II
(l'élite dut, le soir même, disposer ses bivouacs de manière à ce que ses feux ne pussent être observés par l'ennemi. Le but du mouvement qui devait s'exécuter le lendemain matin avant le jour, était connu : il s'agissait de se porter, le plus vivement possible, sur Charleroi pour fondre sur le corps prussien de Ziethen, campé sur les bords de la Sambre, dans une complète ignorance de la position de l'armée française : c'était ainsi que l Empereur voulait commencer son dernier duel avec l'Europe.
La vieille garde arrive , le soir, dans une plaine qui a été piétinée, le matin , par la cavalerie et labourée l'après-midi par l'artillerie : il avait plu toute la journée. Cependant c'est dans cette espèce de cloaque que les soldats doivent bivouaquer. L'ordre est donné : on fait halte. Une escouade de chaque compagnie est envoyée dans les environs pour rapporter du bois, de la paille et des vivres, s'il se peut. On forme les faisceaux , les feux s'allument , la nuit est venue , tous ont fait leurs petites dispositions pour se mettre à l'abri ; mais chefs et soldats sont trop préoccupés des résultats
de la grande bataille qui va probablemeut se livrer bientôt pour s'abandonner au sommeil : chacun discute, selon sa portée, ses intérêts ou sa position.
Dans un de ces bivouacs, occupé par les fusiliers de la vieille garde, la conversation était très animée, quoiqu'elle ne roulât pas sur le texte ordinaire.
— Bibochard , disait un soldat à un autre couché près de lui et qui paraissait beaucoup plus jeune, ce qui entortille le moral du père Mandarou , c'est le souvenir de son épouse qu'il a laissée à Nanterre, en train de manutentionner des gâteaux.
— Ah ! ouitch ! répliqua celui-ci sans changer de posture, depuis que je suis dans le bataillon , je l'ai toujours vu de même ; pendant toute la marche de ce matin il a grogné , dissimulé qu'il était sous son bonnet à poil , comme un vieil ours blanc dans sa tanière.
— Tu te plais, reprit l'autre, à manquer de subordination à son égard; enfin c'est ton chef comme à moi ?
— Oui , caporal par rang d'ancienneté...
Joli grade ! Tiens , liens , vois-le donc qui fait la toilette de sa pipe ,- il faut que je lui parle. Et élevant la voix :
— Eh! père Marabout! appela-t-il.
Le vieux soldat leva la tète, regarda Bibochard de travers ; mais il ne lui répondit pas.
— Caporal Marabout !Té\)étii\e jeune soldat.
— C'est Mandarou! dit à demi-voix son camarade en lui poussant le bras ; tu l'estropies toujours, ça lui fait mal...
— C'est juste, reprit Bibochard, qu'on appelait également Parisien, parce qu'il était né dans un faubourg de Paris ; cela ne m'arrivera plus. Et d'un ton badin, en élevant davantage la voix : — Père Marabout, dit-il encore, il me semble que ce soir vous n'êtes pas dans votre gamelle ordinaire ?
— Que t'importe , conscrit ! répondit le vieux soldat, avec un geste d'humeur. Au résumé, veux-tu me rendre un service? ajoutat-il.
— Un service, caporal ? quelle question ! . . . Demandez-m'en huit cents, je vous les rends tout de suite.
— Je n'eu veux qu'un! reprit le grognard en lançant au jeune soldat un regard plein d'orgueil ; c'est celui de me laisser tranquille , parce que lorsqu'on a, comme moi , paraphé ses nom et prénoms sur les pyramides d'Egypte, qu'on a été comme moi contemplé par quarante siècles à la vue du petit caporal, et qu'on a fait sa faction près de lui au Kremlin quand Moskow n'était qu'une mer de feu, onne se laisse pas mécaniser par un blanc-bec comme toi , entends-tu, Parisien propre à rien ?
— Oh! alors, dit Bibochard, du moment où les anciens se susceptibilisent , il n'y a plus moyen... Vive l'empereur !
— C'est positif, père Mandarou , ajouta un camarade , vous avez raison , parce que tous ces mots-là ne nous racontent pas l'histoire de votre mariage avec M"" Mandarou. Vous nous l'avez promise bien des fois déjà , cette fameuse histoire. Or donc , puisque nous ^ n'avons rien à faire, aulieur de vous jalouser mutuellement, partez du pied gauche, nous écoutons fixes et immobiles... Et vous autres, motus !... ajouta le soldat.
— Oui, dit à deuii-Yoix le grognard, en étouffant un soupir dans sa poitrine ; j'ai le pressentiment que je ne dois plus revoir ma pauvre Nelly.
— Eh bien ! raison de plus , répliqua le premier interlocuteur, parlez-nous de votre épouse ; ça vous fera écouler la douleur.
A ces mots, les soldats s'étant groupés de chaque côté du grognard , celui-ci resta un moment comme absorbé par ses souvenirs ; puis, il s'exprima ainsi :
— « Il y a dix-huit ans, c'était du temps de l'mvincible république ; le petit caporal n'était encore que général en chef de l'armée d'Italie ; nous venions de frotter un peu crânement le prince Charles dans la personne des Autrichiens , lorsque ma brigade fut envoyée en cantonnement dans le Tyrol. Mon bataillon se répand dans la vallée, et moijereçois un billet de logement pour un village dont j'ai oublié le nom. J'arrive chez le particulier qui se trouve être deux particulières. L'une avait bien mérité les Invalides, tant elle avait de services effectifs, la pauvre vieille; mais l'autre était
une charmante petite enfant de troupe , avec des nattes pommadées, astiquées etretroussées en guirlandes derrière son chignon , comme celles des ci-devant hussards de Berchigny ; elle possédait en outre deux yeux châtains et un corsage entièrement occupé , enfin un vrai petit flanqueur. Ma présence sembla d'abord les effaroucher ; c'était à tort : aussi me dis-je en moi-même : Attention, Mandarou, la beauté va te passer en revue ; et retroussant modérément ma moustache, je leur demandai des nouvelles de leur santé, en ajoutant : — Si vous croyez que je viens dans ce séjour pour mettre tout à l'envers , c'est une erreur ; voilà mon billet de logement. Si je pouvais changer de caserne , je vous débarrasserais de moi ; mais le fourrier m'a cloué chez vous peut-être pour un mois , la valeur de trente jours , mesure de France ; je m'y conduirai comme chez les indigènes qui ont déjà eu l'avantage de loger un de leurs vainqueurs ordinaires. Une place à votre feu, si vous consommez du bois; item à votre luminaire , si vous en possédez; la petite goutte de coquette joyeuse , si vous la pra-
tiquez ; le tout avec un peu de paille , si vous en avez de reste. Voilà tout ce que le règlement de la république m'alloue par jour ; je ne réclame pas autre chose de vous, car les femmes sont un sexe que je révère lorsqu'elles font tout ce que je veux.
» La vieille ne me répondit pas parce qu'elle était aveugle; mais la jeune , que j'appris plus tard être sa petilc-fille , me dit avec son petit nez en l'air et les yeux baissés : — Monsieur le Français, soyez le bien-venu. A ces mots , je crus que c'était du trois -six qui coulait dans mes veines et que j'avais de la poudre à canon dans l'estomac, tant mon cœur y dansait la carmagnole. Après avoir partagé avec moi une espèce de bouillie pour les chats , qui était excellente tant elle était sucrée , chacun se retira dans son logement respectif: c'est-à-dire que les femmes ne bougèrent pas ; mais la plus jeune, que la vieille avait appelée Nelly, me fit signe d'entrer dehors où avait été préparé mon bivouac. Je commençai par consommer quelques bouffardes de simple caporal , histoire de profiter du grand air dont j'avais grand
besoin pour me rafraîchir. J'allai peu après me coucher sur de la paille fraîche , sous un hangar qui servait en même temps de poulailler; h preuve que je vis perché sur un bâton au-dessus de ma tète, un superbe coq, véritable coq républicain, avec le plumage bleu, les revers blancs sur l'estomac, et sur la tète une aigrette rouge qui lui retombait sur r œil gauche comme aux grenadiers de la trentedeuxicme légerle. C'était d'un bon augure, d'autant que j'étais certain d'être réveillé de bonne heure , le lendemain , par le camarade de chambrée. Je m'endormis donc en pensant machinalement à la jeune bourgeoise.
» Mais pas du tout î voilà que des sournois de Kinzerlicks , après s'être dissimulés dans le village , s'amusent tout h coup à y mettre le feu au milieu de la nuit , pour nous transformer en grillade. Bientôt toutes les maisons flambent , tous les naturels du pays s'éclipsent. Moi, je me précipite dans la chambre de mes particulières hospitalières. La jeune ci iait comme un fifre du roi de Prusse qu'on frictionne avec le fourreau d'un sabre; quanta la vieille, elle
avait abusé de la circonstance pour s'évanouir. Cette vue , me fendit le cœur. Cependant il était temps que j'arrivasse, le feu gagnait. N'ayant pas la force de les emporter toutes les deux, en un tour de main , je vide le m^jjilier dans la cour et je le fais passer par le soupirail de la cave , y compris la mère , que le feu avait déjà légèrement roussie, puis je rentrai.
— » Eh ! eh ! mademoisellle Nelly, dis-je à la jeune fille , qui se désolait toujours en augmentant, il faut se sauver plus vite que cela. Et je l'emporte dans mes bras à travers les flammes, à preuve encore qu'elle se cramponnait à mes tresses , et que , depuis ce jour-là, j'ai compris de quelle utilité les cheveux pouvaient être en campagne. Et cependant on disait alors que le général en chef voulait nous retrancher ce plus bel ornement de la nature.
» Je déposai provisoirement Nelly à quelques pas de la maison entièrement submergée par le feu, dans l'église qu'on avait ouverte pour sonner le tocsin , et je me rendis au logement démon capitaine. Le lendemain, l'ordre le plus parfait régnait dans le village , tout y
avait été pille ou brûlé ! . . . J'allai aux informations ; j'appris que la petite bourgeoise s'était casernée à une demi-lieue de là , chez une de ses parentes. J'y allai. Et voilà justement la bêtise ! je n'aurais jamais dû la revoir, connaissant parfaitement mon cœur de tropique. J'avais été amorcé déjà ; ce jour-là je fus harponné comme un jeune marsouin.
— » Mandarou , me dis-je à moi-même en récidivant, tu vas t'enfoncer dans la manœuvre; autant vaudrait-il être amoureux de l'épouse du roi de Prusse ! Eh bien ! pas du tout, je m'égarais considérablement : vous allez en juger.
» Je continuais de fréquenter la Tyrolienne sous le prétexte de m'informer de sa santé qui était excellente. Un beau matin, elle m'apprend, en pleurant comme plusieurs Madeleines, qu'elle avait perdu sa mère la veille.
— »En cherchant bien, lui dis-je dans ma simplicité, on peut la retrouver.
— » Hélas ! réj)liqua-t-elle , elle a cessé de vivre.
» Ce fut alors la désolation des désolations, car, en effet, la vieille bonne femme était morte de l'incendie rentré qu'elle avait attrapé dans la cave.
» Quand jN'elly se fut un peu calmée , je lui dis avec sensibilité :
— » Mademoiselle, je voudrais pouvoir vous servir de mère, car vous êtes un pauvre ange.
— )) Ah! monsieur le Français, répliquat-elle en braquant sur moi deux grands yeux brillans de larmes , qui me firent plus d'effet que la bouche de deux canons de trentesix ; si pour être un ange il suffît de bien aimer quelqu'un , vous avez raison , car après ma graud'mère, c'est vous que j'aimais le plus au monde ; et maintenant, vous le voyez, je n'ai plus de mère.
» En disant ces mots , ce cher ange de Dieu avait pris une de mes mains qu'effe serrait en tremblant dans les siennes , toujours avec continuation du même regard.
» On m'eût jeté une poignée de cendre chaude dans les yeux que cela ne m'eût pas stupéfié davantage. Cependant je conservai
toute ma présence (l'esprit pour lui répondre :
— ))Nelly, vous me confusez.
— » J'ai dit la vérité , ajouta-t-elle , pour achever de me mettre la cervelle à l'envers.
— Oh ! c'est-à-dire qu'à dater de cet instant je fus complètement toqué ; je devins possesseur des deux plus méprisables maladies : je n'avais plus ni faim ni soif. Cependant je ne pouvais avoir la crânerie de croire que je pusse jamais inspirer de l'amour à une jeunesse de seize ans. Eh bien ! messieurs les blancs-becs , s'écria Mandarou en s'adressant de préférence à Bibochard , voilà ce qui vous trompe et moi aussi, car mes chefs ayant appris que je montais tous les jours de fameuses factions chez une jeune Tyrolienne douce et honnête, que j'adorais perpétuellement, me firent appeler. Sur mes réponses, qui ne furent point évasives, ils prirent sur Nelly des renseignemens salisfaisans; et , un jour après l'appel du matin, mon capitaine me fit dire, par son philistin (1), d'avancer à l'ordre à son logement.
(1) C'est ainsi que les soldats de l'empire désignaient ceux dentre eux qui servaient leurs officiers, la qua-
Il m'offre la goutte: moi, pas fier, j'accepte.
— » Mandaroii, me dit-il , tu as fait un bon choix, quoique tu ne t'en sois pas rapj^orté à l'ancienneté : il faut te marier avec la Tyrolienne. J'ai obtenu pour toi, du gros-major, une permissioij de vingt-quatre heures pour le jour nuptial. — Puis il m'offre la goutte de rechef; j'accepte en réitérant ; enfln avant de retourner à la chambrée, il m'articule ces paroles que je n'oublierai jamais :
— » Mandarou, souviens-toi que le mariage est la salle de police du sentiment : tel est l'avis du général en chef, pour lequel tu feras une chose agréable en épousant indéfiniment ta fiancée, qui est étrangère , mais que tu naturaliseras naturellement.
» Je me mariai donc avec ma chère Nelly, qui jusqu'à présent a été la crème de la fidélité, la reine des épouses. Quoique je n'aie pas toujours été présent, je crois avoir été son seul et unique sultan , lors même que j'étais en
lification de domestique ne leur paraissant pas en harmonie avec l'habit militaire. Aujourd'hui on les appelle des hrosseurs.
Egypre et elle à Courbe voie ; et si j'ai du chagrin aujourd'hui, c'est que n'ayant pas encore trente ans de services effectifs dans mon sac , en supposant que je vienne à passer l'arme à gauche demain ou après, comme cela en prend la tournure , madame veuve Madarpu n'aura pas la moindre chique à se mettre sous la dent : c'est dur à avaler ! »
A peine le vieux soldat avait-il achevé, que Bibochard, dont le cœur était excellent et que ce récit avait ému, se leva précipitamment et, saisissant la main du grognard , la serra plusieurs fois en lui disant avec une sorte d'attendrissement :
— Pardon, excuse, caporal Mandarou , de vous avoir batifolé tout à l'heure : c'est mon caractère ; il n'y a pas eu d'affront à votre intention. Mais si, comme vous le croyez, vous venez h être rayé définitivement des contrôles par force majeure et intempestive , soyez paisible , moi Bibochard , dit Parisien , fusilier à la 1" du 2" de la vieille , engage ma foi , en présence des braves anciens, ici présens et acceptans, que je couperai ma solde en deux
avec M'"e Yeuve Mandarou, qui a mon estime. Fin finale : si votre malheur réussit, elle ne manquera de rien ; c'est mon ancienne ; je la respecterai comme ma propre mère, qui était ma seule parente, car mon père a toujours gardé le plus profond incognito à mon égard.
— Merci, merci, Biljochard , lui répondit le caporal en essuyant une larme tombée sur sa moustache grise, le petit caporal y pourvoira. Je n'ai pas de rancune : chez vous le fond n'est jamais fautif; d'aucuns n'ignorent pas que c'est l'effet de la jeunesse.
— Le Parisien n'est pas un soldat du pape, ajouta un camarade, et peut-être aurait-il l'épaulette au jour d'aujourd'hui, s'il fût resté dans le centre.
— Fi donc ! le centre ! . . . répliqua Bibochard d'un ton de fierté ; je ne méprise personne ; mais qu'est-ce qu'un soldat du centre ? un simple tourlourou (t) , un gobe-choux, une ma-
(1) Les soldats de la vieille garde donnaient cette épithète aux conscrits et ne désignaient jamais autrement ce qu'on appelait alors Vinfanterie de bataille. Pour un vieux grognard, un soldat de la ligne n'était qu'un tourlourou.
chine à fatigue , un vrai brûle-pavé, auquel on n'accorde d'autre réjouissance, en campagne, que celle de se faire bousculer par la cavalerie des Kinserlicks, et au quartier, que des corvées ordinaires ou extraordinaires ; tandis que dans la garde c'est différent : on fait sa faction dans les palais avec des chambellans brodés sur tranche. C'est moins récréatif, peut-être, mais c'est plus flatteur.
— Allons , allons , camarade , reprit Mandarou , c'est tout de même une fameuse chance que vous avez eue que celle d'entrer, à votre âge, dans les fusiliers de la vieille.
— Il faut, dit un de ceux qui n'avaient point encore parlé, en s'adressant à Bibochard, pour avoir mérité votre incorporation parmi les anciens , que vous ayez fait au moins une action d'éclat ?
— Une action d'éclat ! . . . répéta le jeune soldat en relevant la tète avec orgueil ; j'en ai fait plusieurs.
— Un drapeau enlevé aux Prussiens?... Un officier russe fait prisonnier ?. . . demanda-t-on dans le groupe.
— Mieux que cela : c'est à propos d'une conquête que je fis il y a deux ans , en Saxe.
— Celle d'une pièce de canon , peut-être ? dit une voix d'un ton goguenard.
— Vous n'y êtes pas , reprit Bibochard : c'était celle d'un navet.
— Un navet ! répétèrent à la fois les camarades avec étonnement.
— Oui, un pur navet! Mon capitaine était tellement vexé , qu'il me dit tout en colère : — Parisien , tu étais sur la liste pour avoir la croix , eh bien ! tu ne l'auras pas. — Mon capitaine , cela serait une fameuse injustice , lui répondis-je. — ïais-toi, reprit-il en se fâchant de manière à ce que le diable en eût pris les an.. ;s ; jamais on ne vit tant de sang versé pour un simple navet , et quand l'empereur le saura... — Au surplus, ajouta-t-il, je vais vous conter la chose :
— «C'était au mois d'octobre 1813, dit Bobichard, nous étions aux environs de Leipsick : toute la nuit , il avait fait très faim et très soif; le lendemain mn^m, tout le monde se plai-
gnait ; et cependant on avait fait , la veille, au bataillon, une distribution de... »
— Alors, pourquoi le tourlourou se permettrait-il de ne pas être content? interrompit Mandarou d'un ton d'humeur.
— « Silence donc ! reprit le jeune soldat avec impatience... Comme j'avais celui de vous le dire , on avait fait la veille une distribution de guêtres. C'était bien pour la marche, mais pour l'appétit, ce n'était pas suffisant. Nous possédions, il est vrai, dans l'escouade une marmite en bon état ; seulement nous n'avions rien à y mettre. Pour surcroît d'appointement, le sergent s'approche de nous : — Camarades , nous dit-il , j'en suis réellement mortifié , mais, foi de gradé , je ne puis faire a" rement que de manger la soupe avec vous ce matin. Je vous engage donc h mettre le pot-au-feu avec vivacité, et vous autorise en outre à le faire bon.
— «Eh bien! graissons la marmite! s'écrièrent les camarades.
c( Les amis se mettent en campagne et reviennent bientôt avec un superbe petit cochon
— :m — d'Inde, une énorme galelle, trois poires cuites et une tête de mouton parfaitement crue , enfin, de quoi Taire un potage excellent. Notre sergent, comme tout sergent de voltigeurs, était porté sur sa bouche. Un de nos hommes, plus flatteur que les autres envers les chefs , a l'incohérence de dire en voyant ces provisions : — Il nous manque des légumes; le sergent adore les légumes : comment faire?
«Nous avions apei^^çu, au-delà de nos lignes, un superbe champ de comestibles champêtres qu'un de nos petits tapins avait dépisté à la vue du feuillage. Mais ce champ faisait partie des avant-postes ennemis ; il était même gardé par un Prussien en sentinelle. N'importe! j'y vais , j'ajuste le Prussien , et je le descends sur lui-même. Le poste prend les armes ; et moi , je tire les carottes, et j'arrive essoufflé et triomphant ! Ce n'était pas tout encore : le caporal d'ordinaire, très gourmet de son naturel, prétend qu'il faut des poireaux. La possession de ce produit potager devait nous coûter un peu plus cher. Nous courons aux poireaux ; les Prussiens nous reçoivent à coups
de fusil ; nous perdons deux voltigeurs , mais nous vendangeons impitoyablement , et notre intrépidité nous procure encore le légume généralement demandé.
» Je croyais la marmite au grand complet , lorsque le sergent s'avance vers moi , et me dit d'un air très agréable :
— » Parisien, votre potage ne vaudra pas le diable si vous n'y introduisez un navet. Un navet entre essentiellemeîit dans la théorie du
pot-au-feu.
» Le reproche était élégant , continua tou-
jours Bibochard.
— » Le sergent a raison î s'écrient les amis ; il nous faut un navet ! un navet est de première nécessité!
— » Eh bien ! va pour le navet ! leur dis-je avec tranquillité ; le champ de légumes est en face. En avant !
» Ce qui est dit est fait : nous partons au pas de course, nous arrivons. Cette fois les Prussiens, qui s'étaient méfiés, étaient en masse. Nous attaquons le poste , qui riposte ; nous fonçons sur les Kinserlicks à grands décimes
im
coups de baïonnette. Il faut le dire , pour la gloire des voltigeurs français, les Prussiens seuls reculèrent ; le navet fut enlevé d'assaut et rapporté intact. Nous avions encore perdu trois voltigeurs cette fois ; total , cinq hommes et un caporal de tués ; mais la soupe était excellente ! »
Bibochard en était là de son récit lorsque le cri : Aux armes! se fit entendre.
— Alerte ! s'écria Mandarou.
— Au diable le grand alignement ! s'écria le Parisien , on ne peut seulement pas se dire deux mots sans être subtilisé par le service.
Les soldats du bivouac s'étant précipités , en courant, vers leurs armes dressées en faisceau , rejoignirent leur peloton , et bientôt le plus grand silence régna dans les rangs des f usiniers de la vieille garde.