FABRIQUE DE DELFT
338. Dessus de tronc ovale, bombé, à décor polychrome : paysage chinois sur fond émaillé noir, 880 fr.
Pot à eau côtelé, à couvercle jouant sur une charnière en étain; décor bleu, rouge et or, de style chinois, 420 fr.
La fièvre parisienne. — U extrait de paresse. — La journée de l’amateur. — Les médailles d’Eugène Piot. — Succession Oppigez. — La tapisserie du tournoi. — Bronzes de la collection Timbal. — Un dessin de Raphaël : La Mise au tombeau. — Encore des autographes! — Mm0 de Genlis scandalisée des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. — Sa critique de Paul et Virginie à Bernardin de Saint-Pierre. — Le cœur des jeunes filles. — L’amour platonique. — Les tourterelles de Marie Stuart. — Tableaux modernes de M. Th. Leroy. — Pièces de cinq francs à la mèche.
Paris, 74 mai.
Comme les heures de solitude sont rares au milieu de cette vie mondaine de Paris ! Qu’il est difficile de trouver un moment de calme pour pouvoir écrire et que Zola a raison de se renfermer à Medan pour travailler.
Réfïéchissez-y : le matin, douze journaux à lire, si on veut se tenir au courant de tout ; dix lettres à répondre, au moins, pour entretenir ses relations; invitations à refuser; dîners à accepter; rendez-vous à donner ; amis à consoler; billets à demander; compliments à adresser à celui-ci sur son livre, à celui-là sur sa pièce. La dernière lettre est à peine cachetée qu’arrive l’heure impitoyable du déjeuner. Impossible de s’y soustraire. — Vous n’avez jusque-là pu rien entreprendre du travail arriéré.
Dans la journée, si vous restez chez vous, vous avez à subir les visites interminables des importuns qui
n’ont qu’un mot à vous dire et qui ne s’en vont plus. On a beau clore hermétiquement sa porte, vous ne pouvez la défendre d’une infiltration quelconque. Les fâcheux, traînant leur ennui dans leur redingote, arrivent toujours à forcer la consigne et à vous faire perdre un temps précieux.
Si vous sortez, vous avez d’abord les obligations de famille, les mariages et les enterrements (ce qui se ressemble quelquefois). Il faut ensuite aller au Salon, au bois ou aux panoramas. Que sais-je? Il y a une fête au Trocadéro, une réception à l’Académie, une exposition nouvelle aux Arts décoratifs, une vente importante à l’hôtel Drouot, une première au musée Grévin, et le reste.
Le soir, les dîners d’amis, la pièce nouvelle au théâtre, les réceptions hebdomadaires, la réunion du comité dont vous faites partie, s’emparent de vous comme d’un esclave, jusqu’au moment où, éreinté, fourbu, anéanti, brisé de fatigue, tombant de sommeil, l’heure bienheureuse du repos arrive enfin.
Pas le temps d’être malade, pas même celui de lire le roman tapageur dont tout le monde parle sans en avoir seulement coupé un seul feuillet. Pas moyen de distiller une bonne heure d’extrait de paresse. Il faut marcher toujours, sans trêve ni merci, comme le Juif errant, poussé par une force invisible dans cette existence fiévreuse de Paris.
Et cela est vrai pour tous : mondains, lettrés, banquiers, musiciens, journalistes parvenus, peintres en renom, sculpteurs au pinacle, diplomates en activité, généraux, députés, sénateurs, ministres en exercice ou en disponibilité.
Si vous croyez que, faisant exception, le métier d’amateur soit une sinécure, vous vous trompez.
M. Edmond Bonafïé, dans l’une de ses charmantes causeries, pétillantes d’humour et de verve, publiée par le Courrier de VArt, a retracé sa besogne quotidienne. Jugez-en par son itinéraire détaillé de la semaine. C’est effrayant.
« Lundi. — 9 heures, rue de la Victoire, chez les » Italiens, pour voir une Vierge du xve-xvie. — Chiné » rue de Châteaudun et aux environs. — 3 heures, » séance hôtel des Ventes; au retour, promenade en » plein air pour combattre les miasmes et les micro- » bes. — 5 à 7 heures, chez le baron Davillier, rue » Pigalle, et chez Basilewski, rue Blanche ; c’est leur » jour. — Le soir, rue Chaptal.
» Mardi. — Visite d’un Allemand et de deux Belges; » entrevu une Circassienne, destinée à l’un des pachas » de la curiosité; juré de ne rien dire. — 10 heures, » chez Rouquette, Fontaine et Morgaud, pour des livres. » — 11 heures, chez Beurdeley. — Sur le quai, fouillé » les boîtes et les portefeuilles. — 2 heures, hôtel » Drouot ; promenade antimiasmique comme la veille.
» — Avenue d’Eylau, chez Bague, pour voir la Stalle; » très réussis, les trous de vers. — 5 heures, rue de » Villejust, chez Spitzer; c’est son jour.
» Mercredi. — Vaugirard, chez Dournès ; apporté » l’épée à damasquiner. — 2 heures, chez Reeappé. —
» Chiné le long du boulevard Saint-Germain. — Lou- » vre, antiquités chaldéennes. — Bibliothèque, mé- » dailles. — Rollin et Feuardent. — 4 heures, chez » Foule, impasse Conti ; c’est son jour. — Retour par » l’Hôtel des Ventes et par Miallet.
» Jeudi. —7 heures. A la Douane, pour l’arrivée d’une » caisse. — Chez Desmottes, place des Vosges. — Chiné » rue Lappe et aux alentours. — Carnavalet. — Chez » le remonteur et le laveur d’estampes. — 2 heures,
» boulevard Malesherbes, chez Gustave Dreyfus, c’est « son jour. — 4 heures, hôtel Drouot, grande exposi- » tion ; toujours trop de microbes. — 5 heures, île » Saint-Louis, chez Mme Boiss.
» Vendredi. — 8 à 10 heures, filé un camion P. -L.-M. » chargé de deux caisses, venant de Pise; perdu la » piste place de l’Opéra. — 11 heures, chez Stein. — » 1 heure, Bibliothèque nationale, reliure et manus- » crits. — Louvre, galerie d’Apollon et salon carré. — » 3 heures, hôtel Drouot, séance agitée, promenade » énergique au retour. — 5 heures, avenue de Ma- » rigny, chez Odiot... c’est son jour.
» Samedi. — Chez Moïse ; attendu pendant une heure » dans la chambre à coucher que le baron soit parti; » assisté au déballage d’un colis... mystère et bois » sculpté ! — Chez Danlos et Clément. — Rue du Cher- » che-Midi, chez Lacroix. — Rue Vavin, chez Baudouin, » pour refaire la couronne d’une Vierge en ivoire, com- » pléter la tête, les deux bras, la robe, les pieds et » restaurer le reste. — Musée de Cluny. — 4 heures, » quai Voltaire, chez Victor Gay; de là, quai d’Anjou, » chez le baron Pichon ; c’est leur jour. — Dîné à 8 heu- » res sans avoir déjeuné.
» Dimanche , jour de repos. — Visites générales, » boulevard du Palais, quai Saint-Augustin, rue de » Tournon, rue de .Poitiers, rue Saint-Fiacre, rue de » Laval, rue de Bruxelles, boulevard Haussmann, » Champs-Élysées, villa Saïd et rue de la Faisanderie, » chez B..., c’est son jour. — 7 heures, Brébant, dîner » mensuel des amateurs.
» Comment résister à un pareil régime. Il y a un livre » à faire, dit en terminant le spirituel écrivain : l’Hy- » giène du collectionneur. Conseils aux gens du monde » qui s'occupent de la curiosité. J’y penserai. »
Voilà pourquoi, tracassé de tous les côtés, assailli par des obligations de toutes sortes, je suis aussi en retard ce mois-ci avec mes lecteurs pour les ventes dont j’ai entrepris d’écrire l’histoire quotidienne. 11 va falloir maintenant faire une revue rapide pour combler cet arriéré.
Eugène Piot, le fondateur du Cabinet de l'amateur , a vendu dernièrement en bloc ses médailles italiennes à un marchand de Francfort, M. Hesse, qui les a fait passer en vente publique à Londres. Elles avaient été sur le point d’entrer au British Muséum, ce qui eût été un très grand honneur pour elles et une bonne fortune pour le musée anglais.
La France a perdu là, en tout cas, une belle collection. Nous en sommes désolés. Les Anglais sont assez riches en objets d’art. Ils n’ont pas besoin de s’enrichir encore.
Les beaux médaillons de Pisano : Francesco Sforza, A lphonsed' Aragon, surnommée Magnanime; JeanV III-, empereur de Constantinople ; le Malatesta de Matteo Pasti; le Mahomet II de Bertoldo de Florence, dont les belles épreuves sont si rares, quelques petites médailles allemandes, véritables bijoux par la finesse de leur exécution, ont été vendus à de grands prix chez les auctioneers Christie, Manson et Woods.
Les productions des grands médaillistes italiens du xve siècle sont fort goûtées chez nos voisins. Elles ne sont pas près de repasser le détroit.
Payer, du reste , un beau Vittorio Pisano, le premier en date parmi les peintres de portraits, quatre à cinq mille francs, le même prix que l’Elzevir : le Pâtissier françois ou la gravure de la Vache qui pisse de Berghem, premier état, sera toujours, selon nous, une preuve de goût.
En somme, le spéculateur prussien n’a pas fait une mauvaise affaire, il a vendu au détail 205,530 francs ce qui ne lui coûtait que 150,000 francs.
Il lui reste le bénéfice qu’il avait recherché dans cette affaire.
2 mai. — Succession Oppigez, en son vivant peintre expert.
Vendus 1,000 francs, par M0 Paul Gérard, douze cents dessins de Cham. Toujours fécond et spirituel, le caricaturiste, si bien nommé le Paul de Kock du crayon. — La plupart étaient inédits. Ils roulaient presque tous sur le bourgeois, le militaire et la bonne d’enfant, avec de très curieuses légendes, mordantes, incisives, pleines de sel ou lestement troussées, comme savait les écrire le vicomte Amédée de Noé.
11 mai. — Voici une curieuse tapisserie gothique, large de cinq mètres, haute de près de quatre : les Préparatifs d'un tournoi au xv° siècle. Ces pièces sont rares. Celle-ci mérite certainement une description.
Au premier plan, de grandeur naturelle, onze dames en riches atours ; sans doute le tribunal qui jugera cette école de prouesses. Plusieurs d’entre elles tiennent entre leurs mains les insignes destinés à ceux qui vont combattre : l’une a un casque, l’autre une pièce d’armure, d’autres portent des écussons, des écharpes brodées de leurs mains, des lances où flottent des banderoles' avec des devises amoureuses.
Bientôt le bruit des fanfares retentira, les seigneurs arriveront. Ils recevront les couleurs de leurs belles. Ils entreront en lice. Plus d’un mordra la poussière ! Quel sera l’heureux vainqueur? Le cœur de chacune
d’elles doit battre déjà follement. Comme l’a dit un poète du xme siècle :
Servants d’amour regardez doucement,
Aux echaffauts, anges du paradis.
Lors jouterez fort et joyeusement Et vous serés honorés et chéris.
Déjà, sur les côtés, deux chevaux caparaçonnés, tenus en bride par ces belles damoiselles, piaffent d’impatience, tandis que, sur une estrade couverte d’un tapis rouge orné d’animaux fantastiques, a pris place, entre deux suivantes, une majestueuse souveraine portant au front le bandeau royal. Derrière, une tribune à cinq arceaux gothiques desquels émergent d’autres têtes de femmes qui regardent curieusement ce qui se passe. Au sommet, une inscription gothique se détachant sur un fond de verdure et de fleurettes.
Cette belle tapisserie, offerte au public par les soins de Me Paul Chevallier, a été acquise par M. Chabrière, régent de la Banque.
12 mai. — Le triage des objets les plus précieux de la collection Ch. Timbal a beaucoup nui à cette vente. On savait que le Louvre avait prélevé le dessus du panier. Le tableau de la Vierge et V Enfant Jésus, les sculptures sur bois des primitifs, et, parmi elles, la Flagellation et la Nativité , du xme siècle, sont maintenant installés, avec les beaux objets en ivoire, en nacre et en métaux précieux, dans une salle qui fait suite aux galeries où était autrefois le musée dit des Souverains, , dans l’aile du palais connue sous le nom de « la Colonnade. »
Aussi, c’est avec une certaine indifférence que les amateurs, qui payent maintenant des sommes folles la
haute curiosité, ont accueilli cette nouvelle. Cependant, les restes du festin étaient encore excellents.
Louis-Charles Timbal, élève de Flandrin, avec qui il avait travaillé à la décoration de Saint-Germain-des- Prés, était tout à la fois un peintre, un érudit d’un goût judicieux et un collectionneur qui ne s’attachait qu’aux belles œuvres d’une indiscutable valeur. Il avait été aussi critique d’art. De nombreux Salons ont été signés par lui; mais sa prose était froide, étriquée et d’une politesse féroce, a dit Jules Claretie.
La collection formée par ce délicat et ce lettré était connue de tous, ayant figuré dans plusieurs expositions. Elle avait été reproduite en détail, à l’aide de nombreux dessins»publiés par l'Art pour tous.
Lorsque Timbal mourut, la première réunion de curiosités qu’il avait formée jadis était depuis longtemps dispersée. En proie au découragement le plus vif, il avait cédé, après la guerre, presque tous ses bronzes italiens de la Renaissance à M. Gustave Dreyfus, un amateur très connu dans le monde des arts ; mais, entraîné par ses goûts d’artiste, le peintre ne tarda pas à réunir les éléments d’une seconde collection que vinrent désagréger en partie des dons nombreux faits à Cluny et au Louvre dans un élan généreux.
Comme nous l’avons dit plus haut, une importante cession au dernier de ces deux musées fit passer à sa mort, dans les galeries de l’État, la plupart des autres objets recherchés en dernier lieu avec tant de peines et d’efforts persévérants.
Néanmoins, quelques amis fidèles ont suivi avec soin la dispersion de ces fragments de collection à l’Hôtel des ventes. Mais les marchands effarés, hésitants, craignant de prendre des loups , comme ils disent dans leur langue verte, ne savaient trop de quel côté se diriger.
Nous allons donner au courant de la plume les plus intéressantes adjudications.
, Une reliure de missel, merveilleusement belle, achetée 2,100 fr. par M. Gavet. Quelques mots de description seulement. L un des plats montrait la Vierge , assise avec 1 enfant Jésus sur ses genoux. Ce groupe doré se détachait au milieu de plaques d’émaux champlevés, de cabochons en cristal de roche et de pierres précieuses entourées d’ornements travaillés au grènetis.
Une châsse avec transept et toiture oblongue, surmontée d’une crête en cuivre gravé, doré et découpé à jour. Sujets religieux : la Vierge, l’enfant Jésus, saint Pieire et saint Paul. Au-dessus des figures, des cabochons en verre de diverses couleurs. — AM. Bourgeois, 2,500 francs.
Bas-relief attribué à Mino da Fiesole : la Vierge, assise sur un siège à X, tenant l’Enfant assis sur son genou droit. — M. Duruflé, 1,100 francs.
Terre cuite par Jean de Bologne : groupe de quatre figures, sur socle en marbre blanc et noir, Triomphe de Ferdinand I<* — M. Galichon, 2,550 francs.
Toute une remarquable suite de bronzes italiens du xvi° siècle vers lesquels se tournent en ce moment tous les amateurs :
Saint Jérôme , agenouillé, tenant une croix de la main gauche. Patine florentine, 450 francs.
Saint Sébastien. Bronze noir : 1,500 francs.
La Vierge et V Enfant Jésus : 220 francs.
Une Tête de femme avec une très curieuse coiffure : 600 francs.
Un Adolescent nu, debout, les bras croisés au-dessus de la tète : 890 francs.
Buste de Cicéron: 315 francs.
La Mise au tombeau. Bas-relief attribué à Riccio : 1 ,140 francs, à Mannheim.
Une plaquette en bronze doré : la Vierge dans sa gloire: 175 francs, à Leclanché.
Prix de quelques dessins :
La Mise au tombeau, dessin de Raphaël. C’est un monument historique ayant passé par les collections de Julienne, sir Thomas Lawrence, Guillaume II et Galichon. Splendide dessin à la plume, ombré au bistre; le corps du Christ est soutenu par la Vierge et saint Joseph d’Arimathie ; à droite, la Madeleine agenouillée ; à gauche, un saint personnage ; dans le fond, le calvaire indiqué par quelques traits.
Féral avait demandé 1,200 francs. M. Galichon a donné 6,200 francs pour l’œuvre du divin maître. C’est qu’ils sont rares, les dessins de Raphaël ! Comptons-les : Venise en possède 105, dont 3 fort douteux, Paris 47, dont 23 exposés sous verre au Louvre; Lille, 40; Florence, 43; Rome, 5; Milan, 6; Naples, 5; Pérouse, 3; Berlin, 5 ; Dresde, 10; Munich, 4; Dusseldorf, 9 ; l’Angleterre, 50; La Haye, 50; Vienne, très peu; Montpellier en a un très curieux, dessiné des deux côtés, et contenant des vers de la main de Raphaël. Il vient de la collection Alfieri. Chez les amateurs, nous en connaissons quelques-uns, mais très peu de réellement indiscutables.
Un très beau dessin à la pierre d’Italie de Bernardino Luini : la Vierge , vue de trois quarts, les yeux baissés, la bouche souriante, les cheveux ondulés, le front couvert par un voile léger. — AM. Galichon, 2,320 francs.
M. Kœchlin a payé 600 francs un Religieux dans un ; -paysage , de Salvator Rosa, et M. Bonnat 1,100 francs un dessin à la plume de Bartolomeo : la Vierge agenouillée.
La vente a produit 93,310 francs. Le Louvre avait
déjà donné 100,000 francs à la succession. Les héritiers n’ont pas à se plaindre, — mais ils se plaignent toujours. C'est la règle.
Un peu d’autographes maintenant.
Eugène Charavay a fait, le vendredi 12 mai, une vente avec quelques belles pièces.
Un volume relié en maroquin rouge contenait trentedeux lettres de Stéphanie Ducrest de Saint-Aubin , dame de Gtenlis, adressées par elle à Bernardin de Saint- Pierre. Correspondance inédite qui mériterait d’être publiée.
Très curieuse, cette comtesse de Genlis! Comme Mme de Maintenon, elle avait la passion de l’éducation. Institutrice de M. de Valois, devenu Louis-Philippe, pour lui apprendre les langues vivantes, elle le forçait à jardiner en allemand, à dîner en anglais, à souper en italien, et, pour qu’il devînt un homme fort, elle exigeait qu’il couchât sur un lit de bois, bravât le soleil, la plu-ie et le froid, et fît de longues courses avec des semelles de plomb.
Mais revenons à sa correspondance, de 1786 à 1791, avec l’auteur des Harmonies de la nature.
Le lo octobre 1786, elle lui parle de J. -J. Rousseau. Pas bien tendre à son égard ! Elle croit ses ouvrages infiniment dangereux.
« Les détails licencieux de son roman me révoltent. Les hor- <> ribles Confessions m’ont fait frémir. »
A l’âge de dix-huit ans, elle a vu Rousseau et causé avec lui. Cet entretien lui avait laissé, paraît-il, le plus pénible souvenir :
« Tandis qu’il parlait, je le regardais d’un air hagard et stupé- » fait et je frémissais jusqu’au fond de l’âme. Cette impression fut » affreuse, elle a été ineffaçable. «
Plus loin, relation d'une autre entrevue beaucoup plus tard avec Rousseau. Changement complet.' Elle finit même par lui rendre justice et par apprécier son caractère et ses ouvrages.
« J’aimais sa simplicité et sa vivacité, douce et spirituelle. J’ai- » mais surtout la manière dont il parlait de ses ennemis. J’aurais » tendrement aimé sa personne, s’il ne m’eût pas parlé de ses » Confessions, »
En 1787, la comtesse de Genlis envoie à Bernardin de Saint-Pierre un médaillon en ivoire, exécuté par elle-même, et répond ainsi à une allusion malicieuse faite par lui sur son caractère.
« Ce n’est pas que je sois toujours sans aiguillon. Il y a dans » ma composition, suivant l’expression d’Addison, beaucoup de la » colombe et un peu du serpent.
La même année 1787, elle écrit à Bernardin de Saint- Pierre qui lui a envoyé son chef-d’œuvre. Cette lettre des plus curieuses est à citer tout entière.
Paul et Virginie! J’aime cette histoire à la folie, avec passion; je ne sauinis dire a quel exces. Je 1 ai lue toute entière j le jour même de l’envoy j’y passais une partie de la nuit. Le lendemain je fus au Raincy voir M. le duc d’Orléans. Il y avait un monde énorme et je répétais à chaque personne : « lisés Paul et Virginie ». Je ne pouvais dire autre chose. Je n’ai pas eu l’honneur de vous remercier plus tôt parce que ma mère a été dangereusement malade. Elle est mieux, quoique son état soit toujours inquiétant. M. le duc d’Orléans m’a chargé de vous remercier de sa part, pardonnés moi, Monsieur, de ne l’avoir pas fait plus tôt. Mon frère m’a dit qu’il aurait l’honneur de vous écrire, pour vous remercier comme il le doit. On m’a dit que M. de Warville n’était pas à Paris, ce qui fait que je ne lui ait point encore envoyé votre ouvrage.
Mais reparlons de Paul et Virginie. Que ce site étranger y fait bien ! quelles délicieuses descriptions ! quel intérêt dans les plus petits détails! c’est un morceau véritablement original et pour lequel j’aurai toujours une prédilection toute particulière. Cepen-
dant, il y a une petite chose que j’y désaprouve, ce sont quelques sentiments de défiance que vous avez donnés à cet aimable Paul. On se cache de moi, on veut donc me tromper? Qui sera confiant, qui jouira de la douceur de compter ce qu’il aime, si ce n’est l’heureux élève de la nature dans l’âge de l’innocence? Si ce n’est Paul qui ne connait de l’univers que le rocher qui l’a vu naître et quatre ou cinq êtres vertueux et sensibles qu’il aime et dont il est chéri?... et c’est lui qui prend de l’ombrage; c’est lui qui craint que Virginie ne se laisse séduire par le monde.
Je n’aime pas non plus ces mouvements ardents et tumultueux que vous avés donnés à Virginie quoique les détails de cette peinture soient charmants, selon moi, c’est à Paul et non à Virginie qu’il eut fallu donner ces mouvemens et cette agitation des sens. Une jeune fille chaste, innocente et modeste n’a jamais rien éprouvé de pareil : innocence et tranquillité des sens sont chés les femmes deux choses inséparables, et je ne veux point du tout soutenir en disant cela qu’elles sont incapables de partager ce qu’elles inspirent; elles partagent et ne désirent point, quand leur imagination n’est point gâtée; ceci ne m’est pas facile à exprimer, mais il y aurait de quoi faire un livre, ce n’est qu’une femme qui le peut écrire et les détails s’y opposent, ainsi ce livre ne sera point fait, c’est dommage, car on n’a là dessus que des idées bien fausses et c’est cependant une des choses où l’on doit admirer le plus la sagesse et la prévoyance de la nature.
La deuxième histoire de ce dernier volume me paraît un poème fort agréable, mais rien n’est pour moi comparable à Paul et Virginie.
Adieu, monsieur, recevés tous mes remerciemens, je suis bien fâchée qu’il y ait autant d’opposition entre nos caractères, car assurément rien ne me convient mieux que votre esprit et vos sentimens. Je n’ai ni vos talens, ni votre expérience, mais j’ose croire que j’ay certainement le mérite de savoir vous aprécier et en vous lisant on pourrait se contenter d’un tel mérite et même s’en énorgueillir.
Bellechasse, ce jeudi au soir.
Mme de Genlis était vive. En 1787, elle se brouille avec son ami Bernardin de Saint-Pierre. Elle lui adresse alors des reproches très durs sur un incident qui nous échappe :
« Je ne puis vous cacher que je ne reconnais dans ce procédé
ni la plus simple notion des convenances, ni l’apparence de l’amitié ou seulement de l’intérêt. «
Mais, à quelque temps de là, elle fait amende honorable, l’appelle son cousin et lui adresse une longue et piquante dissertation sur la philosophie et l’amitié.
Doit-on s’étonner maintenant que ces lettres, les unes tristes, les autres gaies, toutes scellées des armes de la comtesse de Genlis, se soient vendues en bloc 3,500 fr.?
Une charmante épître de Marie- Josèphe de Saxe , fille d’Auguste III de Pologne et de Marie-Josèphe d’Autriche, dauphine de France, mère de Louis XVI, écrite de Fontainebleau, 22 octobre 1750, à une amie, et dans laquelle elle lui reproche de ne pas donner de ses nouvelles à sa famille :
« Croyez vous peut être que quand on a fait un enfant, on oublie tout le monde. Si c’est votre idée vous vous trompez furieusemeut, car je suis depuis mes couches tout comme j’étais auparavant et de faire un enfant ne m’a point du tout changé le cœur.
Vendue 40 francs.
Adjugée à 325 francs, une très rare lettre, rédigée en français, par Beethoven à M. Pacini, éditeur de musique à Paris. Le grand compositeur allemand, un peu gêné, écrit de Vienne, le 5 avril 1823, pour lui offrir quarante et une de ses compositions, moyennant la modeste somme de 400 fr.
Une intéressante correspondance de Pauline Bonaparte, princesse Borghèse, duchesse de Guastalla, avec Napoléon Ier, Marie-Louise, sa mère Laetitia Bonaparte, le cardinal Fesch, son oncle, et M. Michelot, son intendant. Vendue 240 francs.
Six lettres du révérend Père jésuite Guillaume
Dauàenton , le confesseur célèbre de Philippe V. — 700 francs.
Un manuscrit autographe de Descartes , copie faite de sa main d’une lettre de Cl. Saumaise à André Rivet, avec une réplique de Constantin Huyghens, au sujet d’une querelle littéraire qui eut alors un immense retentissement, — 200 francs.
Un précieux exemplaire de X Histoire naturelle, de Pline le jeune, imprimée à Venise en 1496. Ayant appartenu à Érasme, dont il porte quatre fois la signature, ce livre lui avait été offert par Froben. — Plus de quinze cents scholies ou notes marginales écrites de la main d’Érasme, la plupart en latin, beaucoup en grec et plusieurs en syriaque sont des documents précieux pour l’histoire.
Les fleurs de lis permettent de croire que cet ouvrage a appartenu à Louis XII, dont il porte du reste les insignes, et qu’il a été donné par le roi à Froben, qui en a ensuite disposé en faveur d’Érasme, son ami.
En tête du volume, qui a été vendu 500 francs, se trouvait ajoutée une belle lettre autographe en latin, signée d’Erasme, adressée à Brunoni Avcrbach, et datée de Louvain, 16 novembre.
Marie Stuart, l’infortunée reine d’Ecosse, décapitée en 1587, écrit à l’archevêque de Glasgow, son ambassadeur auprès du Roi Très Chrétien, Scheffield, le 9 juillet 1574.
Elle lui donne des nouvelles de sa santé et le prie de lui envoyer des tourterelles, des perdrix rouges et des poules de Barbarie.
Elle désire voir s’il lui sera possible de les faire élever dans son pays; puis elle ajoute : .
Je prendrais plesir de nourrir en casge comme je fays de tous
les petits oiseaux que je puis trouver, ce sont des passe temps de prisonnière et memes pour ce qu’il n’y en a point en ce pays.
1 ,000 francs, la lettre de la pauvre Marie !
Un devis de trois tableaux qui ce doivent faire dans la chapelle des fonts de l’église de Saint-Eustache, signé par Pierre Mignard , J. -B. Colbert et les Marguilliers . Mignard s’engage à commencer les trois tableaux immédiatement et à les terminer pour le jour de la Pentecôte 1667, moyennant la somme de quatre mille livres. Vendu 205 francs.
Citons pour finir :
Un dossier de 53 lettres (1733-1755) de Marie Elisabeth, gouvernante des Pays-Bas, archiduchesse d’Autriche, sœur de l’empereur Charles VI, adressées au comte Jules Visconti, conseiller d’État, envoyé de l’empereur dans les Pays-Bas. — Acheté 3,000 francs pour le prince d’Orange.
Enfin 340 lettres du prince Eugène de Savoie au comte Jules Visconti, accompagnées des minutes et des réponses, presque toutes relatives à la guerre de succession au trône de Pologne. Correspondance du plus haut intérêt pour l’histoire politique de l’Europe au xvin0 siècle. — Vendues 1,625 francs au même amateur.
13 mai. Collection Th. Leroy. M0 Paul Chevallier, commisseur-priseur; Georges Petit, expert. Produit, 93,310 francs.
Trente tableaux seulement, mais le dessus du panier. M. Th. Leroy est un homme d’un goût des plus délicats. Vous serez certainement démon avis, lorsque j’aurai relevé seulement les noms et les prix.
Quatre beaux et bons Corot :
Un Paysage de 1840, première manière du maître. 1,220 fr.
Une Danse de nymphes dans une clairière, sujet très aimé de ce Sylvain qui affectionnait tant les hamadryades. 2,350 francs.
Le Passeur , dans un splendide effet de soleil couchant. Toile très violemment brossée. 7,650 francs.
Le Pêcheur napolitaines l’eau jusqu’à mi-jambes, peinture vigoureuse. 5,000 francs.
Continuons :
Le Torrent , de Courbet. 215 francs. Pas à sa valeur.
Trois Daubigny très fins : YÉtang, un morceau de choix; 13,000 francs. Les Chevaux de labour au repos; 840 francs. Les Bords de la Seine par un temps d’orage avec un ciel très vrai; 2,000 francs.
Trois Eugène Delacroix, dont un hors ligne :
La Fiancée d'Abydos, sujet tiré du livre de lord Byron, chant II, strophe XIII.
« Sors de ton fourreau maintenant, glaive de mon père, jamais tu ne vis de combat plus inégal! Adieu Zuleska.
Vivement disputée. Vendue 15,500 francs. Un beau prix! Que dirait M. Ingres s’il voyait que l’on paye si cher les œuvres de l’homme « aux tendances dangereuses » qu’il refusait d’admettre à l’école des Beaux- Arts.
Paysage du Maroc. 2,150 francs.
Tigre et serpent , daté de 1862. Prêt à s’élancer, tendu sur ses pattes, un tigre menace, de sa gueule ou-
verte, un serpent enroulé autour d’un arbre. Peinture pleine d’énergie. 13,500 francs.
Cinq Diaz, éclatants de couleur :
La Petite futaie, souvenir de Fontainebleau. 4,500 fr.
Hêtres : trois gros arbres vivement colorés par un rayon de soleil. Provenant de sa vente après décès >*30 francs.
Le Concert , mis précieusement sous verre. Une jeune femme, entourée de dames et de seigneurs, chante en s’accompagnant sur la guitare. 680 francs.
Cheval près d un marais, d’une tonalité vigoureuse 3,600 francs. b
Les Dénicheurs, gracieuse étude. 1,650 francs.
Un beau Fromentin, Grand Canal à Venise. Du vrai Venise, ce qui est rare, chaque peintre accommodant à sa fantaisie la reine de l’Adriatique. 2,900 francs.
Un Philippe Rousseau de 1842. Très curieux petit tableau; ce serait à douter de l’auteur, si ce n’était pas signé. Peint dans la manière de Jan Steen, il représente une nature morte. Une perdrix rouge, un gros chou vert, une cafetière en fer-blanc posée sur le rebord d’une fenêtre. Avec cela une épaisse couche de vernis qui rend tout à tait flamand ce petit tableautin. 400 francs seulement. Allons! on se trompe quelquefois à l’Hôtel Drouot.
Th. Rousseau, Lisière d un bois. Un soleil couchant éclairant un beau paysage d’automne. 4,150 francs.
Ce Rousseau, il était étonnant! R écrit un jour de Paris à son ami François Millet à Barbizon. La lettre ne lui parvient pas. Très étonné, il fait des recherches à la grande poste, on retrouve une lettre avec une enveloppe illustrée par un paysage à la plume : une avenue bordée de maisons rustiques.
— Eh bien! dit Rousseau triomphant au fonctionnaire, est-ce que l’adresse n’y est pas? Comment, vous ne reconnaissez pas l’unique rue deBarbizon?
Et pour finir la vente Leroy :
Un Paysage de Troyon, de sa première manière. 2,220 francs.
Le Madrigal de Worms. 1,555 francs. A cette époque, en 1867, Worms aimait les lyres, les trépieds, les harpes et les meubles du premier Empire. Il n’était pas encore allé en Espagne. Aujourd’hui, c’est un fier Castillan.
Dans une vente qui vient d’avoir lieu, des amateurs se sont arraché certaines pièces de cinq francs à la mèche .
On désigne ainsi des pièces au millésime de 1852 et à l’effigie de Napoléon III, ornées des célèbres et légendaires rouflaquettes aux courbes distinguées.