. Vous savez la consigne, vous autres ?... S'il n'avance pas, piquez lui saintjeâh-lé-rond avec vos baïonnettes.
— Suffit ! répondit d'une voix rauque mon voisin le balafré ,^en portant vivement la main à la première capucine de son fusil qu'il fit sonner comme une marmite fêlée.
— Citoyen Jacquinoî, cria un aide-de-camp en passant à toute bride , le général te demande...
Mon oncle revint un instant après^
— Il paraît, enfans, cria-t-il, que le citoyen général autrichien ne se soucie pas de recommencer la danse ; nous allons continuer la promenade jusqu'à Liège. Ainsi, mon neveu , ajouta-t-il un peu plus bas , il est possible qu'aujourd'hui tu n'entendes pas le canon ;
mais, demain, je te promets que tu n'auras pas froid aux yeux.
— En avant , marche ! cria un capitaine qui nous précédait.
— En avant , marche ! répéta mon oncle ; et le silence ne fut plus troublé que par le bruit cadencé de notre marche pesante.
Nous venions d'arriver à un joli petit village aux maisons blanches, quand tout à coup nous distinguâmes le bruit lointain d'une fusillade assez vive. J'en ai beaucoup entendu depuis; mais l'émotion que me causa cellelà ne s'est jamais effacée de ma mémoire ; c'est comme mon premier amour.
— Tiens ! grommela mon oncle , est-ce que par hasard il s'apercevrait de la bêtise qu'il a faite ?
Il achevait à peine ces mots, que nous vîmes revenir, à nous, deux cents soldats dans le plus grand désordre.
— L'ennemi! l'ennemi! criaient-ils...
— Eh bien ! l'ennemi ! l'ennemi ! répéta mon oncle d'une voix de tonnerre, on le verra ! Faut-il donc tant brailler pour cela ?
Taisez- VOUS , et à vos rangs , mille canons T. . . El voyant qu'on ne se pressait pas d'obéir : Si vous ne vous alignez pas, ajouta-t-il , je fiiis tirer... Garde à vous, mes lapins... joue!
Ce dernier argument persuada les fuyards qui se rallièrent aussitôt. Nous étions sur la place du village où aboutissaient les deux principales rues. Houchard arriva au grand galop , suivi d'une vingtaine de hussards.
— Jacquinot, s'écria-t-il à mon oncle, tiens ferme ici, la bataille s'engage dans les champs ! et il disparut. Les troupes dont mon oncle pouvait disposer s'élevaient au plus à 600 hommes en comprenant les fuyards qui faisaient une assez triste mine ; mais il était sûr de son bataillon renommé par sa bravoure. Il plaça les suspects dans les maisons qui bordaient la rue dont nous défendions l'extrémité, et, après cette disposition préliminaire . il commença à nous donner de petites instructions en se promenant lentement sur le front du bataillon.
— Enfans, disait-il , en caressant sa moustache, il s' agit de ne pas caponnertoutà l'heure , entendez-vous ? Jules , mon ami , ton es-
— U 'tomac est un peu dans les serrés, hein ? Mais, vois-tu, c'est le premier moment qui est délicat ; après les vingt premiers toups de fusil ce n'est plus rien. Ah ! çà , mes drôles , visez un peu plus haut que l'autre fois; pas trop haut pourtant : il vaut encore mieux casser leurs jambes que leurs plumets. Diable! il paraît que nos camarades travaillent joliment!... Jules , tu es pâle comme un navet , nom d'un canon ! un peu de cœur, mon neveu... Oh ! oh ! je crois , sur ma parole , qu'ils arrivent ; attention , vous autres ! . . .
Et mon oncle entra dans les rangs pour se tenir à côté de moi.
En effet , en face de nous s'élevait un tourbillon de poussière au travers duquel on voyait parfois étinceler des baïonnettes. J'étais dans un émoi terrible; mon sang refluait tantôt vers ma tête , tantôt vers mon cœur , avec une vitesse iniitiaginable ! Mon oncle me regardait d'un air à la fois inquiet et suppliant.
— Jules, mon garçon, je t'en prie , tu verras , ce n'est rien , je t'en réponds ; ne t'occupe pas de ceux qui viennent.
Nous apercevions alors les Autrichiens et leurs uniformes blancs : mon oncle regardait avec une lunette.
— Par tous les diables! je crois que l'on me fait l'honneur de m' envoyer un général, murmura-t-il entre ses dents.
Malgré ma terreur , j'éprouvai un moment de curiosité. A force de regarder , je distinguai un petit homme maigre et sec qui caracolait sur un beau cheval noir ; il s'arrêta en voyant le drapeau tricolore et les uniformes français. J'appris ensuite que ce général autrichien, voidant à tout prix prendre le poste que nous occupions, afin de rallier à lui toute l'armée ennemie, avait fait une fausse attaque dont Bouchard avait été la dupe. Voilà pourquoi, tandis que le gros de notre armée se battait contre quelques compagnies des siens , adroitement dispersées , mon oncle se trouvait avoir en tête le gros de la division ennemie, et son général (car c'était lui) put bientôt se convaincre de notre faiblesse numérique. Aussi , sans se donner la peine de faire avancer du canon , lanca-t-il ses troupes dans
le village. Mal lui en prit; car à peine les Autrichiens eurent-ils quelques centaines d'hommes clans la rue , qu'un feu terrible partit des fenêtres et des portes. Ce fut un désordre, un bruit de juremens atroces ; mais dans notre bataillon , pas un mot, pas un cri.
Après un moment , la fumée se dissipa , et nous vîmes les ennemis en désordre, embarrassant la marche des rangs qui les suivaient : c'était ce qu'attendait mon oncle.
— En avant, marche ! cria-t-il.
Ma tète commençait à s'échauffer ; et , au lieu d'hésiter comme je le craignais, je me trouvai à cinq ou six pas en avant du rang.
— Holà hé! Jules, pas si vite... au pas , si c'est possible... Joue... Feu ! Chargez !...
Tout ce que je fis alors fut machinal. Il semblait qu'il y eût en moi deux êtres bien distincts : l'un véritable automate , mu par un ressort placé dans l'oreille, et l'autre complètement anéanti par une émotion trop forte pour essayer de la définir.
— Croisez baïonnette ! . . . commanda mon oncle.
A cet ordre, jé marchai, ou plutôt je courus en avant sans plus savoir ce que je faisais. Un coup violent que je reçus à la tête me fit sortir de cet état de torpeur. Celui qui me l'avait porté était un Autrichien séparé de son rang , et qui se défendait à coups de crosse , parce que sa baïonnette était brisée ; heureusement une main chain table avait paré ce coup de massue improvisée. J'entrai en fureur et je plongeai ma baïonnette dans la poitrine de l'Autrichien : il tomba sur les genoux, et voulut relever son arme ; mais un coup de sabre qu'on lui asséna sur la tête , qu'il avait découverte, le renversa tout à fait. Je me retournai... c'était mon oncle qui m'avait ainsi protégé et défendu.
— Jules, me dit-il avec vivacité, nous sommes flambés. Je vais me faire tuer. Profite du moment qui nous reste et décampe. Je ne veux pas que ma sœur ait ta mort à me reprocher.
Et il me poussait de sa main sanglante vers le côté de la rue que nous venions de faire évacuer... Je résistais quoique faible-
ment, je dois l'avouer à ma honte, quand il cessa tout à coup de me presser. « Mille canons ! s'écria-t-il , il n'est plus temps. »
Un coup d'œil rapide me prouva qu'il avait raison ; à peine 150 hommes de notre hataillon se reformaient d'un air découragé sur les cadavres de leurs camarades , que les colonnes autrichiennes arrivèrent au pas charge.
Un phénomène singulier, c'est que cette mort qui me faisait horreur, quand je songeais que je pouvais lui échapper , me devint en ce moment presque indifférente. Je rechargeai tranquillement mon fusil. Tout à coup une colonne bleue et rouge aborda transversalement la grande route et se plaça entre les Autrichiens et nous. Les fronts s'éclaircirent à l'instant, mon oncle bondit à cette vue :
— Vive la république ! cria-t-il.
Notre porte-élendart , blessé , se releva convulsivement et fît flotter encore une fois les plis tricolores de son drapeau; puisFretomba en criant , lui aussi , d'une voix que la mort éteignit soudain :
— Vive la nation !