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PREMIÈRE VACATION

La célèbre salle 8 est à l’Hôtel ce que la cour d’assises est au Palais. C’est là que viennent les grandes causes.

A une heure et demie, la foule est déjà compacte. Les chaises retenues d’avance sont occupées par les personnes munies de cartes. La salle envahie par le vil public; le magasin , où l’on est incontestablement plus mal que partout ailleurs, par les habitués. C’était jadis le côté aristocratique des amateurs, mais aujourd’hui les grands marchands y pénètrent et prennent les meilleures places. Leur argent, disent-ils, vaut bien celui des collectionneurs. L’égalité règne dans la loi. Elle doit régner devant l’enchère. Ce sont eux qui font aller les ventes.

Au bureau, état-major complet : deux commissairespriseurs, M03 Henri Léchât et Paul Chevallier, prêts à se relayer en cas de fatigue ; puis deux scribes, l’un écrivant l’histoire delà vente au fur et à mesure que le procès-verbal avance, l’autre rédigeant les bulletins de la bataille distribués à l’acquéreur après chaque adjudication.

A une petite table à droite de l’estrade se tiennent les experts, semblables à des procureurs donnant leurs conclusions, M. Charles Georges et à ses côtés M. Victor Leroy de Bruxelles chargés de requérir contre la bourse du public.

Deux crieurs : l’un pour le public de la salle, l’autre, le célèbre Daire, pour les entassés du magasin. Les commissionnaires font l’office des huissiers à la cour.

Chaleur humaine atroce. Odeur sui generis.

A deux heures, la séance est ouverte.

Les prix demandés doivent être ceux payés par Febvre, soigneusement relevés sur son livre d’achat.

La vente est donc vraie, sincère, ce qui est rare. Les

héritiers ont formellement déclaré qu’ils ne rachèteraient rien et qu’aucun tableau ne serait soutenu.

C’est la journée des peintures anciennes.

« Nous commençons la vente, messieurs, » dit Me Léchât en se levant.

Un silence profond se fait dans l’auditoire.

La Place de Dam à Amsterdam , par Berkheyde, un beau tableau dont la moitié est éclairée, et l’autre moitié dans l’ombre, payé 9,000 francs ; n’obtient que

Le Mangeur de moules , d’Albert Cuyp, de la collection Charles Hanbury Tracy, décrit dans le catalogue raisonné de Smith, se vend 250 francs de plus que le prix d’achat de Febvre : 5,000 francs.

Trois Yan Dyck viennent ensuite :

L’un, V Adoration des bergers, de la collection du baron de Beurnonville, belle esquisse, un peu rouge, peinte d’une main sûre, avec de légers frottis dans des tons transparents : 3,050 francs.

Une autre esquisse aussi délicate et argentine : Portrait équestre d'un jeune prince, tête nue, portant sur la poitrine une cuirasse et sur les épaules un manteau rouge flottant: 1,560 francs.

Une charmante grisaille, étude du tableau & Henriette d'Angleterre et de ses deux enfants, bien connu par la gravure de Strange. L’expert articule le prix de 1,000 francs. Les enchères se multiplient tout de suite avec rapidité, se croisent en tous sens. Le marteau tombe à 1,450 francs pour ce charmant petit tableau.

La nature morte de Johannes Fyt, Qibiers et fruits ; un chef-d’œuvre signé, intact — merveilleux le poil du lièvre, le velouté des fruits, le plumage des perdrix, payé 16,000 francs à la vente Mailand. Ce Fyt estl’objet d’une lutte acharnée. La victoire reste à M. Pereire à 22,000 francs.

Pas beaucoup d’entrain pour les Van Goyen ; l’un de 1655 : le Zuyderzée, d’une bonne coloration blonde, n’arrive qu’à 1,700 francs sur la mise à prix de 2,500 francs, l’autre de 1640, un canal en Hollande est laissé à 2,500 francs sur celle de 5,000 francs

Voici quatre tableaux plus beaux que des Canaletti, dus au pinceau lumineux du Vénitien Guardi. Febvre, fasciné par ce séducteur, les avait achetés 70,000 francs à M. Léopold Everard. Son livre de compte en fait foi.

Tous les deux de même dimension, 70 centimètres de haut sur 95 de large, ces toiles reproduisant et résumant la Reine de l'Adriatique sous ses aspects les plus séduisants, à des heures différentes de la journée, présentaient le plus vif intérêt.

— Messieurs, dit l’expert, nous vendons les Guardi. Nous les adjugerons les uns après les autres, puis nous les remettrons en vente, et s’il y a, alors, un acquéreur pour le tout, nous continuerons les enchères sur l’ensemble.

Le premier présenté par les commissionnaires, la Piazza San- Marco, merveilleux avec ses points blancs que le peintre place si spirituellement : 19,950 francs ;

Le second, la Piazzetta , où de nombreuses figures se meuvent avec une étonnante facilité de composition : 10,900 francs ;

Le troisième, incroyable de franchise et de vivacité de touche, San Giorgio Maggiore : 21,000 francs;

Le dernier, Santa Maria délia Sainte , d’une saveur exquise avec ses gondoles pittoresques glissant sur les eaux du grand canal : 21,300 francs.

— Total 72,700 ! fait M. Georges. Quelqu’un met-il une enchère sur ce prix ?

Silence pendant quelques secondes.

1 Les quatre acquéreurs émus, anxieux d’abord, se

rassurent. Ne sentant pas de concurrents, ils triomphent.

Ils se forgent sans doute une douce félicité, lorsque tout d’un coup, du fond de la salle, un nouveau venu dans l'arène s’écrie d’une voix bien timbrée :

— 73,000 francs !

Sensation prolongée, comme à la chambre. Les quatre acheteurs sont évincés de la bataille à coups de billets de banque. Pas un seul d’entre eux n’ose soutenir la lutte à ce sommet élevé. C’est une vraie défaite.

Personne ne dit mot à 73,000 francs. Adjugé ! dit M. Léchât, mettant un terme à tant d’angoisses.

Et c’est ainsi que, remportant la victoire, M. Sedelmeyer, le grand marchand, car c’était lui, est devenu propriétaire d’un ensemble introuvable des meilleurs tableaux peut-être du grand peintre vénitien.

Que les temps sont changés ! En 1857, à la vente de sir Richard Wallace, deux Guardi d’une beauté rare n’eurent certainement pas ce succès. Le Grand canal fut vendu 4,100 francs. La Douane 2,600 francs. Nous avons marché depuis vingt-cinq ans ! Les œuvres de génie sont des valeurs aussi solides que la rente et de bons placements un peu plus sûrs que les actions de toutes ces banques de carton qui nous dévorent. Ce ne sont pas des capitaux qui dorment comme le prétendait Casimir Périer. Ce sommeil porte intérêts. L’admiration se charge de les payer au moment venu.

Continuons cette nomenclature. Il ne faut rien oublier :

Un beau Portrait de femme , par Frans Hais, arrive devant les acquéreurs. Peinture franche, robuste, énergique, naturelle — 6,000 I dit l’expert 7,800 ! lui répond le public.

D’un effet puissant de perspective, d’une tonalité

exact, la Maison de campagne hollandaise d’Hobbéma, figures attribuées par M. Burger à Nicolaï de Helt-Stokade. Avec cela, ce qui ne gâte rien, un bel arbre généalogique :

Collections Lanjac. 1808.

Erard. 1832.

Tardieu. 1841.

De Morny, Piérard.

Pereire et John Wilson.

Prix demandé 30,000 francs ! Adjudication 19,100 fr. — quel écart! Febvre n’était pas homme à se fourvoyer de la sorte. C’est le public sans nul doute qui se trompe.

Un Portrait de femme , brossé par Thomas Keyser, avec sa cornette blanche, sa large fraise et ce vêtement noir que le maître affectionne. Poussé jusqu’à 4,000 fr. lors de la vente Roxard de La Salle, ce tableau, par un revirement bizarre, ne trouve plus amateur qu’à 1,705 francs.

Un curieux triptyque bien placé dans un cadre gothique : le Miracle de la messe , précieux petit tableau d’une grande finesse, de Hans Memling, n’atteint que 4,100 francs.

Le Déjeuner frugal de Gabriel Metzu, scène vraie, mais peu poétique. — Dans une pauvre cabane, une vieille qui coupe une tranche de jambon, un chat qui nettoie un os, une marmite dans l’âtre, une lanterne suspendue aune solive, une ardoise sur laquelle est inscrit le nom de Metzu — 3,500 francs.

Voici l’une des meilleures toiles de Van der Neer — une perle ! Le Crépuscule , de la meilleure époque du maître ! L’ombre s’étend sur toute la campagne. Des lueurs rougeâtres éclairent les grands arbres du bord de l’eau et les façades en briques des maisons du village. Un rayon du couchant miroite sur la vitre comme une

flamme d’incendie. Au premier plan, sur le sol, des branches d’arbres et des troncs abattus.

— 10,000 francs, ! demande M. Georges.

On commence à 2,000. En trois bonds, les enchères sont à 8,000, passent rapidement à 9,000 et s’arrêtent à peu près au prix : indiqué 10,300 franc* !

Bon tableau, le Retour des champs du même, mais ne valant pas le précédent. Sur la mise à prix de 8,000 francs, il ne va qu’à 6,000 francs.

Le Van Ostade, signé en toutes lettres, payé 12,000 francs à la collection Beurnonville, le Repos sous la tonnelle, est adjugé 1,900 francs à M. Kolbach, le directeur du musée de Francfort.

Une très belle esquisse, exécutée d’un seul jet, d’une tonalité blonde, d’un éclat extraordinaire, la première pensée de Rubens pour le tableau de la cathédrale de Gand, la Conversion de saint Bavon , acquis 5,000 fr. par Febvre, ne touche que le prix de 3,100 francs.

Déception plus grande encore pour le Torrent de Jacob van Ruisdael. C’est vainement que le prix de 16,000 francs est indiqué. L’auditoire paraît sourd. A 8,550 francs, Me Henri Léchât est forcé d’adjuger.

A la vente de San-Donato, cette page si bien observée, les Noces de Cana, de cet admirable Jan Steen, datée de 1676, avait été poussée jusqu’à 10,000 francs. Le public cette fois reste froid. A 3,000 francs, il s’arrête. Un amateur gai met bravement une enchère de 6 fr. ! puis cahin-caha, le prix de 4,355 francs finit par être décroché. Quelle perte ! Un autre Jan Steen, la Fête des rois , n’est pas plus royalement traité. Acheté 4,500 fr., vendu 2,600 francs.

De Terburg, le Portrait d'une dame hollandaise , en cornette noire, en robe de soie foncée aux manches de linon : 1,420 francs au lieu de 4,000 francs inscrits sur le registre de Febvre.

Échec aussi complet pour le Velasquez, le Portrait de l'infante Marie-Thérèse , venant de la collection Alfred Stevens. Trop nettoyé, du reste, ce tableau est devenu d’une coloration violente, des blancs trop crus, des roses trop vifs. Inscrit 5,000 francs, vendu 3,000 fr. seulement.

Un tableau très intéressant est ensuite présenté au public, la Partie de musique : une réunion élégante fait de la musique dans la cour dallée d’un vaste château à tourelles, entouré de fabriques construites en briques dans le goût du xvi° siècle. Un valet est occupé à rafraîchir du vin dans des seaux d’argent. Un enfant joue avec un chien. Sur le ciel se détache la flèche élancée de l’hôtel de ville.

Ce tableau est toute une histoire. 11 figurait dans une collection anglaise sous le nom de Gonzalès Coques. Lorsqu’il passa en vente publique à Paris, personne ne songea à contester cette attribution. Febvre, toujours enthousiaste des bonnes choses, l’acheta 7,000 francs. Ce n’était pas un prix élevé ; mais l’œuvre était grande : lm,62 de haut sur 2m,30, ce qui la rendait d’un placement difficile. Le tableau de chevalet est généralement plus recherché que la toile démesurée.

En l’examinant de près, il découvrit deux repeints habilement dissimulés. L’un dans le haut du tableau ; l’autre sur l’un des instruments de musique. Après les avoir enlevés avec soin, il aperçut sous le premier les armoiries de la famille réunie dans la cour d’honneur, et sur l’un des côtés de la contrebasse était écrit :

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