‹ L'Hôtel Drouot en (volume 2)Chapitre 32 sur 56 · XXVJ · texte numérisé non relu

XXVJ

Opinion de René François sur la musique. — Les musiciens du xviie siècle reparaissant dans une vision. — Les anciens instruments de M. Savoye. — Le piano à queue de Marie-Louise. Le

piano de Gluck, de Rousseau et de Grétry. — Clavecin d’amour et clavecin angélique. — Les ossements dont on fait des flûtes. — La saequeboutte de Gargantua. — Tout n’est pas rose dans le métier d’expert. — Jules Romain ne pouvant discerner une copie d’un original de son maître. — Le Raphaël du comte de Lestang- Parade. — Fleurs d’expertises — Les trompe-l'œil de Darct. — Otez-moi tous ces maqots-là!

Paris, 22 mat.

Ils sont rares, les jours où les musiciens (qui ne s’occupent guère de curiosités) se décident à monter l’escalier de l’Hôtel Drouot.

Les collections d’instruments de musique se font peu et se défont encore moins. C’est cependant un régal d’amateur et même de simple désœuvré d’aller, lorsqu’il y a une vente, admirer les formes étranges des serpents et des trompettes marines, la grâce exquise des mandores et des cistres, les peintures souvent parfaites des harpes et des anciens clavecins. Tous ces instruments, délaissés aujourd’hui, ont jeté jadis désaccords harmonieux. Ils font revivre, pour ceux qui les contemplent, un monde disparu. Ils sont l’expression élégante du plaisir charmant de la musique si bien décrit au temps jadis par René François, prédicateur du Roy, dans

V Essai des Merveilles de la nature et de ses 'plus nobles artifices :

« Quelle étrange puissance de sçavoir si doucement » enchanter nos esprits, que sans dire mot la musique » persuade et nous entraîne, distillant et coulant par » l’aureille ses charmes qui desrobent Pâme à l’âme » elle-même et l’attachent par les aureilles sans qu’elle » se mette en devoir de se défendre et riant de sa cap- » tivité. Pendant qu’elle parle des doigts, qu’elle fait » haranguer une chorde d’un luth et commander qu’un » bois creusé dégoise mille chansons, cette sirène se » rend maîtresse de nos esprits qui se font ses esprits. » Qui le croirait que chaque son eust son partage, sa » puissance et domaine à part. »

L’nn de nos amis, passionné de musique, a longtemps cherché à reconstituer chez lui, comme dans les tableaux de Palamède, un orchestre des instruments anciens du xvne siècle. C’était là un rêve. Il a dû y renoncer. Il aurait bien trouvé les instruments, mais les instrumentistes lui auraient fait absolument défaut ; il reconnut vite qu’il ne fallait pas songer à donner suite à son projet.

Quels grands artistes nous avions alors ! Voyez-les reparaître dans une vision rapide, groupez-les dans un ensemble: Blavet, l’habile virtuose jouant de la flûte; Livet, faisant résonner le cor; Flesle, pinçant de la harpe; Destouches, soufflant dans sa musette; Monard, touchant du clavecin ; Toldini avec son hautbois ; et avec son luth, Lenclos, le père de Ninon, le violiste préféré de Louis XIII.

Voilà des artistes qui, malgré tous les progrès de notre époque, s’ils pouvaient revenir se faire entendre une fois encore, émerveilleraient certainement les habitués des concerts du Conservatoire.

La collection formée par M. Savoye, employé chez M. Pleyel, a été vendue le 15 mai par MM. Gand et Bernardel. Elle comprenait beaucoup de pièces curieuses et quelques souvenirs historiques.

L un d eux, le piano à queue de l’impératrice Marie- Louise, fabriqué par Broodmann, a trouvé amateur à 910 francs. Ce bon instrument, d’une origine bien authentique, était placé dans un meuble d’acajou enrichi de bronzes ciselés et dorés, couvert des initiales M. L. et de la couronne impériale.

Le second , plus intéressant encore, était un modeste petit piano, daté de 1769, mais dont l’histoire, accompagnée de documents indiscutables, mérite bien une place dans ce livre. Fabriqué à Londres par Joannès Zumpe, il avait successivement appartenu au chevalier Gluck' à Jean-Jacques Rousseau, à Gretry et à Nicolo.

Il a été vendu seulement 185 francs.

Nous espérons que ce souvenir précieux est allé au Musée du Conservatoire de musique.

v°ici maintenant toute une suite de cotte épinette qui, passant par la virginale, devint un clavicord, se transforma peu à peu en clavecin et finit par disparaître devant la concurrence acharnée du piano d’aca jou.

Il sera néanmoins toujours aristocratique, ce clavecin dont jouait si bien en France, d’abord au xvie siècle la demoiselle Jacquet, mariée ensuite à Marin de La Guerre et ensuite, au xvii® siècle, le professeur et célèbre virtuose Hardelle.

Il y en avait alors de toutes sortes pour exprimer les sentiments les plus variés : le clavecin royal , majestueux, supérieur à tous; le clavecin d’amour , aux sons séducteurs ; le clavecin angélique , donnant un avant-goût des joies célestes ; le clavecin organisé taisant marcher un petit orgue; voire même le clavecin

électrique produisant des étincelles dans l’obscurité.

Que sont-ils devenus ? Où sont les neiges d’antan?

Du Sommerard le père, le fondateur deCluny, possédait une merveilleuse épinette du xvi6 siècle, couverte de ciselures d’une délicatesse exquise. Mais, dans ce temps-là , personne ne réparait encore ces précieux débris de l’ancien temps. Aussi, faute de mieux, il avait fait disposer le mécanisme d’un piano dans son épinette qu’il appelait, en la montrant aux dames , le piano de Henri IL

Tous les clavecins de la vente Savoye heureusement n’avaient pas été ainsi modernisés. L’habile Blanchet, qui en agrandit tant sous le règne de Louis XYI, n’avait pas commis le sacrilège d’y toucher.

Ils étaient, presque tous, tels que les luthiers du temps les avaient produits. De pays divers , ils appartenaient à tous les luthiers en vogue à l’époqne, comme on en pourra juger par cette courte nomenclature des pièces principales.

Clavecin enrichi de dorure, d’ivoire et de fine marqueterie, fait en 1579 à Venise par Antonius Baffo Venetus. Très bon état : 1,030 francs.

Clavecin de 1682, d’un charmant modèle du Florentin Antonio Migliai. Bois de cèdre avec des peintures du temps sur le couvercle : 1,850 francs.

Clavecin aux sculptures dorées sur fond rouge, réparé en 1610, par Vincentini Pratensis : 620 francs.

Clavecin anglais du xviii0 siècle signé , Longman et Broderip, avec cinq claviers : 1er, Unisson; 2e, deuxième unisson ; 3e, octave ; 4°, imitation du luth; 5°, imitation de la harpe : 350 francs.

Clavecin primitif du xvi° siècle, connu alors sous le nom de virginale , signé Samuel Biderman Agusta. Il tenait dans un coffre de dame. Sur la face et sur les côtés, des encadrements sur parchemin. Sur le couvercle, une

pelote de velours encadrée de galons d’or. A l'intérieur, une enluminure de l’époque : Noé sortant de l’arche avec sa famille et les animaux qu’il avait recueillis : 515 fr.

Les savants, ignorant des choses de la musique, avaient d ailleurs dans cette vente Savoye de quoi stimuler leurs études d’antiquaires : des clochetons étrusques, des grelots grecs, des fragments d’instruments trouvés en Italie dans des fouilles, voire même des flûtes faites par les peuplades primitives, non avec ce fameux bois humain, que nous possédons tous, mais sans aucun respect, avec les ossements troués de nos ancêtres. Ils ne prévoyaient certainement pas égayer ainsi leurs descendants.

Aprocryphes. souvent, usées toujours et frustes quelquefois, ces antiquités préhistoriques ne sont pas du tout moD fait. Je préfère à ce genre de curiosité les instruments du bon vieux temps que Rabelais prône dans Gargantua pour l’éducation de la jeunesse :

« Au reguard des instruments de musique, il apprint « jouer du lue, de la flûte d’alemant à neuf trous, de « la viole et de la sacqueboutte.

Que d’inventions étranges, en partie disparues, pour produire des sons ! Le bois, la pierre, le verre, le fer, l’ivoire, le cuivre ont été mis partout à contribution. On

pouvait trouver, dans la collection Savoye, enjolivés d’ornements gracieux, des violons de la Coree, des hautbois des Abruzzes, des tambours africains en faïence, des flûtes de Pan du Sénégal, des bobs de Madagascar, des guitares turques, des cloches japonaises, des cymbales et des castagnettes chinoises, des tam-tams indiens, des harmonicas à lames de cristal, des carillons mécaniques, des cornemuses italiennes, des vielles organisées, des musettes en ivoire, des flûtes traversières, des galoubets provençaux , des flaviols et des tambourins du

Roussillon, des mandolines italiennes, des mandores napolitaines et des buccins de pays inconnus aux têtes de serpent en bois sculpté, se tordant dans des contorsions d’épileptiques.

Voyez-vous tous ces instruments marchant ensemble? Quelle épouvantable cacophonie! Le charivari des frères Dawenport renfermés dans leur mystérieuse armoire ne paraîtrait à côté de cela qu’un ensemble parfaitement orchestré.

Continuons notre revue : voici une amusante pochette des maîtres à danser du siècle dernier; un olifant d’ivoire qui nous ramène à l’appel réitéré de Roland dans les gorges de Roncevaux, vendu 175 francs; un métronome authentique de. Jean Maëlzel, payé 16 fr. ; une basse de viole de 1692 ayant appartenu à Guillaume, maître de la chapelle du roy , sans doute Guillaume du Manoir, virtuose célèbre de la communauté des ménestriers de Paris. Mais nous eussions voulu, pour la satisfaction de notre amour-propre, trouver dans cette réunion musicale quelques violons de nos maîtres français : les Boquet, les Pierret et les Castagnary, dont les œuvres pouvaient lutter, dans le temps, avec celles trop prônées peut-être des meilleurs luthiers de Crémone.

Quelques instruments cependant n’étaient pas à dédaigner : un joli petit cor de chasse de page Louis XV en argent, au pavillon doré : 245 francs ; une musette de la même époque, en ivoire et soie brochée avec son soufflet de pareille étoffe : 365 francs ; un très remarquable théorbe français en vernis Martin : 500 francs; un violon en faïence française avec blason : 330 francs (ce n’était pas celuç décrit par Champfleury dans son charmant ouvrage) ; une harpe éolienne de Michelot, 1780, avec mécanisme pour changer le diapason suivant l’intensité du vent : 300 francs.

La série des orgues mécaniques françaises et italiennes contenait des pièces rares. Un orgue allemand de quatre pieds de haut, un monument fait vers le milieu du siècle passé, couvert de marqueterie , tout prêt à moudre ses airs de jadis, a été très disputé jusqu’à 1,000 francs. Peut-être le retrouverons-nous, un jour, entouré d’un assez mauvais voisinage dans l’une des fêtes des environs de Paris.

M6 Paul Chevallier a fait là une petite vacation qui s’est encore élevée à 17,367. Le successeur de Pillet est décidément une bonne acquisition. Comme son prédécesseur, il sait adjuger à temps, bien différent de quelques-uns de ses confrères qui ne savent trancher les enchères qu’après avoir épuisé toutes les ressources de leurs sollicitations pour en élever le montant.

Tout n’est pas rose dans le métier d’expert, surtout lorsqu’il s’agit de tableaux, si l’on songe à tout ce qu’il faut savoir. C’est une tâche des plus difficiles. Supposezle aussi fort que vous le voudrez, vous admettrez bien néanmoins qu’il lui arrivera de se tromper quelquefois. Personne n’est infaillible, car les papes sont trop intelligents pour ne pas douter quelquefois du pouvoir surnaturel que les conciles leur ont généreusement octroyé.

Et cependant, l’histoire des erreurs des experts ferait, à elle seule, un livre intéressant. Gersaint, le maître du genre, s’est trompé quelquefois et Charles Paillet bien souvent ; témoin son amende honorable dans les acquisitions de la ville de Montpellier en 1842. Mariette laissa subsister, dans la vente de Charles Coypel, en 1753, les fausses attributions de ce dernier, malgré les avis qui lui furent donnes de tous les côlés. Les catalogues de Roussel, de Pierre Remy, de Lebrun, contiennent un arsenal de bévues.

Pauvre expert ! Abusé bien souvent par les pseudotraditions des familles, tiraillé par des héritiers se figurant posséder des richesses, paralysé par des catalogues pompeux, préparés à l’avance, il navigue sans cesse au milieu d’écueils sur lesquels il se heurte quelquefois.

Et cependant, que de services il rend 1 Pour le vendeur, l’expert est la garantie que sa propriété ne sera pas lâchée à un prix ridicule. Pour le public, il doit être l’assurance d’une attribution consciencieuse en raison de la réputation et du caractère dont il se revêt. Car il n’y a pas de brevet d’expert, pas de concours, pas d’examen, pas de diplôme décerné. On prend cette qualité à ses risques et périls. Aussi, gare la critique !

L’expert de La Neuville simplifia un jour son rôle. Chargé, en 1825, de rédiger le catalogue de Casimir Périer, il le fit précéder d’une préface le mettant complètement à couvert. C’était simple et prudent, court et énergique :

« Nous ne ferons pour ce catalogue , disait-il , » aucun de ces éloges vieux et inutiles dont on a fait » si souvent abus. Les connaisseurs et les amateurs ne » forment ni leur jugement ni leur goût d’après l’opi- » nion qu’on cherche à leur imposer. Nous nousconten- » terons de prévenir que cette vente se compose de » bons et beaux tableaux et nous respecterons les » attributions de l’amateur. »

Il faut bien le reconnaître : discerner à travers cette patine jaune que le temps dépose sur les anciennes toiles si un tableau est un original ou si ce n’est qu’une copie; ce point éclairci, trouver l’école à laquelle il appartient et le maître qui en est l’auteur; n’avoir jamais la mémoire en défaut; être toujours prêt, lorsqu’on vous consulte, à mettre un nom sur un tableau sans signature et sans monogramme, c’est une tâche très épineuse. On peut bien concéder quelques défaillances à

celui qui en est chargé. Avouons-le, il n’est pas possible de se prononcer, dans tous les cas, d’une manière absolue.

On connaît l’anecdote du portrait de Léon X, par Raphaël, copié par André del Sarto avec une telle perfection que Jules Romain, qui avait pourtant travaillé aux draperies, ne put le reconnaître. R fallut que Yasari lui montrât les marques mises pour ne pas confondre la copie avec l’original.

Croyez-vous à cette énorme quantité de tableaux attribués aux maîtres qui encombrent tous les musées et toutes les galeries de l’Europe et que la vie entière de ces peintres n’aurait pas suffi à ébaucher?

Gherardi copiait Jules Romain.

Buonvicino, ditleMoretto, a fait d’admirables portraits pris pour des Titien.

Les fils du Bassan passèrent leur vie à reproduire avec patience les tableaux de leur père.

Ercolino de Castel était le Sosie de son maître Guido Reni.

Murillo a eu, de son vivant, à Séville de nombreux contrefacteurs.

Soyez-en bien convaincus, chaque maître célèbre a eu plus ou moins jadis sa pléiade de copistes, de faussaires ou d’imitateurs habiles.

Mais, quoi qu’il en soit, ce qui vient d’arriver à Féral n’en est pas moins fâcheux. R est aujourd’hui un des rares experts qui aient conquis des chevrons dans la carrière, et je compte raconter sa vie quelque jour. Sa probité et sa droiture ne sauraient être mises en doute. S’il se trompe, je le crois, c’est de bonne foi.

Le 20 mai, a eu lieu la vente du comte de Lestang- Parade, un amateur d’Aix en Provence. Cette collection avait une réputation plus haute que son mérite. A

part une dizaine de bonnes toiles, tout le reste était fort médiocre.

Un 'portrait de Marc- Antoine, depuis cent ans dans la famille, était attribué à Raphaël. Féral avait cru devoir accepter la responsabilité de cette attribution.

Dans ce tableau, le maître “est représenté en buste, les cheveux blonds cachés sous une toque. Son vêtement à larges manches laisse voir, suivant l’habitude de l’époque, une chemise blanche, à petits plis.

Malgré son séjour centenaire chez les Parade, le Sanzio était fort discuté. A la vente, aucun millionnaire ne voulut échanger son argent pour la couleur du maître des maîtres. La famille, conservant ses robustes illusions, dut pousser le tableau pour son compte jusqu’à neuf mille francs et le reprendre pour lui faire recommencer chez elle peut-être un nouveau bail d’un second siècle.

On a prétendu qu’un tableau de Fruits , donné par Ferai à Hedia se trouvait signé du monogromme A. B., qui est celui d’ Abraham Van Beyeren; qu’un Intérieur rustique , attribué à Zorg, portait en toutes lettres : Wyntrack ; et qu’cnfin deux pendants, sujets tirés de X Enfant prodigue, indiqués de François Breydel, étaient signés dans la pâte : J. Verbeeck.

On a' fait grand bruit autour de ces erreurs, faciles à réparer. Une revue artistique les a longuement détaillées sous le titrer Fleurs d’expertise. Il en a surgi une polémique très ardente. Des attaques personnelles ont éclaté dans les journaux quotidiens. Bref, il est sorti de tout cela un procès qui ne tardera pas à se dénouer.

Nous ne pouvons que déplorer cet incident. Il y a des deux côtés des gens honorables qui devraient s’estimer et que nous estimons.

Dans cette même collection Lestang-Parade se trou-

vait encore, de l’époque de Clouet, un bon petit portrait de femme blonde, en robe de velours noir avec crevés aux manches. Cette œuvre paraissait plutôt de l’école allemande que de l’école française. Elle a été payée 6,000 francs.

Il y avait, en outre, quitre très originales figures de maritornes, de grandeur naturelle, découpées sur bois et peintes pour servir de trompe-l’œil. L’une des caméristes, debout, tenait un bougeoir à la main, une autre un balai; deux autres, assises, pelaient des pommes. Le tout, paraît-il, était échelonné avec art sur le palier d’un faux escalier. Voyez vous d’ici les visiteurs entrant dans la maison, se trompant sans cesse, adressant la parole successivement à ces planches muettes. C’était sans doute fort amusant. Celui qui avait jadis commandé ce travail à Daret devait être très gai, comme le Portugais de Berthelier dans le Jour et la Nuit. — On a vendu ces quatre panneaux 600 francs.

Un triptyque de Simone Martini, aux fonds dorés et pointillés, très bien conservé, a valu 3,860 francs.

Parlons du Terburg intitulé : le Concert. Une jeune femme blonde, au jupon de satin blanc, au corsage de soie rose, joue de la -basse de viole, tandis qu’une femme âgée placée au second plan l’accompagne au clavecin. Bien laide, la vieille ! Il restait peu de chose de ce tableau très fin et d’une belle époque. Ce n’était là que la ruine splendide d’un chef-d’œuvre. Acheté cependant 11,650 francs.

Le Marchand de drogues. Coiffé d’un bonnet rouge garni de fourrures, orné de plumes de coq, le marchand d’orviétan tient une boîte remplie de flacons. Ce tableau, vendu 3,000 francs, était signé de ce réaliste, David Téniers, qui peint si franchement toutes les physionomies et dont la prodigieuse fécondité couvrit d’innombrables tableaux. Il a dit, lui-même, qu’il ne faudrait

pas moins qu une galerie de deux lieues de longueur pour les réunir tous. Ses œuvres furent cependant bannies de Versailles par le grand roi qui dit sèchement un jour, en les voyant : « Otez-moi tous ces magots. » Mais elles reçurent comme compensation l’hospitalité du duc d’Orléans, de la comtesse de Verrue et du prince de Conti. — Ce qui était bien quelque chose.

Charles Mannheim s’était chargé des objets d’art de la vente Lestang-Parade. Comme, de ce côté, il n’y avait rien valant la peine de donner de l ouvrage aux ouvriers compositeurs de ce livre, nous nous bornerons à dire que le montant de tous les numéros forme un total de 75,193 francs.

Comme toujours, suivant l’usage, après la vente, il y a eu de nombreux revidages entre marchands.

Vente annuelle de bienfaisance des artistes peintres et sculpteurs. — Un acte de vandalisme. — Baudry demandant à la céramique la conservation de ses peintures. — Dupin rassis et Dupin mollet.

Paris, mai.

L’Association des artistes peintres et sculpteurs aura bientôt près de quarante années d’existence. Elle a su rallier à elle les représentants les plus illustres de l’art français, la presque totalité des artistes qui exposent et un très grand nombre d’amateurs éclairés qui lui ont apporté leur sympathie et leur concours désintéressé.

Son but est de prêter un appui fraternel et honorable à ceux d’entre eux qu’atteignent le malheur, les infirmités et la vieillesse.

Le 7 décembre 1844, date de sa fondation, elle se composait de dix-huit membres, dont quelques-uns font encore partie du comité dirigeant, et possédait avec les 500 francs de première mise déposés sur le bureau par le baron Taylor, un actif de 710 francs, — pas plus.

Nous sommes loin de cette époque.

Grâce aux dons, aux legs, aux fêtes, aux cotisations, aux loteries, aux expositions et aux ventes publiques, l’Association possède maintenant un million et demi.

Les dix-huit fondateurs sont devenus une légion. Ils ont produit plus de six mille sociétaires.

En 1881, 944,660 francs de secours pris sur ses revenus seulement ont été distribués. Et cependant lesacrince a taire n est pas élevé. Six francs par an pour les simples sociétaires et douze francs pour les membres du Comité.

Forte de son succès passé, au commencement de lannee dernière, sur l’initiative de M. du Sommerard, l Association a été reconnue par un décret du 8 août 1881 comme établissement d’utilité publique, ce qui assure sa stabilité définitive.

Chaque année, une vente de bienfaisance est orgamsee; M. Boussaton, ancien commissaire-priseur, est délégué à cet effet : il s’en occupe avec ardeur. Il fait appel au bon vouloir de tous. Il voit ceux-ci, il stimule ceux-la. Les dons arrivent en abondance et la moisson faite, la vente est annoncée. Cette année, la date choisie est le jeudi 25. L’expesition particulière a eu beu hier. L’exposition publique aura lieu aujourd’hui (1).

Je ne puis en offrir qu’un compte rendu à la vapeur, le temps, du reste, m’ayant manqué pour regarder longtemps avant d’écrire. Ce sera néanmoins un petit Salon, et je suis ainsi consolé de n’avoir pu faire le mien, cette année.

Entrons dans la salle n° 8 pour en faire rapidement le tour.

Arrêtons-nous d’abord devant cette Bretonne (2), une paysanne de Douarnenez, de Jules Breton, tableau honnête et d’une poésie calme ; et devant cette Bêcheuse , d Eugène Feyen, une Cancalaise au teint bruni, se ren-

(1) La vente, faite en deux vacations, a produit 40,682 francs.

(2) Vendue, 6,000 fr.

dant. à la mer et montrant, sous son jupon court, ses jambes nerveuses et halées.

Goûtons un instant le Paysage des Alpes (1) de Gustave Doré, cet énergique artiste, apte à tout, qui combat sans cesse et qui n’a qu’un défaut, celui d’avoir trop d’idées.

Ces rochers alpestres ont bien une couleur un peu fantastique ; mais ces glaciers roses, dorés par un ciel radieux, ont un charme pénétrant.

Approchons-nous de ce tableau; il est de Gérome. Sur un fond gris se détache en pleine lumière une Femme fellah (2) tout enveloppée de voiles bleus qui donnent une note harmonieuse à cette étude. Bien modelée, la figure d’ébène de cette fille du peuple, une descendante des Sésotris peut-être.

Regardons ce Français, un Ruisseau dans les Vosges, paysage d’une large facture, dans lequel chante une cascade argentée.

L'Hiver, personnifié, par Alexis MAZEROLLES,dans un amour transi, perdu dans les bois, les ailes repliées et soufflant dans ses doigts.

Cette tête de vieux marquis, Personnage Louis XVI, dit le livret, est de M. Georges Brillouin, l’un des membres les plus actifs du comité. Ces Asperges sont sorties, non d’Argenteuil, mais de la palette d’EuGÈNE Claude, ce Chevet du pinceau. Cette Étude d' Évêque (3) très vigoureusement brossée, fait partie des Récits mérovingiens de Jean-Paul Laurens. Ce Paysage , où la nature est si bien sentie et si bien rendue, est signé Beauverie.

Allons plus loin.

(1) Vendu, 410 fr.

(2) Vendue, 1,720 fr.

(3) Vendue, 5îo fr.

M. Bouguereau a envoyé une étude un peu léchée : Une tête d’enfant (1) levant les yeux vers le ciel.

M. Landelle, la Récolte des Roses (2). Bien belle, la jeune fille qui les serre contre son sein, mars trop de roses.

M. Pasini, un très bon tableau, un paysage avec un joli effet de ciel bleu.

M. Georges Clairin, une étude de Rochers au Maroc, d’un ton gris un peu rosé, avec un groupe d’Arabes blottis dans une anfractuosité. C’est terne et froid. Je l’avoue, j’aime mieux le peintre lorsqu’il idéalise Froufrou.

G. de Bellée, le Givre. Un tableau très fin. Alexandre Defaux, l'ile de la Grande-Jatte, près d’Asnières, bien brossée.

M. Émile Lévy, Venus à la ceinture, une jolie étude de nu, comme il sait en faire.

Je préfère cependant la Romaine (3J de M. Émile Adan. qui me paraît un tableau tout à fait gracieux. Sur un fond crème, une femme blonde, vêtue d’ftne robe blanche, chante en s’accompagnant d’une guitare. Cela se passe du temps de l’Empire. Le peintre aurait dû indiquer Pair roucoulé par la belle.

Souvent un peu trop vert, malgré son grand talent, M. Camille Bernier l’est une fois de plus dans son Abreuvoir (4) des bords de l’Aven.

Toujours amusant, par exemple, l’auteur de Autoier de la Lampe, E. Duez, avec ses Parisiennes croquées sur le vif. La Plage de Trouville , dessin à la plume, rehaussé de couleur, met en relief, sur la grande pla^e

(1) Vendu, 1,720 fr.

(2) Vendu, 720 fr.

(3) Vendue, 410 fr.

(4) Vendu, 500 fr.

déserte des Roches-Noires, deux gentilles baigneuses qui paraissent bien occupées à se raconter tous les cancans du jour.

Goûtons sérieusement l 'Intérieur à Écouen (1) de M. Ed. Frère. Une pauvre jeune femme travaille à la couture dans une mansarde, tandis qu’elle surveille près d’elle son enfant endormi dans un berceau. C’est < bon, honnête et respectueux. Cela console de toutes les drôlesses et de toutes les courtisanes sortant de leur bain parfumé du Salon de cette année.

Il y a des gens qui regardent dédaigneusement les œuvres sur fond d’or de M. Lobrichon. Us les classent dans la catégorie des boîtes de bonbons. Je ne suis pas de ceux-là. Ce peintre a un grand talent. Il me rappelle Claude Gillot, le maître de Watteau. Cette fois, il a peint un jeune enfant rieur, tenant un hanneton sur son poing! Cela s’appelle le Printemps (2) de la vie, sans doute. Cela aussi pourrait s’appeler Fantaisie décorative , comme son tableau du Salon. Il aurait dû y joindre aussi la même légende : 1 2 3 4

Sans souci de demain, sans regret de la veille,

L enfant joue et s’endort; pour jouer, se réveille.

Sur la cimaise, un bon élève de Luminaisqui a beaucoup de succès cette année avec le Sommeil de Fra Angelico (3),M. Albert Maignan, nous montre Primavera avec une tcte très fine, des cheveux clairs, une bouche petite, délicieusement tracée au carmin. Ce profil de femme d’un dessin irréprochable s’enlève sur un fond jaune. C’est fin, charmant, exquis.

Le Bal public (4) de Jean Béraud est figuré dans

(1) Vendu, 1,550 fr.

(2) Vendu, 1,120 fr.

(3) Vendu, 1,200 fr.

(4) Vendu, 1,190 fr

une toile très vraie, très nature, très étudiée. Est-ce Asnières ou feu Mabille? Les jolies filles d’Éve que nous connaissons ont l’air de bien s’amuser. Nous voudrions bien savoir ce que leur disent les jeunes gommeux qui dansent ou causent si gaiement avec elles. Il y a dans cette œuvre bien vraie, bien réaliste, quelque chose qui prouve que l’auteur est quelqu’un.

M. Jules Lefèvre a fait cadeau à l’Association d’une Diane (1) avec un petit croissant sur la tête. Ses chairs sont peintes dans la manière d’Holbein. M. Japy, lui, a mis des souvenirs de Corot dans ce sous-bois intitulé V Automne. M. Japy est cependant d’ordinaire très personnel dans sa facture. Je suis l’un des admirateurs deM. L. Sargent. Son tableau de cette année, El Jaleol a la vigueur d’un Goya. Son Marin du siège, fièrement campé en sentinelle avancée, sur un repli de terrain, près d’un bastion, prouve toute l’énergie ordinaire de ce très remarquable artiste. C’est un consciencieux dans ce temps où chacun court après un succès rapide.

M. Luminais a quitté un instant ses Gaulois. Son Cavalier passant un bras de mer (2), tenant un cheval en laisse, est un truand du xve siècle. C’est comme toujours une bonne toile.

Voici maintenant : Un adorable éventail de Maurice Leloir, Marquis courtisant une bergère (3), aquarelle spirituelle qui attire et captive. Un bouquet de roses de Madeleine Lemaire. Un dessin à la plume de Worms : Chasseur andalou chargeant son fusil. Un autre, aussi à la plume de Louis Leloir : une Tourelle de château et une lettre ornée. Un crayon rouge de James Bertrand ; Diogène, avec sa lanterne, cherchant un homme. Un

(1) Vendue, 1,600 fr

(2) Vendu, 1,060 fr.

(3) Vendu, 1,050 fr.

fusain (TAllongé. Deux eaux-fortes de Charles Jacque épreuves avant toutes lettres : le Porcher et son troupeau et la Gardeicse de vaches. Une aquarelle de la princesse Mathilde, pas un chef-d’œuvre cette tête d Italienne. Un dessin au crayon noir, rehaussé de blanc, d’ED. Détaillé, clairon prêt à entrer en campagne: Militaire [V), dit bourgeoisement le livret. Une étude, de Paul Baudry, avec cette mention « pour la vente de la Société : » la Cour de cassation , crayon noir, souvenir d une grande toile. Si j’avais à choisir, je préférerais de beaucoup ce croquis-là à la Vérité du Salon de cette année.

Citons encore Deux Tirailleurs , de Berne-Bellecour, couchés, à 1 affût, épiant l’ennemi, prêts à tirer; le portrait en bronze de M. Schnetz, par Chapu, le sculpteur. F

Quand nous aurons ajouté que la direction des beauxarts, voulant participer à cette bonne œuvre, a fait remettre au comité trois bustes en biscuit de Sèvres : Lavoisier, Viola et la Vierge , il ne nous restera plus, poui clore cet article, qu a souhaiter à la deuxième vente de bienfaisance un grand succès qui fera tomber dans la caisse de V Association des artistes une très grosse somme,

Il s agit, une fois de plus, de venir en aide à de nombreuses infortunes. Un achat doublé d’une bonne action, c’est bien tentant, messieurs les amateurs de tableaux! Vous y serez tous, n’est-ce pas ?

Us 1 ont échappé belle les deux François Ier du Louvre : le Bonnington et le Clouet.

Trois mauvais drôles, au moment de la fermeture des galeries, se sont avisés de saisir des pinceaux, de les

(1) Vendu, 1,310 fr.

tremper dans un vase contenant de la couleur bleue, et de badigeonner, à grands coups, les deux tableaux. ’

Heureusement un gardien les avait aperçus d’une salle voisine. Se diriger vers eux, les arrêter, les mettre provisoirement en lieu sûr, appeler ses camarades et faire conduire au poste les coupables, fut pour lui l’affaire d’un instant.

Ce n’est pas de la gaminerie, c’est du vandalisme.

Le gardien Jacquet a bien mérité des arts en sauvant d’une destruction inévitable ces chefs-d’œuvre que l’on pourra réparer encore. Pour l’avenir, nous clouons les noms des coupables au pilori sur les pages de ce livre. Ils s’appellent :

Georges Malbec.

Louis Durand,

Henri Fredet.

C’est ne pas quitter le Louvre que de parler de Baudry.

Les admirables peintures du foyer de l’Opéra disparaissent peu à peu sous la fumée du gaz.

Paul Baudry, pour défendre son œuvre, s’est adressé à M. Legrain, l’un des plus habiles collaborateurs du céramiste Deck. Il l’a chargé de reproduire sur la faïence, sous sa direction et d’après ses esquisses, un premier panneau de trois mètres sur deux.

Le travail est terminé. On peut en juger chez Deck | où il est exposé.

La commission de l’Opéra va décider s’il n’y a pas lieu de demander au ministère des beaux-arts un crédit pour transformer ainsi ce merveilleux plafond qui s’en va.

L’idée est bonne.

L’un de nos grands libraires a retrouvé récemment,

chez un petit employé du palais qui les tenait de son père, des notes d’audience prises par Dupin aîné pour sa plaidoierie dans le procès intenté au Journal des Débats en 1829. L’article incriminé se terminait par ces mots célèbres: Malheureuse France! malheureux roi!

En face de chaque argument du procureur du roi se trouve écrite à la hâte une courte réponse rude et incisive. Ces notes, très curieuses pour l’histoire de l’époque, sont allées tout de suite à un grand prix dans la collection d’un amateur de livres qui aime à les orner de choses inédites. Il compte les placer dans son exemplaire des Orateurs , à côté de ce portrait mordant et plein de verve que Timon-Cormenin a tracé de l’ancien président de la Chambre des députés servant tous les gouvernements qui ont bien voulu se servir de lui et professant hautement la doctrine de l 'indépendance du cœur : « Le caméléon qui change de couleur, à mesure » qu’on le regarde, l’oiseau qui fait mille crochets et » qui s’échappe dans l’air, le disque de la lune qui se » dérobe sous l’œil au bout du télescope, la nacelle qui, » sur une mer agitée, monte, descend, et reparaît au » sommet des vagues ; une ombre qui passe, une mouche » qui vole, une roue qui tourne, un éclair qui brille, un » son qui fuit, toutes ces comparaisons ne donnent » qu’une imparfaite idée de la rapidité des sensations » et de la mobilité d’esprit de M. Dupin. »

Nous engageons, en outre, cet amateur, pour compléter son volume, à placer en regard du portrait les distiques suivants que l’on fit jadis sur ce diseur de bons mots, et que nous empruntons à la petite presse de l’époque :

Dupin peint en vers.

Tout pouvoir à son tour peut dire : « 11 est des nôtres. »

Aux proscrits Dupin dur, Dupin mollet aux autres.

Pour reprendre son siège, il n’est point indécis.

A soixante-quinze ans, c’est bien Dupin rassis.

Dupin, voulant rester au palais de justice,

Se vendra désormais comme Dupin d'épice.

Jamais ses auditeurs, plus ou moins ébahis,

Depuis son dernier speech ne crieront : Dupin, bis !

D’un citoyen, d’un homme, il n’est qu’un faux semblant Il fut gris, il fut rouge, il serait Dupin blanc !

D’accord avec le diable, il a tant travaillé Qu’il pourrait bien un jour être Dupin grillé.

Il me semble qu’on l’a par trop cher acheté,

Car, voyez, c’est Dupin dernière qualité!

Oui, l’Empereur, l’autre matin S’est fort trompé, sans aucun doute.

Croyant avoir l’ami Dupin Il n’avait qu'une vieille croûte.

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