‹ L'Hôtel-Dieu de Beaune, 1445-1880Chapitre 53 sur 72 · LE MUSEE DE L'HOTEL-DIEU · texte numérisé non relu

LE MUSEE DE L'HOTEL-DIEU

'Hôtel-Dieu doit aux mêmes administrateurs une création qui intéresse vivement les amis de l'art et de l'histoire. Par ses formes pittoresques et gracieuses, par les œuvres qui décorent la plupart de ses salles, l'hôpital de Rolin est déjà un Musée. M. l'abbé Mallat et la Maîtresse Parizot conçurent néanmoins le dessein de réunir les objets les plus curieux au point de vue de l'art et d'en faire un Musée historique : la mort les empêcha de réaliser cette pensée. En 1872, les administrateurs exécutèrent ce projet ; ils approprièrent, au-dessus de la chambre Saint-Joseph, une vaste salle parfaitement éclairée et ils y assemblèrent des meubles antiques, des tapisseries de prix, des curiosités et des tableaux. Parcourons ce Musée.

Parmi les Meubles, on remarque deux bahuts du XV^ siècle si finement sculptés et aux dessins si riches que souvent les visiteurs s'arrêtent pour en prendre le croquis ; un archebanc qui, au temps de Rolin, servait de siège aux malades ; une armoire et un bahut de la Renaissance, une table bizarre à sept colonnes, deux pliants à torses et des fauteuils où une habile brodeuse a peint des fleurs, une joueuse de flûte, un chevalier, une châtelaine et le Jugement de Salom-on.

Notre Hôtel-Dieu est riche en Tapisseries. Il possède entre autres ces « trante & une couvertes d'haulte liffe, faicles à torterelles, ormoyez des armes des fondateurs, fervans au temps de Rolin, à pairer la Grand'Chambre es feftes folemnelles. » Les deux plus belles tapisseries de l'hospice sont suspendues au Musée. La première, de couleur rouge, représente, avec ses attributs légendaires, saint Antoine, le patron primitif de l'Hôtel-Dieu. Il est au milieu d'étoiles, de tourterelles, d'initiales mêlées, de devises et d'écussons aux armes de Nicolas Rolin et de Guigone. Cette image, presque de grandeur naturelle, est vraiment remarquable. Dans la seconde, une main habile a brodé, sur un fond d'azur semé d'étoiles, le mystère de l'Incarnation : l'Archange adresse l'Ave Maria à la Vierge étonnée. On lit au-dessous de cette scène évangélique : (( (E^ ^irgc titi[gtnum, ûmr^gtttum &um,c[xxii imv^bïi îau^e^^iuas (i) ? » Si la tradition, qui attribue cette œuvre à Guigone, est fidèle»

(i) O Vierge des vierges, ô gloire de la virginité, qui racontera vos grandeurs?

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nous devons dire que la Chancelière était une artiste (i).

Notre Musée abonde en Curiosités artistiques. Citons en premier ordre V Hôpital en paille , ouvrage, dit-on, d'un soldat ou d'un marin qui, au milieu du dernier siècle, paya par ce petit chef-d'œuvre son séjour à l'Hôtel-Dieu. C'est un plan géométral en relief couvert de paille : son échelle est d'environ 1° pour 96"°. Il est remarquable par sa précision : la maison de Rolin est là reproduite dans ses plus minutieux détails, avec ses diverses constructions, ses cours, son jardin et son cimetière.

Ce gracieux édicule a pour pendant, aussi en relief et en paille, Notre-Dame de Beaune. L'insigne Collégiale est représentée avec tous ses détails intérieurs et extérieurs , telle qu'elle était avant la tourmente révolutionnaire.

On voit, à côté, la représentation en bois et en carton de l'église Saint-Pierre de Beaune : « vieux monument dont la date précise était inconnue, qui peut-être était antérieur à Notre-Dame (2), » et qui fut rasé au commencement du XIX' siècle.

On remarque aussi une assez gracieuse statuette en bois qui jadis était placée sur l'ancienne porte Bretonniére. C'est une image peinte de la Vierge- Mère soutenant avec son Fils un raisin d'or, qui

(ij Aux fêtes de la Vierge, cette tapisserie servait de parement à l'autel. L'hospice possède deux autres décors de cette nature; ils ofFrent^ sur un fond bleu semé de tours et de clefs d'or alternées, l'Agneau mystique laissant échapper de son cœur un jet de sang vermeil tombant dans un calice.

(2) Histoire de beaune, par M. Rossignol, p. 482 j

rappelle que Marie est la patronne de la cité Beaunoise, reine d'illustres vignobles, et que Jésus est la céleste Vigne qui donne aux âmes le vin eucharistique.

Mentionnons encore letricotoir,le fuseau, la quenouille et le rouet que l'on dit avoir appartenu à la Chancelière : ces objets sont d'un travail exquis, mais ils nous semblent postérieurs à Guigone. Il y a là encore un beau vase d'airain, qui, le Jeudi- Saint, servait au lavement des pieds et plusieurs coffrets antiques d'un goût charmant. L'un est en bois de senteur; et un autre est orné de miniatures: l'une d'elles, malicieuse et sceptique, représente un renard en froc prêchant un coq et des poules.

Notre Musée possède peu de Tableaux ; mais l'un d'eux est une œuvre de premier ordre. Nous ne faisons que citer un Ecce Homo de grandeur naturelle, un saint Georges et d'autres petits tableaux peints sur bois et deux portraits l'un de Clément XIV et l'autre de cette gracieuse Catherine de Massai qui, morte tout enfant, fut l'occasion du legs princier que son père fit à l'Hôtel-Dieu.

Nous avons hâte d'arriver au fameux Jugement DERNIER. Etendu sur une armature de fer et protégé par une balustrade en bois, il occupe toute la salle du Musée, qui fut créé uniquement pour lui ; les autres objets ne sont là que pour lui faire honneur. Racontons son histoire.

Quand Rolin eut arrêté la construction de son hôpital, il chargea un artiste flamand, de faire pour

le grand autel un immense retable, qui éveillerait dans l'âme la pensée des fins dernières et qui serait pour tous le « memorare novissima tua, et in seternum non peccabis (i) )> des Livres saints. L'artiste fit un chef-d'œuvre qui rappelle à la fois la Mort, la Résurrection, le Jugement, le Paradis et l'Enfer, Pour que son œuvre durât, il la peignit sur bois et la munit de volets fermants. On l'étalait les jours de dimanches et de fêtes, pour qu'elle fut une éloquente prédication aux fidèles ; et on la fermait en semaine. Les volets qui la voilaient offraient aux regards : l'Annonciation ; Rolin et Guigone agenouillés en prières, ayant près d'eux, l'un saint Sébastien, son patron de chevalerie, et l'autre saint Antoine.

Le bon Chancelier avait amassé tant de richesses artistiques dans son Hôtel-Dieu que l'auteur de l'Inventaire de 1501 mentionne cette merveille en ces termes plus que modestes : « Une table de plate peinture où est le Jugement, et sur les huis de ladite table par dehors sont les ymaiges de S' Sébastien, de S'Anthoine, ensemble les portraitures de furent mon dit seigneur le Chancelier et Mad* Guigone de Salins, sa femme. »

Les siècles suivants se taisent sur ce tableau. Soustrait au vandalisme de la Terreur, sans doute par M. Gélicot, et relégué de longues années dans un grenier, il en fut tiré vers 1830 et fixé sans précaution au mur de la salle Saint-Louis, à une élévation telle qu'on ne pouvait l'examiner (2).

(i^ Souvenez-vous de vos fins dernières, et jamais vous ne pécherez. (2) Explication du, Talpkau de 'Beaune, par le docteur Billardet.

C'est là qu'en 1836 il fut découvert par M. Marcel Canat de Chizy, président de la Commission des Antiquités de Châlon. Le savant archéologue appela sur cette peinture l'attention de la Maîtresse Parizot, qui la fît descendre et laver avec soin. On se trouva en présence d'une œuvre magistrale, que le temps et le mauvais goût avaient depuis des siècles condamnée à l'oubli.

Cette découverte fut un événement. Elle causa dans le monde artistique et parmi les archéologues une émotion aussi profonde que durable ; on accourut à l'Hôtel-Dieu de tous les points de la France et de tous les pays de l'Europe. Les écrivains qui s'occupent de questions d'art furent unanimes à proclamer, dans les revueset les livres, que le retable de l'hôpital de Beaune était l'un des chefs-d'œuvre de la peinture flamande au XV" siècle. Comme ce tableau n'est point signé, ils l'attribuèrent d'abord à Van Eyck, plus connu sous le nom de Jean de Bruges, mais plus tard, ayant observé que ce maître était mort en 1441 et que la fondation de THôtel-Dieu fut faite en 1443,113 en donnèrent la paternité à Roger Van der Weyden , son principal élève.

« L'état d'abandon dans lequel était resté tant d'années le fameux retable, et l'action naturelle du temps avaient produit sur cette admirable peinture des écailles nombreuses : plusieurs étaient déjà tombées et d'autres menaçaient de se détacher. De plus, à une époque que nous n'avons pu déterminer, les figures des ressuscites, dont la nudité offusquait les regards trop timorés, avaient été re-

Ai

SAINT ANTOINE, TAPISSERlt. DU XV SIECLE AUX ARMES DES FONDATEURS

HOTEL-DIEU DE BEAUNt

ED. liAYAUijr, EDITIUi:

vêtues par une main peu habile de robes brunes d'un aspect disgracieux.

» La Commission administrative, préoccupée pendant plusieurs années de cet état de choses, se décida enfin, après de longues hésitations, à envoyer à M. Reiset, directeur des .Musées du Louvre, l'un des panneaux qui avait subi le plus de dégradations, celui de l'Enfer. Après examen, M. Reiset proposa d'essayer sur ce panneau une restauration complète et de le transporter préalablement sur toile, La Commission y consentit et l'opération fût confiée à deux spécialistes éminents de Paris, M. Briotet pour la partie artistique, M. Chapuis pour le travail matériel.

» Le panneau fut descié et le bois enlevé avec précaution jusqu'à ce que la peinture,protégée par un cartonnage, fut complètement mise à nu. Cette peinture, reportée alors sur une toile préparée à la recevoir, fut nettoyée des flammes et vêtements qui déshonoraient l'œuvre primitive. Puis, les lacunes nombreuses qui existaient furent bouchées et repeintes avec soin de manière à conserver intact tout ce qui subsistait de l'ancienne peinture. Le panneau, ainsi restauré, revint à l'Hôtel-Dieu en juin 1876, et le résultat de l'expérienee fut tel qu'en janvier 1879, ^^ Commission n'hésita plus à renvoyer au Louvre le reste du retable.

)) MIVl. Briotet et Chapuis se remirent à l'œuvre, sous la surveillance et la direction de M, Reiset. Les mêmes opérations furent pratiquées, avec cette différence que plusieurs panneaux n'eurent pas besoin de subir le transport sur toile, et que la

peinture put être suffisamment fixée sur le bois même : de cette façon une partie du retable put être maintenue sur bois, l'autre, fut reportée sur toile. Les travaux ont été achevés à la fin d'avril 1878, et le tableau, merveilleusement restauré, a été pendant quatre mois offert dans une salle du Louvre à l'admiration des visiteurs de l'Exposition universelle de cette année.

» Enfin, au commencement de septembre 1878, le retable est revenu reprendre à l'Hôtel-Dieu la place qu'il occupe aujourd'hui. La Commission n'a pas à regretter d'avoir consacré une quinzaine de mille francs à une véritable résurrection de ce chef-d'œuvre (i). »

Cette restauration est admirablement réussie, Les panneaux peints sur les deux faces ayant été dédoublés, il en résulte que l'œil embrasse maintenant d'un seul regard toute l'œuvre de l'artiste flamand : les peintures du tableau ouvert et celles du tableau fermé. Cette page grandiose est splendide ; elle a recouvré toute sa vigueur de tons et sa fraîcheur de coloris : elle semble sortir des mains du maître. Nous inspirant du travail de notre ami, essayons de la décrire (2).

Le plan supérieur de ce tableau offre le redoutable tribunal : c'est-à-dire le Souverain Juge et ses Assesseurs.

En haut du panneau central plus élevé que les autres, au milieu de quatre anges portant les ins-

{\) La restauration du retable de l'Hètel-'Dieu, par M, L, Cyrot, vice-président de la Commission.

(2) Le Jugement dernier, retable de l' Hôtel-'Dieu de Bcaune, par M. l'abbé Boudrot.

traments de la Passion, dans une nuée lumineuse, le Christ, revêtu de pourpre et rayonnant de gloire, se détache sur un fond d'or. Il est assis sur un arc-en-ciel et ses pieds, en signe de toute puissance, reposent sur un globe. Sa main droite élevée appelle les élus*; elle est, avec le lys en fleurs qui l'avoisine, la ravissante expression de ce texte écrit : Venite^benedicti Patris mei,possideteparatuin vobis regnum (i). La main gauche, au contraire, est abaissée en signe de réprobation ; elle est avec l'épée nue qui l'accompagne, la saisissante traduction de cette légende : Discedite a me, maledicti, in ignem ceternum (2). La figure du Christ est grave et majestueuse ; mais ce n'est pas l'une des plus belles du retable : on voit que le peintre a désespéré de rendre la splendeur de la face du Fils de Dieu.

Au-dessous et de chaque côté du Juge, sont les Assesseurs. Ils sont divisés en deux groupes. Celui de droite, composé de six Apôtres, a en tète la Vierge. Les mains jointes, les yeux élevés vers son Fils, Marie implore miséricorde : beauté de mouvement, expression de visage, et exécution matérielle irréprochable, rien ne manque à cette ravissante figure. Dans ce groupe, on reconnaît saint Pierre à sa tête dénudée et saint Jean, le disciple vierge, à sa robe blanche et à sa figure juvénile. Derrière ce premier groupe, dans une sorte de pénombre, on remarque le pape Eugène IV, le cardinal Rolin, Philippe le Bon et le Chancelier.

(i) Venez à moi les bénis de mon père ; possédez le royaume qui vous est préparé.

(2) Retirez-vous de moij maudits, allez au feu. éternel.

L'artiste en plaçant dans la gloire ces personnages qui prirent part à la fondation de l'Hôtel-DieUj leur appliquait par avance la parole divine qui promet le ciel aux bienfaiteurs du pauvre.

En tête du groupe des Assesseurs de gauche, composé des six autres Apôtres, se trouve saint Jean, de qui le Christ a dit : Parmi les enfants des hommes, il ne s'en est pas levé de plus grand que Jean-Baptiste. Cette figure, l'une des plus belles du tableau, est suppliante: le Précurseur, lui aussi, crie miséricorde. A la suite de ce groupe, on voit trois femmes : l'une, faisant face à Rolin, est la douce Guigone; l'autre, portant couronne, est la duchesse Isabelle ; et une autre est probablement Philippote, la fille du Chancelier.

Tous les personnages qui occupent le plan supérieur de notre retable sont nimbés et se détachent sur un fond d'or ; ils respirent la béatitude et la paix. Dans cette scène, l'expression variée des physionomies, la noblesse des poses, le choix heureux des couleurs, la grâce des draperies forment un ensemble beau et harmonieux comme une vision céleste.

L'archange saint Michel relie le plan supérieur au plan inférieur ; il est debout au-dessous du Christ, au milieu des morts qui ressuscitent au bruit des trompettes sonnées par quatre anges. Le peintre, traduisant cette parole liturgique : Archangele Michaël,constitui te principem super omnes animas suscipiendas (i), a représenté l'Archange pesant les âmes. Que ce saint Michel est beau avec

(i) Archange Michel, je t'ai coastitué sur toute,? les âmes à recevoir.

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son visage vraiment angélique, sa taille élancée, sa tunique blanche et son manteau écarlate ! Sa main tient la terrible balance et son regard impassible en considère les mouvements : le bassin de droite, au-dessus duquel on lit f'irtuUs, s'élève portant un élu ; celui de gauche, surmonté de cette devise ^wata, s'abaisse sous le poids d'un réprouvé qui jette un rugissement de terreur.

A la gauche de l'archange, on voit les réprouvés s'acheminant vers l'Enfer, Ils parcourent une route nue et désolée ; tous respirent la haine, la rage et le désespoir : l'un mord sa main criminelle ; un autre, au souvenir des propos qui l'ont perdu, se tire l'oreille ; les complices de désordres sinjurient et s'entraînent vers l'abîme. Au terme de cette voie douloureuse, s'ouvre l'éternelle géhenne avec ses flammes blanches, rouges, jaunes et vertes qui montent comme un immense incendie et projettent une lueur sanglante sur d'épaisses ténèbres figurées par des nuages noirs et sinistres. Il est difficile d'imaginer une scène plus horriblement belle que ce pêle-mêle de damnés tombant au milieu de ces flammes qui sifflent et s'agitent vengeresses comme des serpents de feu. Quand on a vu cette scène, on ne l'oublie plus.

L'âme se repose en contemplant, à la droite de saint Michel, la marche des élus vers la céleste Jérusalem. Là, le sol est riant, embaumé et fleuri ; la sérénité, la reconnaissance et la joie sont empreintes sur les figures des bienheureux : ils ont le calme que donne l'assurance de l'éternel bonheur. Le Paradis est figuré par une splendide

église gothique avec son portail, sa nef, sa flèche et ses clochetons : tout cela est étincelant d'or et ruisselant de lumière. Les colonnes de cet édifice sont enlacées d'une vigne chargée de raisins, qui symbolise le Christ qui a racheté les âmes par le sang du Calvaire et qui les a rendues dignes du ciel par le vin eucharistique. Un chérubin se tient à la porte du ciel, il est chargé d'introduire les élus; le premier qui s'adresse à lui est un religieux humble et pauvre ; il sollicite son entrée en invoquant les paroles de la première des béatitudes : Beati pauperes spiritu, quoniam ipsoriim est regnum cœloru7n (i). Toute cette scène est vraiment céleste, tant elle respire la paix et la gloire.

Les figures de l'ancien tableau fermé sont aussi fort belles. Deux seules sont peintes de diverses couleurs ; ce sont Rolin et Guigone- Vêtus de robes noires retenues à la taille par de riches ceintures, le Chancelier et la Chanceliére sont agenouillés devant un livre ouvert sur un prie-Dieu, couvert d'un tapis semé de leurs armes ; près d'eux plane un ange soutenant leur blason. Ces deux portraits sont d'une haute valeur. « Nulle part, disent les critiques, on ne rencontre une imitation plus vraie de la nature que dans le portrait de Rolin et de sa femme ; l'art atteint ici la perfection : C'est une étude admirable de vérité, exempte de recherche, de flatterie et d'idéalisme (2). Par la simplicité des attitudes, le profond sentiment de la vie, la foi dont elles sont empreintes, l'inten-

(i) Bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume du ciel est à eux, (2) MM. Crow et Cavalcaselle, ^Anciens peintres flamands, p. 177 et suiv.

site et l'harmonie de la couleur, la vigueur et la souplesse de la touche ces deux figures sont ce qu'il y a déplus remarquable dans le tableau ; détachées de leur entourage et exposées seules, elles passeraient pour des chefs-d'œuvre (i).»

Rolin, comme chevalier de la Toison d'Or, a près de lui son patron d'armes, Saint Sébastien attaché à un arbre et percé de flèches. Saint Antoine, revêtu du froc monastique et suivi de son compagnon légendaire, se tient debout à côté de Guigone ; il la regarde avec bonté et, pour l'encourager à la fondation de l'Hôtel-Dieu, il semble lui répéter la parole qui fit de lui un élu : Alle^, vendez ce qui vous appartient et donnez le aux pauvres. Une Annonciation surmonte ces deux figures. Tout l'ensemble de cette composition est peint en grisaille. Il y a tant de fini, de vie et de relief dans les images des deux saints, que volontiers on les prendrait pour deux statues de marbre de Paros animées par le ciseau d'un Phidias chrétien. La vue du saint Antoine excite l'enthousiasme des savants et des artistes ; tous souscrivent à ce jugement d'éminents critiques : « La figure qui représente saint Antoine, avec sa sonnette et son pourceau, peut être classée sans exagération parmi les plus nobles types de l'art flamand. C'est dans les chefs-d'œuvre de ce genre qu'il faut étudier cette école où déjà se révèle le germe des qualités qui distinguèrent Memling (2).

En somme, le retable du Jugement dernier de

(i) M. Clément de Ris, €Musées de provinces. (2) MM. Crow et Cavalcaselle,

notre Hôtel-Dieu est par sa composition savante et magistrale une œuvre de génie : et l'artiste en l'exécutant semble tour à tour être descendu au bord de l'éternel abîme pour en peindre les horreurs, et s'être élevé dans les régions célestes pour en saisir des types d'une ineffable beauté.

Tout en s'occupant d'œuvres d'art, les administrateurs de l'hôpital ne négligeaient point ce qui pouvait améliorer le service des pauvres ; en ce temps, ils créèrent, près des salles Saint-Louis et Saint-Nicolas deux lavoirs alimentés par une eau pure prise au moyen de longues conduites dans la Bouzaise.

Après ces travaux, la mission de ces administrateurs était finie : il faut en convenir, elle fut belle. Le 29 mars 1879, ils furent remplacés par une autre Commission (i), à laquelle l'Hôtel-Dieu doit, la restauration du porche d'honneur, l'agrandissement de la salle Saint-Côme et d'utiles réparations faites à la première cour et à la salle Saint- Hugues.

Le 16 novembre 1879, il y a fête à l'Hôtel-Dieu ; le carillon jette au vent ses notes les plus gaies et la Chapelle a pris sa plus riche parure : on célèbre les Noces d'or de la maîtresse Pauline Binder et celles de sœur Henriette Girard, sa compagne de profession religieuse. 11 y a cinquante ans que ces

Ci) Composée de MM. Poidevin, Maire de Bcaune : Billerey, P. Bouchard, Carlet^ Hautberg, Mignotte et Jules Ricaud.

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vaillantes épouses du Christ se sont données à lui pour le servir dans la personne des pauvres. Rajeunies parla joie, elles se présentent à l'autel la couronne des vierges au front et renouvellent leurs vœux. Pour honorer la vénérable supérieure, les sœurs lui présentent en cadeau de noces un bouquet de fête et une magnifique tapisserie. Une pieuse infirme (i), voulant acquitter la dette de cœur des malades et des pauvres, lui offre une autre tapisserie brodée de ses mains, qui n'est pas moins belle que celle des hospitalières (2).

On chante le Magnificat, en actions de grâces des longs jours accordés aux deux épouses du Christ et de l'état florissant de l'hôpital. L'Hôtel- Dieu a été splendidement restauré et l'œuvre de Nicolas et de Guigone est à son apogée. Les constructions ont doublé depuis la fondation. Le revenu, qui jadis était de mille livres tournois, s'est tellement accru qu'il atteint annuellement 150,000 francs. Primitivement la maison comptait de cinquante à soixante malades, aujourd'hui elle en possède cent-vingt en temps ordinaire, et dans les jours d'épidémie elle peut en recevoir jusqu'à deux cent-dix. Annuellement, vingt-quatre vieillards et huit à neuf cents malades sont secourus dans l'hôtellerie de Rolin.

Aux six servantes des pauvres venues de Valenciennes, ont succédé trente hospitalières (3), qui

(i) Mademoiselle Léontine Morel.

{2) Registre de Communauté.

(3) Sœur Binder, maîtresse; sœur Latour, compagne; sœur Régnier, maîtresse des novices; sœurs Girard, Blondeau, Bourdailler, de Mareille, Moissenet, Duval, Buy, Bernard aînée, Bizouard, Brunet, Berger^ Hutet, Gantheret,

autour des indigents et des malades représentent le dévouement chrétien à l'état d'héroïsme continu.

Souvent les joies d'ici-bas sont précédées et suivies de jours de deuil. M. AbelLeflaive, chirurgien en chef de l'hospice et homme aussi aimable que praticien distingué, était mort le 27 septembre 1877. On lui avait donné pour successeur, M. Saulgeot, qui reçut pour adjoint M. Em. Affre, fils, lauréat de l'École de médecine et ancien interne des hôpitaux de Paris.

Dans le mois de décembre 1879, par le plus grand hiver du siècle, au retour de la sépulture d'un pauvre, accomplie par un froid sibérien, et en parcourant un chemin couvert d'un mètre de neige, le Chapelain fut atteint d'une congestion cérébrale. Le 29 janvier 1880, sous un ciel gris et par un froid glacial, un long convoi funèbre sortait de l'Hôtel- Dieu et cheminait lentement à travers les rues, au son des cloches de l'hospice et de la ville. Les étrangers s'arrêtaient devant cette foule immense qui passait recueillie dans la douleur, et ils disaient tout étonnés : « Quel est celui que l'on porte en terre ? C'est sans doute l'un des principaux magistrats ou l'un des notables de la cité ? — Non, répondaient les gens du peuple avec des larmes dans les yeux, c'est le prêtre le plus humble de Beaune, c'est le bon abbé Boadrot, le vicaire de l'hôpital. » C'était celui à qui nous devons la

Guiût, Bigot, Bernard puinée, Petit, Lavirotte, Jardeaux, Comard, Lelong, Dachery, Bonnardot^ Barrault^ M. Fleurot^ toutes professes. L. Fleuret et M, Jacques, novices.

plupart des documents qui ont servi à cette Histoire!...

Adieu ! ami si cher; vous mettrez fin à ce long récit. Puissent ces pages n'être pas trop indignes de la création de Rolin et de Guigone ; puissentelles répondre à Tidéal que vous aviez rêvé! Il nous a été doux de les écrire : il nous semblait converser avec vous. Maintenant qu'elles sont achevées, nous les déposons comme une couronne de deuil sur votre tombe.

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