‹ L'Hôtel Drouot en (volume 2)Chapitre 15 sur 56 · PUBLIQUE · texte numérisé non relu

PUBLIQUE

Le mardi 25 avril de 1 heure à 5 heures.

La débâcle est profonde.

Le vicomte de La Panouse, en homme de goût, a aimé

avec passion Marie Heilbronn. En l’épousant en 1878, il en a fait une grande dame, comme le baron Vigier de Sophie Cruvelli; lebarondeReuss, de l’écuyère Clotilde Loysset ; le comte de Lesignano de Mme Stoltz ; dom Fernando, frère du roi de Portugal, de Fanny Essler, la danseuse. Ce n’est pas une chose nouvelle dans l’histoire du théâtre, ce dénouement du cinquième acte de la comédie joué tous les soirs, un gentilhomme qui pose sur la tête d’une comédienne, en se mariant avec I elle, une couronne de comtesse.

11 y eut d’abord des jours dorés. Quelques mois nous séparent à peine encore des soirées éblouissantes de la villa Amélie, à Trouville. Je les ai vus là tous les deux, fêtés, entourés, comme les heureux d’ici-has !

Mais le train était trop grand. Il dépassait les ressources. Le mari, comme bien d’autres, a roulé sur la pente savonnée de la Bourse. Albert Wolff, dans un spirituel article, a retracé les tristes étapes de cette catastrophe. C’est l’éternelle fièvre aiguë qui fait chaque année tant de morts et de blessés :

« Tout naturellement, en plaçant son argent en re- » ports, on frise un peu la spéculation, platoniquement » d’abord ; c’est ainsi que débutent les plus grandes | » passions quelquefois; puis on flirte avec les primes,

» histoire de se distraire ; on expose peu et on encaisse » dix ou douze mille francs par liquidation. C’est char- » mant! Mettons seulement dix mille par mois, cela » fait un chiffre respectable au bout de l’année. Et » puis, cela jette le désœuvré dans un courant de préoc- » cupations qui remplissent sa journée de midi à trois » heures, entre le déjeuner et le bois ; on se paye un » meuble de prix, une tapisserie rare, ou un objet d’art » qu’on ne pouvait pas avoir avec son seul revenu. Des » primes, on passe à une petite opération ferme, puis » on devient plus audacieux ; ce n’est plus le hasard

» qu’on tente : on fait des affaires, pense-t-on, et à coup » sûr. On est heureux, c’est vrai, mais le bonheur ne » vient qu’à ceux qui le méritent : on s’élève une petite » chapelle où l’on s’adore. Faire rendre à la Bourse » cent cinquante mille francs par an, c’est déjà quel- » que chose. Mais si on avait le capital de ces cent » cinquante mille francs, cela vaudrait mieux, n’est-il » pas vrai ? on a d’ailleurs des renseignements certains,

» ce n’est pas bien difficile ! »

Ce jour-là tout est perdu. C’est le commencement de la fin.

Et voilà comment, après quatre années, le rêve charmant du mari s’est écroulé, sans que la femme soit pour rien dans le désastre.

Marie Heilbronn rentre au théâtre. Elle va faire une tournée en Amérique. Le vicomte de La Panouse doit partir comme pionnier pour les mines de diamants du Cap. Tous deux vont reprendre la lutte. L’artiste retourne à l’art et le marin habitué aux chaos des tempêtes à la mer.

Que triste lendemain laisse cette catastrophe ! Avoir « traversé, dit encore Albert Wolff, cette vie calme et » retourner vers huit heures du soir dans une loge d’ac- » trice, traverser un couloir sale, monter un escalier » crasseux, se mettre du blanc et du rouge partout, et » pour toute distraction entendre la voix de l’avertisseur » qui crie : « On va commencer ! » Ce n’est pas rose... » Sortir de cet hôtel, témoin de l’apothéose de la femme » et retourner dans une loge de théâtre où le régisseur » redira : « Madame Heilbronn, on a frappé les trois » coups, » c’est une terrible chute pour la femme, sinon » pour l’artiste. »

Il y a de quoi vraiment être, en y songeant, profondément ému.

Voir le mobilier d’une actrice célèbre! Il n’en faut pas tant pour remuer le tout-Paris. Il est accouru. Les gourmets de scandale, ceux qui furent des fêtes d’autrefois, les amateurs de bibelots qui veulent la légende mondaine, les petites camarades sans pitié, heureuses de la chute, les chercheurs de bonnes affaires, tout prêts à spéculer sur un désastre, enfin et surtout le ban et l’arrière-ban des gommeux, qu’on appelle aujour- ; d’hui les petits boudinés; cette foule curieuse entre sort et bavarde.

Tandis qu’on envahit ses appartements, Marie Heilbronn s’est retirée non loin de là, 16, rue Christophe- ! Colomb, dans un petit pied-à-terre tout meublé, attendant la rentrée des dernières épaves de sa fortune

Pénétrons aussi, nous, chez elle. Aussi bien, la des- I cription pourra peut-être servir dans l’avenir à l’étude d’un intérieur mondain en l’an de krack 1882.

La vente est déjà préparée. Il y a une entrée et une sortie avec des écriteaux indicateurs.

Après avoir traversé un long couloir vitré, rempli de fleurs et de plantes rares, où beaucoup de gens se reconnaissent, se saluent, s’abordent et causent de cette catastrophe vraiment cruelle, rendant une liquidation inévitable, nous arrivons assez difficilement, à travers ce flot, à la Galerie des fêtes , tendue de tapisseries de Beauvais, encadrées de velours de Gênes bleu turquoise. Les pastorales qui en forment le sujet devaient offrir i aux toilettes, aux danses et aux grâces des jeunes ! femmes un cadre ravissant.

Trois lustres hollandais, en cuivre doré, descendent I du plafond. Autour des glaces, des cantonnières de pej luche bleue festonnée d’anciennes broderies en or et I en soie.

Elle devait être brillante, cette salle de concert, certains soirs [où, les lumières étincelant, la reine du

lieu chantait la Traviata comme jadis aux Italiens. Applaudie et fêtée, une foule d’admirateurs venaient déposer leurs compliments et leurs hommages à ses pieds en l’appelant : « Vicomtesse ! »

Quel changement ! aujourd’hui, les meubles s’alignent le long des murs, exposés avec leurs numéros; des cordes tendues en X sur les sièges empêchent de s’asseoir.

Partout les tapis sont enlevés et de longues bandes de toile grise, tendues sur les carpettes d’Orient, leur évitent la souillure des pieds des visiteurs.

Des étoffes de soie brodées, des habits et des gilets de marquis, des chasubles et des dalmatiques, des devants d’autel et des tapis de lutrin, rangés comme l’étalage du dimanche, sur le boulevard de la Madeleine, au magasin des Trois-Quartiers , occupent sur une la place de l’orchestre.

Dans des casiers, avec des numéros, un violon de 1727, signé d’Antoine Stradivarius, des archets de Tourte, un alto de Maggini. Triste ! Jadis ces instruments étaient toujours prêts pour les maîtres de l’art qui fréquentaient la maison.

Puis, dans d’autres vitrines, de l’argenterie anglaise, des bijoux de toute sorte, des éventails en vernis Martin, des miniatures, des boutons et des boucles de Strass, des jouets hollandais en argent, des flacons à sel, des montre^ anciennes — souvenirs rappelant, sans doute, bien des époques fortunées, mais ne pouvant, au point de vue de l’art, parler d’eux-mêmes, en aucune laçon, à l’esprit. Nous ne sommes pas chez une de ces belles collectionneuses aimant passionnément ce cher et bienheureux bibelot du passé.

Plus loin, dans une armoire spéciale, l’écrin de la grande dame : les rivières, les colliers, les diadèmes, les boutons d’oreilles jettent des feux irisés. Autour de

ces brillants, grandes et petites dames, toutes fascinées, se bousculent pour voir de plus près.

« A quoi servent les diamants, a dit une femme d’esprit, sinon à tenter les voleurs ! » Quelle erreur ! Ils rendent, au contraire, les plus précieux services. Cassette d’épargne des femmes riches, ils les font belles aux soirs glorieux et, aux jours sombres, ils servent aux sacrifices et souvent sauvent l’honneur lorsque tout le reste est perdu.

Toutes les fantaisies du goût sont permises dans le fumoir. C’est la règle ; aussi est-il arrangé comme une tente de campement arabe, avec un vélum formé de trois grandes écharpes rayées en soie de couleur soutenues par des cordages, des trophées et de grands fauchards japonais. De tous côtés, des panoplies de yatagans, de kandjars, de casques cireassiens et de rondaches persanes. A ne pas oublier : un grand divan très bas, chargé de coussins empilés, et, pour s’isoler au besoin davantage dans un kief délicieux, un paravent de soie japonaise.

On devait être bien dans ce petit coin du harem pour rêver, presque couché sur le divan, en fumant le tabac parfumé des cigarettes de l’Orient.

Voici une belle portière en broderie de soie de couleur sur fond de toile, travail des colonies portugaises. Soulevons-la. Nous nous trouvons dans la salle à manger , sur laquelle nous nous étendrons fort peu. Plongé dans une demi-obscurité, on voit mal le dressoir aux petits vitraux anglais, les plats japonais et les faïences de Delft accrochés aux murs, la tenture en cuir de Cordoue, le chanteur florentin de Paul Dubois, plaeé sur un bahut Henri II et le plafond à caissons inspiré du château de Blois et sur les poutrelles duquel se détache, parsemée de tous côtés, la lettre H dorée sur un fond bleu.

Nous sommes déjà dans le Petit salon tendu de satin havane broché. Une draperie de satin rose, à bouquets de fleurs et de feuillages, simule une seconde paire de rideaux et diminue encore l’éclat du jour.

Çà et là, des canapés et des fauteuils, des crapauds, des ganaches, des causeuses en S et des tabourets en X, recouverts d’une draperie de satin gris perle, égayés par des appliques de rinceaux et de broderies anciennes au plumetis.

Dans un coin, un tableau sans valeur sur un chevalet doré et drapé de peluche bleu tendre.

Voici des meubles du Tonquin en bois de fer incrusté de burgau, des cabinets en laque du Japon, des brûleparfums en émail cloisonné, des figurines de saxe, un bonheur-du-jour en acajou, un petit bureau de dame en palissandre qui viennent compléter l’ameublement de cette pièce où manque le buste en marbre blanc de la vicomtesse de La Panouse, qu’une nymphe de bronze argenté, de Mathurin Moreau, a remplacé.

Dans le grand, salon, une tenture cherchant un grand effet décoratif par un assemblage de pivoines rouges, vertes et bleues, se détachant sur un fond crème. Pour accompagner un aussi mauvais goût, des fauteuils en bois doré, gigantesques, de style Louis XIV, à volutes, mascarons, coquilles et feuilles d’acanthe, garnis du même velours de Gênes, éclatant partout comme unjfeu d’artifice en reflets multicolores. Sièges somptueux, mais inhospitaliers.

Ce n’est pas une chose aisée de se bien meubler. Il y a le vrai chic et le faux chic. Ici, on n’a pas tenu à honneur de formuler ses préférences. On a laissé faire le tapissier, qui a cherché la grosse facture. Il a voulu faire riche et cossu. C’est le défaut de bien des gens, ils ont un architecte pour construire, un tapissier pour meubler. Au goût perfectionné par l'étude qu’ils devraient

avoir, ils laissent par indifférence se substituer celui d’autrui. Ils veulent tout remplacer par l’argent, qui ne donne cependant (heureusement) ni le savoir ni l’élégance. Et lorsqu’ils sont obligés de convenir qu’ils ont fait laid, qu’ils ont accumulé des choses banales, ils se figurent se dérober à la critique, en disant : « Ce n’est pas ma faute, c’est celle de mon tapissier. » Mais ils se trompent cruellement. Situation oblige, si l’on ne veut pas passer pour un vulgaire parvenu qui, ayant tout dans la poche et rien dans le cerveau, ne sait pas le premier mot de la vie élégante et artistique.

Ces réflexions faites, continuons notre promenade dans le grand salon en regardant deux petites vitrines en bois doré et un grand meuble en marqueterie de cuivre sur ébène, qui vient, dit-on, du duc de Morny. Au centre du principal panneau, se détache, en relief, une tête de Méduse, et en haut, un portrait de Louis XIV, en bronze doré. Le tout d’assez mauvais goût. C’est la caricature du Boule.

Dans un angle, un piano à queue, d’Érard, couvert de partitions, pour accompagner l’artiste, lorsque, sollicitée par ses amis qui lui rappelaient ses triomphes, elle se mettait à chanter, sans Capoul, les Amants de Vérone , du marquis de Livry, ou les petits rôles de Judic, ayant servi jadis à ses débuts et à ses premiers succès au théâtre des Variétés.

Gravissons X escalier en bois qui monte au premier étage.

Il tourne autour d’une tenture bleue. Un jour douteux filtre à travers des vitraux multicolores. Une lanterne florentine tombe du plafond. Au sommet, un beau panneau décoratif, du temps de Louis XIV, à regarder et à décrire : près d’un palais, dans un parc à pièces d’eau, fontaines et parterres dans le goût de Le Nôtre, un jeune cavalier, en très riche costume, prend

congé d’une princesse accompagnée d’un page, d’un enfant, d’une servante et d’une esclave, tandis qu’un écuyer galope déjà au loin. Une très belle bordure de fruits et de fleurs enlacés de rubans entoure cette tapisserie.

Nous sommes sur le palier. Écartons maintenant ces deux portières anciennes, armoriées sur fond bleu clair qui marquent l’entrée du premier étage. La curiosité devient grande. Tout l’intérêt est là. Il s’agit de surprendre la vie intime de l’artiste.

D’abord, la chambre de Monsieur, comme disent les caméristes. Tenture jaune, soutachée de satin mauve ; plafond plissé en rayons de soleil ; meubles en poirier noirci.

Quelques tableaux — de Lepic: des bateaux de pêche échoués sur une grève ; — de Jadin : un molosse superbe montrant ses dents.

Ensuite un boudoir. On pourrait l’appeler le cabinet des porcelaines : lustres, pendules, guéridons, miroirs, tout est en saxe. C’est l’antichambre du mari. Cette petite pièce sépare, en effet, la chambre de Monsieur de la chambre de Madame; séparation toujours prudente. On évite ainsi trop de contact, la rencontre des insomnies et le frôlement des mauvaises humeurs. Les absents n’ont jamais tort, au contraire : le silence et la solitude provoquent le désir de se voir. Disons plus, s’il y a un peu de brouille dans le ménage, chacun, en se rencontrant, par hasard, dans le boudoir, peut faire ainsi, sans lâcheté, la moitié du chemin.

La chambre à coucher , ce doux chez soi où on accroche ses pensées, ses passions, ses manies, chez Marie Heilbronn, c’est le pays du rouge : pivoine, cardinal, géranium, rouge Titien, goutte de sang et Légion d’honneur. Sur les murs, du lampas à fleurs drapé de peluche cramoisie à reflets d’or. Même tenture audacieuse repro-

duite de tous les côtés, à la cheminée, aux glaces et aux portières. Trop de rouge et trop de tentures. Les fenêtres elles-mêmes disparaissent, ainsi que le jour, écrasés sous des lambrequins épais et lourds.

Un plafond de satin crème, orné au pourtour d’anciennes broderies et, au centre, d’un grand panneau de velours rouge, décoré de fleurs en soie et en argent, écrase les visiteurs de son luxe fastueux.

Au centre de la pièce, un lit rouge aussi, immense, difficile à enjamber, se dresse orgueilleux et superbe, avec un tapis portugais de satin blanc brodé d’une dentelle d’or. Il est, comme le reste, d’une richesse exagérée de draperies.

A ses pieds s’étale une peau d’ours blanc, douce et chaude aux pieds nus qui sortent, le matin, de la moiteur des draps. A côté, pour les heures de fatigue ou d’insomnie, une chaise longue, rouge comme le reste, parce que telle est la note dominante de cette chambre à coucher.

Çà et là, une profusion de bibelots tapageurs : jardinière, écran, guéridon, chevalet, vases, paravent, étagère et coussins. Rien d’intime et de reposant.

Les rideaux de vitrage, épais et lourds, tamisent la lumière. Us sont brodés, avec les lettres M et H flanquées de deux génies jouant de la lyre, et entourées de la devise, écrite en caractères gothiques sur une banderole :

Ce que veult peult.

Soyons indiscret jusqu’au bout. Poussons la porte du sanctuaire où, nouvelles Vénus antiques, les plus adorables femmes laissent sans pudeur tomber leurs derniers voiles.

Très simple, la tenture de la salle de bain : En toile ornée de plantes aquatiques et de cigognes

au long bec emmanché d’un long cou.

Cela délasse un peu les yeux du papillottement des tons criards et violents de la chambre à coucher.

Sur la grande baignoire en marbre blanc, se retrouvent les initiales de la charmante Virginie Heïlbronn.

A côté — détail piquant — pour se peser dans le simple appareil, un fauteuil en acajou, à l’instar de la bascule des Grands magasins du Louvre. Elle craignait donc bien de voir ses charmes s’alourdir, la séduisante Marguerite de Faust ! Voilà de la coquetterie positive : les grâces contrôlées par des chiffres !

Le cabinet de toilette est arrangé à la russe et tout enveloppé de tentures grises, au milieu desquelles, le matin, la femme, dans son négligé de mousseline, devait ressortir blanche comme une perle.

Là, rien de saillant comme accessoires. Sur une armoire de sapin blanc du Nord, des types russes, peints sur paillon, rappellent un peu la décalcomanie. Appendues au mur, des aquarelles de pacotille, souvenirs de l’époque où la maîtresse de céans était en Russie, au théâtre Italien : vues de Moscou, de Saint-Pétersbourg et du grand canon du Kremlin qui apportent leur complément de couleur locale à ce très modeste buenretiro.

Peu satisfait après cette visite, nous reprenons le chemin de la sortie en suivant les fils indicateurs des cordelières. Décidément, c’est une déception, faisonsnous remarquer à l’un de nos amis. Ce ne sont pas là les dessous de la vie élégante. Somptueux et artistique mobilier, disait l’affiche. Somptueux, c’est tout ! Artistique, pas du tout ! Trop de peluche brodée, trop de

fauteuils cramoisis, trop de soie et trop de satin ! Pas de note personnelle ! Toujours la main du tapissier à la mode promenant partout ses lourdes fantaisies. Qui nous rendra les ameublements exquis des petites maîtresses de Moreau le jeune ou de Frendenberg?

Vente de Mme Honoré de Balzac. — Sunt lacrymæ rerum. — La bibliothèque de Balzac. — La langue française devenant millionnaire. — Le catalogue de l’expert Charles. — Un crédit de dix mille francs pour acheter les manuscrits de Balzac.

Paris, 38 avril.

Morte dans la misère, entourée d’impitoyables créanciers ! Morte comme avait vécu celui dont elle portait le grand nom, Mme Honoré de Balzac — Éveline, comtesse de Rzewuskal — Morte d’une attaque de goutte, un papier timbré à la main ! Morte à 77 ans dans un hôtel en ruine ! Morte en ne laissant même pas de quoi se faire enterrer, après avoir possédé le château princier de Wierzchownia ! Morte complètement oubliée, elle que le grand romancier avait décrite ainsi, au frontispice de Modeste Mignon :

« Fille d’une terre esclave, ange par l’amour, démon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l’expérience, homme par le cerveau, femme par le cœur, géant par l’espérance, mère par la douleur, poète par le rêve, reine par la beauté. »

Elle avait joué un bien grand rôle, « cette femme incomparable, le diamant de la Pologne. » Seule, au milieu de toutes, elle avait réalisé, dans la vie de Balzac, cet idéal longtemps cherché, par son tempérament im-

pétueax et passionné, pour dompter son cœur tumultueux !

Longtemps avant, il avait préparé pour elle bien des romans. Elle fut sa force, son soutien moral, son espérance, sa Yittoria Colonna de Michel-Ange, son bienfaisant génie, dans la lutte acharnée qu’il livrait à la fortune.

Précieusement, elle avait gardé le souvenir du grand homme, après sa mort. Elle vivait au milieu de ses souvenirs, avec sa fille, la comtesse de Mniszech, retirée du monde comme elle, dans son hôtel de la rue de Balzac, bâti sur l’emplacement des terrasses de la Folie Beaujon.

C’était la maison mystérieuse, toujours hermétiquement close.

La gêne vint un jour et la catastrophe marcha avec rapidité. Les réclamations des créanciers se produisirent d’abord avec violence, à la suite de prodigalités insensées. Les assignations succédèrent ensuite aux assignations, les procès aux procès. Rien n’y manqua : jugements, condamnations, saisies et le reste.

L’hôtel fut vendu cinq cent mille francs à la baronne Salomon de Rothschild. Mme de Balzac obtint de rester quelque temps encore dans son ancienne demeure; mais le sursis expirait, elle allait en sortir pour habiter une chambre garnie avec sa fille, ruinée comme elle, lorsqu’elle mourut.

Il y avait trente-quatre ans que Balzac avait écrit à Mme de Surville, au moment de sa prochaine union :

« Elle est mieux que riche et noble, elle est spiri- » tuelle, instruite et belle. Elle est d’une exquise » bonté, d’une douceur d’ange, d’une facilité d’exis- » tence extraordinaire. »

Un procès-verbal de commissaire-priseur a donc été

le dernier chapitre de ce roman. Mobilier et souvenirs ont été vendus. Le marteau impitoyable a accompli sa tâche. Tout a été dispersé à un prix dérisoire au milieu de l'indifférence générale.

Seul, le buste de l’immortel auteur de la Comédie humaine , sculpté par David d’Angers, qui se trouvait dans le grand salon, autour duquel se réunissaient les vieux amis de la maison, a valu quelque argent : 3,805 fr.

Mardi, 25 avril, c’était le tour de la bibliothèque de ce conteur plein de verve et d’imagination, de ce profond penseur qui traverse Beaumarchais et va jusqu’à Rabelais, a dit Victor Hugo dans une oraison funèbre.

Un public de libraires et de curieux et quelques amateurs fervents : Ludovic Halévy, Henri Houssaye, de Goncourt, le pasteur Dide, Étienne Charavay se pressaient dans la salle 6, réservée d’ordinaire aux ventes après décès, par autorité de justice.

La mise en scène est des plus simples : de longues tables semblables à de grands comptoirs de drapier séparent le public et forment la rampe du drame qui va se jouer.

Sur le fond lie de vin des murs se détachent, comme un treillage, des tringles de fer et de longues planches servant d’ordinaire à accrocher les tentures, les rideaux et les tapisseries des mobiliers, dernières épaves des décédés.

Sur la large tablette courant autour de la table, entassés, empilés les uns sur les autres, les livres grimpent en colonne presque jusqu’au plafond. Dans leur reliure du temps, tous ces volumes présentent leurs dos plats et rouges au public, car leur propriétaire paraît n’avoir guère aimé que cette couleur pour leur habillement ordinaire.

Dans le magasin à côté, la bibliothèque, grandes ar-

moires en pseudo-Boule, réunies ensemble avec une fausse porte et une ouverture pour la fenêtre — une vraie cabine de navire, où Balzac entrait par sa chambre à coucher, pour se séquestrer volontairement des mois entiers, dans l’isolement le plus complet, travaillant la tête couverte d’une calotte de velours, le cou dégarni, enveloppé de sa large robe de chambre blanche, taillée comme celle d’un moine et attachée par une cordelière de soie. Ceux qui l’avaient connu et qui assistaient à la vente pouvaient encore par la pensée aisément se le représenter, caché dans cette retraite, haletant entre un achèvement et une préparation , dormant à peine, bûchant douze heures par jour, forçat de la plume, écrivant ainsi cette grande épopée qu’il avait appelée Comédie et qu’il aurait dû nommer Histoire.

Cependant, Me Couturier est sur son estrade, assisté d’un clerc qui griffonne déjà le grimoire de son procèsverbal.

L’expert, M. Charles, un libraire, va, vient, donne des ordres à son aide, tandis que le commissionnaire, avec sa veste à parements rouges et sa figure d’Auvergnat, se prépare à passer un à un les volumes aux acheteurs.

Il est deux heures un quart ; on frappe le coup de marteau traditionnel. Il se fait un grand silence.

« Messieurs, nous commençons la vente. Nous vendrons les manuscrits à trois heures.

Les manuscrits de Balzac 1 Quel monde d’idées ils soulèvent. La première pensée de ses curieuses observations sur la nature humaine. Précieuses reliques, elles méritaient certainement les honneurs d'un beau catalogue! Mais non, au lieu d’une étude bien faite qui serait restée entre les mains de tous les amis des lettres,

une nomenclature sèche, incomplète, informe et si peu distribuée, que les acheteurs avaient été obligés d’aller la chercher eux-mêmes chez les vendeurs officiels.

Le temps a cependant fait grandir les lauriers de Balzac. Nous ne sommes plus à l’époque où on l’appelait le Musée Dupuytren , un Molière médecin, un Saint- Simon peuple , un Mau champignon d'hôpital. Il est aujourd’hui le chef véritable de l’école réaliste. Ce dédain d’un libraire obscur nous a profondément attristé. C est un détail navrant pour l’honneur des lettres au xix° siècle.

Les manuscrits de Balzac 1 On va vendre les témoignages indiscutables de la manière de ce travailleur, mort à la tâche, sous le poids de ses veillées laborieuses.

Le puissant penseur avait la prétention de faire l’aumône à cette gueuse fière qui s’appelle la langue française et de la rendre millionnaire, mais il n’avaitpas la phrase prime-sautière. Il ajoutait, retranchait, modifiait sans cesse ses écrits, arrachant par lambeaux, comme le meilleur de lui-même, les idées de son imagination.

Les marges de ses épreuves ressemblaient à un feu d artifice de corrections et d’additions. Sa copie était la terreur des typographes. Personne ne voulait composer ses manuscrits. On les distribuait dans les ateliers comme une corvée. Aucun ouvrier ne voulait faire plus d’une heure de Balzac. C’était légendaire.

Il n’y a presque plus personne dans la salle. En attendant trois heures, le défilé des livres commence.

Les 24 volumes de ses Œuvres complètes, publiées par Michel Lévy, 300 fr.

L’édition originale de 1832 des Contes drolatiques ,

colligez es abbaies de Touraine , et mis en lumière 'par le sieur de Balzac (Ch. Gosselin, éditeur), — achetée 345 fr. par le libraire Rouquetle.

Un des rares exemplaires imprimé sur papier de Chine des mêmes Contes , écrits dans le temps pour avoir du pain et un habit, illustrés par Gustave Doré, — à M. Rouquette, 1,460 fr.

L’édition princeps sur papier de couleur de \& Physiologie du Mariage ou Méditations éclectiques sur le bonheur et le malheur conjugal , éditée par Levasseur en 1830, — 350 fr.

On revient, il est trois heures :

L’expert fait apporter sur sa petite table les fameux manuscrits reliés, les uns in-4°, les autres in-8°, presque tous couverts d’une grave reliure de chagrin vert, comme c’était le goût en 1850.

La grande bataille commence.

Les estimations de M. Charles sont toutes largement dépassées.

Le manuscrit des deux premiers dizains des Contes drolatiques (1832-1834) est adjugé à 1,440 fr. à M. Piat, qui prend également, à 200 fr., un Memento pour lesdits Contes.

Vient ensuite :

Eugénie Grandet , le manuscrit avec cette dédicace :

Offert par l’auteur à Mme Hanska, en témoignage de son respectueux attachement. 1833, Genève. — H. de Balzac.

M. Charles demande 600 fr.

M. de Concourt va jusqu’à 1,200 fr., hoche la tête et, désespéré, renonce à la lutte, puis revient à la charge,' pousse jusqu’à 1,800 fr. et se retire de la mêlée à ce prix, tandis que le précieux manuscrit chemine vivement jusqu’à 2,000 fr. A la fin, c’est M. Étienne Chara-

vay, l’expert en autographes, qui est proclamé adjudicataire.

A partir de ce moment la lutte devient impossible Etienne Charavay, qui a peut-être des ordres illimités de la part d’un de ses clients ou d’un syndicat de libraires, couvre toutes les enchères, et force les con currents à lâcher pied les uns après les autres.

C’est à lui que sont remis successivement les bulletins verts des adjudications suivantes :

Pierrette , 1839. Le manuscrit seulement : 1,420 fr.

Histoire des Treize , avec cette dédicace :

Offert à Mme Evelina de Hanska, née comtesse Rzewuska, de Balzac.

Vendue : 650 fr.

César Birotteau , 1837. Le manuscrit, les deuxièmes et les troisièmes épreuves. Sept volumes : 1,520 fr.

Le Lys dans la vallée. Le manuscrit, les premières, deuxièmes et troisièmes épreuves : 1,500 fr.

La Recherche de l'absolu, 1834. Le manuscrit seul : 860 fr.

Séraphita. Le manuscrit, les premières et les dernières épreuves : 720 fr.

Beatrix. Le manuscrit, les feuilles des premières corrections et les deuxièmes épreuves corrigées, huit volumes in-4° et in-8° : 1,620 fr.

Illusions perdues. Le manuscrit , premières et deuxièmes épreuves et la deuxième partie manuscrite : le Grand homme de province à Paris , 1835. En tout cinq vovolumes, 2,020 fr.

Ainsi donc, Étienne Charavay a presque tout acheté. Pour qui ? Nous ne le savons pas. Il avait un crédit ouvert de 10,000 fr. qu’il n’a pas même atteint.

La Bibliothèque nationale a manqué là une belle occasion qu’elle ne retrouvera pas.

Que dire maintenant du reste ? La vente a ressemblé ensuite à toutes les autres ventes de livres.

Elle a continué, monotone, ennuyeuse, sans incidents, presque sans intérêt. On a vendu les livres au tas, comme des pommes

Alexis Febvre, un Parisien de Paris. — Son esprit, son Humeur, sa passion, son caractère, ses ventes. — Le père vingt pour

cent. — Une enchère de 18,000 francs sur un Meissonier. La

Ronde champêtre, de Lancret. — Les Lancret de 1782 et de

1797. — Les quatre Guardi. — L’admiration portant intérêt.

Un Volders rarissime. — Le chœur des débineurs. — Est-ce un vrai ou un faux Nattier? — Mme Geoffrin ou la marquise du Châtelet? — Un recueil d’Ana. — Le grand seigneur et le

marchand. — Savoir faire sa perte. — L’ours et le pacha.

Les maîtres émailleurs de Limoges. — Les faïences italiennes. — Une lettre de Philippe Burty. — Esquisse d’Ingres. — Les parchemins d’Alexis Febvre.

Paris, 30 avril.

Les vieux s’en vont ! Encore une vente qui a réveillé toutes les histoires de la curiosité depuis tantôt un demisiècle: celle d’Alexis Febvre, né en 1810, mort le 5 décembre 1881, à Boulogne-sur-Seine.

Les Parisiens de Paris sont rares. Febvre en était un. Il avait voulu être acteur et il avait fini par être expert, tout en pratiquant le métier de doreur dans l’intervalle, ce qui ne se ressemble guère et ce qui ne l’avait pas empêché de tenter, sans succès, deux fois la fortune sous les espèces d’un parc à huîtres, à Grandcamp, et d’une forêt de chêne-liège en Algérie.

Après ces échappées, il revenait toujours à ses premières amours.

Gai, jovial, un peu lippu, le visage frais, la barbe

blanche, le crâne légèrement dégarni, les yeux fureteurs voilés par des verres de lunettes qu’il mettait sur son front pour examiner de près les tableaux, c’était l’un des types les plus curieux de la vieille école.

Au début, ayant un véritable instinct de l’art, il avait d’abord suppléé par l’intuition à l’insuffisance du savoir. Ensuite son instruction s’était faite d’elle-même par le temps, dans ce métier bien délicat d’expert qui exige, pour le bien pratiquer, du travail, de la capacité, de l’habitude et de la santé, afin de résister aux fatigues qu’il comporte. Avec cinq ou six termes puisés comme dans un magasin de phrases toutes faites, il y a des gens qui passent pour experts. Lui savait mieux que personne asseoir un jugement raisonné sur des considérants originaux et personnels.

Febvre a laissé, du reste, un renom de probité sévère qui est aujourd’hui le meilleur éloge qu’on puisse faire de lui. Il était foncièrement honnête, c’est ce qui l’avait rendu riche. La confiance ne se commande pas, elle s’impose, et comme sa compétence était reconnue, il n’avait pas besoin d’aller aux autres. On venait à lui.

« Un caractère bien fade est celui de n’en avoir aucun, » a dit La Bruyère. Ce n’était pas son cas. Quand les gens l’importunaient, ne songeant qu’à se dégager d’eux, il les expédiait en peu de paroles. On lui parlait encore qu’il avait disparu. On connaissait son humeur et on lui pardonnait sa brusquerie en raison de ses qualités précieuses.

Son esprit était vif, fin et délié ; comme tous les railleurs, il n’aimait pas à être raillé. Il prenait vite la mouche et donnait alors de vigoureux coups de boutoir; cependant, s’il mordait, il avait la dent saine. C’était un bourru, mais un bourru bienfaisant. Son cœur était excellent, ses bonnes actionstrès nombreuses. On raconte de lui maints traits de générosité. Le nom-

bre de gens que Febvre a obligés reste considérable, a dit de lui notre sympathique confrère, M. Auguste Dalligny.

L’art était sa passion dominante. Son coup d’œil n’avait rien perdu en vieillissant. Les beaux tableaux le fascinaient ; il restait des heures entières dans les musées, en contemplation devant une belle œuvre, comme un chien en arrêt, sans souci des heures de repas et des rendez-vous donnés.

Vers 1854, Febvre débuta dans la carrière. Sa première vente se fit avec M. Genevoix, à la mort du baron de Mecklembourg. C’est lui qui présenta alors aux enchères le merveilleux paysage d’Hobbéma, les Trois Moulins , d’une touche corsée et nourrie, acheté 72,000 francs par le musée du Louvre, et le Marché aux chevaux, de Philippe Wouwermans qui vendu 80,000 francs à la vente Hartford, ne fut adjugé gue

Presque toujours choisi par M. Bonnefons de La- \ialle, le prédécesseur de Ch. Pillet, le jeune expert fit en 1855, avec ce dernier, la vente des œuvres de Camille Roqueplan, parmi lesquelles la Promenade dans le parc, vendue 5,100 francs, et la Balançoire , 7 100 francs. En 1856, il faisait adjuger un Intérieur d’Albert Cuyp, 14,100 francs, ce qui était un prix élevé pour l’époque. En 1857, Diaz le chargeait de sa vente. Alors le plus cher des tableaux du maître, Y Amour désarmé n’obtenait que 4,700 fr. La même année, il dirigeait la vente Thibaudeau, ami de Charles Blanc, et secrétaire general du chemin de fer de Rouen, qui laissa des estampes remarquables; puis la vente Moret, où se trouvait un superbe Van Huysum, Fleurs et fruits provenant de la galerie Fesch, vendu 8,000 francs, et un Soleil couchant , de Claude Lorrain, 8,600 francs

Plus tard, il présenta au public les ivoires et les petits tableaux flamands de l'abbé Dufouleur ; les deux splendides Boucher: le Lever et le Coucher du soleil , du baron de Comailles, qui appartiennent aujourd’hui à sir Richard Wallace. Nous trouvons encore son nom associé à la vente Marcille, à celles de Théodore et de Philippe Rousseau, du baryton Baroilhet qui, d’après M. Paul Leroi, ne mettait jamais une dernière enchère sans que Me Bonnefons s’écriât : — « Adjugé au roi des rois, » et enfin à la vente du grand orateur Berryer, dont la bibliothèque, au lieu d’aller à la salle de la rue des Bons-Enfants, fut la première vendue à l’hôtel Drouot.

Il faisait, à côté de ces expertises, des affaires considérables ; son livre d’achat serait pour notre siècle aussi intéressant que celui de Lazare Duvaut pour le xvme siècle. C’était le pourvoyeur attitré des galeries les plus célèbres. D’une activité prodigieuse, il était partout. Les intimes l’appelaient 1 e père vingt pour cent , parce qu’il disait sans cesse que chaque affaire devait lui rapporter ce bénéfice.

Les anecdotes sur lui abondent. On ferait un volume, et des plus piquants, avec ses reparties. Déjà, on en a beaucoup reproduit. En voici trois inédites certainement, racontées par l’un de ses meilleurs amis

Il avait su se rendre indépendant avec les grands seigneurs. Il n’aurait jamais pu, du reste, faire la bouche en cœur et son échine avait la raideur d’une barre de fer. C’était quelqu’un.

— Que deviendriez-vous tous, lui disait un jour l’un des hauts barons de la finance, si notre famille n’achetait plus.

— Vous vous trompez, dit Febvre. Vous ne comptez pas autant que cela dans le commerce de la curiosité. Ses destinées ne sont pas entre vos mains. J’ai vendu depuis quelque temps pour 500,000 francs de tableaux

à un marchand de cuir, et pour 1,200,000 francs à un fabricant de chocolat.

Un autre jour, il se rendait à une vente importante, à l’étranger. A la gare il se rencontre avec l’un des plus riches collectionneurs de Paris.

— Voilà le grand Félix, lui dit-il, en lui tapant familièrement sur l’épaule. Nous allons nous rencontrer dans l’arène.

— Vous savez bien, lui répondit-il d’un ton sec, que la lutte est impossible avec moi. Je suis plus prompt que vous à me décider. Je ne vous laisserai jamais un tableau dont j’aurai envie. Je l’acheterai. Vous viendrez peut-être le reprendre le lendemain. Il aura pris une nouvelle valeur en passant dans mes mains. Voilà tout.

A la vente de Soury, le 19 mars 1881, beaucoup de tableaux venaient d’être vendus fort cher. Un Daubigny avait été adjugé 25,000 francs.

Febvre haussait les épaules. Il trouvait les prix exagérés et il n’achetait pas, mais son inaction lui pesait. Il lui tardait de jouer un rôle et de montrer qu’il était là.

On apporte un petit tableau de Meissonier : une Compagnie de hallebardiers.

Georges Petit demande 35,000 francs et l’on commence à 20,000.

/ Le Meissonier va, cahin-caha, jusqu’à 32,000 francs. Là il s’arrête un instant.

Febvre se lève, éclate tout d’un coup.

— 50,000 francs, dit-il.

Le marchand de tableaux Michel, son associé dans l’affaire, le regarde avec stupeur. C’était en somme un bordereau de 52,500 francs. Il n’était pas utile d'aller si vite.

Febvre voit cette hésitation, se penche vers lui.

— Vous êtes libre, ie le garde.

— Allons, va pour 50,000 francs, dit Michel, avec un soupir, entraîné par cette ardeur communicative.

Le lendemain, Arthur Stévens faisait vendre 60,000 fr. le Meissonier à un amateur belge, avec faculté de le

I rendre, au bout d’un an, s’il avait cessé de plaire.

Avant l’expiration de ce délai, l’acquéreur retournait ce tableau. La caisse n’avait même pas été ouverte !

Mais il avait des chances inespérées, ce Febvre. Pendant sa maladie, son confrère Brame lui rachetait le tableau 72,000 francs et le revendait ensuite à un très grand prix séance tenante.

Il voulait une belle vente après sa mort. Comme tant d’autres s’occupent de leur mausolée sur leur testament, il avait réglé sur le sien toutes les questions qui s’y rattachaient, catalogue, préface et eaux-fortes. Il avait désigné à qui elle devait être confiée ; pour les tableaux à M. Charles Georges et à M. Victor Leroy, commissaireexpert des musées royaux de Belgique, fils de son vieil ami Étienne Leroy. Les commissaires-priseurs étaient indiqués : MM. Henri Léchât et Paul Chevallier, le successeur de Charles Pillet, son vieil ami, avec lequel il avait livré plus d’une bataille.

Sa vente était donc préparée de longue main. Il achetait même dans cette intention des majoliques, des émaux et des ivoires de premier ordre qu’il ne montrait à personne et qui devaient être une révélation posthume de son goût et de son savoir.

Cette vente a été, en effet, un événement. On en parlera longtemps. Tous ceux qui aiment un peu les arts sont venus visiter ce musée qui a duré quarante-huit heures dans ces légendaires salies huit et neuf dont' il faudra bien raconter quelque jour les mémoires.

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