RÉCIT D'UN VIEUX SERGENT
Il est neuf heures.. Le vieux sergent Luc- Combe est assis dans sa cabane, entouré de ses parens et de ses voisins, grands et petits , qui célèbrent l'anniversaire de sa fête. Un feu de bourrées pétille dans l'àtre. Les enfans se chauffent, rangés et bouche close, sous le vaste manteau de la cheminée 5 les hommes boivent.oufumentdansdelonguespipesdebois
garnies d'un couvercle en cuivre ; les feuimes tricotent des bas avec de la laine, aux lueurs fumeuses d'une lampe à trois becs , suspendue par un croc de fer à la plus grosse poutre du plafond. De temps à autre, un coup de vent furieux fait craquer les lattes où s'appuie le chaume du toit ; la porte grince dans ses gonds rouilles ; des tourbillons de feuilles sèches frôlent , en courant , les ais sonores des volets. Puis çà et là , dans le village , dans la campagne , c'est un coq qui chante , un dogue qui aboie , une cloche qui tinte tristement , une pesante voiture qui broie les cailloux de la chaussée. Cependant l'heure avance et les bouteilles se vident ; mais nul ne songe à regagner sa maison , retenu qu'il est chez le sergent par les merveilleux récits de sa vie de guerre.
— Oh ! jeunes gens ! dit le vieux Luc , que Dieu vous accorde autant de gloire qu'il nous en a donné !
A cette époque, en l'an V, l'Empereur n'était encore que général de la république ; mais plus d'un roi ployait les reins devant lui.
Quant à nous autres, simples soldats, nous traitions de pair avec tous les signori de Milan ; nous faisions et défaisions leurs états; nous enlevions une victoire à chaque étape ; nous plantions notre drap^eau sur les clochers de toutes les capitales. Oh! oh! c'est qu'il ne badinait pas, le petit caporal , je vous en réponds. Il fallait marcher droit et rondement, quand il s'en mêlait. En ai-je mâché de ces cartouches , en ce temps-là ! en ai-je envoyé aux Autrichiens ! Rien qu'à Lodi , je me souviens d'en avoii' démoli quatre d'un seul choc. Et au Tagliamento , eh ! eh ! au Tagliamento, où notre peloton s'élança le premier en tirailleurs, peu s'en manqua que l'archiduc Charles lui-même ne descendit la garde par mon fait. Malheureusement son cheval se cabra, ma balle se perdit, et comme je rechargeais mon fusil , un co([i\io de chasseur tyrolien me cassa le bras gauche à la jointure. Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit, poursuivit le vieux soldat. Qu'est-ce qu'un bras? D'ailleurs on me le remit gentiment, et gravis. Ça ne m'empêcha point, ensuite, de rouler ma
— 2ù — bosse en Prusse , en Espagne , en Russie , partout où il voulut. J'attrapai bien quelque chose encore à Montmirail , une balle d'un fameux calibre, un biscaïen en plein fouet, rien que ça, au bout de la cuisse, de manière que je faillis rester dans l'opération. Mais, Basteîje ne puis pas me fâcher, j'eus le ruban de la Légion-d'Honneur , et on me nomma sergent... Vive l'Empereur ! Fin finale, pour en revenir, je vous souhaite, enfans , des batailles comme les nôtres et un chef comme celui-là ; il en naît un tous les mille ans, et encore ! Ce n'est pas qu'il se montrât fier envers le soldat ou qu'il eût l'âme dure ; du tout ! à preuve ce qu'il lit, à ma recommandation, pour notre bon curé, en Italie... Ecoutez : je veux vous conter ça.
« Nous étions alors cantonnés à Tolentino , avait continué le père Luc , après un moment de silence ; nous avions, en moins d'une décade, franchi le Sénio, culbuté les troupes pontificales dans Faenza, puis enveloppé l'Autrichien en avant d'Ancône, et forcé le pape à demander la paix. L'armée devait gagner trente millions à ce coup de main, sans
cbnbpter seize cents chevaux , des équipages , des buffles, du blé, des cuirs, toute sorte de comestibles. C'est pourquoi nous étions bien joyeux. Le général songeait môme à s'en revenir sur l'Adige, car il allait , en tout , un train d'enfer, et on parlait déjà d'une nouvelle expédition. En attendant, nous tîânions, nous autres, par la ville et dans ses environs. Nous nous amusions de toutes ces larges faces de moines, qui se signaient vivement du plus loin que le bout de nos pompons frappait leurs regards. Nous frottions notre moustache à la joue de toutes les jolies filles; et il en poussait dans ce pays! Mais parfois il nous prenait de cruels serremens de cœur quand nous rencontrions dans les rues, sur les chemins, épuisé de faim et de fatigue, quelque prêtre émigré de France , auquel ces gueux de moines avaient jeté au nez la porte de leurs couvens. Il y en avait qui pleuraient en nous apercevant , mais sans oser s'approcher ni se plaindre; d'autres qui, plus hardis, nous tendaient les bras avec des prières, et baisaient les pans déchirés de ce drapeau ti'ico-
lore qu'ils avaient commencé par maudire. Les malheureux! tout retour en France leur était interdit désormais. Le gouvernement se défiait même tellement d'eux, qu'il leur avait interdit les contrées que nous occupions. Les moines italiens ne l'ignoraient pas : aussi , s' autorisant de cette défense , leur refusaientils souvent , non par amour pour nous , mais par avarice, jusqu à une botte de paille dans leurs greniers , jusqu'à la bouchée de pain bis qu'ils distribuent à leurs pauvres... - Un jour ( c'était le dernier de pluviôse , veille de la signature de notre traité avec le pape), voilà-t-il pas qu'en sortant de la ville , je bronche... sur quoi? devinez; après ce préaml)ule , ce n'^st pas difficile : sur notre digne curé, mes amis.. . Ah I j'eus de la peine à le reconnaître. Lui , si coquet jadis , si bien poudré , frisé , chaussé , si rose et si ingambe , il n'avait plus que la peau sur les os , un chapeau tout râpé , des soulliers sans semelles , et sa soutane de serge était trouée... comme notre drapeau. Une affreuse guerre avait passé par là : la misère... Hom! j'ai senti plus
lard ce que c'était en Russie ; mais motus ! Dès qu'il m'eut aperçu, il courut dans mes bras, il me serra à m'étouiîer; et moi, sans l'envisager, sans même lui demander son nom, cherchant aussitôt dans mon gousset , je versai tout mon pécule dans le sien. Puis ce furent des cris, des doléances, des car esses... Je crus un moment qu'il était fou.
— C'est donc toi , Luc ? c'est toi !
— Oui , citoyen, que je lui dis ; excusez-moi, monsieur le curé , de vous appeler citoyen.
Mais il ne comprenait pas, il défilait son chapelet sans m' écouter.
— Cet honnête Luc! ce cher Luc , que j'ai communié , que j'aimais tant !
— Et qui vous aime aussi', sarpejeu !
— Et ton père? ta mère? toute ta famille? continua-t-il d'une voix entrecoupée à chaque mot.
— Oh ! mon père , ma mère ! répondis-je , priez bien pour que je les embrasse encore quelque jour.
— Que dis-tu ? fit-il d'un air égaré. Ah ! ces gens-ci nous brûlent toutes nos messes , mon
ami : c'est pire qu'en France, pire! pire!
— Eh bien ! mais le bon Dieu est partout , répliquai-je.
— Eux! tu ne sais pas? ils gardent tout pour eux , mon enfant. Tout! répéta-t-il avec désespoir.
Je me mis à rire , et pourtant le cœur me
saignait.
— Ce soir il y aura trois jours que je n'aurai mangé de pain! reprit-il en s' inclinant à mon oreille.
A cette parole, une terrible colère me crispa
tous les nerfs.
— Nom d'une bombe !... m'écriai-je.
— Mais après ce juron , je me tus , car je le vis chanceler , reculer ; il tremblait.
— Eh quoi! poursuivis-je d'un ton plus doux , vous si bien bâti , vous n'avez donc pu trouver le feu et le couvert chez quelque signora , monsieur le curé !
Il rougit , et fit le signe de la croix :
— Oh! Luc, Luc, me dit-il, quelle idée!
quel scandale !
— Bah !... Eh bien ! venez, répétai-jeenlui
saisissant la main-; je vais vous installer, moi, sans iaçon , chez une excellente femme , qui n'a pas peur des moustaches, et corbleu! nous y déjeunerons tous deux à discrétion , et sans qu'il nous en coûte une baïoque.
Et de fait , je le conduisis incontinent à l'auberge de San-Piétro , chez Ninetta , la maîtresse de l'endroit, une brune accorte, à laquelle j'avais eu l'avantage de donner dans l'œil. Puis, quand je l'y eus convenablement régalé de macaroni :
— Ah ! ça , monsieur le curé , lui dis-je , ce n'est pas tout que de déjeuner, même de souper ; car j'ai congé aujourd'hui , vous me tiendrez bien compagnie jusqu'à demain matin. D'ailleurs , Ninetta est avertie : vous aurez toujours ici un gîte, en cas de besoin. Mais ce n'est pas encore assez, mordieu! pour un homme comme vous. Je veux vous présenter à notre général, afin qu'il vous protège.
— Au général Bonaparte ! s'écria-t-il épouvanté.
— Oui , citoyen curé ; il ne vous avalera pas, soyez tranquille.
— On dit cependant que c'est un vrai diable, Luc?
— Pour les réprouvés, c'est possible; car il les mène tambour battant.
— Oh ! il a une réputation extraordinaire , ajouta-t-il.
— Et corbleu ! il la mérite , citoyen . . . Allons! en route. Je suis un de ceux qui l'ont retiré de dessous la mitraille, dans les marais d' Arcole ; il a la mémoire longue , il vous obligera pour mé faire plaisir.
Sur-le-champ , nous nous acheminâmes vers la ville , et une demi-heure après nous étions chez le petit caporal. Il me semble que j'y suis encore : une table immense , couverte d'un tapis , s'étendait d'un bout à l'autre de la salle. Lannes , son ami , son compagnon , était assis d'un côté, lui vis-à-vis. Ils avaient la tête penchée tous deux sur de grandes cartes , qui , du milieu de la table où elles étaient déployées , tombaient jusqu'à terre. Lannes leva le premier les yeux , et me dit :
— Ah! ahî c'est toi, farceur? où diantre as-tu donc péché ce calotin ?
— Mais à cotto question le général en clief se rclourna vers nous , toisa noire curé d'un regard rapide, puis s'étant couibé vers Lannes, lui dit brusquement et à voix basse :
— Tais-loi doi}c ! *
— Lannes haussa les épaules comme d'impatience , et s'accouda, en sifflotant, sur la carie qu'il étudiait.
— Olî ! oh ! pensai-je, le général s'intéresse dt'jà à noire protégé ; en avant !
— Eh bien ! Luc , nie demanda-t-il tout à coup de sa voix l)rève, après m'avoir examiné un instant de cet œil scrutateur qui faisait qu'on s'effaçait toujours devant lui , les pieds en dehors et l'arme au bras, qu'y a-t-il pour ton service ? explique-toi ?
— Mon général, répondis-je , voilà le curé de notre village , un frère , un ami , quoi. .. un saint , que nous chérissions tous au pays , qui n'a jamais refusé de son pain à personne, et que les satanés moines de ce pays-ci laissaient mourir de faim à la porte de leur couvent.
Alors il se retourna vers lui de nouveau , et lui demanda :
— Comment vous appelez-vous ?
— Jean Massoni , balbutia notre pauvre curé, encore tout interdit de l'apostrophe de
Lannes.
— Massoni !. . . J'ai connu quelqu'un en Corse
de ce nom.
— C'est possible , général : le frère de mon père était major de place h Bastia, où il est
mort.
— Ah ! ah ! oui , il est mort. Et vous , vous êtes son neveu ; mais c'était un brave militaire que ce Massoni !
— Tiens , me dis-je, son oncle, un ancien ! ça va ghsser comme sur des roulettes.
— Et à quel âge vous a-t-on conféré les ordres? poursuivit le général.
— A vingt-quatre ans.
— C'était votre vocation ?
— La volonté de mon père , répondit le bon curé , en rougissant un peu.
Tout en l'interrogeant , le général lui lançait de fréquens coups-d'œil. Je devinai : il regrettait sans doute qu'un homme de cette taille , et qui promettait tant , malgré sa mai-
greur , ne figurât pas dans une de ses compagnies de grenadiers.
— Vous avez prêté serment h la constitution civile du clergé? reprit -il après un instant de réflexion.
— Non , général .
— Pourquoi ?
— C'eût été violer la foi que j'avais déjà jurée. Le prêtre a sa discipline , son honneur , comme le soldat ; il doit , comme lui , obéissance et fidélité à son chef. D'ailleurs, ajouta notre curé d'un ton ferme ( car il s'était enhardi sensiblement) , je compris bientôt qu'on proscrirait tout sacerdoce en France , et je ne voulus pas faire à la fois une lâcheté et un sacrilège .
Le général attacha sur lui un regard profond ; puis , se renversant sur le dossier de sa chaise :
— Vous oubliez sans doute, dit-il d'un air grave, que prêtre ou laïque, il faut être, avant tout , de son pays.
— Aussi en suis-je , de mon pays ! répliqua le digne homme , exalté par ce reproche. Oh !
la France ! la France ! continua-t-il sourdement , la voix pleine de sanglots.
Et comme s'il ne pouvait épancher d'une manière plus énergique le sentiment qui le suffoquait , notre ])on curé s'était soudain jeté dans mes bras, et m'étreignit contre sa poitrine avec effusion.
Ce moment fut délicieux pour moi , mes enfans, je vous l'assure. Le général s'était levé d'un bond ; il se promenait d'un pas saccadé dun angle à l'autre de la salle. îl lui échappait , de çà, et de là, quelques gestes énergiques. On voyait qu'il était touché , qu'il concentrait son émotion. Quant à Lannes, stupéfait de cette scène , il tambourinait avec ses doigts sur le bord de la table.
— Eh bien ! puisque tu aimes tant la France, citoyen , se prit-il à dire , fais-lui le sacrifice de ta robe , il n'y aura plus d'obstacle à ce que tu y retournes.
— Oh ! jamais , répondit-il ; jamais , monsieur !
Et il se couvrait le visage de ses deux mains.
— Quelle trahison ! s'écria-t-ilencoi'e, moi, renier mon caractère ! plutôt mourir !
Le général frappa le parquet du talon de sa botte , comme choqué de ce qu'avait proposé Lannes; puis s'arrêtant devant une fenêtre ouverte et montrant , du doigt , les jardins de la campagne :
— Yoilà certes , s*écria-t-il , un beau pays!... Je conçois que, sans argent, sans ressources , on ne l'apprécie pas autant qu'il le mérite ; mais si je vous adressais au cardinal Maitei , ou même au neveu du pape , le duc (le Braschi (tout en parhnît, il s'était rapproché du curé) , et si Fun des deux vous offrait un emploi lucratif dans sa maison , répondez ? la patrie n'es-telle pas où se trouve la fortune? (Il lui dit cela en italien , je l'ai su depuis.) Qu'en pensez- vous ? fit-il , en recommençant sa promenade , et en lui décochant en même temps de sa prunelle un de ces éclairs qui vous remuai(?nt jusqu'au fond de Tamc.
Le pauvre curé baissa la tête en soupirant : une larme bien douloureuse roula , toute chaude, sur sa joue.
— Mon Dieu î mais que puis-je faire pour vous? reprit le général qui, étonné de ne point recevoir de réponse, revint lentement près de lui. Qu'est-ce que tu dis , toi? me demanda-t-il , en me tirant la moustache.
— Moi? tant que j'aurai un morceau de pain, mon général, il y en aura les trois quarts pour lui.
— Oui , oui , un 'morceau de son pain ! du pain de soldat ! du pain noir ! s'écria le brave homme , radieux ; c'est un Français , Luc ; c'est un compatriote, un frère ! Ce morceau de pain ne sera pas l'aumône de la pitié , ce sera celle du cœur ! Ah ! je vous remercie , général. Non ! point d'hospitalité , pour moi , chez ces Italiens, quand ce serait même chez le duc de Braschi! La compassion des étrangers est un outrage , mie flétrissure; je l'ai éprouvée , je l'abhorre!... S'il ne m'est pas permis, hélas ! de rentrer en France, au moins accordez-moi la faveur d'accompagner Luc à son régiment : je ferai son ouvrage , je le soignerai , s'il est blessé , je gagnerai ma vie.
— Comment! répétai-je, gagner votre vie?
Et vous vous imaginez que je soutïnrai ça, monsieur le curé ?
— Et toi tu t'imagines que nous le souffrirons? interrompit Lannes , en se redressant sur ses jambes par un soubresaut si violent , qu'il envoya sa chaise à dix pas contre la muraille , et s' emparant avec vivacité de la main du curé , qu'il serra dans la sienne :
— Calotin ou non, s'écria-t-il avec un affreux jurement, tu es un vrai Français, toi !.. . Je t'estime.
Le général , qui avait tout écouté , immobile et muet, remercia Lannes d'un coup d'œil ; son sourire était triomphant.
— L'ai-je bien jugé ? voulait-il dire.
Il y eut ensuite un moment d'hésitation, pendant lequel nous nous observâmes tous les quatre en silence , comme si , absorbés par les mouvemens de notre cœur , aucun de nous n'eût le courage de le rompre.
— En effet , vous ne pouvez encore rentrer en France, dit enfin le général d'un air pénétré ; quant h partager le pain de Luc, je m'y oppose : un soldat n'en a que pour lui ; mais ,
ajoiita-t-ii , et ses yeux rayonnèrent d'une singulière expression, ce n'est pas non plus le pain de la charité qu'un Français , même proscrit, doit manger chez l'étranger. Je prétends que tous les prêtres bannis du territoire de la république , actuellemens réfugiés en Italie ou dans les couvens du Saint-Siège , y soient non seulement admis sur le pied de l'égalité, mais encore qu'ils reçoivent une indemnité proportionnée a leur qualité , à leur âge. Tu auras soin de publier demain cet ordre, dit-il à Lannes, ce sera une condition formelle du traité.
— Et corbleu ! ils obéiront , sans regimber, ou sinon. . .
— Oh ! oh ! dis-je , sinon... Et je fis un pas en avant, un bras tendu, l'autre en arrêt, comme pour croiser la baïonnelte.
— Bah! ce serait autant de volé aux Autrichiens, répliqua Lannes ; un moL aux inonsignori, c'est assez!
Bonaparte lui frappa légèrement sur l'épaule :
— Tu crois? ajouta-t-il.
— hO —
Puis interpellant notre curé qui, moitié joyeux , moitié confus , essuyait ses larmes , en me désignant d'un signe affectueux :
— Monsieur le curé, demanda-t-il, vous n'avez jamais vu de ces gaillards-là au feu?
— Oh ! non , répondit celui-ci ingénument ; mais je crois bien qu'on n'ose pas les y regarder de trop près.
— Eli ! eh! murmurai-je , un peu qu'on s'en flatte, citoyen.
— Qu'est-ce que tu grognes là? me demanda le général.
Il feignit de me prendre au collet ; mais, c'était pour mieux me faufiler sa bourse (elle était lourde), avec ces mots à l'oreille :
— Qu'il ne se doute pas au moins de quelle part ; va !
11 fit encore quelques pas dans la salle , se rassit , salua de la main , et dit :
— Voilà, quant à présent, monsieur le curé, tout ce que le général Bonaparte peut faire pour vous ; mais il espère un jour être mieux en état de témoigner toute sa considération au neveu du major Massoni.
-^ ai — Je compris le geste, et demi-tour à droite , en avant marche, nous voilà sortis.
— Eh bien ! dis-je à notre curé, vous n'aurez plus peur maintenant du général Bonaparte ?
— Peur de lui, moi? Non, non! répondit-il ; c'est un héros, Luc : aime-le bien.
— Un héros! Ah ! oui et un fameux ; il avait raison , mes enfans ; un héros ! Si l'Empereur a été grand, c'est par le cœur surtout, qui lui soumettait toutes les âmes , comme son génie subjuguait toutes les intelligences. Je me souviens que sur le champ de bataille d'Eylau, il me dit :
— Luc , si tu avais tâché de mordre aux mathématiques, tu aurais été un homme carré. Tu n'es que le fils d'un paysan , tu mourras simple sous-officier, je le crains : mais tel que tu es , avec ton courage , ton sens naturel , ta tête de fer, je te prise autant qu'un maréchal. » Cinq mois après , à Friedland , j'enlevais un drapeau. 11 m'embrassa aux yeux de tout le régiment. Si je n'ai pas avancé davantage en grade , c'est ma faute. J'étais un
— h'I — sans-souci alors. L'ambition m'a monté au cerveau lorsque la gloire n'était plus de saison..
Pour ce qui est de notre curé, vous savez le reste comme moi. Le général , devenu empereur, lui offrit un évêché. Il s'excusa , préférant à toutes les pompes de l'église, le respect et 'amour de ses paroissiens; mais lorsque, en 1814, Vv^ellington eut franchi les Pyrénées, ce fut en défendant les propriétés du petit troupeau conOé à sa garde, que ce brave curé tomba sous le plomb d'un soldat anglais. Hélas*, je ne pus le venger. Nous disputions, nous autres, là-bas, en Champagne, le sol de la France pied à pied, à tous ces paltoquets de Prussiens qui s'y étaient abattus comme des sauterelles et qui n'ont jamais eu' l'honneur de nous vaincre, mordieu! quoique l'on glose, pas même à Waterloo! —
Ayant dit, le vieux sergent tordit sa moustache grise, reposa avec orgueil son regard sur sa jambe de bois, et demeura un instant recueilli dans ses souvenirs. Puis se réveillant tout à coup , et interrompant ses enfans ,
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immobiles d'attention sur leurs escabelles :
— Eh bien ! que pensez- vous de tout ça, mes cadets? demanda-t-il.
Mais les enfans le contemplaient, sans répondre, avec des yeux arrondis d'adniiraîion et un sourire naïf. Il sourit lui-même, d'un air narquois, déboucha deux autres bouteilles, emplit les verres , et dit :
— Voici onze heures, camarades ; remmenez vos femmes; bonsoir! Une dernière rasade, à ia sanlé de l'Empereur! Une autre fois, je vous en conterai un peu plus long.
GHAPITRS XX.