‹ L'Hôtel des invalidesChapitre 10 sur 15 · II. IG · texte numérisé non relu

II. IG

et ce ne fut, pendant plus de trois quarts d'heure, qu'explosions d'amitié, de joie et de surprise; que questions empressées , que récits d'aventures, toutes plus piquantes les unes que les autres : les effusions de tendresse ne pouvaient plus s'évaluer que par hectolitres d'alcohol.

Les cervelles commençaient à s'échauffer. A peine, au milieu du fracas général, entendait-on le bruit sec des queues de billard , qui, dans ces temps barbares où la science du carambolage était encore à naître, n'étaient pas garnies de cuir à leur extrémité ; lorsque seul, assis sur une banquette, l'œil vitreux, la tête inclinée , i'air abattu par la mélancolie , le Capitaine Bleu, paraissant étranger à ce tumulte , ne remarquait point , tant il était distrait, quatre ou cinq personnes accoudées auprès de lui sur une petite table ronde , lesquelles parlaient à voix basse en le regardant avec curiosité.

— Ce que vous dites-là me surprend , disait un chef-d'escadron aux moustaches grisonnantes ; de telles habitudes sont loin du ca-

ractère de l'homme que je crois reconnaître. Pourtant , ce sont bien là ses traits ; mais il a une physionomie de séminabe que je ne lui avais jamais vue : où demeure-t-il ?

• — Il perche sur le toit d'une arcade attenante à une église , dans un bouge d'où il est parvenu, à force d'argent , à déposséder le sacristain de Saint-Maurice ; on lui donnerait le bâton de maréchal pour abandonner ce taudis , qu'il n'y consentirait pas.

— A-t-il eu bien des duels , depuis son séjour à Besançon?

— Il les évite avec soin. L'autre jour, un jeune homme se divertissait à ses dépens , le plaisantant sur ses habits bleus et sur sa figure de sacristie ; le capitaine ne répondit rien ; mais l'agresseur étant devenu plus goguenard , le capitaine pâlit soudain et s'en fut.

Le commandant parut stupéfait ; et après un instant de silence , il reprit :

— Eh bien ! savez-vous pourquoi Morisset (car tel est le nom du Capitaine Bleu) , savezvous pourquoi il avait renoncé autrefois a tuer des maîtres d'armes ?

— nu —

— Lui?...

— Oui ! . . . D'abord , il i'aul vous dire que dès que nous arrivions dans une ville, il faisait demander les maîtres d'armes de la localité, les insultait et les détruisait successivement. C'était , disait-il , par philantropie qu'il agissait de la sorte , attendu que ces professeurs d'escrime causaient la mort d'une foule de bourgeois à qui ils donnaient , avec des principes incomplets, l'insolence suffisante pour se faire estropier. MaisMorisset , Franc-Comtois de la vieille souche espagnole , aimait le duel comme un Castillan ; d'une façon romanesque , poétique. A la vue dune belle campagne , il demandait des épées. Morisset avait la folie du courage : jouer sa vie était un ravissement pour lui ; le sang était sa rosée , le carnage son élément , et , pour qu'il soit encore debout , il faut que la fortune l'ait favorisé d'une manière inouïe.

— Morbleu ! commandant , si nous vous étonnions tout-à-l' heure , vous nous le rendez avec usure !

— Donc , Morisset remarqua que tuer des

maîtres d'armes était une duperie. «Cela vous fait respecter par les populations , nous disaitil ; mais pour peu qu'on ait besoin défaire de l'exercice le matin , on a peine à trouver une lame qui se frotte à la vôtre. » Du reste , le capitaine, excellent camarade, n'avait d'autre divertissement que celui-là. Les femmes ne l'occupaient guère ; l'amitié avait sur lui peu de prise, le vin le laissait froid; les armes seules l'émoustillaient encore. Il se plaisait si fort aux jeux où le sang coule , que , semblable au taureau, il aimait la couleur du sang et recherchait les vêtemens rouges qui , disait-il encore, lui réjouissaient l'œil et lui montaient la cervelle d'un joyeux désir de férailler. Aussi , les jours de bataille, portait-il un grand manteau vert sombre , doublé d'écarlate.

— Peste ! quel démon !

— J'oubliais de vous dire qu'il existait au monde un être pour lequel il eût risqué tout , jusqu'à son honneur. C'était un de ses cousins nommé comme lui Morissot. (On avait surnommé l'un d'eux Morisset, au régiment, afin de les distinguer plus facilement.) Ces

— 2/i6 — deux hommes , nés le môme jour , allaités par la même nourrice , ne s'étaient jamais quittés avant la campagne d'Italie qui les sépara pendant quelques années. Ils se ressemblaient pour le caractère , leur passion chevaleresque pour les armes était également exaltée, et leur tendresse réciproque était attendrissante à voir. Je ne sais ce qu'est devenu Morissot qui , dans sa jeunesse , avait eu , à ce que j'ai ouï raconter , un fils qu'il envoya tout jeune à l'école de Brienne ; l'enfant , me dit-on , portait le nom de sa mère.

Ici , le commandant fut interrompu par un lieutenant , beau et grand jeune homme , qui jouait au billard assez gros jeu , bien que son œil légèrement aviné lui donnât peu de chances de succès.

— Benjamin , lui dit le chef d'escadron , ménage tes finances ; nous avons encore deux mois à vivoter avant que d'entrer en campagne.

— Bast ! répliqua celui-ci ; quand je serai à sec , je tirerai à vue sur Dalcy.

— Et Dalcy ne se fera pas tirer l'oreille !

s'écria le partner de Benjamin. Comme nous n'avons qu'une bourse et qu'un cœur , il est aussi indifférent que nous perdions l'un contre l'autre des millions en or , que s'il s'agissait de millions d'assignats.

Et les deux amis continuèrent leur partie.

— Ces deux officiers , reprit alors le commandant avec un sourire , sont les deux plus jolis enfans. Ils s'aiment comme s'aimaient les deux Morissot, comme s'aimaient Oreste et Pylade, Castor et Pollux-IDu reste, il est très heureux qu'ils jouent ensemble , car ils se sont si bien grisés l'un et l'autre , qu'ils perdraient jusqu'à leur ceinturon, s'ils tombaient dans les griffes d'un aigrefin.

Pendant cet entretien, le Capitaine Bleu n'avait pas desserré les dents. Seulement , et d'une manière presque machinale , ses yeux avaient suivi le lieutenant Benjamin, puis étaient retombés appesantis sur le front du commandant.

— Sacredieu ! s'écria ce dernier , en s'adressant à ses commensaux , je ne veux plus boire aujourd'hui! (11 repoussa son verre loin de lui.)

Ce pauvre Morisset m'attriste coini)lëtement. Il m'a regarde , il me regarde encore , et il ne me reconnaît plus , moi , un de ses plus vieux camarades ! (Ici le commandant tordit avec ses doigts sa moustache , pour arriver imperceptiblement h s'essuyer les yeux.) Ah ! pauvres diables que nous sommes ! Voyez donc ce qu'on peut devenir, et dites s'il n'est pas douloureux d'assister à l'abrutissement des âmes les mieux trempées?

— Hélas ! le mal est sans remède.

— Qui sait ! Je veux lui parler, le rappeler à lui-même , le tirer de cette léthargie. On ne peut laisser un homme lentement mourir et, qui pis est , mourir ainsi.

Et s'avançant vers le Capitaine Bleu, le vieux chef d'escadron lui prit la main en s'écriant :

— Morisset ! né me reconnais-tu pas ?

Le capitaine tressaillit d'entendre prononcer son nom et, sans lever les yeux, murmura :

— J'ai reconnu ta voix , car depuis une heure je pensais à loi.

— Tu te souviens donc de nos beaux jours, de nos premières campagnes , de notre ancienne amitié de frères?...

— Ce sont des choses d'un autre temps...

— Bail ! la lame ne vieillit point ; et quant au fourreau, les soldats de la république n'ontils pas été charpentés avec du fer ?

— Tout s'use en ce monde , tout linit : j'en suis la preuve.

— Tu es plus vigoureux que tu ne penses , et dès que tu seras las de dormir...

— De ma vie je ne toucherai le pommeau d'une épée; l'avenir est fermé pour moi.

— Tu vois les choses en noir.

— Tu te trompes : je vois tout en bleu. Le bleu c'est ma vie.

— Que diable dis-tu là ! et quelle affreuse aventure a pu te troubler de la sorte ?

Au lieu de répondre , le capitaine se détourna, et, faisant un signe d'adieu à son camarade , se dirigea vers la porte.

— Ne crois pas, dit ce dernier en le retenant par le bras, ne crois pas que je te laisse partir. Ce n'est pas tous les jours qu'on retrouve un

vieil ami; le temps et la guerre rendent la chose de plus en plus rare....

— Si tu m'aimais, tu me permettrais de te quitter ; ta vue , comme celle de tous nos anciens compagnons , me rend malade , et rien ne me peut soulager.

— Non parbleu ! tu ne me quitteras pas ! Je ne supporterai pas un tel affront , et dussé-je me battre avec toi , tu seras mon prisonnier.

Le Capitaine Bleu sourit tristement.

— J'aimerais mieux, dit le commandant, risquer ma poitrine contre ton épée endiablée, si cela te pouvait remettre en appétit de courage et de batailles , que de te voir ainsi dans la plus triste nonchalance. Tu me donnes envie de te chercher querelle.

— C'est un droit que chacun possède ici ; ces messieurs te diront que je sers de but aux railleries des uns et des autres ! Si je n'ai pas encore purgé ce cabaret de toutes ces espèces, n'en dois-tu pas conclure que j'ai fait vœu de ne plus toucher à une épée ?

— Serment d'ivrogne !

— Je ne m'enivre jamais. Parlons d'autres

affaires : s'il eût été possible de changer mes idées , certaines personnes auraient triomphé de mes résistances. Pajol, Morand, Lecourbe m'ont obsédé l'esprit, et Oudet , plus fort qu'eux tous, n'a remporté, dans cette lutte , d'autre avantage que celui de se brouiller pour toujours avec moi.

Le commandant humilié se caressa le menton avec résignation , et revenant à son propos pai' une voie détournée , il. murmura :

— Qu'est devenu ton cousin Morisset, as-lu de ses nouvelles ?

— Morisset!... pourquoi me parles-tu de Morisset?... Quelle est ton intention?... interrompit le Capitaine Bleu dune voix altérée.

— C'est que je trouve surprenant qu'il t'ait laissé dans l'état où je te trouve ici. Il est des affections qui ne devraient jamais s'éteindre.

Le Capitaine Bleu, violemment agité, répliqua:

— Tu peux m' outrager sans péril , je n*ai plus d'armes pour me défendre. Autrefois on n'aurait pas impunément , en ma présence , étendu sur mon cousin Morisset, sur mon

frère, un soupçon malveillant. Si Morisset était là... je ne serais pas , hélas ! ce que je suis à cette heure...

Après ces paroles , le Capitaine Bleu laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; et , sans écouter la réponse que balbutiait le vieux chef d'escadron, il demeura absorbé dans une méditation profonde. Quand il releva le front , le commandant reprit :

— Si je t'ai attristé , j'en ai du regret. Le bruit court que Morisset a disparu , et que nul ne sait ce qu'il est devenu. Toutes les recherches dont il fut l'objet ont été vaines, à ce qu'on prétend : je souhaitais savoir si tu étais mieux informé à son sujet.

— Tu me tendais donc un piège?... Explique-toi ; quelle est ta pensée?...

Et ici , le Capitaine Bleu frappa sur la table avec violence , étendit la main sur ses yeux , en s' écriant :

— Oh ! si tu sais , à propos de mon cousin , quelque mystère affreux qu'on m'ait tenu caché , révèle-moi tout ! Il est trop vrai ; Morisset a disparu. Morisset! Lui seul au monde

était pour moi quelque chose , et je ne le verrai plus ! . . .

Les derniers mots du capitaine se perdirent dans les sanglots : il cacha sa tête dans ses mains , les coudes appuyés sur la table , et pleura avec amertune.

— Laissons-le, murmura l'officier. Un homme n'aime pas qu'on le voie pleurer.

Ils se levèrent donc , se placèrent devant lui pour le cacher à la foule, et firent semblant de s'intéresser à la partie des joueurs de billard.

Après quelques instans, le Capitaine Bleu saisit le commandant par la basque de '^on frac et l'attirant sur un tabouret :

— Garde-toi , lui dit-il , de parler de moi à qui que ce puisse être , ou de raconter notre entretien de ce soir. Les propos sont odieux , et l'attention d'autrui , quand j'ensuis l'objet, m'est très pénible. Il me faut du bleu, du bleu et du silence.

Là-dessus , comme s'il eût senti le besoin de reprendre des forces , le capitaine Morisset but coup sur coup plusieurs verres de kirschenwaserde la vallée Vuillafons, et peu à peu

— 25/1 — son œil se ralluma comme le ieu d'une lampe mourant d'inanition et dans laquelle on verse de l'huile.

— A ce que je vois , reprit ensuite le capitaine , les recrues du régiment sont belles. Tu as là de jolis officiers. Ces deux lieutenans qui tiennent le billard , et qui ont l'air si bons amis , sont-ils de ton escadron ?

— Oui , mais ils n'en feront pas long-temps partie.

— Pourquoi ?

— Parce qu'ils se feront casser la tête à la première occasion. Ces enfans-là , Morisset, sont braves comme nous l'étions , et ils s'aiment... comme vous vous aimiez... là, tu sais bien, lui.., et toi.

— Qu'ils sont heureux ! articula ie capitaine.

— Le plus grand des deux , Benjamin , a un défaut.

— Tant pis, c'est celui que je préférerais, et je me sens presque tendre à son égard. La brave figure d'officier !

— Sans doute ; mais ce coquin-là est possédé de la manie des duels , absolument

comme nous l'étions en 92 et même plus tard.

— Et tu appelles cela un défaut? s'écria le capitaine avec exaltation.

Mais soudain son visage se rembrunit ; et d'une voix concentrée il ajouta :

— Tu as raison, c'est pis qu'un défaut, c'est mi malheur ; malheur plus grand qu'ils ne pensent , et ma sympathie pour lui se tourne maintenant en compassion.

Ce fut le tour du commandant de défendre celui qu'il accusait ; maisMorisset restait pensif à regarder Benjamin et répétait :

— C'est dommage !

— Allons donc , s'écria l'officier en riant, tu as tué plus de bourgeois qu'un évêque ne pourrait en bénir , et. . .

— Et j'avais tort!... Ce sont des plaisanteries que je n'approuve plus.

— Sur ma foi , Morisset , tu as l'ah' d'un capucin.

— S'il y avait encore des capucins , je sais un homme qui en porterait l'habit depuis cinq ans.

— En vérité?... s'écria le commandant.

Et désignant du doigi los vetemens du capitaine, il poursuivit :

— Et l'amour du bleu, comment l'auraistu assouvi?

— Henri , (|uand on est bon moine , on cherche le bleu dans le ciel.

Leur entretien fut interrompu en cet endroit. A quelques pas d'eux une dispute s'était engagée ; et , au milieu du bruit, nos causeurs ne distinguèrent pas d'abord les auteurs de la querelle. Le chef d'escadron s'avança surle-champ pour s'interposer avec i'autoiité que lui donnait son grade , et reconnut avec chagrin que la plus vive altercation avait, on ne sait comment , commencé entre Benjamin et Dalcy, tous deux échauffés par le punch.

Quand la colère s'empare d'hommes étrangers Tun à l'autre , il est aisé de la refroidir : deux personnes, que des relations de simple convenance ont souvent rapprochées, sont également faciles à calmer ; mais quand une première parole aigre est échangée entre deux amis qui depuis longues années se chérissent plus que des frères, le cœur, atteint tout à

coup jusque dans ses profondeurs, sëbranle, se soulève, et sa douleur s'exhale en reproches amers. Une vie entière d'amitié, de dévoûment, d'estime, de confiance mutuelle, disparaît comme le sillon d'un éclair , et tous les petits nuages qui, de loin en loin, se sont glissés dans la sérénité du commerce intime , s' accumulant tout à coup, se ruent sur cet attachement fidèle où , comme dans un temple , s'étaient réfugiées deux âmes : un instant d'orage bouleverse à jamais ce frêle abri qu'on croyait indestructible»

Durant cette discussion de Dalcy et de son ami, l'emportement mutuel fat bientôt à son comble ; et c'est ce qui a toujours lieu entre deux intimes , attendu que la connaissance approfondie qu'ils ont faite de leurs caractères réciproques les met h même de saisir, parmi toutes les paroles piquantes , celles qui atteindront le fond de l' amour-propre.

Quant à l'origine de la querelle, il n'était pas possible de la trouver : Benjamin reprochait à Dalcy les graines d'épinards qui germaient dans son orgueil, et ce dernier qualifiait l'autre

de Télémaque de garnison , paroles qui semblaient à chacun dénuées de sens , mais non pas à Benjamin, lequel affirmait avec indignation que Dalcy , en prononçant ces mots , commettait une action infâme et digne de châtiment ; sur quoi ce dernier s'écriait :

— Les menaces de ce guerrier ne sont pas redoutables ; sa prudence le tient à l'abri sous un serment pieux ; tant qu'il n'en sera pas relevé , il ne peut mettre à fm aucune aventure , et il a l'espoir d'être à jamais enchaîné !

— il est ignoble, s'écriait Benjamin, d'abuser ainsi de la sainteté du secret. Je vois trop tai'd le peu que vous valez : le mépris me venge de vos perfidies.

— Le mépris est l'arme du beau sexe , elle convient à votre courage.

— Dalcy ! cria l'autre d'une voix de tonnerre et en courant sur lui avec un geste terrible, j'en aurai raison !

Cette scène se passait au milieu du tumulte causé par les curieux , par les amis qui cherchaient à pacifier les rivaux et à savoir lequel des deux avait raison.

~ 259 — Jusque-là , le Capitaine Bleu , h qui les duels étaient en suprême aversion , était demeuré triste à les contempler en murmurant avec amertume :

— Deux frères, deux amis... les malheureux ! quel chagrin ils se préparent !

Mais , au moment où ils s'étaient défiés , reprenant pour les sauver son énergie d'autrefois , il dit vivement au vieil officier :

— Il les faut séparer à la minute et avant que, par une grave insulte, ils n'aient rendu tout accommodement impossible : empare-toi de Dalcy , je me charge de l'autre.

Le mouvement du chef d'escadron fut si rapide que Dalcy , qui cherchait son rival , se trouva face à face avec le visage froid et sévère de son commandant , qui lui intima l'ordre de se rendre au quartier et d'y garder les arrêts pendant vingt-quatre heures. La résistance fut d'autant plus légère que l'officier supérieur n'entra pas en discussion avec le lieutenant et que ladiscipHne militaire, dont l'habitude avait assoupli ce caractère impétueux , le maîtrisa soudain. Il recula peu à peu, et près de quitter

le seuil , exaspéré , il cria à son ancien ami :

— Dans deux jours , monsieur !

Benjamin ne put riposter au cartel , car le capitaine Morisset l'occupait sufTisamment. Comme il avait senti qu'un seul mot ajouté à ceux qui avaient été prononcés rendrait une affaire indispensable , il avait saisi par le bras ce furieux , et le faisant tourner deux fois sur lui-même , il l'avait lancé au fond de la salle. L'ayant isolé de la sorte , s'était emparé de ses deux poignets, et , malgré la résistance du jeune homme, le Capitaine Bleu, tant que Dalcy fut dans la salle, tint son prisonnier immobile comme il eût fait d'un enfant. Les assistans , accoutumés à se divertir sans crainte aux dépens de Morisset , étaient restés ébahis, et le Capitaine Bleu, fort paisible, disait à Benjamin écumant de rage :

— ^Du calme, là, là ! oh ! tu ne m'échapperas pas , mon fils. Tu vas rester fixe et immobile, à la première position , comme un saint de bois dans sa niche de pierre.

Et accablé de honte, le jeune lieutenant murmura :

— Lâchez-moi , monsieur : je n'essaierai pas de fuir.

— Ecoutez-moi, lieuten-^nt, je pourrais être votre père et , comme tel , je blâmerais tout haut votre conduite. Vous n'avez qu'un ami , et vous voulez le jeter par la fenêtre ?

— Eh ! monsieur , je ne m'occupe pas de vos affaires.

— Et moi je me mêle des vôtres , monsieur , parce qu'il me convient de le faire , parce que vous êtes fou et. . . parce que vous me plaisez. Votre ami était ivre, et quand on a, comme vous , toute sa tête , on doit être plus généreux et moins irascible. Une jolie querelle, ma foi ! qui a commencé , dit-on , par une discussion politique.

Ce ton commençait à maîtriser un peu notre jeune homme. Mais les badauds du Café des Droit de r Homme , accoutumés à rire aux dépens du Capitaine Bleu, se réjouissaient insolemment de le voir dans un rôle nouveau.

— Au surplus , reprit le lieutenant , redevenu très calme , ce qui est fait est fait , le vin est tiré , on le boira après-demain.

— Et moi, j'affirme qu'on ne le boira pas.

— Un duel est indispensable, monsieur.

Premièrement, j'ai été provoqué; ensuite, Dalcy , qui n'était pas plus ivre que moi , m'a dit des choses dont seul je puis comprendre la gravité, des choses qui exigent du sang. Enfin j'ai promis de me battre , et , de ma vie , je ne suis revenu sur ma parole.

— Eh bien alors vous commencerez aujourd'hui.

— Je jure ici, monsieur, que je me battrai.

— Je jure ici , monsieur , que vous ne vous battrez point.

— Et la raison , s'il vous plait ?

— C'est que je ne le veux pas.

A ces derniers mots du Capitaine Bleu , accompagnés d'un geste expressif, lequel fit faire une grimace très drôle à son large habit barbeau , les habitués du café rirent de tous leurs poumons , et recommencèrent à s'amuser du capitaine , comme de coutume. C'était à qui lui jetterait l'éclaboussure de son esprit. Le voyant ainsi lutine , Benjamin demeurait indécis. Morisset devina ce ([ui ce passait dans

l'ame du jeune homme, et comprenant qu'il fallait, pour conserver sur lui une certaine autorité , reconquérir à l'instant même le respect de la foule , il y parvint , au moyen d'une de ces inspirations aussi simples que singulières.

— Riez , autant qu'il vous plaira , leur criat-il ; si je ne vous dédaignais comme des enfans , depuis long-temps je vous aurais tous fait sauter par les fenêtres. Et maintenant , je vous engage à vous taire.

Les rires redoublèrent à cette injonction.

— Diantre! s'écriait-on, le Capitaine Bleu se réveille ; quel Machabée !

— Tenez , leur dit-il , voilà tout ce qu'il me faut pour vous rendre plus poltrons que des avocats.

Aces mots, il s'empare vivement de trois cannes de jonc qui se trouvaient là , il en barbouille le bout avec de la craie blanche, il boutonne son habit et dit en riant à Benjamin •

— Tu vas être témoin d'un beau duel.

Puis s'adressant aux deux fleurets les plus

habiles parmi ces insolens et leur remettant à chacun une canne :

— Je vous attaque tous deux à la fois, s'écrie-t-il en se mettant en garde , et si je ne vous marque pas l'un et l'autre de deux points blancs avant qu'un de vous m'ait touché , je consens à être aussi bête que vous l'êtes.

Les deux personnages , mis au défi de la sorte , attaquent Morisset avec un mélange de surprise et d'ironie. Ce dernier, pour montrer sa supériorité, se borne à la parade. Les trois cannes voltigent rapidement et se croisent ; mais aucun des combattans n'est marqué.

Tout à coup, le Capitaine Bleu s'écrie :

— A mon tour ! (Ses adversaires étaient devenus sérieux.)

Morisset se tenait fort droit ; sa canne déjouait , sans trop s'agiter , les mouvemens de ses rivaux. Une passe très vive eut lieu, après quoi un point de craie blanche apparut sur leurs poitrines. Les spectateurs poussèrent un cri d'étonnement : Morisset ne s'était pas même fendu. A peine les deux champions avaient-ils paré une feinte du capitaine , qu'ils reçurent la seconde botte en plein estomac. Le Capitaine Bleu s'était fendu sur le second et la lui

avait poussée si raide, que le vaincu alla tomber à la renverse sur une table , aux huées de la multitude.

Dédaignant de jouir de son triomphe et de recueillir les éloges de la foule , Morisset prit le bras de Benjamin qu'il attira dans un coin , en lui disant d'un air très doux :

— Il fallait bien se délivrer de toutes ces brutes, sans leur faire aucun mal , car ces gens là ne sont ni méchans ni dangereux. Çà , mon tendre ami , vous ferez comme moi , vous aurez la modération qui convient, et cette affaire se terminera bien.

— Capitaine, répartit Benjamin, j'ai le cœur profondément blessé. Si je ne me battais pas •avec Dalcy, je conserverais pour lui une haine profonde.

— De la haine contre votre meilleur ami ? quel sort vous vous préparez ! Croyez-moi , monsieur , le plus malheureux sera le vainqueur ; son repos, son honneur, son courage même, oui, son courage, mourront dans cette victoire. Ah ! quand vous l'aurez tué, vous verrez combien il vous était cher . vous verrez comme il

viendra pleurer dans vos rêves , comme toutes les joies seront loin de vous , comme vous serez triste au bivouac le soir des jours de bataille... vous verrez !...

■— L'intérêt que vous prenez à mes affections me touche ; mais ce combat est nécessaire , inévitable , et je certifie de nouveau qu'il aura lieu.

— Oh ! j'affirme le contraire ! répliqua Morisset, et pour l'empêcher, dussé-je vous dire... vous dire tout... Mon cher ami, me réduirez-vous à cette épreuve , et refuserezvous de me croire? Encore une fois, et du fond de l'ame (le capitaine essuya une larme), je vous en conjure , par votre père.

— Par mon père ! hélas ! je n'en ai plus... articula le lieutenant d'une voix sombre.

— Par votre mère donc , par votre sœur, par tout ce que vous respectez monde...

— J'ai une mère... et je n'ai jamais pu l'aimer.

— Sacrebleu ! vous n'avez donc qu'un ami?. . . et vous voulez lui couper la gorge !

— De telles réflexions , au moment où j'ai

besoin de ma fermeté, ne sont pas à propos , et vous me permettrez enfin , monsieur, de...

— Je ne vous connais pas , je ne vous ai jamais vu avant ce soir ; mais si je parvenais à étouffer cette déplorable affaire où vous courez en étourdi , si je vous évitais les remords , les douleurs qui vous attendent, j'aurais la seule satisfaction que je puisse encore espérer , et il me semble que je recouvrerais le repos que j'ai perdu !

— 11 paraît , se dit Benjamin à lui-même , que ce pauvre homme , dont l'innocente folie est la plus calme du monde , a quelquefois ses heures d'exaltation.

— Ainsi, poursuivit le Capitaine Bleu en dirigeant sur lui un regard perçant, vous me promettez que cette querelle n'aura pas d'autres suites?

— Dix heures ont sonné depuis long-temps, répliqua Benjamin avec un sourire froid; il est temps de se mettre au lit : bonsoir, capitaine.

— Vous ne répondez pas ?

Calmez-vous, je demeure d'accord de

tout ce qui pourra vous plaire. Nous reprendrons cet entretien un autre jour.

— C'est là tout? répliqua Morisset. Donc, puisqu'il vous faut plus que des raisons , puisqu'il faut employer, à vous réduire, cette arme dernière que je ne puis manier sans me blesser moi-même , venez ; sortons de cette maison et suivez-moi.

A ces mots , le capitaine entraîna le jeune lieutenant ; et les habitués du café des Droits de r Homme les regardèrent s'éloigner et disparaître sans faire de réflexions.

Au moment où ils tournaient à l'angle de la rue de la Bibliothèque et du cloître Saint-Maurice , on recueillit les derniers mots du Capitaine Bleu , qui disait à son compagnon :

— Enfant , tu l'as voulu ; eh bien , tu sauras tout, quoi qu'il m'en coûte; mais, par le diable ! tu n'auras plus envie de te battre !

La ruelle de la Bibliothèque à Besançon était, alors comme aujourd'hui, une des plus solitaires de la ville -, mais les maisons y étaient plus rares et plus sombres encore. Des saules pleureurs, des peupliers , des acacias , inclinaient leur verdure pale sur les murailles de clôture du chapitre de Saint-Maurice, et secouaient leurs feuilles mortes sur le pavé.

Notre jeune lieutenant se laissait entraîner sans mot dire , cédant à l'ascendant moral du capitaine et à l'instinct de curiosité excité , en lui par Morisset. Benjamin, d'ailleurs, avait l'esprit aventureux , et n'était pas fâché de s'initier au secret de son nouvel ami. Lorsqu'ils furent parvenus à l'extrémité de la rue, sous l'arcade Saint-Maurice, le Capitaine Bleu tourna tout à coup sur la droite , ouvrit une petite porte noire, sale , rouillée, et , ayant fait un signe à son compagnon, il entra. Après avoir traversé un corridor et escaladé quelques marches dun escalier en limaçon, Benjamin se trouva dans une chambre où Morisset battit le briquet pour se procurer de la lumière.

L'appartement du capitaine était pire que le plus triste taudis de la plus méchante caserne. Son grabat était ombragé de deux rideaux de serge bleue, pareils à ceux qui voilaient les vitres , rapiécés pour la plupart avec du papier gris. Les murs, nus, étaient percés de quelques clous où pendaient des pipes , un vieux chapeau, une veste bleue et deux épées soigneusement recouvertes d'un vieux lambeau d'é-

toffe tout gris de poussière. Enfin, le tiroir d'une grosse table en chêne contenait la gardérobe du capitaine. Çà et là étaient accrochés des morceaux de papier noircis par l'humidité ; c'étaient quelques portraits d'officiers célèbres durant la république. Sur la cheminée qui servait d'armoire , se trouvait la légende coloriée d'Henriette et Damon , imprimée à Montbéliard sur une belle feuille de papier d'almanach.

Il était facile de reconnaître que le capitaine balayait sa chambre et faisait son lit lui-même, attendu que la chambre était fort mal balayée et le lit en désordre.

Néanmoins , Morisset offrit d'un air courtois un tabouret à son hôte, et lui ayant présenté une pipe , il alluma la sienne. Il faisait froid ; Benjamin , de qui la tête reprenait du calme, commençait à se demander ce qu'il faisait là et pourquoi il y était venu.

Pour son compagnon , paisiblement assis sur le pied du lit , à cause de l'absence des sièges, il paraissait chercher l'exorde de son discours. Il promena ses regards sur le fond de sa cham-

bre, et les ramenant sur lui-mèjne d'un air (le pitié douloureuse , il les arrêta ensuite sur Benjamin qui demeurait consterné devant cet homme usé, quoique jeune encore , et de qui l'ame à demi-refroidie conservait , au milieu de l'abrutissement le plus complet , le souvenir du passé et le sentiment de son abjection. On trouvait dans la pose , dans le costume , dans la physionomie du capitaine, et dans les objets qui l'environnaient , les symptômes multipliés d'une dégradation morale si complète, que ce spectacle causait à Benjamin un malaise involontaire. Le Capitaine Bleu ayant observé l'impression produite par cet examen sur le lieutenant, murmura d'une voix sourde :

— «Il y a cinq ans, j'étais un des plus brillans officiers de l'armée ; ma place était marquée, disait-on, dans les rangs les plus distingués; l'ambition me dévorait , le succès me suivait partout. Au retour d'Egypte, je reçus ici mon brevet de chef d'escadron. Hélas!...

» Huit jours après,, j'adressais ma démission au premier consul , qui me répondait par l'envoi du brevet de colonel , que je lui

rendis. Je ne fis part de ces deux circonslances à personne, de peur d'exalter encore le zèle damis obstinés à me tirer de l'état où je suis ; je serais général à cette heure , moi , qui vous parle , moi qui fais honte au dernier soldat , moi qui ne suis plus capable d'être le laquais d'un financier.

» Quel changement, n'est-ce pas?... Et bien! ceci est l'œuvre , non pas même d'un remords , mais d'un i-egret , et d'un regret effroyable ! Ah! vous avez un ami et vous voulez le tuer , malheureux ! Ecoutez-moi donc et sachez ce qu'il en coûte ! 11 n'est pour un soldat, vous le savez , ni femme , ni enfans , ni père , ni frères , ni cousins. Dans les années de guerre où nous sommes , on se détache de tout ce qu'on a laissé derrière soi , et le monde n'est plus qu'un petit village qui a pour clocher le drapeau du régiment. Cependant , comme le cœur a soif d'affections, quand un brave compagnon se trouve à sa portée, il s'en empare, et voilà une amitié sur laquelle on assume tout ce qu'on eût éparpillé sur dix têtes différentes. Le frère d'armes tient lieu de père , de mère , de frère ,

Page 1