II
tit bonnet de police sur lequel il a posé un placet.
— Ah ! ah ! fit l'empereur en souriant , en voilà un qui a déjà de Tambilion! C'est commencer de bonne heure! Puis s'adressant à un autre aide-de-camp : Durosnel , ajouta-t-il , voyez ce que veut ce petit bonhomme.
Celui-ci s'approche de l'eniant, prend sa pétition , lui adresse quelques mots et revient auprès de l'empereur:
— Sire , c'est un orphelin...
— Un orphelin ! interrompit Napoléon , en tendant la main; alors c'est moi que cela regarde ; donnez-moi ce papier.
Et , dépliant lui-même la pétition , il lut ce qui suit :
« A sa majesté, sa majesté le roi de Rome, en son domicile des Tuileries , à Paris.
» Sire
» Pierre Mouscadet , j\gé de onze campa- » gnes , propriétaire exclusif de cinq blessu- » res , non mortelles , et grenadier à pied au
» premier de la vieille de votre honoré père , » qui a décoré le délinquant de sa propre main, » au camp de Boulogne , a celui de vous faire » savoir qu'il a hérité incontinent d'un yérita- » ble neveu dort il va ne savoir que faire , » attendu qu'il est question de se remettre en » route.
» Sire , le soi-disant est provisoirement )) enfant de troupe à la sinie, et déjà l'un de » vos plus profonds admirateurs. Blond de sa » nature , taille de 1 mètre 33 centimètres , il » a été vacciné , selon les réglemens, par l'ai- » de-major. Le postulant fera indubitablement » un bon soldat. Il sait lire, écrire, et possède » la connaissance du respect dû aux chefs » immédiats et à l'héritier présomptif du grand » Napoléon. C'est pourquoi le réclamant vous » prie de vouloir bien avoir la bonté de per- » mettre à mon neveu , François Mouscadet , » porteur de la présente , d'être incorporé le » plus vivement possible dans le corps des pu- » pilles de la garde|, qui est la vôtre , et dont » le dépôt est situé à Versailles. Je vous pro- » mets qu'il fera honneur au régiment et qu'i
» ne boudera jamais pour ie service de votre » personne impériale, royale et romaine.
» Sire , excusez si je ne figure que ma croix » au bas de la présente : c'est de celte manière » que j'ai été forcé de signer mon engagement » volontaire ; ce qui ne l'a pas empêché d'être » bon et valable ; demandez plutôt à votre ho- » noré père, notre digne empereur, dont j'ai » celui d'être connu légèrement. Je ne m'ex- » primxC pas davantage au vis-à-vis du récla- » mant ; mais , » Sire,
» 3' ai l'honneur d'être Pierre Mouscadet , » désigné comme dessus et caserne à Cour- » bevoie.
» Réponse S. V. P.
» Au quartier , ce i5 août 1811 , jour de la » Saint Napoléon, fête de votre honoré père. »
La lecture de cette supplique avait fait sourire Napoléon plus d'une fois ; et lorsqu'il en eut reUi l'adresse : « Asa majesté sa majesté le roi de Rome ! » répéta-t-il en liaussant les épaules ; mais ce n'est pas pour moi.
Cependant il fit un signe de la main à l'en-
fant qui était resté impassible à la même place et lui dit :
— Approche , mon petit ami. Tu t'appelles François , et tu es le neveu de Pierre Mouscadet , grenadier de ma garde ?
— Oui , mon empereur , répondit timidement celui-ci en roulant son bonnet de police dans ses petites mains.
— Eh bien ! lu diras à ton oncle que c'est un imbécile.
— Oui , mon empereur.
En répondant aiiisi , l'enfant avait baissé les yeux. Napoléon reprit en souriant de la naïveté.
— Et que dorénavant , lorsqu'il aura quelque chose à demander , c'est à moi , à moi seul , entends-tu bien , qu'il faudra qu'il écrive?
— Oui, mon empereur.
— Nonobstant, la commission de monsieur Pierre Mouscadet va être ponctuellement exécutée , parce qu'enfin il ne serait pas juste que tu fusses victime de la bêtise de ton oncle.
Puis, s' adressant à son aide-de-camp et lui remettant la pétition du vieux soldat :
— 3ft2 —
— Lauristoii, conduisez sur-le champ le pétitionnaire auprès de mon fils ; vous le ramènerez ensuite.
Le général introduisit le petit François dans la chambre de sa majesté, alors âgé de six mois, et quïl trouA'a dormant dans son berceau, entouré des femmes attachées à son service. Madame de Montesquiou , selon l'étiquette , posa respectueusement la pétition sur les pieds de l'enfant , qui , s'é veillant de mauvaise humeur, fit entendre un long vagissement. Alors l'aide-de-camp, croyant avoir suffisamment rempli sa mission, ramena le petit François auprès de l'empereur , occupé à voir défiler F artillerie légère.
— Eh bien ! monsieur, demanda-t-il aussitôt à l'aide-de-camp, avez-vous fait ce que je vous avais dit ?
— Oui, Sire.
— Qu'a répondu sa majesté le roi de Rome ?
— Sire, sa majesté n'a rien répondu.
— C'est cela , répliqua Napoléon en souriant; qui ne dit mot consent. Lauriston, vous me remettrez ce soir cette demande sous les yeux,
•— sas — afin que je la régularise. Quant à toi , ajouta-til en s'adressant à François, va rejoindre tes camarades et prends garde de te faire écraser par la cavalerie que je vois arriver là-bas !
Napoléon suivit des yeux l'enfant qui disparut bientôt en courant à toutes jambes à travers les rangs du dernier bataillon de grenadiers; et lorsqu'il l'eut perdu de vue :
— Pauvre petit, dit-il avec un accent de vif intérêt , je parie qu'il ne sera pas bête , lui ! Mais son oncle n'en est pas moins un de mes braves, et je veux qu'il soit content de moi.
Immédiatement après la revue , les pupilles commencèrent leur service auprès de la personne du roi de Rome. Les dames de l'impératrice s'occupèrent beaucoup de ces petits soldats, qu'elles trouvèrent charmans. Elles pesèrent leurs jolis fusils , les plaignirent , les consolèrent ; et le lendemain , lorsque la compagnie relevée de garde et remplacée par une autre revint h l'Ecole militaire ; ils trouvèrent dans leur giberne , à la place de la toupie , des osselets et des billes qu'ils y renfermaient soigneusement, des pastilles de chocolat, des
diablotins et des bonbons de toute espèce. A quelques jours de là , le jeune François Mouscadct prenait rang dans les pupilles, après avoir passé un examen de faveur.
Dans le premier régiment des grenadiers à pied de la vieille garde, il y avait im soldat nommé Pierre Mouscadet qui était ce qu'on appelle en termes militaires un troupier fini. Parti en 1792 avec les premiers bataillons de volontaires , Mouscadet n'avait pas un seul instant quitté les drapeaux , et cependant il n'était entré dans la garde qu'après la campagne d' Aus-
terlitz ; c'est que, malheureusement pour lui, son éducation avait été complètement négligée; il ne savait pas même signer son nom. Mouscadet ne pouvait donc espérer d'autre grade que celui à' officier de guérite , comme on désignait alors les simples soldats.
Il était en garnison à Courbevoic lorsqu'un matin le vaguemestre lui apporta une lettre timbrée de Saint-Jean-Brevelay , gros bourg situé près de Vannes en Basse-Bretagne, et patrie du vieux soldat. Celait la première lettre qu'il recevait depuis qu'il était au service, et son embarras fut grand. Il alla trouver le fourrier de sa compagnie et le pria de lui lire la missive : elle était du maître d'école de Saint-Jean-Brevelay , qui lui annonçait que son frère François était très malade et qu'avant de mourir il désirait le voir. Mouscadet avait un excellent cœur, et bien qu'il n'eût pas vu son frère depuis son enfance, il n'hésita pas un instant. La lettre du maître d'école à la main , il se présente chez son capitaine afin d'oblenir du colonel une permission d'un mois pour aller au pays. Deux jours après , Mous-
cadet, la pipe à la bouche, le sac sur le dos et le bâton à la main , était sur la route de Bretagne , marchant tristement , selon la nature de ses réflexions. Le dixième jour du voyage , il arrive à Saint-Jean-Brevelay , trouve facilement la chaumière qui l'a vu naître ; mais hélas ! François est mourant, c'est à peine s'il peut serrer la main du vieux soldat et lui dire d'une voix éteinte :
— Frère, je te remercie d'être venu. Voilà tout ce que ma pauvre Jeanne m'a laissé en mourant, je te le donne...
François ne put achever. Quelques instans après il n'était plus.
Ce qu'il laissait à son frère était un gros garçon joufflu et bien portant qui , l'air hébété , avait regardé , sans la comprendre , la scène douloureuse qui s'était passée sous ses yeux : le marmot paraissait plus occupé de l'uniforme du grenadier que de la perte irréparable qu'il venait de faire.
Le lendemain du jour où Mouscadet avait rendu les derniers devoirs à son frère , il fumait tranquillement sa pipe, assis devant la
porte de la chaumière , en regardant son neveu, insouciant comme on l'est à cet âge, jouer avec le gros chien du maître d'école.
— Que diable vais-je faire de celte tête-là ? se dit-il h lui-même après un quart d'heure de réflexions. Jamais le fds de mon pauvre François ne sera abandonné par moi; ce ne peut-être dubitatif. Je n'ai que du pain d'amonilion à lui donner; mais tant qu'il y en aura pour un , il y en aura pour deux , et si le p^eu mange pour quatre, il se dédommagera sur les pommes de terre : ce n'est pas là qu'est la difficulté. Reste à savoir si le colonel voudra le recevoir au régiment en qualité d'enfant de troupe. 11 est encore bien petit pour faire de lui un tapin ou même un simple turlututu. N'importe! je vais toujours le charrier avec moi jusqu'à Courbevoie; je l'astiquerai soigneusement en arrivant , puis je le présenterai au gros major.
Enchanté de son idée, Mouscadet boucle son sac, va rendre une dernière visite à la tombe de son frère, remercie le maître d'école des soins qu'il lui a donnés, et , accom-
— :m — pagîîé de son novcu . roprcîKÎ la roule de Paris.
— Ah ça! lui dit-il après que le clocher de Saint-Jean-Brevclay eut été perdu de vue, coninient t'apjielles-tu , mon fieii ?
— François , répond le petit orphelin en se pendant au bras du vieux soldat.
— Eh bien ! François , je te préviens que d'ici au quartier , l'étape sera un peu longue ; ainsi tâche de cadenser ton pas sur le mien , que je modérerai en conséquence ; cela te fera grandir : et la taiiie, vois-tu, mon ami François, la taille est de première nécessité pour entrer dans les grenadiers. Aimes-tu les grenadiers?
— Un grenadier ! est-ce comme vous , mon oncle?
— Un peu, mon neveu! répond Mouscadet en passant complaisamment la paume de !a main sur sa moustache noire et épaise.
— Ah bien, oui! je veux être grenadier, moi ! je veux, comme vous, avoir un bel habit et un sabre qui coupe bien.
— Tu n'es pas dégoûté, mon gars! Alors
laisse-moi diplomatiseï' celte affaire avec le gros-major, qui est au mieux avec le petit caporal ; car, vois-tu , mon fleu , le petit caporal fait aussi facilement un sergent-fourrier dans la garde qu'un monarque en Europe : le tout est de profiter du moment. J'ai mon idée; mais pour qu'elle réussisse complètement , il faut alonger les jambes un peu plus vivement que tu ne fais , et marcher droit son chemin au physique comme au moral ; sans cela, le petit caporal ne fera jamais ta fortune.
— Oui , mon oncle, répondit le petit François en faisant tous ses efforts pour tâcher de régler son pas sur celui du vieux grenadier.
Mais la chose était difficile. Déjà l'enfant élait hors d' haleine , lorsque Mouscadet , jugeant bien que son neveu ne pourrait voyager longtemps de cette manière, l'assit à cahfourchon sur son sac et continua ainsi sa route en accélérant le pas.
Pendant ce voyage le vieux soldat s'attacha de plus en plus à François à cause de sa gentillesse, de son caractère déterminé et du courage avec lequel il supporta les fatigues de la
351 — route. Aussi lorsqu'ils arrivèrent enfin à Courbevoie , le petit François n'élait plus orphelin : il avait trouvé dans son oncle un véritable père et , dans les grenadiers ses camarades , une nouvelle famille.
Le premier soin de Mouscadet fut de présenter son protégé au gros-major, qui le fît admettre d'emblée parmi les enfans de troupe du régiment, avec demi-paie. Mais, à cette époque , la paix n'était pas de longue durée en France. On parla bientôt d'une nouvelle guerre, et , pour la première fois de sa vie , l'oncle de François n'accueillit pas cette nouvelle avec plaisir. Il n'était plus seul. Exposerait-il cet enfant à la fatigue des marches forcées , aux privations des bivouacs, aux chances des combats ? ïl se décida donc à le faire incorporer dans les pupilles de la garde.
— Or , se dit-il , puisque ce régiment n'est autre que la garde du roi de Rome, c'est à sa majesté romaine que je dois m'adresser directement , parce que si le Ois ne fait pas droit à ma réclamation, j'aî.r.ii toujours la ressource de m'adresser au père, qui ne m'a encore
lien refusé , par la raison que je ne lui ai jamais rien demandé.
Fort de ce raisonnement, Pierre Mouscadet alla trouver un fourrier de son bataillon , renommé pour la beauté de son écriture, et lui dicta la supplique que nous avons reproduite. Il ne s'agissait plus que de la faire parvenir d'une manière sûre à l'Empereur. Une grande revue de ia garde ayant été indiquée pour le dimanche suivant, l'occasion sembla bonne à Mouscadet. On a vu de quelle façon Napoléon accueillit la demande du vieux soldat et quel fut le résultat de la négociation. Mouscadet , désormais tranquille sur le sort de son fils adoptif , partit gaîment, l'année suivante, pour cette campagne de Russie qui devait être aussi funeste, comme résultat, qu'elle avait été admirable, comme conception.
Le jeune François, doué d'une inlelligence peu commune , avait fait de rapides progrès. Au bout d'un an il était caporal, et au commencement de 1813, c'était déjà le meilleur sergent-instructeur du bataillon. Il avait écrit plusieurs fois à son oncle ; mais ses lettres étaient restées sans réponse. Pendant ce temps la désastreuse retraite de Moscou avait eu lieu.
— 35a — Napoléon était revenu en hâte à Paris pour organiser une nouvelle armée. La France avait perdu ses hommes, elle donna ses enl'ans, et le premier bataillon des pupilles de la garde , mis sur le pied de guerre, dut rejoindre l'armée qui se dirigeait sur les bords de la Saale. Vainqueurs à Lutzen , à Bautzen et à Dresde , ces nobles enfans firent ce que leurs pères avaient fait tant de fois , ils écrasèrent les phalanges russes et prussiennes; mais l'heure fatale avait sonné : l'Europe tout entière s'était lâchement coahsée contre la France. Qu'était devenu Pierre Mouscadet au milieu de ces sanglantes calamités ? Son jeune protégé était-il orphelin pour la seconde fois ?
— Si j'avais eu l'honneur de faire partie du bataillon de guerre des pupilles , se disait ce dernier; si j'avais été à Leipsick, j'aurais eu des nouvelles de mon oncle Pierre. Il me semble , cependant , que j'ai assez de force et de courage pour faire autre chose que démontrer la charge en douze temps à des bambins dans une caserne. Voilà une nouvelle armée qui se forme , dit-on ; je veux , cette fois , en
faire partie , ne serait-ce que comme simple fusilier.
Un jour donc , notre jeune sergent apprend que l'Empereur doit chasser le lendemain dans les bois de Sartory. Son plan est arrêté. Les pupilles n'ont pas l'habitude de flâner dans les rues de Versailles ; ils ne sortent du quartier que pour aller en promenade, tambour en tête ; aussi, à peine le jour a~t-il paru , que, profitant du moment où il ne pouvait être aperçu,François pénètre dans une arrière-cour du quartier, grimpe sur un arbre, de l'arbre s'élance sur le mur, et d'un bond se trouve dans la plaine. Il a bientôt gagné le bois de Sartory, et se tenant aux aguets derrière la statue du chevalier Bernin, située à l'extrémité de la pièce d'eau des Suisses, devant laquelle la chasse impériale doit nécessairement passer , il attend patiemment en préparant dans sa mémoire le discours qu'il veut adresser à Napoléon, et sur l'effet duquel il compte beaucoup. Il y avait long-temps qu'il était là, lorsque le bruit du galop de plusieurs cheveux se fait entendre : c'est l'Empereur ! François se lève.
se lient immobile dans la position du soldat sans armes. Napoléon, surpris de rencontrer en pareil lieu un pupille de la garde, s'arrête, fronce le sourcil et lui demande d'un ton sévère:
— Que faites- vous ici, jeune homme?
François , les deux talons sur la même ligne , la poitrine effacée , le revers de la main droite au shako , répond avec calme :
— Sire , je vous attendais.
— Ali ! réplique lEmpereur quine prévoyait pas une telle réponse. i\Iais pourquoi êtes- vous hors du quartier h pareille heure ?
— Pour parler à votre majesté.
— Je vous demande comment vous êtes sorti? ajoute l'Empereur avec impatience.
— Sire , en sautant par dessus le mur.
— Jeune homme ! dit Napoléon en remarquant le galon d'argent posé en losange sur la manche du pupille , de la part d'un sous-officier, un tel acte d'insubordination est impardonnable ! Ne savez- vous pas que vous devez montrer l'exemple du respect et de l'obéissance à la discipline?
— Je le sais, Sire; mais il fallait avant tout que votre majesté pût m' entendre.
— Alors , soyez bref : que voulez- vous?
— Sire , l'honneur de rejoindre le bataillon de guerre des pupilles , de me battre contre les ennemis de votre majesté et de mourir s'il le faut pour la défense de mon pays !
A ces mots, pronor res avec un accent qui avait quelque chose d'iiéroïque , le visage de l'Empereur changea d'expression ; son regard si sévère un moment auparavant, devint doux et presque bienveillant :
— Votre nom, jeune homme? lui deman-
da-t-il.
— François Mouscadet , neveu de Pierre Mouscadet, grenadier au 1" régiment de la vieille garde.
Vraiment! s'écria l'Empereur. Et, se
penchant vers le grand- veneur, il lui dit en souriant quelques mots ; puis reprenant son sérieux , il ajouta froidement :
François, vous allez rentrer de suite au
quartier.
— Oui, Sire.
— Vous vous ferez mettre à la salle de police par l'adjudant.
— Oui, Sire.
— Allez , je penserai à vous.
Et Napoléon repailit au galop.
François, transporté de joie, rentra au quartier, se livra à l'adjudant de garde , qui le mit à la salle de police. Mais que lui importait ? L'Empereur lui avait dïîje penserai à vous, et ces trois mots le consolèrent. Il resta séquestré pendant huit jours ; le neuvième il fut appelé chez le colonel Bardin, qui l'embrassa et lui remit , avec un brevet de lieutenant dans le corps des pupilles, une feuille de route pour aller rejoindre le bataillon de guerre.
On ne saurait se faire une idée du bonheur que l'on éprouve à porter sa première épaulette. La joie de François tenait du délire. Lui, officier dans la garde du roi de Rome ! C'était cent fois plus qu'il n'avait osé espérer. Quarante-huit heures suffirent au nouvel officier pour faire ses préparatifs de départ. Ses anciens camarades le reçurent avec acclamation et l'aimèrent, parce qu'ils trouvèrent en lui un
ofiicier instruit, bon et juste. Il écrivit à Pierre Mouscadet et lui raconta qu'il espérait le rencontrer bientôt sur le champ de bataille et lui prouver qu'il était digne d'être son neveu. Le vieux soldat montra la lettre de François à toute sa compagnie en jurant « qu'il se ferait tuer volontiers à r usage d'un empereur qui se comportait si agréablement au vis-à-vis d'un neveu qui était fils de son propre frère. »
Le récit de cette campagne de 1814, pendant laquelle une seule armée disputa pied à pied le territoire contre toutes les forces réunies de l'Europe, est vraiment fabuleux. Le 2* bataillon des pupilles avait été appelé à l'armée comme l'avait été le premier l'année précédente , et tous deux étaient compris parmi les bataillons de guerre de la garde.
Un jour, dans les plaines de la Champagne, Napoléon, voulant tromper l'ennemi pour mieux assurer un mouvement , ordonne à un bataillon de sa vieille garde de marcher en avant, en même temps qu'il fait se porter devant lui , en tirailleurs , une compagnie de pupilles. Cette compagnie était celle de François.
Ce fut alors un spectacle merveilleux que de voir ces braves enfans faire le coup de feu avec le i)lus étonnant sang-froid contre des Russes qui avaient le double de leur taille , le triple de leur âge , et de les voir les ajuster avec autant de gaîlé que s'il ne se fût agi que d'une partie de billes, tandis que les vieux grenadiers qui, l'arme au bras, attendaient avec impatience l'ordre de se mettre en mouvement, les animaient de la voix, tout en veillant d'un œil paternel à ce qu'ils ne pussent être surpris par la cavalerie ennemie.
L'affaire fut longue et meurtrière ; mais les enfans de la garde firent si bien que le succès de la manœuvre fut assuré. Placé en arrière sur un petit monticule, Napoléon avait tout vu. Après l'action, il accourut pour les féliciter. Comme il arrivait devant le front du bataillon de ses grenadiers , on emportait , couché sur des fusils en croix , un jeune officier des pupilles qui , grièvement blessé d'un coup de feu à la cuisse , dès le commencement de l'engagement, n'avait consenti à être emporté du champ de bataille qu'après la retraite des Rus-
ses et qui , malgré sa douloureuse situation , n'avait cessé de crier : Vive r Empereur! vive la France !.... Napoléon s'approchait pour lui parler, quand tout à coup un grenadier sort des rangs , s'élance tout éperdu vers le blessé et le presse dans ses bras avec la plus vive émotion. C'était Pierre Mouscadet : il avait reconnu son neveu ; mais au même instant il voit près de lui Napoléon qui le foudroie d'un de ses regards.
— Pardon , excuse, mon Empereur , dit le vieux soldat d'une voix tremblante de crainte et d'attendrissement, j'ai quitté mon rang sans permission , je dois être puni ; mais c'est mon neveu, c'est le petit François, mon fils adoptif : je n'ai pu me retenir, mon Empereur, je m'ai emporté !
— Silence! fit Napoléon d'un ton sévère; puis prenant la main du blessé : Capitaine François, lui dit-il en appuyant sur la qualité qu'il lui donnait , depuis notre entrevue dans les bois de Versailles, cette croix vous attend : recevez-la de ma main.
De grosses larmes coulèrent des yeux de Pierre qui bégaya :
— Mon empereur, j'ai reçu le même honneur de vous à Boulogne ; mais déjà j'étais un homme, tandis que François n'est encore qu'un enfant. N'importe ! j'ai quitté mon rang sans permission ; je dois être
— Adieu, capitaine François! reprit Napoléon, sans écouter les paroles du grenadier ; nous nous reverrons bientôt , je l'espère.
— Pardon excuse , mon Empereur , j'ai quitté mon rang , je dois...
Napoléon, qui ne voulait avoir qu'à récompenser, interrompit brusquement le vieux soldat , en lui disant , d'un ton impatienté :
— Tu te trompes , c'est moi qui t'ai fait signe d'approcher pour embrasser ton neveu. Tais-toi donc, et retourne à ton rang !
Il y a quelques jours, en traversant la place Dauphine , à Versailles, je remarquai , arrêté et comme en contemplation devant la statue colossale du général Hoche , un homme ayant une jambe de bois et que je crus reconnaître. Quoique vêtu du costume civil , il était coiffé d'un bonnet de police vert foncé orné d'un gland jaune et bordé d'un liseré de même couleur. Je m'approchai de lui :
— Wx —
— Bonjour , capitaine ! lui dis-je en lui offrant cordialement la main. Ne me reconnaissez-vous pas?
Le capitaine François (car c'était lui) me regarda d'abord avec hésitation ; puis me jetant les bras autour du cou , il m'embrassa.
— Parbleu ! s'écria-t-il , je vous reconnais maintenant.
— Oui , lui répondis-je en souriant , c'est bien moi, avec trente-six ans de plus sur la tête.
— Oh ! reprit le capitaine en levant tristement les yeux au ciel , ne parlons pas de ce temps-là !
— Au contraire, parlons-en toujours.
Le brave capitaine m'apprit alors que , par suite de la blessure qu'il avait reçue en Champagne , il avait été amputé ; qu'après les événemens de 1815 il s'était retiré à Versailles avec son oncle Pierre , qui était mort peu de temps après , qu'enfin il s'était marié et avait eu un fils.
Ici le capitaine baissa tristement la tête en passant la main sur ses yeux.
— Et ce fils? lui demantlai-je.
— Mort eu Afrique. Les Araljes l'ont assassiné.
Afin de détourner la conversation d'un sujet si pénible , je me hâtai d'ajouter :
— 11 me semble voir encore les pupilles de la garde en promenade au parc, l'hiver, avec leurs jolis uniformes verts !
— Ma foi, interrompit-il, j'avais encore le mien au grand complet , il n'y a pas longtemps ; mais comme je ne suis pas riche , j'ai voulu l'utiliser. Et tenez...
En disant ces mots , le capitaine se découvrit et me montrait complaisamment son bonnet de police.
—Voilà, reprit-il en souriant , tout le parti que j'en ai pu tirer.