‹ L'Hôtel-Dieu de Paris en juillet et août 1830Chapitre 1 sur 12 · RUE J.-J. ROUSSEAU, N · texte numérisé non relu

RUE J.-J. ROUSSEAU, N

Tant d'intérêt se rattache aux glorieux événemens dont nous venons d'être témoins, les malheurs individuels qui en ont été la suite ont fait naître dans le monde tant de sympathie , et le public s'occupe avec une si généreuse sollicitude du bien-être à venir des victimes de nos grandes journées parisiennes, qu'on peut en quelque sorte compter sur son suffrage en lui fournissant des

occasions nouvelles d'admirer en détail plusieurs parties d'un tableau dont il ne connaît que l'ensemble. Placé dans les circonstances les plus favorables pour recueillir un grand nombre de faits isolés, nous avons pensé que leur réunion ne constituerait pas la page la moins intéressante de l'histoire de cette époque. Les hôpitaux ont été l'asile delà plupart des malheureux blessés , et le drame commencé à la Grève et au Louvre, et sitôt terminé pour beaucoup de spectateurs , s'est prolongé et dure encore pour un bon nombre d'acteurs que le public n'oublie pas sans doute, mais qui ont disparu à ses yeux. Peu de personnes ont le courage de franchir le seuil de FHôtel-Dieu; le nom seul de cette maison attriste quand il n'effraie pas, et ceux qui? en passant Jettent un regard sur les hautes colonnes de son péristyle, n'entrevoient au-

(3 ) delà que le hideux spectacle de toutes les infirmités humaines. Une antique prévention reste attachée à cet établissement. Trop longtemps , en effet, on y vit entassés, dans d'immenses grabats, une foule de malheureux qui ne tardaient pas à succomber , victimes d'un ordre de choses que le respect pour d'anciennes coutumes a laissé subsister jusque dans les dernières années du dix-huitième siècle.

Aujourd'hui l'Hôtel- Dieu de Paris n'offre plus aucune trace de ces institutions barbares. Si , sous le rapport de sa position au milieu d'un quartier populeux et sur les deux rives d'un bras de la Seine, on peut encore lui adresser quelques reproches , ils seront amplement compensés par les avantages qui résultent de ces deux circonstances elles-mêmes. L'expérience de tous les temps

( 4 ) a prouvé que c est surtout au centre des grandes villes qu'arrivent les catastrophes qui réclament le plus impérieusement les secours de Fart, et les derniers événemens dont nous venons d'être témoins fournissent , en faveur d'un hôpital central, un argument irrésistible. Et en effet , quels inconvéniens ne fussent pas résultés du transport à de grandes distances d'une foule de blessés que le voisinage du champ de bataille a permis de secourir presque immédiatement? Si déjà nous avons tant de trépas à déplorer, combien n'en eussions-nous pas eu davantage au milieu de circonstances bien plus défavorables?

Mais ce n'est point ici le lieu de faire valoir les preuves de l'importance et même de la supériorité de l'Hôtel-Dieu sur les autres hôpitaux ; l'apologie doit ressortir des faits les mieux avérés, et la suite de ce travail en four-

(5) nira de non moins concluans que nombreux. Nous nous proposons surtout de faire connaître aux gens du inonde ce que les derniers événemens ont offert de remarquable , chirurgicalement parlant , c'est-à-dire de mettre à leur portée une foule de détails qui leur échappent, parce qu'on les considère comme faisant partie du domaine de la science.

De nos jours, le goût des sciences naturelles et le besoin des idées exactes ont répandu dans la société une certaine masse de connaissances qui s'accroît incessamment. S'il répugne encore à quelques personnes d'entendre parler d'anatomie et de s'enquérir des fonctions de nos principaux organes, un bien plus grand nombre, avide d'instruction, recherche avec empressement tous les moyens de s'initier aux mystères de la physiologie humaine. Cette louable tendance doit être se-

( 6 ) coudée, puisque chacun, s erendant mieux compte de ses propres sensations , pourra plus facilement indiquer ses douleurs, et par conséquent en être soulagé. C'est afin de doter le public de quelques idées, nouvelles pour lui, que nous entreprenons ce travail sur les plaies d'armes à feu. Beaucoup d'erreurs sont accréditées sur cette matière ? et il importe de les détruire , car l'erreur est toujours nuisible. On verra combien de faux jugemens ? d'imputations odieuses ont leur source dans ces erreurs, combien de fâcheuses conséquences peuvent en être la suite. L'oubli du précepte , Abstiens-toi, est surtout ici fécond en mauvais résultats : avant d'examiner, avant de connaître, on accuse, on juge, on condamne, et l'on semble croire qu'en fait de coups de fusil chacun a la science infuse. Il faut avouer que peu dena-

tions en Europe ont acquis sur ce sujet autant d'expérience que les Français ; mais cette expérience elle-même , pour être profitable, doit être dirigée par une bonne méthode d'observation. Or, la plupart des militaires, très-experts en courage, le sont beaucoup moins en physique: aussi sont-ils bien loin de se rendre un compte exact de la plupart des phénomènes qui se passent sous leurs yeux. Les gens du monde acceptent sans examen les opinions de ceux qui souvent les ont acquises au prix de leur sang, et de là ces croyances erronées de balles mâchées ou empoisonnées, de gangrène par cause de chaleur, de peste , etc. , etc.

Il est temps d'attaquer et de détruire ces préjugés. Une grande occasion s'est présentée et nous la saisissons avec empressement. Dans cette enquête solennelle, nous ne tiendrons

(8) compte que des faits incontestables , nous n'alléguerons rien sans preuves positives , et peut-être parviendrons-nous à porter la conviction dans les esprits de nos lecteurs. Nous extrairons des leçons publiques données à l'Hôtel-Dicu par M. le professeur Dupuytren tout ce qui peut avoir trait au plan que nous avons adopté. En puisant à cette source féconde , nous enrichirons notre travail des fruits d'une longue expérience et d'une haute capacité; nous mettrons également à contribution les autres hôpitaux de la capitale, et réunissant en un faiseau tous les renseignemens que nous aurons pu nous procurer ? nous offrirons à ceux qui sont chargés d'écrire l'histoire de ces sanglantes journées des documens authentiques, des faits concluais, des résultats positifs.

C'est surtout à ce dernier but que nous de-

(9) vous tendre. Cependant, notre siècle, tout sérieux qu'il soit, veut aussi qu'on l'amuse, qu'on l'intéresse du inoins, et cette dernière condition n'est pas la plus aisée à remplir. La direction habituelle de nos idées , les devoirs d'une profession essentiellement sérieuse j le séjour des hôpitaux , sont peu propres h nous fournir les matériaux de ce style animé , de ces formes pittoresques qu'on admire chez quelques écrivains modernes. L'inexpérience de l'auteur viendra se déceler à chaque pas. Espérons qu'on aura pour lui de l'indulgence, et que le sujet, par l'intérêt qu'il comporte , fera passer sur les imperfections de la mise en œuvre. Quelques hommes, chez qui l'imagination la plus chaleureuse est secondée par une admirable puissance de style, ont fait dans ces derniers temps une invasion dans les hôpitaux; ils ont

( !P) saisi dans ces asiles de douleur des scènes empreintes d'une douce pitié , d'une terreur profonde; ils ont révélé aux gens du monde de nouvelles sources d'émotions i et leurs heureux essais sont loin de les avoir épuisées. Nous aurions besoin de leur plume pour peindre ce que nous avons vu, de leur esprit pénétrant pour en saisir tous les détails et en faire ressortir toutes les inductions morales. Au milieu de cette tempête qui a englouti tant de victimes, de grandes et fortes passions ont agité les masses et réagi sur les individus; il faut étudier leurs effets, et apprécier leur influence sur les désastres que l'art n'a pu prévenir. Tous les chefs du service de santé des hôpitaux sont comptables envers le monde savant des blessés qui leur ont été confiés, et nous pouvons dire, par anticipation , qu'ils ont droit à beaucoup d'é-

loges : mais le public ne peut rester en dehors de ces confidences si intéressantes pour

lui, puisqu'il s'agit de la vie des braves qui ont combattu pour le triomphe de nos libertés.

De ces diverses considérations résulte pour nous la nécessité de partager notre travail en plusieurs parties bien distinctes. Nous examinerons d'abord l'état de l'Hôtel-Dieu avant les grandes journées de juillet ; nous ferons connaître ce que l'on y a fait pendant et après la bataille de Paris ; nous étudierons ensuite les plaies d'armes à feu dans leurs causes, leurs effets, leur nature spéciale; enfin , nous terminerons par un résumé de tous les faits particuliers que nous avons pu recueillir.

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