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LES PUPILLES DE LA GARDE

Un dimanche du mois d'août 1811, avant dix heures du matin , une foule immense se pressait aux abords des grilles du Carrousel : Napoléon devait passer, à midi, une de ces magnifiques revues qui excitaient toujours l'admiration un peu badaude des Parisiens. Mais ce jour-là , leur curiosité était d'autant plus aiguillonnée que l'empereur devait faire

l'inspection d'un corps nouvellement créé, celui des Pupilles de la garde , que personne n'avait encore vu à Paris , et qui , la veille , était arrivé tout exprès de Versailles à l'Ecole Militaire.

La fortune, qui jusque-là n'avait cessé de favoriser Napoléon, avait comblé tous ses vœux , six mois auparavant , en lui accordant un héritier. Après avoir donné à son fils un trône pour berceau , pour bourrelet une couronne royale , et pour hochet le sceptre de Charlemagne , il résolut de l'entourer d'une garde qui fut en harmonie avec son âge. Un grand nombre de soldats avaient des fds ou des neveux encore trop jeunes pour entrer dans les régimens ordinaires: aucun d'eux n'était assez riche pour faire les frais de leur éducation dans une école militaire, et enfin il y avait , parmi ces derniers , beaucoup d'orphelins ; caria gloire a toujours son vilain côté, et telle victoire qui illustre la nation jette le deuil dans bien des familles ; voulant donc que la guerre réparât en quelque sorte les malheurs inévitables qu'elle causait à ses enfans ,

Napoléon conçut l'idée de leur rendre ce qu'ils avaient perdu.

— C'est dans les rangs de l'armée que leurs pères sont tombés, dit-il à cette occasion, c'est l'armée tout entière qui leur servira de père.

En conséquence , le 30 mars 1811, avait paru un décret qui ordonnait la formation d'un régiment composé de deux bataillons de six compagnies chacun, lequel porterait le nom de Pupilles de la garde. Ce corps devrait être tenu sur le même pied que ceux de la jeune garde en temps de paix , sauf la solde qui était moindre. Entre autres qualités requises pour être admis dans les pupilles , il fallait être fils ou au moins neveu d'un militaire mort sur le champ de bataille , savoir lire et écrire correctement, avoir une taille moindre de cinq pieds et prouver qu'on avait été vacciné. Dix ans révolus étaient le minimum de l'âge nécessaire pour être admis ; après seize ans on ne pouvait plus être reçu. L'uniforme comprenait habit vert avec liséré jaune, schako , guêtres sous le pantalon large de

même couleur que l'habit : les sous-officiers seuls avaient le droit de porter le sabre ; l'épée était l'arme des officiers. Les caporaux , fourriers, sergenset sergens-majors étaient pris dans le corps au concours et par droit d'ancienneté. Les officiers, depuis le grade de sous-lieutenant jusqu'à celui de colonel, étaient nommés par l'empereur sur la proposition du ministre de la guerre. Des réglemens particuliers devaient régir le corps, si jamais il entrait en campagne ; enfin le décret se terminait ainsi : « Il n'y aura pas de grenadiçrs. » Cette clause ressemblait presque à une épigramme , et il eût pu ajouter avec pleine certitude d'être obéi: « Les moustaches ne seront pas de rigueur. »

Ce fut à Versailles qu'on organisa ce régiment en miniature. Le brave colonel Bardin en eut le commandement ; on lui adjoignit, pour major, le chef de bataillon Dibbets. La plupart des officiers furent choisis parmi les élèves des écoles militaires de Saint-Cyr et de Fontainebleau. Cette belle petite infanterie fut portée bientôt à 4,000 hommes. Plus tard ,

i'empereur l'augmenta dans uno telle proportion qu'à la fin de 1812 elle se composait de huit bataillons de huit compagnies chacun. Les pupilles avaient un sous-intendant particulier, une musique, des fifres, des tambours, un tambour-major et jusqu'à des sapeurs. Seulement un simple guidon aux couleurs nationales lui tenait lieu de drapeau, parce qu'un nouveau régiment ne pouvait recevoir son aigle que des mains de Napoléon , et celui-ci ne l'accordait jamais que lorsqu'on l'avait mérité sur le champ de bataille.

Déjà les quatre régimens de la vieille garde étaient rangés en bataille dans la cour des Tuileries, lorsqu'on vit avec surprise déboucher par le guichet du pont Royal , et arriver en bon ordre, un régiment de petits fantassins dont le plus âgé comptait à peine quatorze ans. A leur aplomb, à leur air martial, on eût pu les prendre pour de vieilles troupes , tant il y avait de régularité dans leurs mouvemens et d'ensemble dans leur marche. On eût dit un des corps de la garde qui étaient là , sous les armes , vus par le gros

bout delà lorgnette. D'abord, c'était un peloton de sapeurs , petits blondins en bonnets à poils , dont le menton juvénile et la mine est piègle contrastaient singulièrement avec l'air terrible qu'ils essayaient de se donner ; puis un tambour-major de cinq pieds deux pouces de haut, qui, lorsqu'il vint à passer devant son collègue de la vieille garde , véritable colosse , fit tournoyer sa canne au-dessus de sa tête avec une rapidité extraordinaire , comme pour lui porter un défi d'adresse. Il était suivi de ses tambours , battant la favorite , cette marche des grenadiers de la vieille garde , véritable glas funèbre des bataillons russes et prussiens. La musique venait ensuite : elle était veuve de sa grosse caisse et de ses bonnets chinois obligés, par la raison qu'aucun des exécutans n'eût eu la force de porter ces lourds instrumens. Enfin l'état-major, à cheval, et tout le régiment au port d'armes , suivaient immédiatement.

Ces héros en herbe vinrent se former en bataillle en face du premier régiment des grenadiers dont pas un n'avait pas moins de trois

chevix)ns. A la vue de ces enfans , les vieux soldats sourirent et chuchottèrent ; mais les tambours ayant battu aux champs pour annoncer l'arrivée de l'empereur, tous devinrent muets et immobiles. Napoléon alla droit aux pupilles, qui avaient ouvert leurs rangs; il mit pied à terre , dit quelques mots au colonel Bardin, et, accompagné de l'état-major du régiment, commença l'inspection. Tout à coup , prenant un petit caporal par l'oreille et l'amenant doucement à lui :

— Quel âge avez-vous, monsieur le blondin? lui demanda-t-il d'un ton presque sévère.

— Mon empereur, j'ai eu treize ans le 20 mars dernier , jour de naissance du roi de Rome.

— Pourquoi riiez-vous tout à l'heure lorsque je parlais à votre capitaine ?

— Sire, c'est parce que j'avais plaisir à vous voir.

— El si je te faisais mettre à la salle de police en arrivant à Versailles, pour t' apprendre qu'un sous-officior ne doit pas rii'e dans les rangs, que dirais-tu?

— Mon onipereur , je dirais qu^ je suis bien heureux , car cela prouverait que vous avez pensé à moi.

— Ce petit drôle-là a réponse à tout , dit avec Ijonhoinie Napoléon , et il continua sa marche.

Sur un signe du major Dibbets, le petit caporal rentra dans le rang.

Son inspection terminée, Napoléon fit avancer de quelques pas les pupilles , et se plaçant entre eux et ses grenadiers:

— Soldats de ma vieille garde , leur dit-il , voici vosenfans! C'est en combattant à vos côtés que leurs pères sont morts : vous leur en tiendrez lieu. Ils trouveront en vous tout à la fois, un exemple et un appui. Soyez leurs tuteurs ! En vous imitant ils seront braves : en écoutant vos avis, ils deviendront les premiers soldats du monde ! Je leur ai confié la garde de mon fils comme je vous ai confié la mienne. Avec eux , je serai sans crainte pour lui , comme, avec vous , je suis sans crainte pour moi. Je vous demande pour eux amitié et protection.

A ces mois , des cris élourdissans de Vire V Empereur! vive le roi de Rome! partirent des rangs. D'un geste, Napoléon contint cet enthousiasme ; puis , se retournant vers les pupilles :

— Et vous, mes enfans, reprit-il d'un ton ému , en vous attachant à ma garde , je vous donne un devoir difficile à remplir ; mais je compte sur vous , et j'espère qu'un jour on dira: Ces enfans-lh étaient dignes de leurs pères !

Des acclamations frénétiques répondirent à ce discours. Aussitôt Napoléon donna l'ordre h son aide-de-camp , le comte de Lobau ; de commander le défilé ; et les pupilles , héros de la fôte , défilèrent la parade , en bon ordre et correctement , en tête de la vieille garde.

A peine les tambours du 1" régiment de grenadiers , qui venaient après , étaient-ils arrivés h la hauteur du groupe de l'état-major impérial , qu'un enfant de troupe , qui pouvait bien avoir une dizaine d'années , quitte ses camarades, s'avance timidement vers Napoléon el lui présente , à distance , son pe-

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