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UNE STATUE EN BRONZE

Visibles avant leur exposition à l’Hôtel des Ventes,

Rue du Cherche-Midi , n° 23.

Rien que des chefs-d’œuvre, — d’après le vendeur. Trente tableaux décorés de noms splendides. Le petit catalogue fut distribué à tous les raffinés qui purent lire :

Dans l’école espagnole : un Murillo, Saint François d' Assise.

Dans l’école flamande :

Un Van Dyck, Antiope et Jupiter , avec cette légende sublime : Unique ! La gravure seule existe à la Bibliothèque Nationale.

Trois Rubens, dont l’un, Une Sainte Famille , est sans contredit le tableau où le maître s'est le plus caractérisé. Il y a du Raphaël dans cette œuvre , ce qui fait supposer que Rubens Va faite à son retour d'Italie.

Van Mieris. — Joseph et la femme de Put iphar.

Un Paul Potter. — Jeune taureau. Le catalogue annonçait timidement : On lit le nom de Potter, sans qu'il soit possible de reconnaître avant celui de Paulus.

Dans l’école italienne :

Quatre Corrège : Léda et le cygne. — Une Sainte en prière , avec cette précieuse remarque : Le seul peintre qui ait su donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante que s'ils étaient levés vers le ciel. — Un Christ signé Lieto , nom dont se servait quelquefois Antonio Allegri. — Io et Jupiter : sujet qui lui plaisait tout particulièrement.

Un Michel-Ange — Saint Jérôme (Inclinons-nous!). Il est des plus authentiques , car il porte le monogramme de Michel- Ange : M-A-C-I entrelacés, que l'artiste a placé sur un tronc d'arbre qui n'est là que dans l'unique intention (sic) d'y apposer son chiffre.

Un Sébastien del Piombo. — Saint Pierre , portrait tout à fait remarquable.

Un Raphaël. — (Prosternons-nous !) La Sainte Vierge et l'Enfant Jésus , signé R. S. V. Æ . XXX , ce qui

révèle que Raphaël avait trente ans et qu'il était dans toute la force de son talent.

N’oublions pas Le Pérugin et Andrea Verrochio, et non plus une statue antique en bronze, Méléagre , pour laquelle Fauteur du livret — il en convient humblement — a dû s’arrêter devant les difficultés de l’attribution. Il s’est contenté de cette modeste désignation : Inconnu qpi allait si bien avec tout le reste.

Vous devez bien aisément vous figurer l’épilogue de cette histoire.

Le grand jour arrive, le 6 avril. La scène se passe dans la salle n° 3, avec les Raphaël, les Murillo, les Paul Potter comme décor.

M° Berthelin, sa commission d’office entre les mains, est à son bureau.

M. X..., calme et impassible, occupe la place de l’expert. Les experts sont trop forts; impossible de rien acheter ni de rien vendre quand ils sont là. Aussi il opère lui-même sans expert, — tous les experts ayant refusé. La bourse des amateurs sera-t-elle assez garnie pour payer les chefs-d’œuvre qu’il va vendre? Cela seul le préoccupe.

Autour de lui, une foule compacte, un peu railleuse, attirée par la nouveauté du fait.

Quelle fête pour les habitués 1

Les grands maîtres, apportés par les commissionnaires, défilent sur la mise à prix de vingt mille francs. La première enchère est à dix francs, et s’arrête là. Impossible de trouver dans la salle un amateur de cent écus. Les tableaux rentrent piteusement un à un dans le magasin.

A chaque lois, M0 Berthelin rappelle au public que :

« L’exposition mettant les acquéreurs à même de se » rendre compte de l’état et de la nature des tableaux.

» il ne sera admis aucune réclamation une fois l’adju- » dication prononcée. »

M. X. tient bon. Il reste imperturbable.

Mais, au huitième tableau, des protestations éclatent de tous les côtés à la fois. On fait un tapage infernal. Il faut en finir, à cause des apostrophes de la foule. Le Paris sceptique refusant décidément de se laisser convaincre, Me Berthelin prend le parti de lever la séance.

Moralité : quatre mille francs de frais.

On en parlera longtemps, et ce catalogue prendra place parmi les plus curieux de l’époque. Gardez-le, si vous l’avez, c’est une rareté qui en vaut bien une autre.

Vous le voyez, l’hôtel Drouot est une galerie d’originaux où il y a quelquefois de bons portraits à décrocher. Mais il n’est pas impossible qu’on entende reparler de ces tableaux avant peu. Cet échec, nous en sommes convaincu, n’a troublé en aucune sorte la foi robuste du propriétaire.

Cela nous rappelle la mystification des cinq faux Raphaël, vendus, en 1863, cent francs en moyenne, par l’abbé Nicolle et par mademoiselle Elisa, sa sœur, vente qui a été si spirituellement racontée dans Le Cabinet de V Amateur.

Vu, au milieu de nombreuses étoffes, une tapisserie fort belle, — un vrai tableau que Van Eyck aurait pu signer : le Baptême du Christ par saint Jean (1).

Les belles tapisseries de cette époque sont rares. Celle-là, bien conservée de couleurs, était hors ligne, avec ses rehauts tissés d’or et d’argent. La navette avait égalé le pinceau. Dans un paysage traversé d’un cours d’eau, le Christ nu, dans l’eau jusqu’à mi-jambes, reçoit le baptême de saint Jean. A côté de lui, un ange;

(I) Vendu par Charles Mannheim, 13,000 francs.

autour, des personnages graves, aux gestes sobres, revêtus de riches costumes de la fin du xve siècle; au sommet, dans les nuages, la vision du Père Éternel entouré d’une auréole lumineuse et rayonnante; au-dessous, le Saint-Esprit, symbolisé par la colombe; ajoutez une singulière harmonie dans les teintes, et, ce qui ne gâte rien, un délicieux encadrement de fleurs et d’oiseaux se mélangeant ensemble dans un motif harmonieux.

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