II
de tous les amis possibles. L'amitié réelle n'existe pas hors des camps. Quand donc vous aurez tué votre cher Dalcy, vous serez aussi désespéré que si vous aviez assassiné votre famille entière. »
— Si je l'aimais encore, vous auriez raison , reprit Benjamin , mais comme depuis son indignité je le méprise...
— Ah! monsieur, vous l'aimez encore, parce que vous en parlez avec passion et que l'on ne passe pas ainsi de Taffection à l'indifférence. Au jour de la colère, on ne prévoit pas l'amertume du lendemain... Grand Dieu! si j'eusse été aussi coupable que vous aspirez à le devenir, je n'aurais pu supporter le remords et je me serais iait mourir. Peut-être aurais-je bien fait d'éviter ainsi de longs chagrins et d'aller là-bas rejoindre mon pauvre I^lorissot.
— Morissot! répéta le jeune lieutenant en projetant sur le Capitaine Bleu un regard d'étonnement.
— « C'était le nom de mon meilleur ami , continua le vieil officier. De plus, il était mon parent et notre affection datait de notre nais-
sance. Morissot avait eu le bonheur de me sauver deux fois la vie, et il en était si joyeux qu'il lui fallait , en ma présence , dissimuler ces transports dont j'étais jaloux. Le sort nous sépara, pour la première fois, en 1796, et nous nous quittâmes sans pleurer , mais la mort dans le cœur. Oh ! que ces quatre années d'absence furent longues et pénibles! Un soir, à mon retour d'Egypte, comme j'entrais au café des Droits de l'Homme , j'entends le son d'une voix que je reconnais pour la sienne. Je pousse un cri , je l'appelle ( car je ne le distinguais pas dans la foule); un colonel de dragons qui me tournait le dos , se lève tout à coup, m'envisage et se précipite dans mes bras. Nos quatre années d'absence furent oubliées en un instant. . . »
A cet endroit de son récit, le Capitaine Bien quitta sa pipe , et , syffoqué par l'attendrissement que causait en lui ce souvenir , il se promena à grands pas dans sa chambre en se raidissant contre l'émotion. Tout à coup, il se rapprocha de Benjamin qui l' écoutait avec avidité , et lui saisissant le bras , il murmura :
— » Deux heures plus tard... Morissot n'existait plus ! »
Le lieutenant tressaillit , tandis que le capitaine , la tête cachée dans ses mains , luttait contre un violent accès de désespoir.
— »Vous assistez à mon supplice, monsieur ; cependant , je ne suis point coupable ; la conssience dort en paix , le cœur veille seul , et il saigne d'une incurable blessure. Morissot devait partir le lendemain : nous avions beaucoup bu , comme ce soir, beaucoup parlé du passé et de notre jeunesse, comme ce soir encore. Il m'avait compté ses derniei'S duels, je lui avais fait part des miens ; nous étions plus heureux , plus gais que des pinsons dans les feuilles.
» Ces duels , nous les aimions à la fureur. D'où nous venait cette passion? je l'ignore. Celte vieille cité^de Besançon , noire et solitaire , entourée de roches vives , couronnée de clochers et de bastions , cette place forte , h la physionomie taciturne , où retentissent à toute heure, au milieu du silence , les trompettes militaires et les sonneries d'église, exerce une influence
étrange sur le naturel de ses fils , tout imprégne's encore de la sauvagerie rude et austère des yieux Espagnols du duc d'Albe. Morissot et moi nous avions , comme bien d'autres , quelques gouttes de ce vieux sang plein d'âcreté , et rien n'en avait tempéré la force. Les enfans de Besançon ne s'entrebattent point comme les autres enfans , ils ont des duels en règle , des témoins qui prennent parti comme au bon temps de nos pères , et l'affaire se passe sur les roches , ou dans quelque défilé d'un aspect lugubre dont la vue seule donne soif de sang. Vous ne pouvez comprendre la quantité d'admirables coupe-gorges , de sites funèbres et de sinistres recoins dont la nature a gratifié les environs de cette ancienne ville de Philippe II. L'aspect seul du pont du Secours^ an fond d'un chaos de rochers vifs , sur lesquels se dressent, telles que des tètes d'hydres, deux, forteresses à la blanche denture de créneaux , aurait suffi pour inspirer à Gain la pensée du premier meurtre. Dans ma jeunesse, on ne parlait à Besançon que de combats , que de poitrines transpercées, que de morts violentes,
Les forêts même du voisinage étaient tout assombries de poétiques histoires de brigands. C'est dans ce lieu, notre patrie, que mon cousin et moi , tout en bataillant sans cesse , nous dévorions les histoires chevaleresques des Castillans et des Maures , les poèmes du Tasse et de l'Arioste, seuls livres que nous ayons jamais lus.
» Monsieur, nous avons bien tué du monde, sans scrupule , sans regret et avec beaucoup d'entrain. Cette passion pour les combats singuliers éteignit en nous toutes les autres. Qu'était le jeu où l'on risque des pièces de monnaie, en comparaison de celui où nous mettions chaque jour notre vie sous le chandelier ? Les femmes , malgré notrejeunesseetleur beauté, ne nous occupaient que d'une façon passagère : nous ne tenions à la vie que par le plaisir de courir sans cesse après la mort.
» Il fallait vous expliquer ce trait de nos caractères , vous dire ces bizarreries inintelligibles pour tout autre qu'on Bisontin de la vieille souche , sans quoi vous n'auriez pas compris ce qui me reste à vous raconter.
» Nous venions, Morissot et moi , après nous être retrouvés au bout de quatre ans d'absence, de quitter ensemble le café des Droits de r Homme; ma main était appuyée sur son bras, et il s'écriait de temps en temps :
— » Quel bonheur, frère , quelle joie de se revoir !
» Le plaisir nous portait à rire et h pleurer tout h la fois, c'était une folie véritable. Je conduisis mon cousin à l'hôtel où j'étais logé.
» Comme nous traversions l'arc St-Maurice, sur lequel je demeure à présent, Morissot quitte mon bras , se retourne , et contemplant l'angle de rue où nous nous trouvions, il m'en fait admirer le caractère grand et solennel. La lune dans son plein s'était levée derrière le palais Granvelle , dont les grands murs , noirs comme de l'encre , dentelaient leur ombre sur le pavé. L'énorme pignon que j'habite élevait jusqu'au ciel son cône grisâtre et se dessinait en clair sur les grandes volutes brunes de Saint-Maurice. L'arcade élevée sur la rue semblait refléter dans l'ombre qu'elle projetait ses lourdes arabesques du temps d'Albert et d'Isabelle , et au
travers de ce rond noir on apercevait, comme au travers d'un télescope, les pâles arbustes mêlés aux bâtimens du cloître , légers comme des ombres , et dont les lignes effacées par la lumière bleue s'enfuyaient en perspective dans les brouillards du fond.
» Tout dormait dans la cité ; les temples fermés depuis la révolution avaient pris le silence et l'aspect des ruines ; les plans d'ombre et de lumière se découpaient grandement ; on pouvait se croire égaré dans la nuit au carrefour d'une ville andalouse. La beauté de ce tableau avait frappé Morissot.
— » Pour trouver son pays beau , rien n'est tel que de le quitter ! s'écria-t-il ; j'ai traversé vingt fois , dans ma jeunesse , ce coin de rue sans le remarquer ; je n'y suis pas venu depuis sept ans, et voici que je le trouve magnifique.
— » En vérité, luirépondis-je, ce carrefour ténébreux , entouré de vieille architecture , serait un beau théâtre pour quelque lugubre affaire.
» Ces réflexions avaient ressuscité les visions romanesques de notre jeune âge, notre
imagination se monta par degrés. Morissot, drapé dans un grand manteau gris pâle, se tenait fort bien campé sur le bord de la ligne d'ombre ; son sabre traînait sur le pavé avec un cliquetis charmant , et la lune semblait tirer des étincelles de son casque de dragon, dont la longue crinière ondoyait au souffle du vent.
— » Frère, m'écriai-je transporté d'allégresse , le bel endroit pour se couper la gorge !
» J'avais posé[ma main tremblante d'inquiétude sur la garde de mon bancal qui vibrait dans le fourreau comme s'il m'eût compris.
— » Par ma foi, répliqua Morissot, tu as raison , cousin , ce serait une volupté d'empereur que de dégainer ici.
— » C'est à n'y pas résister, [ajoutai-je. Ami, si l'on s'amusait un peu , ayant de s'aller coucher , que t'en semble ?
» Déjà mon sabre flamboyait tout ruisselant de lumière. Morissot se mit en garde en face de moi , après avoir retroussé son manteau , dont il rejeta la moitié sur l'épaule gauche ; ce manteau était doublé d'écarlate.
» Notre assaut commença au milieu de la
gaîté la plus vive ; nous étions si heureux de faire des armes ensemble après une si longue absence , et de savourer, de conjpagnie, des émotions poétiques également senties de part et d'autre! On babillait tout en faisant des passes, et l'on admirait l'effet galant des deux lames qui scintillaient dans la nuit comme des éclairs dans un nuage.
» Le cliquetis du fer nous réjouissait d'une manière infinie , et le contraste de notre menaçante attitude avec notre affection réciproque nous faisait ressentir avec une vivacité plus exquise les forces de cette amitié. Bientôt, le jeu nous intéressa davantage; on chercha à montrer de l'adresse ; la jouissance se concentra, on se mit en harmonie avec la gravité des objets d'alentour, les paroles devinrent plus rares, la respiration plus haletante.
» 0 passion frénétique et insatiable des joueurs ! la pente fatale nous entraînait , et tout en le comprenant d'une manière vague, nous poursuivions celte partie périlleuse. Chacun de nous serrait la parade avec vii^ilance , devinant la îcntaîion d'autrui et crai-
gnant de céder à son propre ëblouisseraent. » Au bout d'un instant, on n'entendait plus que le bruit de deux sabres s' entrechoquant avec rapidité. Tout e\ coup, le rouge du manteau de Morissot m'irrite l'œil (cette couleur m'avait toujours chatouillé la prunelle d'une façon bizarre) ; voulant combattre cette iniluence , je me raidis ; nfiais je sens que l'écarlate commence à attirer la pointe de mon arme , et que l'aimantation s'accroît très vite. Trois fois je murmure :
— » Frère , abaisse ton manteau , cache donc ce rouge , la prunelle me démange.
» Trop absorbé par le plaisir pour m'entendre , il ne s'arrête pas , et sa lame glissant sous ma veste , me trace , de la pointe , une aiguillette sur la poitrine.
» Au léger cri de surprise que je jette , il demande :
— » T'ai-je blessé?
— » Non pas! va, va toujours. J'avais retiré ma main pleine de sang et ma vue retombait toujours sur cette dou])lure écarlate.
— 2Sk —
— » Ce n'est rien , murmura Morissot ; ah ! le joli petit combat !
— » Cache donc cette doublure! lui criai -je impatienté ; tu sais combien cela me déplait.
— » Est-ce que j'en ai le temps ? dit-il avec un éclat de rire.
» Un nuage venait de voiler la lune ; les ténèbres m'inspirèrent je ne sais quelle secrète envie de voir du sang. Déjà ma main tremblottait ; je fus blessé une seconde fois. Puis, il me passa dans la cervelle un violent dépit de voir que Morissot , par son obstination à laisser son écarlate à découvert , m'exposait à causer un malheur. Il me sembla que ce rouge me bravait. Dès lors , mon cousin fut oublié comme s'il eût été absent , et je combattis contre... contre le rouge, et l'enivrement du duel commença pour moi.
» Cela dura peu. Morissot tomba à mes pieds le front contre terre, sans même exhaler un soupir. 11 était mort ; je l'avais tué , monsieur , je l'avais tué ! »
Et terrassé par cette effroyable souvenir, le Capitaine Bleu , s' affaissant sur ses genoux, se
laissa choir sur le plancher. L'infortuné s airachait les cheveux , et les convulsions du désespoir se joignaient à ses pleurs. L'œil fixe , les bras croisés , Benjamin , plus immobile qu'une statue, contemplait ce malheureux. Morisset se releva pâle , respirant à peine , et articula d'une voix saccadée :
— Maintenant, regardez les effets -de ce crime épouvantable , mais involontaire , et courez demain , si vous en avez le courage , baigner votre épée dans le sang de votre meilleur ami. Vous savez déjà ce que font souffrir les regrets, apprenez à connaître les tortures du remords. C'est une épreuve h faire, monsieur, et si votre raison n'y succombe pas, alors vous serez assuré d'avoir un cœur de granit.
Depuis ce jour fatal , toute ma force s'est évanouie. Ces douleurs que je m'étais faites m'ont appris à réfléchir sur celles que j'avais dû causer à la suite de mes nombreux duels. Tout le sang que j'avais répandu s'éleva contre ma conscience , comme une vague énorme sous laquelle je demeurai englouti. Plus de sommeil, plus d'ambition , plus de cou-
rage , plus d'amour pour la gloire , cette dernière passion de ceux à qui les autres ont failli. Une terreur profonde s'est emparée de mon être ; la vue d'une épée me fait frissonner d'épouvante, et, si je recevais une insulte, moi le spadassin, j'irais me noyer pour ne pas me battre. La couleur rouge est abominable à mes yeux ; et ceci , monsieur, n'est pas une folie , reprit le Capitaine Bleu ; c'est un supplice inconnu des hommes.
Cette nuance me cause un malaise inoui, une défaillance si douloureuse que dès qu'un objet écarlate passe devant ma prunelle, je me crois près de mourir. Oh ! n'eussé-je , pour expier le passé, que ce tourment à supporter, mon enfer serait assez cuisant ! Je finirai par me détruire pour ôter de mes yeux cette lugubre vision qui me poursuit encore quand ils sont fermés, car alors j'aperçois mes paupières comme un voile empourpré qui me sépare du jour. Me voici, jeune encore et courbé , comme le plus vieux, sous le fardeau d'un chagrin qui m'épuise et m'abrutit. Contemplez ce galetas délabré , honteux , mon ame
est tout aussi dévastée, et je ressens à l'égard de moi-même le dégoût qu'inspire aux autres ma complète abjection.
Le sort n'a eu pitié de moi qu'un instant, ce soir. Il m'a donné la force de vous confier ce mystère , il a rattaché ma vie à l'espérance de vous préserver de tourmens tels que les miens. Cette action sera une Qoutte d'eau jetée sur le feu qui me ronge. S'il vous faut tout avouer , monsieur , vous avez trouvé , je ne sais où , la clé de mon cœur que je croyais perdue. C'est que vos traits font revivre à ma vue ceux de mon pauvre Morissot ; quand je vous contemple , je crois le voir.
— En vérité ! répondit Benjamin d'un ton étrange, et , sans trop de pitié pour cette douleur incurable , il ajouta :
— Vous ne m'avez pas dit ce que devint le corps de votre infortuné camarade ?
— L'affaire n'avait pas eu de témoins ; les lois pouvaient m' atteindre, me flétrir. L'idée de mon honneur compromis , de mon nom accouplé sur les bancs d'un tribunal à ce lui des assassins; cette idée, dis-je, apparut vite à
mon esprit et lui rendit sur Theure le sangfroid nécessaire pour cacher celle aventure. Comme mon cousin devait partir à l'aube du jour, je savais qu'on ne remarquerait pas son absence. Ces craintes avaient suspendu ma douleur , ma victime était pour moi le corps d'un délit qu'un meurtrier vulgaire s'efforce de faire disparaître.
Dans un des plus sombres recoins de cette ruelle déserte , se trouvait une petite porte à demi-f)ourrie, qui donnait accès dans les jardins de l'ancien chapitre de Saint-Maurice. Cette culture , abandonnée depuis la révolution, se terminait par un ancien cimetière dont se trouvait environnée l'abside de l'église , et dans lequel la fureur populaire avait violé plusieurs sépultures. La porte de ce cloaque céda facilement aux efforts que je fis pour l'ouvrir; je la refermai sur moi après l'avoir franchie, et ayant déposé le corps de Morissot dans une tombe ouverte que je scellai sans trop de peine avec des pierres , je me retirai avec un calme •^surprenant.
Les jours suivans furent horribles; mais
je demeurai impénétrable. De tels efforts pour lutter contre le désespoir qui s emparait de moi, sont ce qui m'a brisé. Ces combats contre le chagrin et la peur m'ont annihilé ; ils ont amené cette prostration dont je ne reviendrai jamais. Je crois toujours entendre tomber, avec un bruit sourd , les restes de mon pauvre ami dans le fond de ce tombeau , ces restes chéris en présence desquels je me répétais d'une voix impitoyable :
— Tu ne penseras plus à lui, et tu ne pieu» reras pas !
Et je m'en fus sans leur dire adieu.
A ces mots , Benjamin frisonna de la tête aux pieds; puis il se leva par un mouvement brusque , marcha quelques pas dans la chambre , et s'appuya contre la fenêtre oii il resta pensif, les yeux levés au ciel. Il garda longtemps cette posture. Son attitude silencieuse indiqua si bien les distractions d'un homme sérieusement préoccupé , que sa contenance frappa Morissot toujours défiant.
— A quoi pensez-vous donc? lui demandat-il rudement.
— Je pense à Dalcy , qui m'accusait de me tenir honteusement retranché derrière un vœu solennel et de n'oser me battre avant de l'avoir accompli.
— Quoi ! vous songez encore à cette affaire?
— Dalcy ajoutait que j'espérais n'être jamais relevé d'un serment aussi commode. Si l'occasion que j'ai cherchée toute ma vie, de remplir le devoir que je me suis imposé, s'offrait, et que m' abstenant de la saisir...
— Alors Dalcy aurait raison. Un serment est une chose sainte à laquelle on ne manque pas sans infamie si l'objet en est honorable : j'ignore au surplus ce dont il est question.
— De venger mon père, monsieur!...
— En une pareille affaire, toute délibération est honteuse, et il n'est rien, ni dans votre cœur, ni dans les influences du dehors, qui vous doive arrêter; rien excepté la lâcheté. Mais vous êtes bien inconséquent, bien étrange, vous, qui n'ayant au monde qu'un ami ne trouvez point de raison pour ne pas le tuer , et qui, ayant à venger un père , trouvez des motifs pour vous en dispenser.
Durant ces observations , Benjamin paraissait livré à un combat intérieur des plus violens. A la fin, il prit une résolution, une gravité et un calme tout à fait espagnols.
— Vous dites vrai , capitaine , et votre avis me ramène au droit chemin. Oui , si, cédant à de vains scrupules, j'abandonnais aujourd'hui un dessein dès long-temps conçu et enraciné dans mon ame, je m'en repentirais toute ma vie. Cependant , monsieur, je vous dois de la reconnaissance, et il est bon que je m'acquitte envers vous. Donc, et en votre considération, je ne me battrai pas avec Dalcy.
— Vous êtes un galant homme , je le vois , et j'aurais tort de vous recommander le secret à propos du déplorable événement dont vous avez reçu la confidence. J'ai tout à redouter; car, malgré les péjjils de ma situation, j'ai conservé des objets qui dans mi procès serviraient de pièces à l'accusation. Ces deux sabres, roulés dans une étoffe que je n'ai pas osé déplier , sont ceux qui ont servi dans cette affreuse lutte, et le manteau rouge de mon cher Morissot , ce manteau taché de son saug (oh !
je ne l'ai pas regardé depuis cinq ans ! ) , ce manteau est là , sous mon chevet. Je ne m'en séparerai jamais. Si l'on attaquait ma vie, je ne la défendrais pas ; mais si l'on me dérobait ces trésors, je me ferais tuer pour les défendre.
Le Capitaine Bleu avait à peine achevé ces mots, que Benjamin, décrochant les deux armes et prenant celle du colonel , arracha ensuite le manteau du grabat de son hôte épouvanté, et lui dit en lui jetant l'autre sabre : Je m'empare de cet héritage, moi!... et, si vous continuez d'y prétendre, essayez de le reconquérir.
A la vue de ces armes et du manteau dont les plis écarlates marbrés de sang venaient d'être déroulés, Morissot , frappé de stupem-, était resté interdit , sans même s'aviser de retenir Benjamin, qui avait gagné la porte. Quand le Capitaine Bleu fut un peu remis de cette secousse, il s'aperçut qu'il tenait à la main son bancal , ce fer coupable de tant de méfaits. Son premier mouvement fut de le jeter avec horreur ; mais il se souvint du lieutenant et il courut sur ses traces.
Ce dernier l'attendait sous l'arc de Saint- Maurice. Il s'était revêtu du manteau , et la doublure rouge mise en évidence entourait le corps de l'officier :
En le voyant ainsi costumé et dans ce lieu ^ le Capitaine s'écria en reculant :
— Grand Dieu! c'est Morissot lui-même!
Puis la couleur pourpre ayant fatigué son regard , il se mit à chercher du bleu , et sa tête machinalement se tourna vers le ciel. Aucun nuage n'en ternissait l'azur; la lune dans son plein adoucissait la nuance du firmament sous lequel le palais Grauvelle découpait ses noires dentelles de granit. Ces circonstances rappelèrent au Capitaine le plus terrible souvenir de sa vie , avec tarit de force, qu'une pareille émotion , augmentée de celle qu'il venait de ressentir , lui fit perdre la tête. Cinq années disparurent de sa mémoire, il se crut un instant en face de son ancien ami. Benjamin attendit qu'il fût rever<ti de cette erreur , et comme le capitaine kui demandait son nom et l'explication de sa Conduite ^ il lui répondit : ï^
— Je suis celui qui te hait , celui qui vengera l'homme que tu as assassiné. En vain cherches-tu , dans je ne sais quelle folie passagère, une excuse à ton horrible action. Le colonel ne cherchait pas à te tuer , j'en suis sûr , et toi , c'est ton orgueil infernal qui , blessé par une égratignure qu'il t'avait faite, t'a poussé h l'égorger lâchement. Défends-toi donc , misérable !
— Rendez-moi ce que vous m'avez pris , monsieur, et couvrez-moi ensuite d'insultes et de honte, je ne m'y opposerai pas ; car vous ne voudriez pas livrer à la justice le secret d'où mon honneur dépend.
— Je ne sais ce qu'il me plaira de faire ; mais je garde ces dépouilles. Brisé, meurtri , atteint jusqu'au fond du cœur , et frappé de tous les côtés , je veux du sang. Si ce n'est vous à cette heure , que ce soit Dalcy demain , car une vengeance m'est due.
— En c^ cas , dit le malheureux Morissot,
il vaut bien mieux que ce soit moi qui meure.
Mais , au lieu de se mettre en garde , le Capitaine Bl^j, dont le sabre voltigeait dans
l'air, piétinait ça et là, combattu entre son ancien naturel et son idée du moment. 11 voyait tournoyer, devant lui , la décoration lugubre devant laquelle s'était dénoué le drame déplorable qui l'avait perdu .
— C'est horrible! s'écriait-il; se retrouver ici , la nuit , avec des armes, et en face de cet enfant qui lui ressemble et que j'aimais déjà ! Quelle expiation !
Cependant, Benjamin ne savait comment s'y prendre pour animer le capitaine. 11 ne voulait pas se nommer , c'eût peut-être été rendre le duel impossible , et pourtant son exaltation croissante lui faisait croire à la nécessité de ce combat qu'il avait résolu. Or, il n'était pas d'humeur versatile. Il s'approcha de Morissot pour l'outrager ; mais un sentiment de compassion respectueuse l'en empêcha. Il essaya sans résultat les propos les plus provoquans ; enfin , il piqua légèrement de sa pointe le ilanc du vieil ofticier qui bondit , et la bête fauve entr' ouvrit l'œil ; mais elle ne tarda pas à le refermer. Cette tentative eut néanmoins un elfet , en ce que, par son instinct
de nature , Morissot commença à repousser, sans se mettre en garde , la lame de son adversaire , afin de ne pas être atteint.
— Il fait bon ferrailler sous ces vieilles murailles! dit Benjamin de l'air d'un homme qui savoure une volupté exquise.
— Serpent! grommela le capitaine.
Du plat de son bancal , le lieutenant choquait le fer de son ennemi , de façon à produire un cliquetis bien excitant. Peu à peu, les percussions des deux armes firent vibrer les nerfs du vieux soldat; son bras frémissait d'une sensation inquiète qui montait jusqu'au cœur, dont les battemens se précipitaient. Au bout de quelques minutes de cet exercice , le Capitaine Bleu s'écria :
— Non ! non ! c'est à moi de mourir. Silence , ma tête ! Frappe donc , trembleur ! qu'attends-tu ?
— ^ Que tu te tiennes mieux ; tu n'es pas de force à fair ma partie.
— Bah ! répondit le capitaine , en lui portant deux ou trois bottes assez vives.
Le lieutenant se hâta de riposter afin d'en-
gager l'autre davantage ; car il voulait combattre loyalement et à ses risques et périls. II y eut un peu de silence ; le capitaine se plaisait à la parade, et la jouait avec un art très varie'. Bientôt, dans l'intervalle qui séparait les dégagemens, Benjamin, en tâtant le fer, s'aperçut que les doigts de Morissot avaient pris de la vie et de Vidée. Puis, aux rayons de la lune, il vit que le vieux spadassin , tout en ferraillant , riaitsans bruit. Soudain une révolution s'opéra : le poignet du bonhomme devint un ressort d'acier, sa poitrine s'effaça , sa lame devint légère, impalpable , et il cria de toutes ses forces :
— Enfant !j cache donc ce rouge ; je brûle î je brûle ! va-t'en !
Dès ce moment , Benjamin prit la chose au sérieux. A son tour, il s'effaça , tint son pied ferme et l'œil ouvert.
— Ce rouge ! ce rouge ! répétait Morisset d'une voix étouffée.
Trois minutes après, son adversaire gisait, percé d'outre en outre, aux pieds du capitaine qui contempla son sabre victorieux avec une joie enfantine.
Bientôt Benjamin s^ souleva de terre et fit signe qu'il voulait parler. Son adversaire s'étant penché sur lui, le lieutenant articula d'une voix faible :
— Je puis maintenant vous plaindre , vous aimer et vous le dire ; car j'ai rempli mon devoir. Vous direz à Dalcy . . .
— Que dois-je dire à Dalcy?
— Vous lui porterez les adieux de son ami Benjamin, entendez-vous , du fils du colonel Morissot.
Rappelé à lui par cette révélation , Morisset poussa un grand cri et tomba à la renverse. Ce fut le dernier éclair de sa raison.
A la pointe du jour , on trouva sous l'arc Saint-Maurice le corps du lieutenant. Les perquisitions faites chez le Capitaine Bleu , qui l'avait emmené , n'eurent aucun résultat. Le vieil officier avait disparu et on le chercha vainement pendant deux jours.
Dalcy , qui aspirait ardemment à se couper la gorge avec son bon ami , tomba dans le désespoir en apprenant sa fin tragique.
Deux mois après ce duel dont tout Besançon s'était entretenu , une ronde de cavalerie fut attaquée à l'improviste par un homme déguenillé et armé d'un bancal. On s'efforça vainement de s'emparer de lui , il glissa entre les jambes des chevaux et s'enfuit en criant :
— C'est moi qui Val tuéî... c'est moi qui l'ai tué!
Dalcy, qui commandait cette ronde, reconnut la voix du Capitaine Bleu. Brûlant de venger son ami , il s'élança avec ses hommes sur les traces du meurtrier, et l'ayant atteint à l'angle d'une rue , il descendit de cheval pour s'emparer de lui. Morissot , adossé contre la muraille , fit bonne contenance ; on croisa le fer , et l'officier tomba entre les bras de deux soldats accourus à sa défense.
Ceci avait lieu sous l'arc Saint-Maurice, où le Capitaine Bleu errait poussé par l'habitude.
Tandis que l'on secourait Dalcy, deux autres cavaliers se disposèrent à se saisir du coupable qui ne cherchait pas à s'enfuir ; mais ils le virent tournoyer sur lui-même , chanceler comme un homme ivre et tomber enfin sur le pavé.
Sa bouche était souillée d'écume et son visage violet. Il était mort , vaincu par une attaque d'épilepsie, et n'avait pas reçu la plus légère blessure.
Ces aventures avaient donné une sombre réputation au carrefour Saint-Maurice. Des olficiers , des muscadins, des incroyables
ayant examiné la localité , la trouvèrent poétique. Ce coin eut bien vite une sorte de vogue, on commença à s'y battre la nuit, et cette mode fit fureur parmi les gens comme il faut , si bien qu'on fut obligé de placer deux sentinelles sous l'arcade fatale. Mais depuis que deux factionnaires postés là eurent l'ingénieuse idée de s'y entretuer sous prétexte de tuer le temps durant leur faction , on ne laissa dans ce lieu qu'une guérite qui en fut retirée à l'époque où l'on commença de démolir l'arcade pour assainir la rue de la Bibliothèque.