XVI II
Le bibliophile Saint-Victor, tour à tour gourmand et gourmet de livres. — Vadé et Rétif : honny soit qui bien en pense. — Paul Lacroix malmené par Saint-Victor. — La clémence de la reine Christine. — Éditions originales. — Les envois des auteurs contemporains. — Son ex libris.
Paris, 10 avril.
Ego nominor Porquetl Une vente du libraire Porquet, ce n’est pas rien! surtout lorsqu’il s’agit des livres du regretté Paul de Saint-Victor.
Cette bibliothèque comptait plus de douze mille volumes, livres d’étude pour la plupart, ne méritant pas un catalogue descriptif où chaque article doit avoir une valeur capable de supporter les frais très élevés d’une vente publique.
Aussi, avec un tact parfait, on a fait deux parts de ces livres. La plus grosse a été vendue par lots à la rue des Bons-Enfants, il y a quelques mois. La seconde le sera en détail du 11 au 15 avril par le ministère, — pacifique et immuable celui-là, — de Paul Chevallier.
Dévoré par un vif désir de s’instruire, Saint-Victor acheta d’abord les livres en gourmand ; mais il reconnut bien vite qu’en toutes choses l’excès est un vice. Bourré d’érudition, son goût s’épura. La qualité vint remplacer la quantité, et il passa dans la catégorie des gourmets, sans cependant admettre l’exclusivisme de certains délicats qui, poussant les choses à l’extrême,
ne veulent que des exemplaires haut cotés à la Bourse littéraire.
Cependant, le vulgaire lui faisait horreur. D’après Paul Lacroix, le langage des halles répugnait à ce lettré auquel Vadé était odieux. 11 ne voulait pas de ce « Catéchisme poissard » arrangé pour distraire dans les .heures de désœuvrement les belles ennuyées de Versailles. Soutenir le contraire était une hérésie formidable ; cela le faisait bondir.
Rétif de La Bretonne, souvent plus naturaliste que Zola, passait à ses yeux pour un pornographe sans valeur, écrivant le français comme un ruminant des Castilles. Il n accordait le bénéfice des circonstances allénuantes au Paysan perverti qu’à cause des gracieuses illustrations de Binet.
Son ami, le bibliophile Jacob, cet esprit si distingué qui a écrit la préfacé de son catalogue, nous révèle qu’il était traité par lui « comme un fantaisiste capricieux, sans passion en fait d’art et de littérature, » parce qu’il prétendait aimer sans parti pris tout ce qui était curieux.
« 11 en est des livres comme des hommes, lui disait- » il. Beaucoup me sont indifférents et j’en sais bon » nombre tout à fait haïssables. »
« Pourquoi, lui confiait-il aussi, un jour, ne voit-on » plus de classiques grecs et latins dans les biblio- » thèques? On peut donc avoir fait ses études et se » passer ensuite d’un Homère et d’un Virgile? On ne » sait pas écrire en français, si on a oublié la langue » d’Horace et de Cicéron. »
Aussi avait-il toutes les éditions Variorum des grands écrivains de l’antiquité, et, comme il était tiès instruit, il lisait sans cesse dans leur langue, apprise par lui au début de sa vie, au collège de Rome, les grands poètes italiens: le Dante, Pétrarque, l’Arioste.
Cependant, il y a dans cette bibliothèque peu de livres annotés. Cela surprend, et, comme don César s’adressant à don Salluste, on peut dire :
Pour un homme d’esprit, vraiment vous m’étonnez.
Le véritable bibliophile aime, sur ses auteurs favoris, à transcrire ses impressions immédiates. Racine couvrait de notes latines les marges des principaux poètes de l’antiquité. Christine de Suède avait aussi cette habitude. On possède à Rome un Quinte-Curce sur lequel elle juge la conduite d’Alexandre. Ici : — « Il a mal raisonné dans cette circonstance. Là : — J’aurais fait, moi, tout le contraire. Plus loin : — J’aurais usé de clémence. » (Comme pour Monaldeschi peut-être, qu’elle fit périr impitoyablement à Fontainebleau.)
Charles Nodier, qui annotait sans cesse, voulut même en faire une spéculation. Il imagina d’acheter des livres et d’y mettre à la hâte des notes pour les besoins de la cause. La vente fut loin d’avoir les résultats qu’il s’était promis.
Revenons au comte Paul de Saint-Victor — car il était comte. Comme Jules Janin, il aimait passionnément les impressions de luxe, les éditions originales, les tirages sur papier de Chine, du Japon, de Hollande ou de Wathman bleuté, les jolis volumes à eaux-fortes, les épreuves d’artiste non mis dans le commerce ; mais il avait peu de raretés des siècles passés, presque pas de ces livres splendidement habillés avec ces peaux de maroquin venues, sous Louis XIV, comme tribut de guerre, des Etats barbaresques.
Cette bibliothèque contient surtout les beaux livres tirés à petit nombre et parus depuis 1850. On y rencontre toutes les charmantes réimpressions de Jouaust, d’Hetzel et de Quantin. Avec quelle satisfaction, sans doute, en rédigeant ce catalogue, le libraire Porquet
a-t-il écrit, maintes et maintes fois, au bas de chaque description, cette mention honorable pour le numéro :
« Un des vingt-cinq exemplaires tirés sur chine. »
Du reste, de tous côtés, on le pourvoyait largement. Éditeurs et auteurs lui envoyaient à l’envi le dessus du panier. Chacun adressait au feuilletoniste son livre, avec prière d’en parler. Aussi, il n’y a pas à en douter, toutes les apostilles sont vraies et beaucoup sont curieuses. Elles ne sont pas comme celles illustrant les livres de certains amateurs inutiles à nommer et qui, oubliés par les auteurs dans leurs envois, ont composé eux-mêmes les dédicaces d’ouvrages achetés par eux chez les libraires.
Paul Mantz lui a envoyé : Hans Holhein, publié par A. Quantin, 1879; François Boucher , Lemoine et Ffatoire , 1880, avec des épreuves en double état : avant la lettre sur japon et avec la lettre sur papier blanc.
Philippe Burty : Les lettres d'Eugène Delacroix , sur hollande. Quantin, 1878.
Alfred Sensier : Études sur Georges Michel , avec seize eaux-fortes. (Lemerre, 1873.) — L'œuvre de J -F. Millet , sur hollande. (A. Quantin, 1881.)
Charles Baudelaire : Les fleurs du mal , en grand papier (Poulet-Malassis, 1857), et leur réimpression en 1861. — Les Paradis artificiels , 1860.
Snlly-Prudhomme : Poésies , 1872-1879.
Arsène Houssaye : Les cent et un sonnets. (Jules Maury et Cio.)
Paul Arène : Les Contes de Noël. (Charpentier, 1880.)
LéonCladel: Les Va-nu-pieds. (Lesclide, 1874.)
Alphonse Daudet: Lettres de mon moulin. (Lemerre, 1879.)
Ch. Cousin : Voyage dans un grenier. (Morgand et
Fatou, 1878.) ^ „
i. Barbey d’Aurevilly : Du dandysme et de G.Brummel, avec cette mention : A mon spirituel et éblouissant ami , Paul de Saint-Victor .
Edouard Fournier, ses curieux livres : Le^ Theatre avant la Renaissance (1450-1550 ). — le Théâtre français au xvie et xviiic siècle.
Jules Claretie : Molière , sa vie et ses œuvres , paru
chez Lemerre en 1873.
Sainte-Beuve : Port-Royal. (Hachette, 1860.) Lamartine : Les Confidences. (Perrotin, 1849.)
J.-M. de Hérédia: sa traduction de La V endigue , histoire de la conquête de la nouvelle Espagne. (Lemerre, 1877.) j.
Maxime Lalanne : Traité de gravure a l eau-forte.
Cadart, 1866.) . ,, ,
Charles Ephrussi : Les Bains-de- femmes d Albert
Durer. (Jouaust, 1881.)
Prosper Mérimée rétablit pour lui, au crayon, les noms supprimés dans H. B. (Henri Beyle) sans heu, ni
d&Edmond et Jules de Goncourt, ses amis fidèles, n’ont iamais oublié de mettre un mot à son adresse sur leurs meilleurs ouvrages : L'Art au dix-huitième siecle. — Une voiture de masques. (Dentu, 1856.) — SœurPhilomène. (Bourdillat, 1861.) - Renée Maupenn. (Char- Dentier 1864 ) — Germinie Lacer teux. (Lemerre, 187b.) Gavarni. (Plon, 1873.) - Les Maîtresses de Louis XIV . (Didot, 1860.) Souvent même ils lui dedient leurs livres comme : La Femme au xvme siècle.
Gustave Flaubert, tous ses livres : Madame Bovary ;
•1857. Salammbô ; 1863. — Histoire d un jeune
homme. (Lévy, 1870.) - La tentation de saint Antoine. (Charpentier, 1874.)
L éditeur Jouaust a recommandé également ses publications par les envois du Théâtre complet de Beaumarchais. — Les quatre livres de François Rabelais ; Manon-Lescaut ; 1867. — Candide de Voltaire ; 1867. — Les Lettres persanes ; 1879.
J. Claye en a agi de même pour Eugène Delacroix , 1865, et Ludovic Baschet a fait tirer trois exemplaires a part, avec double collection d’eaux-fortes de son Salon illustré de 1879 et il en a offert un A Monsieur le Comte Paul de Saint- Victor.
Au xx6 siècle, Yex-libris de Paul de Saint- Victor, deux masques grecs adossés l’un à l’autre, emblème de ses préférences littéraires et artistiques, fera rechercher ces volumes comme ceux qui portent sur leur couverture les armes du comte d’Hoymes, du duc de La Vallière et de la comtesse de Verrue.
Soyez-en convaincus, ces livres, dont l’encre est à peine sèche pour quelques-uns, resteront (1).
(i) Cette vente a produit 38,040 francs. Voici quelques-unes des enchères les plus intéressantes :
Œuvres complètes de Dorât, contenant les Baisers avec les figures d’Eisen 18 vol. in-so, 245 fr. — Catalogue des objets d’art et tableaux du palais de San-Donato, 2 vol., 78 fr. — Les gemmes et joyaux de la couronne, par H. Barbet de Jouy, 1865. 1 vol. in-fo, 315 fr. - La céramique japonaise, par Andsley et L. Bowes, 1 vol. m-fo, 210 fr. — Oraison funèbre du grand Conde, par J. -B. Bossuet, 1879, exempl. sur papier du Japon, « imprimé pour M. P. de Saint Victor », 112 fr. — Choix de chansons, mises en musiques par M. de La Borde, orné d’estampes par J.-M. Moreau 1773 4 tomes en 2 vol. grand in-8o, i,060 fr. - F. Petrarcha con Vesposione a Alexandro Villutelo di novo ristampato con le figure di triomphi. 1547 in-40, figures sur bois, 212 fr. — Les Contemporaines, par Restif de La Bretonne, 1/81-85, 42 vol. in-12. 205 fr. — Madame Bovary , par Gustave Flaubert, 1857, exemplaire en grand papier, 250 fr. — Salammbô, par Gustave Flaubert, 1862, édition originale sur papier de Hollande avec envoi autographe, 126 fr. — Les Contes drolatiques, par H. de Balzac, avec 425 dessins par Gustave Doré, exemplaire très rare, sur papier de Chine, du premier tirage, 1,525 fr. — Les Contes du temps passé, par Ch. Perrault 1843 édition Curmer, 365 fr. — Fables choisies de La Fontaine 1755-59 \ vol’ în-f», figure d'Oudry, veau écaille, 275 fr. - Fables de La Fontaine avec les dessins de Gustave Doré, 102 fr. — Contes et nouvelles en vers, par M. de La Fontaine, édition des Fermiers généraux, 705 fr. —Histoire des
peintres de toutes les écoles , par Ch. Blanc, 13 vol. in-4«, demi-rel. maroq. voiio-p 320 fr. — L’Art au dix-huitième siècle , par Edouard et Jules de Goncourt, 345 fr. — François Boucher, par Paul Mantz, 100 fr. — Musee du Louvre , par le comte de Clarac, 184’.- 1853, 6 vol., 170 îv. — Les chefsd’œuvre d'art au Luxembourg, sous la direction de M. E Montrosier, exemplaire sur papier du Japon, 120 fr. — Le livre d heures d Anne de BretaZ 620 fr - La collection de la Gazette des Beaux-Arts, 1859-1881, 6Û0 fr’. La Caricature, 500 fr. — Les caprices, de Goya, 89 fr. — La T. auromachie , du même, 100 tr.
Le alathusalem des animaliers : Eugène Verboeckoven. — Printemps en zinc. Été en fer blanc. — Le prix courant des moutons de Verboeckoven. — Un fabricant de tableaux à la douzaine. — M. Dubrunfaut, l’auteur de la Longévité humaine, payant son tribut prématurément. — Une belle vente d’autographes en perspective.
Paris, %0 avril.
Je viens d’ouvrir une charmante notice renfermant une gracieuse invitation pour visiter l’exposition particulière du peintre Eugène Verboeckoven, enlevé l’année dernière à ses nombreux amis. Sur la couverture rose, un dessin représente des moutons endormis, tandis que d’autres, bien sages, paissent auprès d’un buisson, à côté de poules qui picorent. Dans l’intérieur du livret se trouve une nomenclature des œuvres, au nombre de deux cent cinquante, devant passer en vente le 22 avril prochain. Contrairement à ses habitudes, Georges Petit n’a point écrit de préface pour la circonstance, et cependant il y avait beaucoup à dire du vieil animalier mort debout, dans son atelier, une palette à la main, au mois de février de l’année dernière.
Ces animaliers — puisque ce barbarisme est consacré par l’usage — forment un groupe puissant aujourd’hui. Il faut compter avec eux, depuis que, sur l’invitation pressante de Jules Claretie dans l’une de ses chroniques du Temps, ils ont formé une société. Comme les aquarellistes, ils auront aussi leur Exposition annuelle dans
le local ordinaire de leurs réunions, rue du Faubourg- Saint-Honoré. Ce sera une véritable foire agréable à contempler avec la variété des goûts de chacun. Charles Jacque, le président, aime les moutons; Vuillefroy, les vaches ; Schenck, les oies ; Veyrassat, les chevaux ; Jadin, les chiens; John Lewis Brown, les chevaux; Eugène Lambert, les chats spirituels; Brissot de Warville, les brebis et peut-être aussi les bergères. Ils nous feront certainement regarder les bêtes dans leurs tableaux, beaucoup plus peut-être que nous ne le faisons tous les jours dans la nature.
Verboeckoven était certainement le Mathusalem du paysage avec des animaux. Depuis des années il peignait, non des pastorales du bon vieux temps avec les bergers à houlettes de Florian, mais des paysages vrais ; on n’y voyait point Estelle et Némorin ; il n’y ; avait rien qui rappelât Boucher. Bien que très en retard sur ses contemporains, il appartenait cependant à l’école moderne.
Le plus souvent, les arbres se découpaient avec leurs feuillages persillés sur un ciel aux taches sombres, grosses de giboulées, tandis qu’insouciante de la pluie qui se préparait, la prairie conservait son aspect vert | lustré par la lumière éclatante du soleil, juin en bas, mars en haut.
Printemps en zinc! été en fer blanc! dit Victor Champier dans son Année artistique , à qui nous empruntons ces détails, avez-vous souvent refleuri, si c’est là refleurir, sous les petits crins aigus de sa brosse auprès de laquelle le chiendent eût paru tendre ! Verboeckovcn recommença ainsi éternellement la même chose, ne se lassant pas plus qu’il ne lassait ses collectionneurs. C’est qu’il était une mécanique exacte, pieuse, accomplissant comme un mouvement d’horlogerie une besogne connue.
Il ne laissera certainement pas la réputation de Braî, cassat pour les taureaux, de Courbet pour les cerfs, ni celle de Troyon pour les vaches. Il sera encore moins à la hauteur de Paul Potter. Travaillant avec une extrême facilité, il produisait beaucoup sans peine, avec patience et avec calme, le sang toujours à la même température. Il aurait pu commencer un tableau par n’importe quel bout, comme Henri Pille, et l’achever sans se tromper. Malgré tout, ce n’était pas le premier venu parmi les artistes belges. Il y avait dans ses tableaux un charme qui ne saurait se définir, ce qu’on a appelé le je ne sais quoi.
C’est un tort d’avoir dit qu’il ne peignait jamais que des moutons aux laines frisottées et qu’il n’avait dans la tête qu’un idéal sentimental, une sorte de petit agneau pascal au blanc immaculé. Naïf et sincère, il avait pour le broutement de la brebis et le bêlement du mouton une affection toute particulière; mais, comme il est facile de le reconnaître en parcourant le catalogue de ses tableaux, de ses études et de ses dessins, cet ami de Stevens avait encore parmi ses ouailles bienaimées, comme dans ces petits livres de lecture destinés aux petits enfants, toutes ces bonnes bêtes utiles aux peintres, les vaches qui mugissent, les ânes qui braient, les chevaux qui hennissent, les chevreuils qui pleurent, les porcs qui grognent, les dindons qui gloussent, les chats qui miaulent, les chiens qui aboient, les coqs qui chantent, les pigeons qui roucoulent, les pies qui jacassent et les veaux qui tettent.
Finissons par deux anecdotes sur lui, racontées croyons-nous, par M. Camille Lemonnier dans l’excellente Revue des Beaux-Arts de M. Champier, en France et à l'étranger , au chapitre de la nécrologie belge :
Ce peintre médiocre était un très honnête homme en affaires : il avait pour chaque chose des tarifs dont il
ne se départait jamais, et ses toiles se vendaient à tant la tête de bétail.
Un jour, un Américain pénètre dans son atelier et s’extasie sur un tableau fraîchement terminé.
— Combien?...
— Douze cents.
— Ce tableau m’appartient, monsieur Verboeckoven, je le prends.
Le peintre lisse du bout de son pinceau sa plus belle signature ; mais, au moment d’emporter le panneau, l’amateur se ravise :
— Je pars pour Paris et vous le prendrai en repassant. Veuillez me le garder.
— A votre aise.
Ainsi dit. Ainsi fait. Au bout de quinze jours l’Américain repassa et trouva sur le chevalet un petit panneau en tous points pareil à celui qu’il avait acheté.
— Charmant! Voyons, cédez-le-moi; ce sera un pendant au mien.
— Prenez-le...Maisje vous préviens que c’est 1,300.
— Cependant, l’autre...
— Sans doute, mais ici il y a un agneau de 'plus.
L’Américain résistait ; le peintre de son côté tenait bon. A la fin il eut pourtant un beau mouvement.
— Allons... Prenez.
Ce disant, il empoigne un chiffon, le plonge dans l’essence et d’un coup efface le petit agneau qu’il y avait en plus.
L’Américain en eut pour son argent et emporta les deux tableautins.
Verboeckoven a laissé un œuvre considérable — par la quantité.
Un de ses marchands, pressé de demandes, s’en vint le trouver un vendredi.
— Il me faut trois tableaux pour lundi... Vous savez, la vache et les deux moutons... Puis-je y compter?
— Impossible, cher ami...
— Comment, impossible? Mais vous me faites perdre une belle affaire.
— Je le regrette, mais impossible !
— Voyons, voyons... Trois tableaux ne sont pas la mer à boire... pour vous surtout.
— Eh bien, tenez, je suis bon enfant... Revenez mercredi, vous en aurez six.
Tout le talent de Verboeckoven était là.
Encore une belle vente d’autographes en perspective ! Celle de M. Dubrunfaut, ce savant modeste, ce chimiste distingué auquel l’industrie des sucres et des alcools est redevable de précieuses découvertes.
Né à Lille, en 1797, d’une santé robuste et d’une vive intelligence, M. Dubrunfaut est mort l’année dernière, asphyxié, pendant une nuit, par les émanations délétères échappées d’un poêle de chambre. Il allait commencer la publication d’un traité sur la Longévité humaine , dans lequel il devait expliquer les causes de sa verte vieillesse.
Sa collection, commencée seulement en 1857, se compose d’environ cinquante mille pièces. C’était la plus belle connue. Les cabinets Boilly, Rothery, Sencier et Chambry lui avaient fourni le dessus du panier. Elle comprend une centaine de lettres de Voltaire; une correspondance inédite de J. -B. Rousseau, achetée à la vente Solar ; une série presque complète des conventionnels ; les manuscrits de Mirabeau, provenant de la vente Lucas de Montigny ; les lettres de Boileau adressées à Brossette.
Les raretés de premier ordre abondent dans ces car-
tons. Citons seulement: une signature de La Bruyère et trois de Molière.
Cette vente sera un grand événement.
Le cabinet Baylé. — La Clairon sur le retour. — L’ennui couchant seul avec Mme Denis. — Chagrin d’amour de de La Popelinière. — Opinion de Mirabeau sur les capucins. — Les épigrammes de Piron. — Les livres de la marquise de Simiane. — La céramique italienne. — Les majoliques du comte Maffei. — Maestro Georgio Andreoli. — Les burgraves du xve siècle. — Le graveur Léopold Flameng voulant assister vivant à sa vente.
Paris, 23 avril.
Il y a toujours des choses intéressantes à glaner dans ces collections d’autographes. Avec les pièces curieuses qui passent en vente chaque année, on ferait un livre des plus curieux.
Le cabinet de M. Baylé, suivant le terme consacré, qui sera dispersé prochainement, a, lui aussi, quelques documents précieux.
Bien certainement il ne s’y trouve pas la table des logarithmes, autographe de Tycho-Brahé, qui est à Prague ; ni le sermon écrit de la main de Calvin, que possède Genève ; non plus le plan de l’île d’Elbe trafcé par la main de l’empereur, trouvé par M. Dubrunfaut, et encore moins la requête de l’abbé Edgeworth demandant les différents objets du culte nécessaires pour dire la dernière messe de Louis XVI, qui était jadis encadrée dans le cabinet de Gabriel Charavay ; mais, pour ne pas avoir ces raretés, la collection Baylé n’en est pas moins de premier ordre.
Voyons ce qui se trouve dans ce musée rétrospectif, en tournant rapidement les feuillets du catalogue, dressé par Étienne Charavay.
Voici tout d’abord la radieuse Frétillon, la célèbre Clairon , de son vrai nom Claire-Josèphe-Hippolyte Legris de Latude.
La charmante actrice, si petite qu’on aurait pu dire d’elle que Dieu l’avait créée ainsi pour la mieux faire, cette charmante miniature au minois chiffonné, qui fit oublier Aérienne Lecouvreur, est sur le retour. Elle a soixante-cinq ans. Elle est déjà loin de ses succès à la cour du margrave d’Anspach où elle jouait le rôle d’Aspasie. On est en pleine Terreur, elle vient de rentrer à Paris. Avec l’âge, la misère est arrivée, terrible, implacable. Personne ne se souvient plus d’elle, autrefois si adulée, si fêtée. Elle écrit à son ami, le citoyen Dupoirier, le 3 frimaire :
Vous aimés les lettres, et moi aussi ; elles ont fait ma consolation. Nous aiderons réciproquement nos mémoires et vous m’aiderés à débrouiller beaucoup de choses que je trouve quelquefois au dessus de ma chétive conception. Vous n’avès pas de fortune, et moi je suis bien pauvre, ô bien pauvre!... Je vois à peine, j’entends mal, je n’ai plus de dents, les rides sillonnent mon visage, une peau d’écorchée couvre à peine ma faible structure. En me venant voir vous imiterés ces anciens héros qui descendaient aux enfers pour communiquer avec les âmes ; vous ne trouverés ni de Cerbère ni d’Euménides; la sensibilité vous recevra, elle est toujours ma fidèle compagne (1).
Mme Denis exhale des plaintes peut-être intéressées. Il n’est pas, en effet, bien prouvé que Voltaire n’ait pas été plus qu’un oncle pour elle. Pas embéguinée dans sa vertu, du reste, cette nièce qui se plaignait que l’ ennui
(l) Vendue 220 francs.
seul couchât avec elle. C’est de Lindau, 10 mai 1738, qu’elle adresse son épître à Tiriot.
11 est question de la liaison de Voltaire avec Mine du Châtelet.
Je suis désespérée. Je le croi perdu pour tous ses amits. Il est lié de façon qu’il me parois presqu’impossible qu’il puisse briser ses chaînes. Ils sont dans une solitude efraiante pour l’umanité. Cirey est à quatre lieux de toute habitation, dans un pais où l’on ne voit que des montagnes et des terres incultes, abandonnées de tous leurs amits et n’aiant presque jamais personne de Paris. Voilà la vie que maine le plus grand génie de notre ciècle... (1).
Bien tendre, Mra0 de La Popelinière, avec le maréchal de Richelieu. — Cela pourrait presque se chanter comme la romance de Martini :
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie.
Je vous aime, mon cœur, à la folie. Il n’y a rien que je n’entreprisse pour vous le prouver et en méritter autant de vous ; mais c’est une balance, à ce qu’il me semble, qui n’est jamais esgalle, et je crois que plus mon costé se charge, plus le vostre s’allège. L’inquiétude est une propriété de l’amour, mais ce que je sens pour vous est plus que de l’amour. J’ay eschauffé ma teste à vous faire pitié... Il y a des moments où je souhaitterois et consentirois de vous voir un instant, de vous serrer dans mes bras et de mourir... (2).
Mirabeau est au donjon de Vincennes. Il a vingt-six ans. Il subit sa captivité qui dura quarante-deux mois.
C’est l’époque où, pour occuper ses loisirs, il traduit Tibulle et Boccace, écrit le Libertin de qualité et la Bible érotique aussi envoie-t-il à Sophie de Ruffey des lettres pleines de passion, toujours à peu près les mômes peut-être ; mais l’amour a cela de particulier
(1) Vendue 126 francs.
(2) Vendue 105 francs.
qu’on peut dire longtemps la même chose sans s’épuiser et se lasser jamais, et même sans lasser les autres, quand il a l’éloquence qui lui est propre.
C’est par l’intermédiaire de Boucher, le secrétaire du lieutenant de police Lenoir, qu’il fait passer ses lettres. Souvent même, c’est à lui qu’il écrit. Le 9 juillet 1779, il lui trace les lignes suivantes :
Eh non, mon frère, je ne suis point jaloux quoiqu’après tout je pourrais vous dire la vérité sans crainte, puisque je l’ai, ma petite Sophie, et que tous les anges de l’enfer unis à tous les diables ne me l’ôteroient pas... Comment, mon cher, vous avez été amoureux et vous avez pensé être capucin ! Certes, votre vie est plus romanesque que votre physionomie de Caton ne le porte, mais j aime tout-à-fait que vous regrettiez cet état odieux et puant... (1).
Le président de l’Académie de Caen venait d’envoyer à Piron un pâté, en guise de jeton de présence. Avec sa verve gauloise, le poète le remercie, et il ajoute, parlant d’un auteur qui l’agaçait :
Je suis ravy de m’apercevoir que mon épigramme sur lui vous ait plù. Elle est douce et mesurée. S’il n’est pas plus sage qu’il 1 a été, je ne répond pas de l’être de longtemps autant que je le suis là. Les mains me démangent. Un lévrier n’est pas plus âpre sur les pinces du cerf. J’ay le nez haut; il y a fait monter la moutarde, et avant de finir, il me reste encor des milliers d’épigrammes à éternuer... (2).
Et parmi ces épigrammes, sans doute, celle qu’il décocha contre l’Académie et qui est classique :
Ci-git Piron qui ne fut rien,
Pas même académicien.
Piron était prudent. 11 composait par avance des épi-
(1) Vendue 152 francs.
(2) Vendue 21 francs.
grammes pour répondre même à celles qu’on pourrait faire sur lui après sa mort.
C’était lui qui disait à Jean-Baptiste Rousseau, se mettant à genoux dans la campagne, au moment où sonnait X Angélus :
« Cela est inutile, monsieur Rousseau, Dieu seul nous voit. »
Voulez-vous savoir ce qu’était la bibliothèque d’une grande dame, au xviii0 siècle? Allez à la vente Baylé. Vous y trouverez le catalogue des livres du cabinet de Mme de Simiane (Pauline de Grignan), dressé le 17 novembre 1735 (1).
Il y a là un nombre plus considérable de livres légers que d’ouvrages de philosophie. Le xviii® siècle était plus sceptique que le nôtre. Ce fut l’époque du vrai naturalisme.
Les faïences italiennes, depuis quelques années, envahissent les cabinets des curieux. Tous veulent posséder quelques-uns de ces grands plats acceptant si bien un décor qui défie le temps. Aujourd’hui, chez les délicats, enthousiastes de la Renaissance, on les voit, comme jadis, servir d’ornements sur les dressoirs et briller au milieu de l’argenterie et des verres émaillés. Mais quand il s’agit de pièces de choix, classées par provenance avec le nom de leur auteur, elles reposent précieusement sur un lit de velours rouge, dans les vitrines des amateurs.
C’est qu’elle est bien belle, cette époque des débuts de la céramique italienne, surgissant utile d’abord, luxueuse ensuite, au moment du réveil artistique. Comme la peinture, elle prend place dans l’histoire, à
(i) Vendu 10 francs.
cette période féconde où l’esprit, surexcité par l’état général, s’ouvrait à des aspirations nouvelles,
Alphonse d’Este, duc de Ferrare, qui occupait ses loisirs à faire lui-même des meubles en marqueterie, après avoir perdu son argenterie dans un jour de détresse, fit venir des potiers à sa cour, pour la remplacer par des vases de terre.
Les plus grands artistes ne crurent pas déroger, en couvrant l’émail des plats des plus riches couleurs de leur palette. Raphaël, lui-même, ne dédaigna pas de donner des modèles de vases et de dessiner des motifs d’ornementation.
Le célèbre peintre et modeleur Maestro Georgio Andreoli, extraordinaire par la vigueur et la richesse de son coloris, vint de Pavie, où il était né, importer son art à la cour du duc d’Urbin. A Gubbio, il découvrit le premier les lustres métalliques italiens. Choyé, fêté par les grands d’alors qui voulurent le compter parmi leurs égaux, il fut anobli en 1498.
Laurent le Magnifique, recevant des vases de Rimini envoyés par Sigismond Malatesta, conçut immédiatement le vif désir d’avoir aussi, lui, une fabrique à sa marque, et ce protecteur éclairé des arts l’installa à sa villa de Caffagiolo.
Un moment, dans toute l’Italie, on produisait des faïences. Partout, on pétrissait la terre et on l’enluminait : à Forli, à Pise, à Venise, à Trévise, à Faenza et à Deruta. Castel-Durante, la plus ancienne officine du duché d’Urbin, occupait le premier rang. Gubbio et Urbino devinrent ses colonies, et les trois fabriques, arrivées vite à un développement considérable, reçurent les encouragements des princes de la maison de Feltre et de Rovere.
Voilà pourquoi, vendredi 21 et samedi 22 avril, on s’est arraché, à coups de billets de mille francs, les
belles faïences italiennes réunies d’abord, nous a-t-on dit , par un diplomate italien auprès du gouvernement espagnol, le comte Maffei, achetées ensuite en bloc par un intelligent spéculateur, et revendues, à l’hôtel, par les soins de Charles Mannheim.
Rien d’extraordinaire, cependant, dans ces peintures. Il n’y avait pas le Paul pan! pan! qui vous frappe,, dit Coquelin cadet dans l’un de ses monologues sur le Salon. Mais aucune d’elles n 'était truquée, comme cela arrive souvent, par des réparations habiles. Elles étaient dans leur fleur d’innocence, ce qui est toujours inappréciable pour les acheteurs sans cesse en défiance. On pouvait y aller de confiance.
Le nombre des amateurs de ces faïences, nous l’avons dit en commençant, a considérablement augmenté, comme les prix, qui doublent chaque année. Dissimulant leurs envies, ces burgraves du xve siècle semblaient réunis, le jour de la vente, en un congrès, sous la présidence de Me Paul Chevallier, le plus occupé des commissaires-priseurs. Il faut saluer ces maîtres collectionneurs, car leur passion favorite a sauvé de la destruction bien des souvenirs précieux. Ils étaient presque tous là, à l’exposition ou à la vente : Paul Meurice, Cahen d’Anvers, Bligny, Stern le financier, Gustave Delafontaine, Kann, de Viefville, Mme Chaumont, Ernest Valpinçon, Basilewski, le possesseur des plus rares pièces ; le baron Adolphe de Rothschild, l’ancien banquier napolitain ; Gavet, l’habile arrangeur des plus belles vitrines du Trocadéro en 1878; le baron de Beurnonville, qui, après avoir vendu ce qu’il adorait, se met à adorer ce qu’il a vendu; Millbauck, un amateur anglais; Myers de Londres — John Bull partout! toujours prêt à capturer honnêtement les belles choses, par la simple vertu des livres sterling. Si tous les musées d’Europe étaient détruits, pour reconstituer l’histoire de l’art, il n’y aurait
qu’à puiser dans les collections particulières de l’Angleterre. En vérité, je vous le dis, ils ont tout, ces Anglais!
La vente s’ouvrait d’abord par une suite intéressante de soixante plats en faïence du xve et du xvie siècle, faits en Espagne, sur le littoral de la Méditerranée ou à Majorque, sous la domination des Arabes. Parmi ces hispano-arabes, les uns à reflets métalliques, les autres à émaux polychromes, brillaient :
Un grand plat rond, à reflets rouges rehaussés de bleu. Au centre, une rosace. Au marli, des lignes en ogive. Au pourtour, une zone d’inscriptions : 1,440 fr.
Deux vases ovoïdes, à reflets rouges, lierres et feuillages : 620 francs.
Un plat du xve siècle, à compartiments émaillés de nuances variées représentant un lion sur fond blanc : 720 francs.
De la fabrique de Gubbio, qui commença à travailler dès 1480 :
Une coupe ronde, à reflets bleu nacré. Gomme sujet allégorique : le Temps, représenté par deux vieillards, au milieu d’un paysage harmonieux d’une lumineuse tonalité : 2,020 francs.
De la fabrique d' Urbino, qui aimait tant les bleus et les jaunes :
Un plat rond, de 47 centimètres, par Orazio Fontana , mort en 1560, après avoir travaillé pendant vingt ans et produit des merveilles : V Enlèvement d’ Hélène, avec l’indication du sujet au revers : 4,700 francs.
Cuppa amatoria représentant Diane et ses compagnes surprises au bain par Actéon.
Une coupe ronde, par Fra Xantho , da Rovigo, encore un illustre céramiste ! Sujets : le Mariage mystique de sainte Catherine et le Martyre de saint Sébastien : 1,550 francs.
Un plat rond, avec une mêlée de guerriers et de cavaliers combattant les uns contre les autres, daté de 1543 et attribué à Orazio Fontana : 3,700 francs.
La fabrique de Pesaro nous offrait de beaux spécimens à devises galantes, ou sentencieuses sur les uns ; sur les autres, de beaux décors avec ces reflets métalliques, dont les premiers essais furent tentés en 1567.
Plat à reflets mordorés et bleu nacré. Au fond, Méléagre chassant, un arc à la main et un carquois sur l’épaule. Très belle pièce : 4,250 francs.
Plat à reflets bleu nacré, composé d’une rosace formée par des rinceaux et des feuillages. Splendide! 4,760 francs.
Autre plat, aussi à reflets bleu nacré, portant un portrait d’homme avec le nom de Saturno Porte. Au marli, imbrications, palmetles et ornements : 2,980 francs.
Plat à décor polychrome, avec émaux verts et violets aux reflets irisés coiîime l'arc-en-ciel. Au centre, un serpent dévorant un personnage. Au marli, des dents et des fleurettes : 1,505 francs.
De la fabrique de Deruta, si facile à distinguer par la pureté de ses lignes et par ses reflets nacrés :
Un plat rond, à reflets métalliques et mordorés. Au centre, la lettre A entourée de feuillages. Acheté, 950 fr. par M. Malinet, un marchand d’un très bon goût qui, maître de lui, sait attendre, dans une vente, l’heure du défilé des belles pièces.
De la fabrique de Caffagiolo où un seul artiste travailla de longues années pour les Médicis et fit des œuvres excellentes et variées:
Un plat rond, à double couronne de lauriers en couleur avec le décor bianco sopra bianco. Au centre, un emblème décoré en bleu sur blanc. Au revers, ornements bleus : 1,430 francs.
De la fabrique de Faenza , l’une des plus anciennes,
toujours remarquable par la fraîcheur du coloris et par l’ingénuité de ses compositions :
Un grand vase ovoïde décoré à sa partie inférieure de cubes émaillés en jaune, vert et violet. La partie supérieure de la panse représente des animaux fantastiques et des ornements en grisaille sur fond jaune d’or. Le bandeau porte, dans un cartouche, la date de MDVII. Acheté 950 francs, par M. Champfleury, pour le musée céramique de Sèvres.
De nombreux cornets, des vases, des pots de pharmacie delà fabrique de Castel-Dur ante M plus ancienne du duché d’Urbin; des plats, des brocs, des tasses trembleuses, des plaques ovales ou rectangulaires, de la fabrique de Castelli , ont passé sur table, pour clore cette vente où, pour la première fois depuis que Charles Mannheim expertise, un plat d’un très grand prix a été brisé par l’un des plus vieux employés de l’Hôtel. Les faïences défient le temps mieux que les peintures, mais elles craignent plus qu’elles les mains maladroites.
Léopold Flameng, cédant sans doute à la tentation générale et voulant, comme Charles-Quint, assister vivant à ses funérailles, a fait, le 14 avril, lui vivant, la vente de sa galerie de tableaux.
Avant d’en parler ne serait-ce pas le cas de dire tout d’abord quelques mots de cet artiste consciencieux, aujourd’hui l’un des premiers parmi les graveurs?
Léopold Flameng a été, avec Charles Blanc, à l’atelier de Calamatta, l’un de ses meilleurs élèves. C’est un buriniste très fort. Il manque un peu de couleur, comme tous les graveurs de l’école moderne, mais il possède une grande habileté et une rare souplesse de main. Il a beaucoup produit déjà, bien qu’il n’ait pas encore le demi-siècle. Ses interprétations ont une variété extraordinaire et il a pu aborder tous les genres avec talent: dé-
licat avec Ingres dans la Source , moitié burin et moitié eau-forte ; impersonnel avec Rembrandt dans sa Pièce aux cent florins ; primitif avec Manet; vigoureux avec Delacroix, impressionniste avec Masaccio, charmeur avec Memling, personne ne sait comme lui adapter, avec souplesse, son talent à tous les genres.
Ce qui ne gâte rien, il est aussi un collectionneur d’élite, sachant choisir de bonnes choses, comme il est facile d’en juger.
Allons tout de suite aux œuvres importantes :
La Vieille gouvernante de Bonnington, par luimême, gravée dans la Gazette des Beaux-Arts et bien rendue avec son grand livre ouvert, ses bésicles à la main, sa cornette blanche et sa robe ouverte sur un fichu de toile. Œuvre souple, facile, d’une merveilleuse intensité de couleur; inouïe d'inouïsme , a-t-on écrit quelque part. Vendue, 4,950 fr.
Tête d'Ange du Corrège, très curieuse peinture à l’essence sur canevas. Étude pour les fresques de Parme.
Superbe, le portrait de Barnave , fait par Jacques- Louis David, en 1793, très peu de temps avant la mort du modèle. Le conventionnel est en buste, cheveux poudrés, habit gris, les bras croisés sur la poitrine, dans l’attitude résolue de l’orateur, sûr de lui, qu’on attaque et qui va se défendre : 2,100 fr.
Renaud dans les jardins d'Armide, de Fragonard. Armide apparaît aux regards charmés du héros, guidé par les Grâces dans les charmilles des jardins enchantés. Tableau avec toutes les séduisantes qualités de l’inimitable Frago, la verve impétueuse de la brosse, le charme exquis de l’effet, la grâce et la souplesse de la forme. Acheté, du reste, 9,100 fr., par un véritable connaisseur, le baron de Beurnonville.
La Réunion galante , de Nicolas Lancret, de la collée-
tion de lady Stuart. Une jeune lemme vêtue de satin blanc, nonchalamment couchée sur un tertre, écoute les doux propos d’un amoureux dissimulé derrière elle dans la verdure, tandis que d’autres couples devisent joyeusement sur l’herbe et qu’un joueur de musette égaye la pastorale de ses accords harmonieux. A M. Bourgeois de Francfort, pour 6,000 fr.
Très léger, le tableau du Roman dangereux , de Lawrence, bien connu par la gravure. Dans un coquet boudoir, étendue sur un canapé, la liseuse, quelque peu pâmée, a laissé choir un volume qui paraît avoir troublé ses sens. Le catalogue décrit ainsi la situation : une enivrante rêverie... Nous le voulons bien, mais ce n’est pas tout à fait cela. Également à M. Bourgeois, pour 3,000 fr.
Signé en toutes lettres, un tableau de Fleurs , par Abraham Mignon, splendide bouquet de roses, tulipes, anémones, dahlias, volubilis, fuchsias, tournesols. A M. Dumas, 4,900 fr.
La Chasse au sanglier d’Oudry ; un vieux solitaire, au débouché d’un bois, assailli par une meute : 720 fr.
Venant de la collection Cottreau, un Intérieur hollandais, d’Adrien Van Ostade. Bon tableau de ce maître réaliste : une jeune mère, faisant marcher son marmot, et comme toujours, un buveur, une vieille femme et un fumeur philosophe assis sur un banc : 4,800 fr., au baron de Beurnonville.
Les Moissonneurs , de Teniers le jeune, arrêtés sur une route, au retour des champs. Dans le lointain, les maisonnettes d’un village et la flèche élancée du clocher de l’église : 4,500 fraucs.
Un Fortrait, d’Antoine Vestier, représentant une jeune femme en déshabillé, les cheveux défaits tombant sur ses épaules, couverte d’unmantelet à manches
larges bordées de guipures, vêtue d’un corsage à nœuds rayés de rose et d’une jupe de satin bleu. Charmante ainsi; elle est assise dans un fauteuil, accoudée du bras gauche sur une table de toilette, ornée de dentelles et garnie de fleurs, de flacons et de boîtes en laque : 1,020 fr.
Sa Majesté le public a fait, en somme, un fort bon accueil à cette collection, qui a réalisé un total de 70,073 fr.
Voilà qui doit attiédir les regrets du vendeur 1
XXÏ
Les victimes du krack : la cantatrice Marie Heilbronn, le vicomte de La Panouse. — Les dessous de la vie élégante. — Somptueux mobilier à vendre! — Les visiteurs et les petits boudinés. — La galerie des Pètes. — Le diamant séducteur transformé en sauveur. — Tente arabe. — L’antichambre du mari. — Vrai chic et faux chic. — N’engraissons pas ! — Trop de draperies !
Paris, avril.
Devant la grille d’une maison Renaissance à deux étages, rue de Monceau, 32, dans ce quartier tranquille qui entoure le parc, stationnent de chaque côté de la rue deux files de splendides équipages.
A voir ce mouvement, les larbins insolents et les cochers orgueilleux causant sans doute entre eux de leurs maîtres qu’ils éreintent, tandis que leurs chevaux piaffent d’impatience, on dirait le jour de réception d’une grande dame.
Mais, triste retour des choses d’ici-bas ! ce n’est pas une fête qui se prépare, c’est une ruine qui s’achève. Il s’agit d’un désastre définitif provoqué par le krack. La Bourse, ce Minotaure hideux, a dévoré une nouvelle victime. Marie Heilbronn est ruinée! on va vendre, avec tout ce qu’il renferme, le nid capitonné de satin où la charmante cantatrice ne chantait plus que pour quelques intimes.
Sur la façade de la maison, à côté des M et des H entrelacés dans un cartouche portant la date heureuse
de 1869, on a collé de grands placards jaunes sur lesquels la foule accourue peut lire en gros caractères :
SOMP TUEUX