L'HOTEL-DIEU AU MILIEU DU XIX" SIÈCLE
NE tempête avait porté Louis-Philippe au trône, un orage le renversa : le 24 février 1848, ce prince abdiqua devant l'émeute, et la République fut proclamée. Le 10 décembre suivant, six millions de suffrages appelèrent à la présidence Louis-Napoléon Bonaparte qui, le 2 décembre 1852, se fît proclamer Empereur. Ces commotions politiques amenèrent une perturbation profonde dans les affaires et une grande gêne à l'Hôtel-Dieu. 11 avait en cave les vins de 1847, 1848 et 1849, années de qualité supérieure. En décembre 1849, l'économe M. Joseph Pétasse fut envoyé dans le nord de la France et en Belgique. Il écoula rapidement les neuf cents pièces qui composaient ces récoltes : il établit solidement la réputation des vins des hospices de Beaune, et ramena l'aisance dans la maison.
3i8 l'hôtel-dieu
Le 9 décembre 1850, après un intérim de deux années, rempli par M. l'abbé Clerc, le vénérable M. Barrard fut enfin remplacé; il eut pour successeur M. l'abbé Patron. C'était un prêtre d'une nature douce et sympathique, cachant sous des dehors pleins de bonhomie un esprit cultivé. Sa faible santé ne lui permit de rester que peu d'années à l'Hôtel-Dieu. En 1856, il fut appelé à Orléans par son illustre ami iVl^'" Dupanloup, qui le fit successivement son secrétaire, curé de Saint- Jean-de-Bray, aumônier du Sacré-Cœur et chanoine d'Orléans (i).
Pendant son court séjour à l'Hôtel-Dieu, ce bon prêtre fut témoin de morts qui attristèrent vivement cette maison. Le 29 janvier 1853, le docteur Charles Billardet rendit son âme à Dieu : il y avait cinquante ans qu'il était médecin en chef de l'hospice. Ce serviteur des pauvres était un érudit, l'une des célébrités médicales de la province, et le plus aimable des hommes.
Il eut pour successeur M. le docteur Molin, à qui furent adjoints MM. Affre et Poulet. Le nouveau médecin en chef remplit sa mission avec la tendresse d'un père et le zèle d'un apôtre. Des deuils de famille en firent un saint :
Il reçut du malheur le douloureux baptêmCj
Il comprit le néant des choses d'ici-bas ;
Quand ses fils qu'il aimait au-dessus de lui-même,
Lui furent à la fois ravis par le trépas.
(l) M. l'abbé Patron^ en retour de l'hospitalité qu'il reçut à Orléans, composa sur sa province adoptive de sérieux travaux qu'il publia sous les titres modestes de : T^echerches historiques sur Saint Jean de Brav, {1S64). i vol. in-8°; T{echerches historiques sur l'Orléanais, depuis l'époque celtique jusqu'à nos jours. (1870), 2 vol. in-8°.
AU XIX* âlÈCLE 319
Il tomba terrassé sous cette main divine Qui ranime et grandit les âmes qu'elle atteint, Et comme un nouveau Paul que la grâce illumine, Quand il se releva... cet homme était un saint !,..
Le zèle du Seigneur dévora sa belle âme ;
Il traversa la vie en pratiquant le bien ;
L'ardente charité le brûla de sa flamme ;
Il était surhumain !... lui seul n'en savait rien (i) !...
L'un des premiers infirmes de l'hospice à qui le nouveau médecin en chef donna ses soins fut M. l'abbé Maliat, frappé d'apoplexie, le 17 mai 1853. Le savant docteur prolongea les jours du malade, mais il ne put chasser la mort. Le 3 décembre de cette année, l'archiprêtre de Notre-Dame, accompagné de plusieurs ecclésiastiques et de la communauté des hospitalières, porta solennellement l'onction sainte et le Viatique au mourant.
Cette scène fut empreinte d'une touchante majesté. Après avoir fait sa profession de foi, pardonné et imploré le pardon des autres, M. l'abbé Maliat reçut son Dieu et dit d'une voix émue à ses filles : « Recevez les derniers adieux d'un Père qui bientôt va paraître devant le Seigneur. N'oubliez pas les avis qu'il vous donna. Souvenez-vous de lui dans vos prières. Aimez Dieu. Servez toujours bien les pauvres. Vivez dans la concorde la plus parfaite ; que la paix et la dilection vous lient les unes aux autres. Ne formez qu'un cœur et qu'une âme avec votre supérieure. Je vous bénis. » Des larmes et des sanglots répondirent à ces paroles.
Dès lors, le saint prêtre ne voulut plus entendre parler des choses de la terre. « Exhortez-moi à
(ij Fleurs des Bcis, p. M. ]. Pétasse, p. 113-115,
bien mourir et parlez-moi du ciel, disait-il aux ecclésiastiques qui étaient à son chevet. » Le matin du 6 décembre, il demanda les prières de l'agonie; et le soir, à 5 heures et demie, il s'endormit dans le Seigneur. « M. l'abbé Mallat était un homme de grande foi et de dévouement ; sa mémoire vivra longtemps dans la Communauté qu'il dirigea pendant dix-huit ans. » Ses funérailles se firent au milieu d'un immense concours de prêtres et de fidèles (i).
Le 14 février 1854 la perte qu'avaient faite les hospitalières et les pauvres fut adoucie par la nomination de M. l'abbé Germain Dard. Le nouveau directeur avait trente-huit ans; il était né à Auxey, d'une famille patriarcale. Après avoir fait de fortes études dansles séminaires diocésains et reçu les ordres sacrés, il avait été vicaire de Seurre, curé de Santenay, de Marcilly-en-Auxois,de Corgoloin, et directeur du grand séminaire de Dijon : partout il avait répandu la bonne odeur de Jésus-Christ. Sous des dehors froids et réservés, il cachait un cœur d'apôtre et une intelligence d'élite: c'était le prêtre selon le cœur de Dieu. Aussi, bientôt le directeur des hospitalières et l'aumônier des malades devint le grand confesseur de la ville de Beaune.
La Providence, à son heure, envoyait ce prêtre ; le 4 août 1834, un cholérique fut apporté à l'Hôtel- Dieu. Les débuts de l'épidémie furent de nature à
(i) {Manuel des souvenirs, par sœur Binder, p. 9-1 1. — Directoire, p. 79. On voit le portrait de ce prêtre dans l'appartement de la IVIaîtresse.
jeter la consternation et l'épouvante : on compta dans la maison jusqu'à cinq décès par jour. Les aumôniers et les sœurs rivalisèrent de zèle et de dévouement.
L'hospitalière est comme le soldat : plutôt de l'éloigner le péril l'attire. Le 17 de ce mois, au plus fort du fléau, les trois jeunes sœurs Bigot, Gantheret et Guiot firent profession, et les deux novices Arnouxet Bernard furent admises à la vêture. Ms^ Rivet, évêque de Dijon, reçut les vœux de ces vaillantes filles et leur donna l'habit. Après cette touchante cérémonie, il consola et bénit les malades. Heureusement, l'épidémie fut de courte durée ; dans son passage, elle moissonna trentesept personnes.
Pendant ce temps, les administrateurs ne demeuraient pas oisifs. En 1848, ils construisirent, contre le rempart,à droite des pressoirs, six chambres pour loger les domestiques de la maison. En 185 1, ils placèrent des bornes-fontaines dans les cours et amenèrent de l'eau dans les salles. En 1857, ils transportèrent dans la Cour des Bûchers les loges destinées aux foux. En 1858, la Buanderie fut transférée du Bâtiment des Greniers dans la Cour des Pressoirs, sur l'emplacement qu'avait occupé pendant quelques années un gazomètre qu'on avait été obligé de supprimer. On creusa, à côté, un lavoir qui est alimenté par l'eau des fontaines publiques. Presque à la même époque, on organisa dans le Bâtiment des Greniers des salles de bains qu'on compléta plus tard (1864) par des appareils
de douches : cette création rend aux malades d'inappréciables services (i).
Le 20 juin 1858, les administrateurs de l'Hôtel- Dieu, dans une lettre au ministre de l'Intérieur, combattirent la proposition du gouvernement impérial qui voulait vendre les immeubles des hospices et les convertir en rentes sur l'Etat. Ils démon, trèrentavec éloquence que cette mesure serait irrémédiablement désastreuse pour le patrimoine des pauvres.
Le même jour, les intendants de l'hôpital nommèrent aide-chirurgien M. Abel Leflaive ; c'était un très-habile opérateur. Ils choisirent aussi le docteur Masson pour remplacer M. Molin, qui venait de mourir. Le trépas de ce père des pauvres fut un deuil public ; son éloge fut dans toutes les bouches, chacun dit :
Il était humble et doux, et soumis à l'Eglise Et son code sacré fut son code et sa loi.
Comme il en comprit bien les divines maximes 1
De la piété même il atteignit les cîmes.
Que de corps soulagés, que d'âmes consolées., Combien de cœurs flétris ranimés à sa voix ! .
Dieu qui l'avait marqué de son empreinte austère. Voulut d'un riche épi grossir sa gerbe d'or, Et l'ange du trépas l'enleva de la terre. Triste d'avoir perdu ce précieux trésor (2).
M. l'abbé Patron était parti pour Orléans. Le 14 juillet 1856, il fut remplacé par M. l'abbé
(i) Archives de l'Hôtel-Dieu. — Bâtiments du grand Hotcl-Dicii de Beaiine, par M. L. Cyrot.
(2) Fleurs des Bois, parM.j. Pétasse, p. 114, 115.
Pierre BHgny, jeune prêtre plein de tact, de cœur et d'intelligence. Il servit les pauvres pendant huit années. Pour le récompenser, Ms^ l'évèque de Dijon, lui confia l'excellente paroisse de Paimblanc, et peu après le nomma sous-doyen du canton de Bligny-sur-Ouche.
^ Le I" juillet 1864, M. Jean-Baptiste Boudrot devint chapelain de l'Hôtel-Dieu: nous avons esquissé son portrait et raconté sa vie. Cet ami des pauvres fut à la fois un excellent prêtre, un infatigable chercheur et un savant. C'est à lui que notre hôpital doit son Histoire.
Pendant que M. l'abbé Boudrot compulsait les archives de la maison, M. l'abbé Dard étudiait les règles et les coutumes de la Communauté hospitalière. Il les expliqua et les développa : grâce à lui. la parole du Fondateur fut une riche semence qui atteignit une admirable floraison et une merveilleuse maturité. En 1866, l'habile Directeur publia : le Cérémonial de la Vêture et de la Profession des sœurs du grand Hôtel-Dieu de "Beaune. Il l'accompagna du Directoire des religieuses hospitalières du grand Hôtel-Dieu de la ville de Beaune. Ce livre est tout d'or. En 1867, il donna aux sœurs le Texte latin ^ et français de leurs Règles et Statuts, qu'il enrichit de notes historiques et explicatives.
Dans cette année 1867, une autre bonne fortune advint à nos hospitalières. Elles ont des sœurs et des émules dans la ville de Beaune; ce sont les religieuses de la Charité. A la suite des pestes du XVII= siècle, Antoine Rousseau, conseiller du roi
et greffier en chef du Baillage, et son épouse Barbe Deslandes fondèrent, le 14 juin 1645, en faveur des orphelins, l'hospice de la Très-sainte Trinité, appelé depuis la Charité. « Six demoiselles de piété» servirent d'abord les orphelins. Sous le souffle de Dieu, cette petite congrégation grandit; elle acquit de plus en plus l'esprit de dévouement, et, le II juillet 1701, M»"" Gabriel de la Roquette, évèque d'Autun, admit ses membres à la profession religieuse. La sœur de Charité de Beaune était née ; elle est belle et douce comme son nom ; elle a une sympathie profonde pour son aînée, la fille deRolin. Les mêmes administrateurs régissent les deux hospices, qui s'entraident au besoin avec une fraternelle charité (i).
Vers 1810, un riche bourgeois de Beaune, M.Deroye, consacra deux de ses filles au service des pauvres ; l'une à la Charité et l'autre à l'Hôtel- Dieu. Cet homme avait, attenant à sa maison et contigu à l'hôpital, un Bastion couronné d'un délicieux jardin. Pour qu'il ne fût jamais distrait du domainepaternel,il eutsoin de le donner à la religieuse de la Charité, espérant par là conserver la vieille tour à sa famille. Il comptait sans l'affection qui unit la fille de la Charité à la fille de Rolin ; en 1861, Marguerite-Thérèse Deroye donna à l'Hôtel-Dieu « le Bastion Deroye, à condition qu'il ne serait ni loué, ni vendu ; mais, qu'il resterait entièrement à la disposition de la Communauté des hospitalières. ))
La mort de la bonne sœur, en 1867, mit l'hôpi-
{\) zHioticc historique de l'hospice de la Charité^ par M, l'abbé F. G.
tal en jouissance de cet immeuble. Aussitôt on perça une porte au pied delà tour pour la desserte des caves ou casemates , et on éleva une élégante tourelle dont l'escalier conduit à la plate-forme du Bastion qui est un jardin. Ce lieu est charmant: son horizon est étendu et varié ; son air est pur ; on y entend les murmures de la Bouzaise ; le lilas y fleurit au printemps et la vigne y donne ses fruits en automne. C'est la plus délicieuse villa : le matin la colore de ses teintes vermeilles et le soir de ses rayons d'or ; elle offre au visiteur un petit salon contre les surprises de la pluie et un berceau contre les feux du soleil.
Les hospitalières ont fait de ce lieu un pèlerinage et un sanctuaire. Pour accomplir un vœu émis au milieu des désastres de 1870, elles ont érigé là, en 1872, à la Vierge immaculée, une belle statue en pierre, sous le titre de Notre-Dame d'Espérance (i).
Pendant que les sœurs arrangeaient et disposaient leur villa, les administrateurs firent, en 1868 et^iSôg, réparer le toit du grand Bâtiment et refaire la voûte en bois de la grande salle. Le 12 octobre 1869, le charpentier Bonnet acheva ce travail.
Le 28 octobre 1870, des militaires malades ou blessés occupent toutes les salles de notre Hôtel- Dieu. Nous sommes en pleine guerre. La France
{\) Manuel des souvenirs âe sœur Binder. = T^e>nstre'de Communnui^ A perpétuité. le Pape Pie IX a concédé cent jours dînSgenc à c quf ;écTteraienttro,s^.r. iAIana, au pied de cette .mage et Mgr^- Rivet/évêque de Dijon, en a donne quarante à ceux qui diraient un ^fc Maria ^ ^
subit des désastres sans nom. Le trône impérial est tombé ; le 4 septembre, la République a été proclamée. L'invasion allemande est au cœur de la Bourgogne : on se bat à Dijon, à Autun, à Ghâteauneuf et à Nuits. La maladie fait autant de victimes que le feu. Les varioleux encombrent notre hospice ; ils y arrivent les premiers jours de novembre 1870, et ne le quitteront qu'au cœur de juillet 1871. On en compte à la fois jusqu'à 103. L'hôpital ne peut recevoir tous les malades ; on est forcé de créer des ambulances dans la ville et les villages voisins.
Les aum.ôniers, les médecins et les sœurs de l'Hôtel-Dieu se multiplient ; ils sont debout jours et nuits ; ils font l'admiration de nos soldats et des étrangers. Le 15 décembre 1871, la Société de secours aux blessés décerne à sœur Binder une médaille en bronze et un diplôme pour secours volontaires donnés aux blessés par sa Communauté. Le même jour, la vaillante Maîtresse reçoit du ministère de la Guerre et des Ambulances de la Presse une médaille en vermeil et deux diplômes d'honneur : un pour elle et l'autre pour ses admirables sœurs (i).
Dans ce temps où déjà les épreuves sont grandes, M?"" Rivet, évêque de Dijon, nomme, le 15 février 1871, M. l'abbé Dard son premier vicaire général. Ce prêtre éminent, qui était directeur de l'hôpital depuis dix-huit années, « laisse la Com-
(3) Manuel des souvenirs de sœur Binder.
munauté dans une peine profonde, et emporte les regrets de la ville entière (i). »
Pour dédommager la maison du sacrifice qu'il lui impose, le vénérable Prélat lui donne, le 11 mai 1871, M. l'abbé Augustin Derepas pour directeur. Cet ecclésiastique est né à Saint-Seine l'Abbaye ; il a quarante-huit ans ; il y en a dix-huit qu'il exerce le saint ministère à la cathédrale de Dijon, dont il est premier vicaire, et où la dignité de ses manières, l'élévation de son esprit, sa piété et sa mansuétude lui ont mérité l'estime et l'affection de tous. Il prend possession de son nouveau poste le 6 juillet de la même année.
Si, en ce temps, les filles de Rolin eurent des épreuves, elles eurent aussi des joies ; l'une des plus douces fut d'apprendre que, le 19 juin 1873, Pie IX avait déclaré Vénérable la sœur Marguerite du Saint-Sacrement, du Carmel de Beaune. Ce fut une fête pour nos hospitalières, qui sont unies aux filles de sainte Thérèse comme autre fois l'étaient Marthe et Marie. Cette décision de Rome ranima en Bourgogne la dévotion à l'Enfance de Jésus : on vint s'agenouiller au pied de l'image devant laquelle la Vénérable aimait à prier.
Le 23 janvier 1874, ^^- l'^'^bbé Derepas et sœur Binder conduisirent leur Communauté en pèlerinage à la chapelle du Carmel. Au nom de ses filles, la supérieure dit à l'Enfant de la Crèche: «Vous le savez, ô Jésus, depuis les jours bénis où la Véné-
(1) Mamid des souvenirs de sœur Binder. — Le portrait de M. l'abbé Dard ç§t dans l'appartement de la Maîtresse.
rable Marguerite du Saint-Sacrement se plaisait à vous adorer dans les mystères de votre Enfance, les religieuses de l'Hôtel-Dieu de Beaune n'ont jamais cessé de vous rendre le même culte. Nous vous prions, en ce moment, d'agréer la prière commune que nous vous adressons. Obtenez-nous de votre Père une incessante miséricorde ; revêteznous d'une pureté nouvelle ; mettez en nous l'esprit d'obéissance et de pauvreté.
)) Daignez aussi avoir pitié de nos pauvres malades. Eclairez leur esprit des lumières de la foi ; aidez leur à sanctifier leurs souffrances. Guérissez les ; ou si votre volonté est de les retirer de ce monde, faites qu'ils soient dignes de reposer dans le sein de votre miséricorde.
» En vous quittant, ô Enfant divin, nous déposons sur votre autel cet humble présent, symbole de nos adorations et de nos désirs. Daignez l'agréer, et vous en souvenir quand votre ange nous dira :« Voici l'Epoux ! allez au-devant de lui.»
Ce présent est un cœur d'or qui renferme tous les noms des membres de la Communauté. Après cette consécration et cette offrande, les hospitalières retournèrent servir leurs malades encore avec plus de joie et de tendresse (i).
Dans cette famille religieuse l'affection survit à la mort. Les habitants de Beaune ayant déplacé leur cimetière, les hospitalières, voulant dormir ensemble leur dernier sommeil, achetèrent, le 28 décembre 1872, un emplacement dans la nouvelle
(1) n^egistre de Communauté,
nécropole. Elles entourèrent ce terrain d'une grille et y placèrent une croix gothique. Quand ce champ funèbre fut préparé, le 17 mars 1874, elles 3^ transportèrent les restes de Madeleine Gillot et d'Eléonore Parizot, leurs anciennes maîtresses, et ceux d'Hermance de Montrion, de Louise Deroye et d'Anne Madon, leurs dernières sœurs défuntes. En face de ce petit cimetière, elles déposèrent les ossements et les tombes des vénérables abbés Barrard et Mallat. Cette double translation se fît avec pompe : en voyant passer ce cortège funèbre, on se rappelait involontairement les enfants d'Israël transportant les restes de Jacob à la terre de Chanaan (i).
En cette année, les sœurs eurent la joie de voir s'élever à l'Hôtel-Dieu une croix plus belle que celle qui décorait leur cimetière. Comme celle qui avait été plantée près de la salle Saint-Hugues, au lendemain de la Révolution, était sans cachet artistique, les administrateurs la remplacèrent par une croix monumentale dans le style du XV* siècle, ils l'érigèrent au centre même de la cour d'honneur. Elle fut bénite le 15 novembre 1874. Par ses proportions gracieuses et par le fini de son travail, elle fait honneur à la fois à M. Ouradou qui en a donné le pian et à M. Combre qui l'a exécuté (2).
C'est le commencement d'importants travaux d'art. Depuis 1857, la plupart des années ont donné
{\)'T{eghtre de Communauté.
(2) Registre de Communauté . — {Manuel des souvenirs de sœur Binder.
à notre hôpital de riches récoltes en vin ; l'abondance est dans la maison. Les administrateurs, qui sont des hommes d'initiative et qui ont des vues larges et élevées, en profitent pour faire une restauration splendide de la Chapelle et de la Grand'Ghambre.
M. Maurice Ouradou, architecte du gouvernement, attaché à la Commission des monuments historiques, est désigné pour diriger ces réparations. Il s'inspire des traditions religieuses du XV° siècle et des documents particuliers à l'Hôtel-Dieu : dans ses plans, il sait allier la sobriété relative de détails à l'élégance la plus correcte. Dans l'exécution de l'œuvre, il est admirablement . secondé par MM. Forest et Goin, architectes de l'hôpital.
M. Ouradou fait commencer les travaux dès le mois d'avril 1875. ^^ Grand'Chambre est évacuée ; la salle Notre-Dame devient momentanément la chapelle, et la salie Parizot, ordinairement inoccupée, est remplie de malades.
Le charpentier, M. Bonnet, répare la voûte lambrisée, et fait disparaître l'ignoble plancher qui déparait la Grand'Chambre et la Chapelle.
M. Pasquinelly et ses ouvriers décorent la grande voûte. Ils font revivre l'ornementation du XV" siècle ; la voûte, les grandes poutres horizontales et les poinçons reprennent leurs dessins et leur coloris d'autrefois. Une frise, alternée d'écussons et de devises, court autour de l'édifice. La Chapelle et la Sacristie,— que l'on agrandit, —se couvrent de tapisseries peintes, semées des initiales des Fonda-
teurs, de la tourterelle^ de l'étoile et de la devise seulle qu'aimaient tant Rolin et Guigone.
M. Bernard sculpte la console qui supporte le Dien de Pitié et tous les ornements en relief.
Comme la Grand'Chambre et la Chapelle ont repris leurs proportions grandioses, elles ont besoin d'un calorifère pour être habitables dans la froide saison. Déjà, en 1853, on a tenté ce mode de chauffage, mais il n'a point réussi. L'habile architecte et MM. Gaillard et Halliot triomphent de toutes les difficultés. Ils font creuser préalablement dans toute la longueur de l'édifice une cave d'environ cinq métrés cubes. Jour et nuit deux pompes jouent, pendant que M. Renard et ses ouvriers exécutent les travaux de maçonnerie. Enfin le calorifère est placé ; il donne habituellement quatorze degrés de chaleur.
M. Combre exécute le pavage en dalles, et M. Nuidant pose celui qui est en carreaux historiés.
M. Ottin, artiste de Paris, décore les fenêtres de la Grand'Chambre de verrières légèrement teintées,avec chiffres et devises desJFondateurs; il orne de grisailles, avec écussons du Chancelier et de Guigone, les deux fenêtres latérales de la Chapelle.
On a rouvert la baie qui surmonte l'autel: quelle est belle avec ses proportions majestueuses et ses meneaux flamboyants! L'artiste, s'inspirant des attributs de la Passion et de l'inscription â- W-' ^' â* que gardait encore la partie supérieure du vitrail,
se guidant aussi sur un procès-verbal de 1653 qui constate que l'ancienne verrière portait les effigies de Philippe le Bon et d'Isabelle de Portugal, de Rolin et de Guigone, et d'une peinture de Bâle qui représente ce sujet, l'artiste fait revivre le poème que le verrier du XV* siècle avait écrit sur cette grande page.
Il peint, dans la partie supérieure, Jésus crucifié entre les deux larrons : un ange emporte l'âme du bon Dimas figurée par un petit enfant, et Satan, rouge comme les flammes de l'enfer, arrache furieux l'âme de Guimas, le larron impénitent. Au pied de la croix, sont groupés la Vierge, saint Jean, Marthe, le modèle des hospitalières, et Madeleine, sa sœur. On voit aussi là le bon duc Philippe et son patron, le jeune prince Charles, la duchesse Isabelle de Portugal et sa patronne. Dans la partie inférieure, le Christ est descendu de la croix ; il repose sur les genoux de la xMère de Douleur, qui, à ses côtés, a le Fondateur et la Fondatrice avec leurs patrons. Ces deux scènes sont vivantes; chacune redit à l'âme ce cri déchirant du Prophète : « Regarde:^ et voyez s'il est une donleiLT semblable à la mienne. » Dans les deux roses placées près de cette grande verrière, M. Ottin, se conformant au procès verbal de 1653, représente d'un côté « les armes du duc Philippe efcartelées de France aux brifeures du duché & comté de Bourgogne, & de l'autre côté celles du mefme duc part3^e avec de Portugal. »
Ces divers vitraux ont été posés en 1877 ; ils ont coûté un peu plus de dix mille francs.
Pendant ce temps, M. Pierre Izembart travaille aux ouvrages de menuiserie. Les chambrettes placées à l'entrée de la grande salle, les lits des malades, les marchepieds, les sièges adossés au mur sont d'un goût si parfait et d'un travail si achevé que ce sont autant d'ornements pour la Grand Chambre : mais rien n'égale en beauté les stalles des sœurs et les sièges du clergé dans la Chapelle. Notre artiste remplace la grille en fer qui séparait la salle de la Chapelle « par une cloison en bois analogue, au moins par l'intention, à celle qui est décrite par l'inventaire de 1501 et composée dans le style du XV' siècle. Cette cloison, reculée dans la salle de toute la longueur de la porte ouvrant sur la galerie, agrandit d'autant la Chapelle, et permet de ne plus faire passer les convois funèbres au iTiilieu des lits des malades (i). »
M. Ouradou propose, comme plus conforme aux traditions du XV siècle, de remplacer par un autel en bois délicatement ouvré l'autel en marbre blanc, qui a été sculpté en 1845 par M. de Saptes ; cette transformation est ajournée. Alors, l'éminent architecte entoure cet autel d'une nouvelle grille de communion en fer forgé avec deux porte-lumières. M. xMarceau-Thivan, chargé de ce travail, exécute un chef-d'œuvre de serrurerie.
Une particularité pleine d'intérêt a marqué les fouilles faites dans le chœur pour la pose des conduites du calorifère; on a découvert, en mai 1876, le caveau de Guigone. Le cercueil que lui donna,
(i) Les bâtiments diigrin.i Hôtcl-T)kii ds'Biaune, minuscrit,p. M . L. Cyrot.
en 1794, M. Gélicot, était tombé en poussière et les restes de la Fondatrice gisaient au milieu d'autres ossements ensevelis dans le même caveau. Messieurs Leflaive et Saulgeot, chirurgiens de l'hospice, reconstruisirent le squelette de la veuve de Rolin; ils le trouvèrent à peu près complet. Ils déposèrent css précieux restes dans un cercueil de plomb revêtu de chêne. On restaura et on cimenta le caveau, et le 5 novembre 1877, après une éloquente prédication deM.l'abbéDerepas etun service religieux célébré en présence d'une assistance d'élite, Guigone, portée avec grande pompe par ses filles, les hospitalières, reprit possession de sa funèbre demeure. Une plaque en bronze recouvre l'ouverture du caveau et rappelle le souvenir de la Fondatrice,
Cette cérémonie n'est que le prélude d'une autre plus solennelle. Tous les travaux sont achevés: ils ont duré près de quatre ans. Les dépenses s'élèvent, en y comprenant le calorifère et les verrières, àplus de cent mille francs : l'Etat en a donné vingt mille. Grâce à ces intelligentes réparations, l'un des plus magnifiques édifices de France, le plus précieux joyau de la ville de Beaune a recouvré toute sa beauté et son éclat. Le 17 juillet i878,par un soleil splendide, Më'" Rivet, évêque de Dijon, procède à la bénédiction de ce monument.
La cour d'honneur de l'Hôtel-Dieu est pavoisée de tentures, de drapeaux et d'oriflammes : ces riches décors portent les écussons du duc Philippe
AU Xl]t' SIÈCLE 335
et d'Isabelle de Portugal, de Rolin et de Guig-one, les armes dEugène IV et de Léon XIII, celles de M^"" de Dijon et de la ville de Beaune. Le Trézeleur jette au vent ses plus joyeux carillons. Une procession formée de religieuses et de prêtres, se développe dans la cour et sous les galeries. Le Pontife s'avance majestueusement sous un dais de drap d'or. Il est suivi des administrateurs (i), des architectes et des ouvriers : ils ont été à la peine, il est juste qu'ils soient à l'honneur.
Au seuil de la Chapelle, M. Cyrot, vice-président de la Commission, dit au Prélat : « Monseigneur, je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue. Laissez-moi vous dire quelques mots sur la restauration que nous venons d'achever. Plus de quatre siècles avaient passé sur l'œuvre de Nicolas Rolin ; le temps, le mauvais goût et le vandalisme révolutionnaire l'avaient défigurée tour à tour. Une réparation était indispensable. Quel était le meilleur plan à suivre ?
» Evidemment celui adopté par le Chancelier. Il nous était imposé par notre vénération pour le Fondateur, dont nous devions continuer l'œuvre; par notre admiration pour la beauté de ce plan, et par le légitime désir de concourir à l'embellissement de notre ville.
» Qu'il nous soit permis d'adresser nos félicitations à M. l'architecte Ouradou, qui a si complè-
(i) L'Histoire doit garder les noms de ces hommes qui ont bien mérité de l'Art, de l'Hôtel-Dieu et de la ville de Beaune, ce sont; M. Peste, maire, membre de droit, M. l'abbé Lebœuf, archiprêtre et curé de Beaune^ M. Louis Cyrot, vice-président de la Commission, M. le vicomte de Vergnette^ M, Aldonce Larclier, M.Antonin Bouchard et M. Perret.
tement rendu à notre Grande Salle son ancien cachet, à M. Goin, son collaborateur, et aux artistes qui ont si bien compris- et exécuté les instructions du maître de l'OEuvre.
» Nous avons eu la satisfaction de rencontrer de nombreuses approbations. Toutefois, des voix discordantes se sont fait entendre : elles auraient volontiers répété, comme un certain disciple, à propos des riches parfums dont Madeleine oignait les pieds du Sauveur : (( Pow-quoi cette profusion ? ne valait-il pas mieux en réserver le prix pour les pauvres 7 f> — Notre-Seigneur,qui aimait tant les pauvres, a répondu lui-même, déclarant cette prodigalité digne d'être publiée à tout l'univers. C'est notre justification. Ne devions-nous pas restituer à Dieu la place que Rolin lui avait consacrée dans ce somptueux édifice ? Nous avons espéré qu'en retour de cet hommage, Celui qui est la source de toute charité inspirera de nouveaux bienfaits en faveur des pauvres, ses bien-aimés. Administrateurs d'un établissement dû uniqueaux croyances chrétiennes, nous avons cru, à l'exemple de nos pères, devoir rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et aux pauvres ce qui est aux pauvres.»
Le Pontife bénit la demeure du Christ et des malades; il célèbre les divins mystères et replace le Dieu de l'Eucharistie dans le tabernacle qu'il avait quitté depuis près de quatre ans. Le P. Ollivier, dominicain, montre en termes éloquents: «l'identité qui existe entre Jésus et le pauvre, et réclame pour le service de ce dernier le dévouement
personnel, la délicatesse dans les soins et une généreuse longanimité. »
A la fin du repas qui, dans cette fête, réunit les administrateurs, les architectes et les ouvriers, Mgr Rivet se lève et adresse à tous des paroles délicates et charmantes (i).
On laisse disparaître l'odeur des peintures. Les malades reprennent possession de la Grand'Chambre le 9 décembre 1878 : le froid qui commence fait apprécier le calorifère. Cette belle salle reçoit le complément de son ornementation historique, en retrouvant les hospitalières de Nicolas Rolin avec leur costume pittoresque et charmant, et leur sublime charité.
(i) Les détails de cttts fête et de la restauration da la Grande Salle et de la Chapelle sont empruntés : au l\egistrc de Commiinaulc, au zManucl des souvenirs de sœur Binder, axw^iâtiments du grand Hôtcl-T)icu de Beauiie. par M. L. Cyrot, et &\i\ €N^ùîes commémoratives de M. l'abbé Boudrot, dans l'Introduction de la Fondation et Statuts de ÏHôtel-'Dicn.