RUE DE LA VERRERIE, VIS-A-VIS SAINT-MERRY, A PARIS
Ce clavecin n’a pas de légende arrivée jusqu’à nous. Il appartenait au chanteur Hermann Léon et fut acheté chez un marchand nommé Basset, par le baron Jérôme Pichon, président de la Société des bibliophiles français. Il orna pendant plus de quinze ans son salon dans l'ancien hôtel de Lauzun, qu’il habite au quai d’Anjou. Quelle fut sa destinée? S’il pouvait parler et raconter ses mémoires, que de révélations piquantes il nous ferait sans doute. Il nous redirait les paroles d’amour murmurées par les duchesses pendant que , la tête penchée, elles faisaient, tout en rêvant, flotter leurs blanches mains sur son clavier d’ébène. L’histoire d’un clavecin 1 Quel charmant livre on pourrait faire sous ce titre !
Le premier claveciniste de Louis XIV, André, sieur de Chambonnières, quittant la vieille virginale et l’antique épinette, a peut-être, à la cour du grand roi, enchanté doucement son parterre de princesses royales, avec ses sons mélodieux ?
Le Florentin Jean-Baptiste Lulli, le chef des Petits violons du roy , s’est-il servi de l’œuvre d’André Ruckers pour trouver, dans quelques salons du temps, l’inspiration des ballets qu’il composait alors pour les grands de l’époque?
Fr. Couperin, le professeur célèbre du xviii0 siècle, dont le talent n’a jamais été dépassé par ses deux
frères Louis et Charles, a-t-il fait résonner, grâce à lui, sous ses doigts, dans les petits appartements de Versailles, les gracieuses bluettes de ses compositions ?
Du Moustiers, le maître de chapelle du prince de Clermont, qui improvisait sans s’arrêter toute une journée; Schobert, attaché à la maison du prince de Conti; Simon, le maître de clavecin des enfants de France, ont-ils accompli, sur ses touches délicates, des prodiges de talent?
Nul ne le saura jamais!
La restauration de ce vénérable chef-d’œuvre vient d’être faite. Un véritable artiste, un Italien de Paris, M. Tomasini, s’en est chargé. Il a accompli sa tâche avec succès. Il n’y avait du reste que quelques sautereaux à remplacer et à accorder l’instrument ; car , d’après sa structure, il est aisé de voir qu’il avait dû, dans le principe, être bien au-dessous du diapason actuel.
Une audition a été donnée devant un public d’elite par un jeune artiste de grand talent, Gabriel Pierné. Au premier abord, l’oreille a été désagréablement impressionnée, sous l’influence -de l’égratignement de la corde par la plume du sautereau ; mais la limpidité argentine et délicate du son rendait si purement la mélodie que, le premier moment passé, cette musique nouvelle a charmé et séduit tous les dil6tt(iuti présents, qui ont successivement applaudi le charmant menuet de Boccherini, une sonate de Mozart, une symphonie d’Haydn, une gavotte de Lulli et quelques morceaux choisis dans les opéras de ce maître bien à nous et si peu connu, notre gloire française, Philippe Rameau.
Et comme conclusion, vous allez sourire, ô sceptiques
i6 L’HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882.
mes amis, que je rencontre tous les jours, vous ne croyez pas , je le sais, au xvm6 siècle ; vous voulez que tous les progrès soient du xixe siècle. Lui seul est grand et Gambetta est son prophète. Le clavecin, direz-vous dédaigneusement, n’est qu’une épinette agrandie ; mais le piano n’est aussi, sachez-le, qu’un clavecin perfectionné par le marteau. L’invention du piano ne nous appartient pas, ô mes contemporains ; elle date de 1717, époque à laquelle Schrœter construisit un clavecin dont le mécanisme permettait de jouer piano et forte à la volonté de l’exécutant. Dès 1760, Silbermann, en Allemagne, et Zumpe, en Angleterre, multiplièrent la création nouvelle. Le premier des Érard (Sébastien) naquit en 1752, et le premier des Pleyel (Ignace), en 1757. Les pianos sur lesquels Auber a composé le Maçon , Boieldieu la Dame Blanche , Meyerbeer lui-même, les Huguenots, étaient sortis des fabriques des meilleurs facteurs du siècle dernier.
Le clavecin et le piano ont vécu longtemps côte à côte, au siècle dernier, en bonne intelligence. Vous avez préféré au clavecin fin, mais métalliqne, un fils ingrat, le piano moelleux, mais sourd. Avez-vous eu raison? Ne vous prononcez pas sans aller entendre les deux instruments dans un tournoi musical qui aura lieu prochainement et souvenez-vous que Mozart a écrit toutes ses sonates pour le clavecin.
Les amateurs et les loups-cerviers. — Le bric-à-brac de Paul de Saint-Victor. — Ses admirateurs, Hugo et Lamartine. — La Maja, de Goya. — Les primitifs et les maîtres français. — Le spirituel Francesco Guardi. — Le noctambulisme.
Paris , 23 janvier.
On a beaucoup médit des collectionneurs, mais je crois qu’ils ont été encore trop ménagés.
Au moment où apparaît une lézarde à l’édifice financier, où l’on craint que la crevasse n’augmente et que la maison ne s’écroule tout entière, vous croyez peutêtre que l’hôtel Drouot reste plongé dans une tristesse noire ? — Vous connaissez bien peu les amateurs. Ce sont des gens impitoyables. Ils ne vivent que de décès ou de ruines. Ils sont féroces comme des loups affamés par un temps de neige...
.... Quærentes quem dévorent.
Dans les coulisses du bric-à-brac dont je suis chargé de dévoiler les mystères, il ne règne aucune sympathie pour les joueurs malheureux, et, si l’on parle beaucoup de la débâcle de la Bourse, ce n’est en résumé que pour se féliciter du regain qu’elle va certainement donner à la saison de 1882. « Il y aura de grosses différences à » payer à la liquidation et il faudra faire de l’argent. » Nous aurons de belles affiches avec des surprises » incomparables. Que de beaux objets séquestrés de-
» puis longtemps vont être relancés dans la circulation ! » Tant mieux pour nous qui avons su, grâce à notre » passion favorite, échapper à la terrible fièvre du jeu. » Tant pis pour les éclopés de l’ Union générale. »
Voilà ce que disaient autour de moi, dimanche, les vieux habitués de l’endroit, dans les couloirs de cette Bourse de la curiosité qui vit cependant des fantaisies du luxe et où la vie active ne semblait nullement suspendue. Une foule plus nombreuse que jamais s’entassait dans les salles d’exposition, se dirigeant cependant de préférence vers la collection de ce radieux prosateur qui s’appelait Paul de Saint-Victor et qui fut lin grand écrivain dont chaque page était un tableau de maître.
Le catalogue d’une main, le crayon de l’autre pour noter rapidement sur les marges blanches les impressions fugitives du premier coup d’œil, je me mis à visiter très en détail tout ce qui était exposé pour l’étudier, morceau par morceau, en faire l’objet d’une chronique très détaillée.
Déception amère ! presque dès le début, je me vois forcé de renoncer à ma tâche ! Cela n’enlève certainement rien à son grand talent souple et varié, mais le célèbre critique d art, l’étincelant feuilletonniste du Moniteur n’était en résumé qu’un fort médiocre collectionneur. A quoi bon, en effet, s’attarder dans les descriptions des cheminées japonaises, des poteries de Satzuma, des cabinets en laque aventurine, des commodes Louis XV en bois de placage, des étagères en bois de 1er, des meubles anciens composés de pièces et de morceaux, des bahuts flamands dans le genre de ceux que tiennent les grands magasins du Louvre, dans le rayon des meubles belges.
C’est là le défilé ordinaire du mobilier cent fois décrit qui appartient à Monsieur tout le monde, et qui n’exige aucune science spéciale, aucune étude, aucune aptitude
artistique. Il peut être aisément formé dans une journée de flânerie, en parcourant les magasins qui présentent leurs étalages cosmopolites dans la rue de La Fayette et dans la rue de Châteaudun.
Nous nous attendions certainement tous à tout autre chose, mais il paraît qu’il en est souvent ainsi de ces admirables stylistes. — La vente de Théophile Gautier fut également l’objet d’une profonde désillusion de la part des amateurs
.... par l’odeur alléchés.
Ils vivent surtout par le cerveau, ces écrivains brillants, bien plus que par les yeux, et ils ne cherchent pas à s’entourer de choses inutiles pour provoquer l’enthousiasme de leur imagination souvent surexcitée.
Les tableaux seuls à cette exhibition pouvaient arrêter un instant les curieux et provoquer quelques critiques sur le goût du grand critique, surtout en ce qui concerne les attributions respectées ou sanctionnées par l’expert.
Le Goya, représentant une jeune femme étendue sur un lit de repos, revêtue d’un costume espagnol, n’est bien certainement que la copie de ce grand tableau du musée de Madrid, qui représente, dit-on, la duchesse d’Albe, bien connue sous le nom de la Maja vêtue , et qui a pour pendant la Maja nue. Deux tableaux d’une élégance exquise et d’une couleur charmante.
Le Clouet si vanté, portrait d’un réformateur grave comme un apôtre et coiffé de sa barrette, auquel on avait donné la place d’honneur au milieu du panneau du fond de la toile, nous paraît en trop mauvais état pour être acquis par le Louvre, comme on en a exprimé le désir. Ce petit panneau fendu a été mal réparé. Nous savons bien qu’il vient du cabinet Gaignières, ce célèbre
amateur du xvne siècle qui vendit sa collection au roi, mais ce n’est pas là un échantillon assez beau pour le mettre dans nos collections publiques. — Comme il est loin de valoir celui de la galerie Demidoff, vendu à San-Donato en 1879 et qui a ete acheté par un amateur belge ! Laissons-le tranquillement suivre le cours de sa destinée.
Paul de Saint-Victor avait acheté presque tous ses tableaux dans ses nombreuses pérégrinations en Italie, en Hollande et en Allemagne. Se défiait-il de l’entraînement qu’il avait subi dans ses voyages ? Etait-ce pour cela que peu de profanes avaient franchi le seuil de son sanctuaire? — Nous serions tenté de le croire auiourd’hui.
C’était à coup sûr une collection formée sans grands frais et par un homme tellement applaudi, dans ses articles sur les beaux-arts, qu’il devait avoir une trop grande confiance en lui. Comment ne pas être grisé, du reste, sur son propre compte lorsque Victor Hugo lui disait : « On écrirait un livre rien que pour vous faire écrire une page », et lorsque Lamartine, dont il avait été le secrétaire, s’écriait dans un élan enthousiaste :
« Il serait capable d’éblouir le soleil s’il le regardait en face, » ou bien : « Quand je veux lire du Saint-Victor, je mets des lunettes bleues. »
Voyez-vous tous ces écrivains lui disant : Vous êtes un prodige ! Vous êtes un génie ! Nous eussions tous succombé, n’est-ce pas? nous nous serions crus infaillibles dans nos jugements et nous aurions acheté, pleins de confiance, les tableaux qui nous auraient séduits à première vue, quitte à le regretter plus tard.
Mais je ne veux pas continuer à critiquer. J’ai fait mes réserves. Je tiens à payer maintenant un jusie
tribut d’admiration à certaines toiles que j’ai ete heureux de trouver dans ces derniers souvenirs de l’écrivain de race, de l’illustre lundiste qui a fait Hommes et Dieux , ces études artistiques, Barbares et Bandits , cette haine sincère et profonde contre la Prusse, les Deux masques , remplis des magnifiques fusées de ce Ruggieri littéraire.
Disons d’abord que Paul de Saint-Victor avait un goût tout particulier pour les primitifs du xiv° et du xve siècle, et que sa galerie renfermait quelques bons spécimens de plusieurs de ces écoles : Un très curieux portrait d’homme du Vénitien Gentile Bellini ; une peinture religieuse sur fond d’or du Florentin Botticelli, dit Sancho ; un intéressant tableau de l’Allemand Lucas Sunder dit Cranach; un panneau avec la Vierge et l’enfant Jésus, attribué à Ghirlandajo ; l'Annonce aux bergers , d’Andrea Mantegna ; une composition allégorique de Spinelli et beaucoup d’inconnus de ces époques reculées dont le nom de tous les maîtres n’est certainement pas arrivé jusqu’à nous.
Les maîtres français séduisaient tout particulièrement Paul de Saint-Victor. Il avait un ardent amour de la patrie et de tout ce qui s’y rattachait ; aussi trouvonsnous parmi ses tableaux bien des pages appartenant à cette école charmante du xvme siècle, et parmi elles un Fragonard délicieux, répétition du tableau de la collection Lacaze : une jeune femme nue couchée sur un lit et tourmentée par un Amour mutin qui lui enlève ses derniers voiles ; — un Carie Van Loo, portrait de jeune fille blonde et poudrée, avec une rose dans les cheveux, les épaules nues entourées d’une écharpe en soie gorge de pigeon ; — un paysage d’Hubert Robert intitulé le Pont de Bois , d’une tonalité délicieuse ; — une nature morte de Siméon Chardin, d’une vérité extraordinaire :
prunes de monsieur, melons, pommes d’apf, éparses sur une console de marbre au milieu de verres de Venise qui luisent de reflets papillotants, à côté d’un bocal de cerises vers lequel on est tenté d’avancer la main. — Tout cela est vivant , comme disent les amateurs.
L’école vénitienne est représentée par un ravissant petit tableau de Francesco Guardi, de l’exécution la plus pure et la plus spirituelle , suivant le mot aujourd’hui consacré. Il ne s’agit pas là d’une de ses vues de Venise qu’on rencontre sans cesse, mais d’un paysage animé par ces petits personnages faits avec rien qu’une tache blanche dont il avait le secret. C’est là sans doute une trouvaille heureuse dans cette cité des doges que le collaborateur de Y Artiste affectionnait, où il venait souvent faire de longs séjours, ce qui avait fait dire de lui qu’il était « un Vénitien allant quelquefois à Paris. »
Peu de modernes parmi ces tableaux. Les peintres n’ont pas gâté ce critique par des présents d’Artaxercès. Dans cette vieille maison de la rue Furstenberg où il demeurait et qu’avait habitée Delacroix se trouvait seulement Une vue de Douarnenez par Jules Breton ; une Jeune paysanne , aquarelle d’Eugène Louis ; Henr III à la procession , que Lalauze a reproduit à l’eau-forte, ce qui rappelle cette phrase du livre : Homme et Dieux :
« Le dimanche, 5 avril, le roi fut à la procession, portant le cierge allumé ; » dit Lestoile dans ses Mémoires.
Quand j’aurai parlé d’une sibylle de cet étrange Gustave Moreau et d’une esquisse de l’âge d’or de Puvis de Chavanne, où des nymphes se cambrent dans les bras vigoureux des faunes, je crois qu’il ne restera plus rien à citer des œuvres de nos contemporains devant figurer à cette vente. Ma tâche sera achevée, car je ne compte pas parler des japonaiseries ni de la chinoiserie,
► albums ou brûle-parfums, chimères, poissons, tirelires émaillées, ni des groupes plus ou moins authentiques en porcelainei de Saxe ?
Mais n’est-ce pas l’occasion, en terminant cette chronique, de dire quelques mots sur celui qui avait forme cette galerie, au moment où elle va affronter le jugement dernier des enchères?
Je n’ai eu l’occasion de me rencontrer avec Paul de Saint-Victor qu’une seule fois dans ma vie, il y a quelques années. Nous dînions ensemble chez l’un de nos amis, Émile Récipon, qui habite, dans les Champs-Élysées, l’ancien hôtel d’Audiffret-Pasquier. Je me souvenais de ce que Victor Hugo avait dit : « Combinez la science d’un mage assyrien avec la courtoisie d’un chevalier français, vous aurez Saint-Victor, » et je m’étais fait de lui une idée bien différente de celle dont j’ai gardé depuis le souvenir.
Il me parut froid et hautain. Il desserra à peine les dents pendant toute la durée du dîner, ne se déridant pas, restant raide, solennel, compassé, cherchant à se taire plutôt qu’à parler et fixant de temps à autre sur les convives ses gros yeux comme des lentilles. Le soir, il n’eut, à l’heure du cigare, quelques mots aimables que pour M. Francis Charme, des Débats , qui lui fut présenté. De très bonne heure, fuyant la musique, avec une politesse glaciale, il salua la maîtresse de la maison et lui dit, pour s’excuser de se retirer si tôt, qu’il n’était pas noctambule. J’ai retenu le mot. C’est 4 peu près tout ce que je lui ai entendu dire dans cette soirée.
Je n’oublirai jamais cependant son profil bourbonien, ses moustaches régence et son air d’émigré qui passe, évoquant les grands passés disparus.
Les grands curieux depuis Laurent de Médicis. — Le tableau devenu une marchandise. — La duchesse de Bojano. — Les faux Géricault. — L’Été et l’Hiver, de J. -F. Millet. — Une nature morte de Saint-Jean. — Le bonhomme Pitoin. — Prudentes réserves d’un expert. — Les deux Thiénon.
Paris, 2 février.
Les curieux datent de loin. Sans remonter au déluge, ni aux lettres de Pline, ni aux épitres de Cicéron qui parlent des collectionneurs de l’époque, on peut en citer un grand nombre dans des temps déjà éloignés, mais un peu plus rapprochés de nous.
Le roi Clovis brisant de sa francisque la tête du Saxon qui avait brisé lui-même un vase précieux et lui disant : Souviens-toiduvasedeSoissons, fut, dans notre histoire de France, l’un des premiers antiquaires. Il défendait les chefs-d’œuvre contre la brutalité des barbares de l’époque.
Sous l’influence de Laurent de Médicis, dit le Magnifique, Florence devint le centre du mouvement de la Renaissance. Protecteur éclairé des arts, il forma une collection superbe de dessins des artistes qui l’entouraient : Luca Signorelli, Dom. Ghirlandajo et Michel-Ange, et des maîtres peintres, architectes et sculpteurs qui avaient vécu à la cour de son grand-père, Cosme de Médicis : Brunelleschi, Donatello, Michelozzo, Masaccio et Lippi.
Jules Romain, le meilleur élève de Raphaël, avait le goût des médailles.
Vasari, dans son excellent ouvrage, la Vie des peintres , parle du choix qu’il avait fait, avec une prédilection toute particulière, de dessins provenant des grands maîtres avec lesquels il s’était trouvé en relations.
Rubens avait rassemblé dans son palais d’Anvers des médailles, des camées, des peintures, des vases antiques et des pierres gravées.
Le cardinal Léopold de Toscane renfermait dans de grands portefeuilles, couverts d’ornements dorés, plusieurs milliers de dessins dont quelques-uns dataient de l’époque de Cimabue et de Giotto.
En Angleterre, lord Arundel, dont le portrait fut fait par Rubens et par Van Dyck, acheta le premier des tableaux et des statues pour orner le jardin et les galeries de son palais. C’était un grand collectionneur, celui-là,, car il voulut faire transporter à Londres l’obélisque qui depuis a fait l’ornement de la place Navone à Rome.
Le duc deRuckingham, de célèbre mémoire, l’homme le plus élégant de son temps, eut une collection qui fut, selon les mémoires de l’époque, dispersée en 1648.
Leroi d’Angleterre, Charles I01', acheta 80,000 livres la galerie du duc de Mantoue. Il avait des bijoux, des vasesd’or, des tableaux et une bibliothèque. A sa déchéance, toutes ces merveilles furent vendues par ordre du Parlement 2,625,000 francs, somme considérable pour l’époque.
En France, le cardinal Mazarin avait réuni dans son hôtel des choses splendides, par les soins de Jaback, qui fut chargé de le représenter à la vente du malheureux roi dont je viens de parler.
Louis XIV était un curieux. Il aimait les artistes. Sa collection a formé celle du Louvre.
Puis vient ensuite cette époque des catalogues, si bien
26 L’HbTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882.
étudiée par Charles#Blanc dans son Trésor de la curiosité:
La comtesse de Verrue, la maîtresse du duc de Savoie, cette Maintenon du roi de Sardaigne, qui dépensait cent mille francs par an pour sa curiosité.
Crozat, qui avait dix-neuf mille dessins, études, académies, pensées primitives, dessins arrêtés, cartons de fresques ou de tapisseries, vendus à sa mort seulement 136,401 livres.
Le chevalier de La Roque, qui possédait 300 tableaux vendus par Gersaint.
Mariette, dont le cabinet a été catalogué par le graveur Basan et qui atteignit 283,726 livres 11 sols, les dessins compris pour 123,491 livres. Un paysage de Watteau se vendait alors 176 livres.
M. de Julienne, l’ami de Watteau, dont Remy a écrit la biographie dans la préface de son catalogue et qui possédait le Bon Samaritain , de Rembrandt, vendu 1,551 livres.
Randon de Boisset, ce riche fermier général lié avec Greuze, et que Boucher accompagna dans un voyage en Flandre pour l’aider dans ses acquisitions, dont la collection fut vendue 1,356,975 livres, gouaches, bijoux, -estampes, médailles, anciens laques, meubles, porcelaines, pendules de goût, et parmi ses tableaux: les Pèlerins d'Emmaüs , de Rembrandt, acquis pour la somme de 10,500 livres.
Que de souvenirs ils évoquent dans notre esprit, ces hommes d’Etat, ces maîtresses royales, ces financiers d’esprit, ces grands seigneurs qui s’honoraient du titre de curieux. Ils étaient jaloux de leurs trésors artistiques. Ils étaient fiers des galeries qu’ils avaient formées, bravant les fatigues et les dangers des voyages. Il leur semblait qu’ils participaient aux rayons de gloire
qui tombaient sur les artistes illustres avec lesquels ils vivaient. Aussi gardaient-ils précieusement les belles choses qu’ils possédaient. Tous leurs loisirs se passaient dans leur cabinet; c’était là le centre de leurs plaisirs les plus délicats, et ils ne songeaient guère à la spéculation qui paraît préoccuper autant que l’art les nombreux collectionneurs d’aujourd’hui.
Telles étaient les réflexions que je faisais l’autre jour au milieu du tohu-bohu de ces salles de l’hôtel Drouot, renouvelant sans cesse leurs expositions, pendant ce mois de janvier si fécond en adjudications. On fait d’excellentes affaires avec la passion apparente des belles choses. On achète maintenant des tableaux pour les montrer avec un certain orgueil, afin de prouver que si on est riche on n’en est pas moins un homme de goût. Collections formées autour des tables de l’hôtel Drouot, qu’on vend lorsque la satiété est arrivée et qu’on recommence quelque temps après. Aussi est-ce un défilé de catalogues plus commerciaux que littéraires et, malgré l’abondance de l’offre, les prix se maintiennent grâce à la quantité et à la variété des demandes.
L’objet d’art enlevé, rendu, repris à l’hôtel Drouot, est devenu une valeur de spéculation qui. a sa cote moins officielle que celle de la Bourse, mais parfaitement connue des amateurs.
Déjà les bric-à-brac, lorsqu’ils viennent examiner la vente d’un homme de goût, ne trouvent autre chose à en dire en sortant de l’exposition : c'est de la donne marchandise. O profanation ! l’objet d’art, autrefois si respecté, est devenu une véritable denrée. L’argot commercial est employé pour définir les belles statues et les beaux tableaux. Bientôt lorsqu’ils seront irréprochables, on les vendra sous la simple désignation de qualité loyale et marchande , comme font les cour-
tiers de commerce dans leurs contrats pour les sucres ou pour les cafés !
Ainsi va le monde, et le mois de janvier a vu tant de ventes encore que mon compte rendu passerait bien vite à l’état de volume divisé en chapitres si je voulais m’arrêter à toutes. Il me faut forcément abréger et résumer mes souvenirs en quelques lignes.
Sous l’initiale du duc de B..., la duchesse de Bojano a fait une vente très importante. Cette collection avait été formée avec les galeries les plus célèbres. Elle renfermait quelques-unes des plus heureuses rencontres faites dans le temps par ceux qui ont porté ou qui portent un nom connu dans les arts : marquis de Hastings, comte de Schonbron, comte de Trapani, chevalier de Lissingen, Anguiot, Camille Marcille,Fould etLaurent Richard. Il est facile, du reste, d’en juger par quelquesunes des toiles principales que M. Haro a présentées au public.
Van Blarenberg. — La Prise de la ville de Gênes , charmant tableau d’un joli ton bleu. Vendu 495 francs.
François Boucher. — Trois tableaux : La Toilette de Vénus , toile en mauvais état, provenant de la vente Anguiot, 650 francs. — Le Printemps et son pendant, 940 francs. — L’ Automne, 890 francs.
Antonio Canale, dit Canaletto. — Le Grand Canal à Venise, vue prise en face de l’église brillante et pittoresque Gli Salizi, à l’amorce du Grand Canal. Admirablement bien rendues, les eaux blanchâtres du Canalazzo.
Courbet. — Cinq bons tableaux de lui : La Source du Tison, près de Nans-sous-Sainte-Anne, datée de 1863, vendue 3,530 francs. — Le Ruisseau de Maubouc, à Ornans, 1,500 francs. — L’ Hiver à Mézières, effet de neige, tableau poussé très loin, d'une impression vraie,
daté de 1872, acheté 5,380 francs, bien que l’expert n’ait demandé que 3,000 francs. — Les Bords du Lac Léman , près de Clarens, 1,920 francs. — Le Torrent, vue prise évidemment dans les Alpes, pendant du précédent, 1,900 francs.
Decamps. — Le Chenil. Le catalogue décrit fort bien ce tableau :
« Au premier plan et devant une mangeoire vide est » assis, en pleine lumière, un basset blanc, tacheté » noir et feu; près de lui, un autre basset brun se dé- » tache sur un mur recrépi. Dans le fond du chenil, » plusieurs autres chiens se tiennent couchés. »
Jamais les chiens, pour rendre leur physionomie, n’ont eu un maître aussi habile.
En 1878, ce tableau faisait partie de la vente Laurent Richard. Cette année, il est passé, pour 5,550 fr., entre les mains du très avisé M. Brame. C’est un bon tableau.
Diaz. — Une Clairière dans la forêt de Fontainebleau. Auprès d’une petite mare et sous un ciel d’orage se détache un groupe de gros hêtres. L’expert avait demandé 5,000 francs de ce tableau, qui monte rapidement à 7,500 francs. Là, deux acquéreurs luttent pied à pied, par enchères de vingt francs, malgré les sollicitations pressantes de Me Escribe d’avoir à accentuer davantage leurs enchères. La victoire est remportée par celui qui met 8,190 francs.
Dietrich. — Un Vieillard assis dans un fauteuil, collection de Morny, 625 francs.
Fyt. — Une très belle Étude de chiens, 250 francs.
Gegerfelt. — Les Patineurs , tableau très fin, fait enl874, acheté 1,000 francs par M. Vannier, associé de la riche maison Pommery de Reims.
Géricault. — Trois études vigoureusement peintes de Chevaux percherons , brossés dans l’écurie de lord
Seymour, 2,150 francs. On a vendu ensuite d’autres études très bien faites, mais qui n’étaient que des copies, d’après la déclaration de M. Montfort, l’un des rares élèves du peintre vivant encore. Cependant l’une de ces reproductions, un Cheval de charrette dételé, mangeant son avoine, venait de Couvreur, qui passait pour s’y connaître, et qui se trompait quelquefois, paraît-il, comme les plus forts.
Van Goyen. — Trois tableaux de lui. Le premier, daté de 1632, intact, excellent, d’un ton doré, d’une couleur chaude et transparente, d’une exécution ferme. Il venait de la vente Lissingen, où il portait le n° 18, et il avait été gravé par W. Unger. Le maître a voulu représenter dans ce tableau les eaux troubles et agitées de la Meuse à Dordrecht. Des bateaux s’éloignent à l’horizon, d’autres, au premier plan, jettent leurs filets, tandis que, sur la gauche, des pêcheurs abordent le rivage et déchargent leurs paniers remplis de poissons. — Vendu 4,250 francs.
Le second, d’un ton un peu trop bistré, le moins bien des trois, reproduisait une Ville de là Hollande, entourée d’un mur d’enceinte, flanquée de tourelles. Signé du monogramme et daté de 1649. N° 20 du catalogue Lissingen, 1,950 francs.
Le troisième, signé également, avait déjà paru en 1878 à la vente Laurent Richard sous le n° 96 du catalogue. — L'Hiver en Hollande. Des patineurs glissent avec art sur la glace, tandis que d’autres se promènent en traîneaux. Dans un coin, une tour en ruine et, dans le fond, quelques moulins et les clochers d’une ville qui se profilent à l’horizon. Pas cher! 1,070 francs.
Francesco Guardi. — De ce maître si éclatant et si spirituel une importante composition, la Fête du Bucentaure, où tout Venise est groupé dessus et autour du pont de Rialto pour voir la course des gondoles.
vendu 6,000 francs. — Deux jolies petites études représentant, l’une la Douane , 1,500 francs, et l’autre l 'Eglise de Santa- Maria-della-Salute , sur le Grand Canal, 11,310 francs.
Willem Kalf. — TJn intérieur rustique, avec des cuviers, des baquets, des tonneaux, un coq, des ustensiles de ménage et deux paysans assis qui se chauffent. Comment ce tableau avait-il été attribué à Zorg dans la vente Lissingen, alors qu’il est signé de Kalf, à droite, en toutes lettres? 950 francs.
Nicolas de Largillière. — Arrangé comme il savait le faire, un beau portrait de dame de qualité, enrobe brochée d’or et d’argent, un manteau fourré gorge de pigeon, et retenu au corsage par des ferrets ornés de perles, vendu 1,800 fr. — Un autre portrait de femme indiqué au catalogue de l’Exposition rétrospective de 1878, au Trocadéro, comme représentant Marie-Louise- Elisabetli d’Orléans, fille aînée de Philippe d’Orléans, régent de France, celle qu’on appelait Mademoiselle avant son mariage avec le duc de Berry. La duchesse est vue à mi-corps, les cheveux poudrés, ornés de perles et de fleurs, sur un corsage décolleté de satin blanc brodé. Robe couverte d’ornements et drapée d’un splendide manteau de velours rouge, 1,880 francs.
Willelm Mieris. — Danaé , à la poitrine jeune et chaste et à qui la grâce sert en partie de vêtements, est couchée sur un lit et regarde dans une vision attrayante apparaître Jupiter. Tandis que tombe la pluie d’or du séducteur, un jeune amour écarte peu à à peu les derniers voiles qui enveloppent la belle. 605
J. -F. Millet. — L'Été , tableau de décoration d’une forme cintrée. C’est l’époque de la moisson. La blonde Gérés, couronnée d’épis, une faucille à la main et le regard inspiré, est debout, appuyée sur une vanne. A côté
d’elle quelques attributs : une corbeille de pain et des gerbes de blé. Dans le fond, des moissonneurs. Les uns travaillent, les autres dorment. Voilà le tableau. A coup sûr, c’est une femme des champs qui a posé. Ses chairs sont rouges, les attaches peu délicates et les seins ont à leur extrémité de grosses fraises écrasées et violettes qui accusent une maternité beaucoup trop répétée. L’ensemble est rouge. Avouons-le : ce n’est pas beau.
V Hiver. L’Amour, par un temps de bise et de neige, demande l’hospitalité. Le poète a inspiré le peintre :
J’étais couché mollement,
Et, contre mon ordinaire,
Je dormais tranquillement,
Quand un enfant s’en vint faire A ma porte quelque bruit.
Il pleuvait fort cette nuit :
Le vent, le froid et l’orage Contre l’enfant faisaient rage.
Ouvrez, dit-il, je suis nu.
Et moi, charitable et bonne,
J’ouvre au pauvre morfondu,
Et m’enquiers comme il se nomme.
Je vous le dirai tantôt,
Repartit-il; car il faut Qu’auparavant je m’essuie.
Ainsi s’exprime La Fontaine dans une imitation d’Anacréon. Voici comment Millet a traduit cette partie du poème charmant :
Une vestale accompagnée d’un augure portant sur la tête une couronne de chêne ouvre la porte à un petit amour qui grelotte de froid. Son carquois presque vide laisse tomber les deux dernières flèches. Il fait pitié. Il est transi. Il est vert.
L’aspect général du tableau est d’un ton terne et gris sans doute voulu pour imiter l’effet que produit la neige
en tombant. On dirait de la peinture à fresque. Cette toile m’a semblé meilleure que son pendant, mais j’avoue sincèrement que tout en admirant le talent de Millet, j’aime autant Hamon dans ses allégories pompéiennes.
Le public n’a pas été entièrement de mon avis, car ces deux tableaux, l'Eté et l'Hiver ont été adjugés à à 45,000 francs, et M. Lafontaine, l’ex-sociétaire de la Comédie-Française, très passionné, paraît-il, pour les Millet, les a poussés jusqu’à quarante mille francs.
Monsiau. — Une toile assez jolie représentant, dit-on, Louis XVII et le prince de Condé jouant avec un petit chien , 395 francs.
Nocret. — Une charmante et mignonne petite princesse représentée debout dans une robe brodée qui la tient raide et dans laquelle elle disparaît. On dirait qu’elle joue à la grande dame avec son éventail de coquette entre les doigts, 1,220 francs.
Adrien van Ostade. — Œuvre de jeunesse datée de 1632, les Chanteurs. Toujours un peu bossus les personnages de Van Ostade. Un paysan allume sa pipe à un tison, une petite fille mange dans une écuelle énorme, tandis que deux villageois chantent accompagnés par un musicien qui souffle de toutes ses forces dans sa cornemuse. Rien de plus prosaïque que le sujet de ce tableau qui venait de la collection Marcille et qui a été adjugé 2,010 francs.
Henri Régnault. — Une étude : Négresse , à la chemise entr’ouverte, vêtue d’un jupon rouge et drapée d’un châle jeté par le peintre sans doute. Elle tient des oranges sur ses épaules. — Alliance harmonieuse et puissante du blanc, du noir, du jaune et du rouge, 1,200 francs.
Saint-Jean. — Nature morte d’une profonde coloration ; des fleurs : dahlias et roses ; du gibier : des fai-
sans et un lapin ; des fruits : un melon et des raisins. — Daté de 1854 et vendu le prix de ses œuvres principales, 8,550 francs.
J. Robie, 1847. — Sur une table couverte d’une étoffe se détachent un verre gothique, un bol de Chine à demi renversé, duquel s’échappent des oranges et des raisins noirs, 2,020 francs.
Salomon Ruysdael. — Un Paysage avec toutes les qualités ordinaires du maître. Sujet connu : des barques de pêcheurs sillonnent la rivière. Les unes la descendent, les autres la remontent. Un groupe de pêcheurs traînent un filet près de la rive où s’abreuvent des bestiaux. Dans le lointain brumeux apparaît le clocher d’un village. Signé et daté de 1645. Venant de la vente de Lissingen. Vendu 4,750 francs.
Dadid Teniers le jeune. — Le Cabaret. La nature humaine est peinte telle qu’elle est. Tous ces rustres sont vrais. On boit. Les uns sont assis sur un toit de chaume, les autres fument assis sur un banc de bois en souriant et en oubliant les soucis de la vie. Un villageois se dirige vers les buveurs, un broc à la main, tandis que la cabaretière se tient sur la porte, prête à servir de la bière aux clients. C’est l’histoire pittoresque des Flandres que Teniers a fait voyager ainsi dans toute l’Europe, 4,600 francs.
Troyon. — Le Bac , vue prise à Ronnières sur les bords de la Seine. Venant de sa vente, 2,020 francs.
Adrien Van de Velde. — Le Pâturage. Rs broutent tous: vache, chèvre, moutons et chevaux, 1,050 francs.
Mme Vigée-Lebrun. — Portrait d'une merveilleuse , en costume Directoire. C’est loin de son portrait de la galerie degli Uffizi. Aussi 100 francs.
François de Troy. — Portrait exposé en 1878 au Trocadéro, n° 205, où il était attribué à Hippolyte Régnault. Le Grand Dauphin, cuirasse, habit de brocart.
En sautoir le grand eordon bleu de l’ordre de Saint- Louis; au cou, un large ruban rouge, 1,100 francs.
Et, pour la clôture, un pastel bleuté de Rosalba, Jeune fille jouant avec un chat , 60 francs. — Une aquarelle inachevée de Meissomer : Charles V et Agnès Corel sortant d’une chapelle, 330 francs. — F. Millet. Deux pastels chauds et vigoureux, démontrant une fois de plus toute la souplesse de son talent. La Déclaration et le Baiser sur la bouche, 1,500 francs.
En somme, une belle vente qui, par son chiffre surtout, pourra prendre place dans les annales de la curiosité.
Qui ne connaît, dans le quartier du faubourg Poissonnière, le bonhomme Pitoin, ce type légendaire de l’ancien maître du roulage?Il a voulu, lui aussi, avoir sa petite vente et tâter des enchères avant de se retirer des affaires.
Le catalogue portait en tête les réserves formelles du peintre Horsin-Déon qui l’avait rédigé :
TaUeaux anciens et modernes attribués aux maîtres suivants :
Voilà un expert qui, tout en ne se compromettant pas, compromet singulièrement la vente dont il est chargé. Quelques bonnes choses cependant dans cette petite collection, formée des nombreux cadeaux que M. Pitoin recevait des artistes dont il était très aimé.
Le Serment du jeu de 'paume , fait d’après les études et les compositions de David, gardées par son élève Rioult.
Deux charmantes gouaches, de Desprez, très bien conservées.
Une nature morte de DroÏÏing et des ruines d’Hubert- Robert.
Vers le milieu du mois dernier, M. Claude Thiénon père et Louis Thiénon ont présenté au public une série d’études peintes et d’aquarelles reproduisant des vues prises un peu partout, en France, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, en Hollande, en Hongrie, en Italie, en Espagne, voire au Maroc ! Bien oubliés ces Thiénon ! Personne ne pouvant me renseigner à leur endroit, je me suis mis à feuilleter le livret du Salon, et c’est avec un véritable plaisir que j’ai reconnu qu’il s’agissait d’un de nos doyens. Louis Thiénon eut, en effet, une médaille de 3e classe, en 1836, comme graveur en taille-douce et, plus tard, comme peintre, une médaille de 2e classe en 1846.
Trop grises, toutes ces aquarelles. On ne veut plus de cette manière-là maintenant.
Cette vente a-t-elle réussi ? J’en doute.
Succès de la vente de Saint-Victor. — Le moyen de ne pas vieillir. — Vente de B***. — Esquisses de Delacroix. — Tableaux vendus par les experts George, Petit, Ferai et Durand-Ruel. — Galerie Van de Kerkhove. — Roses princesses et Dames aux camélias. — Le dessus du panier de la collection Timbal. — Le sarcophage de Sati.
Paris, 5 février.
La vente de Paul de Saint-Victor, faite le 23 et le 24 janvier, a mieux réussi que nous ne le pensions. Elle s’est faite devant un concours empressé d’anciens amis fidèles au dernier rendez-vous, parmi lesquels Emmanuel Arago, Auguste Vacquerie et Arsène Houssaye. L’ancien directeur de la Comédie-Française, avait écrit pour le catalogue une préface aussi spirituelle que savante.
Le tableau de Clouet a été adjugé 10,900 francs; non au Louvre, bien que M. Paul Mantz fût présent, mais à M. Michel. — La Rêverie de Jules Breton, 6,000 francs. — La Petite Bergère de Wenix, conquise par M. H. Péreire, 4,000 francs. — Un Seigneur et sa femme , par Lucas Cranach, payé 3,800 francs par M. Baur. — ■ Henri III à la 'procession , d’Eugène Lami, poussé vaillamment jusqu’à 3.500 francs par M. Baptiste Gui- Ihiermoz. — Fruits et cristaux de Chardin, 2,500 francs. — Le Concert , de Dirck Hais, un des rares
tableaux absolument intacts, 2,600 francs, à M. Charles Pillet.
Puis ensuite : Une Entrée de village, par Breugbel de Velours, achetée 1,120 francs. — Portrait de jeune femme de la cour de Henri IV, par Porbus le jeune, 1,020 francs. — Jeune femme , par Van Loo, 1,200 francs. — Le Portrait de grande dame , par Gérard Spronck, 1,020 francs. — L’ Adoration des Mages , ecole vénitienne, 1,205 francs. — Portrait de femme , par Reynolds, 740 francs. — L’esquisse de Puvis de Chavannes, 650 francs. — Par Holbein, Portrait d'homme , 500 francs. — Animaux au repos dans un paysage, de W. Romeyn, 860 francs. — La Sibylle, de G. Moreau, 2,050 francs. — Le Billet , agréable esquisse de Fragonard, 380 francs, au marquis de Charlet. — Le Pont , de Guardi, 3,050 francs, àM. Fichel, qui a pris, à 2,880 francs, la Prédication , de Hubert-Robert, datée de 1782. Enfin une pochade de Goya, un Saint personnage recevant la communion , a été achetée 580 francs par le peintre Bonnat.
Neuf petits bustes-appliques en cire peinte, représentant de grands personages de la cour de Naples et de Bavière au xvii siècle, adjugés en bloc à 1,400 fr.
Vingt-deux miniatures ovales sur vélin, personnages en robe du xvm° siècle, 390 francs.
Un groupe en bois sculpté, enfant assis sur le dos d’un éléphant, enrichi d’incrustations, 500 francs.
Un bas-relief en terre cuite, de Clodion, 410 francs.
Une pendule du temps de Louis XIV (trop refaite), à deux colonnes détachées, en marqueterie d’écaille, 720 francs.
Un petit cabaret en bois noir du temps de Louis XIII, 540 francs.
Terminons par les albums de la Chine et du Japon, qui sont montés à des prix assez élevés, variant de
100 à 600 francs. — Un seul avec une reliure en bois de fer, contenant quatorze dessins, a valu 640 francs.
La vente a produit en totalité 105,032 francs.
Les livres du bibliophile doivent être vendus en mars : environ 1,500 volumes triés sur le volet, en grande partie éditions illustrées du siècle dernier. On a mis aux enchères, rue des Bons-Enfants, quatre mille volumes de la littérature courante dans un état de conservation qui témoignait du respect profond dont leurs feuillets avaient été entourés par le couteau à papier. Quelques-uns cependant ont fait sensation à cause de leurs dédicaces. Mmo Adam, en adressant Grecque au célèbre critique, avait ajouté: Bien émue, bien anxieuse, et Monselet avait mis sur la couverture des Galanteries du xviii0 siècle : C'est en partie pour vous que j'ai écrit ce livre. Mais, quant aux autres, la plupart ont été livrés incoupés au public, tels qu’ils étaient arrivés chez Paul de Saint-Victor. Décidément, on ne lit plus à notre époque, on parcourt. Ce n’est pas ainsi que procédait Sainte-Beuve.
« Je lis tout, disait-il, c’est le moyen de ne pas vieillir. »
Dans la vente de M. B..., faite le 23 janvier par les soins des experts George et Georges Petit, il se trouvait une réunion d’excellentes choses : tableaux, aquarelles, dessins, pastels, marbres et terres cuites que les amateurs et les marchands se sont très chaudement disputés.
Deux Guardi, provenant de la collection Boisfremont et représentant des environs de Venise, vendus 1,600 francs.
Une réduction signée de la Mal'aria d’Hébert :
• 3,400 francs.
Une esquisse de Géricault : X Incendie d'un camp arabe, que M. Walferdin avait possédée, 500 francs.
Une étude faite par Ingres à Rome en 1811, pour son tableau de Jupiter et Thétis , 560 francs.
Boilly, un dessin rehaussé, très curieux : le Salon de 1812, celui où fut exposé le grand tableau du sacre de Napoléon Ier, 1,625 francs.
Des Moutons de ce grand peintre, Rosa Bonheur, 1,065 francs.
Deux vigoureux dessins gouachés à l’encre de Chine et au bleu de Prusse, par Gustave Doré : la Paix et son pendant, la Querre, 750 francs.
De Ziem : La Vue de V église de Santa-Maria-della- Salute , à la belle coupole construite par Longhena, élève de Palladio, vendu 950 francs.
Un Crépuscule dans la forêt de Fontainebleau, cette forêt que Th. Rousseau a si bien étudiée sous ses aspects multiples et qui provenait de sa vente, 1,005 francs.
De Louis David, le portrait inachevé et vigoureusement peint de Rabaut- Saint-Etienne, étude pour son tableau du Serment du Jeu de Paume.
Puis des études bien précieuses, car seules elles rappellent quelques-unes des œuvres d’Eugène Delacroix, disparues dans le terrible incendie de l’Hôtel de ville, en 1871. Qui ne se souvient de ce merveilleux Salon de la Paix, appelé le salon de Delacroix, où les peintures de cet artiste formaient un vaste ensemble décoratif composé d’un grand plafond circulaire, de huit caissons allongés consacrés aux Dieux et aux Déesses de l’Olympe et de onze tympans demi-circulaires que remplissaient des épisodes de la vie d’Hercule. Comme elles étaient harmonieuses ces peintures, calculées pour une impression d’ensemble ! et quelle perte ! Dans cette vente B... ont reparu les esquisses du plafond : la Terre éplorée obtenant le retour de la Paix, et de deux tympans : Le Repos d' Hercule et Minerve présentant à Junon Hercule enfant. Ces trois morceaux précieux ont été
adjugés par M0Bossy, 2,815 francs. On dit que cet achat a été fait pour le compte de la Ville de Paris. Un bon point à son adresse alors.
Une aquarelle de Jules Dupré : Paysage inspiré par la description d’un roman de Walter Scott, provenant de la vente Marmontel, 5,200 francs.
Un splendide dessin du nommé Guillaume-Sulpice Chevallier, dit Gavarni, ayant figuré également à la vente Marmontel. La scène se passe au foyer de l’ancien bal de l’Opéra. Un débardeur s’adresse à un chicard gigantesque muni d’un piton hvacinthesque : « Je te dis que c’est mon nez que t’as. » Ces pochades ont certainement vieilli par le costume, mais elles sont toujours de fraîche date par l’esprit, vendu 770 francs.
Enfin, toute une suite de bustes et de statues de Clesinger dans cet admirable marbre de Carrare que le maître choisit avec le plus grand soin:
Sap/io, 710 francs;
Hercule enfant étouffant un serpent (1868), 460 francs ;
La Tête du Christ rendant le dernier soupir , provenant de sa vente en 1868, 700 francs.
Quelques jours après le 27 janvier, une nouvelle et importante vente sans nom d’auteur (association de marchands sans doute), avec un catalogue bien fait par l’expert Charles George, et, ce qui ne gâte rien, illustré d’eaux-fortes, en partie publiées déjà dans des livrets célèbres et recherchés.
Presque tous ces tableaux, de vieilles connaissances que j’ai revues avec plaisir, comme on retrouve des amis après une longue absence.
Au centre de la salle, un grand tableau de près de deux mètres, de l’école flamande du xve siècle, représentant une composition simple et touchante : le Cal-
mire , de Van der Weyden, 1400 à 1464. Les maîtres de cette époque préludent à la véritable renaissance des arts. Ce ne sont plus des primitifs, mais pas encore les maîtres de cette admirable époque du xvie siècle. Ils aiment toujours à dessiner des attitudes naïves, à enluminer les femmes de robes dorées, à revêtir les guerriers de cuirasses argentées, à faire des ciels tendus d’or ou des lointains en camaïeu bleu. Malheureusement, ce tableau, d’une excessive fraîcheur de ton, malgré de nombreuses restaurations, était en partie gâté par un affreux cadre noir aux agrafes de cuivre du plus mauvais goût. Il n’en a pas moins été vendu 20,100 francs.
Provenant de la collection du comte Carlo Castelbarco, de Milan, un Portrait , par Antoine Moor, 1625 à 1581. La dame, coiffée du béguin de linon et d’une cornette rouge brodée d’or, se tient debout vêtue d’une robe noire recouverte d’un surtout avec bouffants aux épaules. Le cou est entouré d’une fraise plissée et les poignets de manchettes tuyautées suivant la mode du temps. Le modèle, bien que d’une pâleur maladive, a une telle distinction que je suis revenu à plusieurs reprises, séduit et charmé, admirer ce portrait simple et vrai. Vendu 1,950 francs.
Govert Camphuysen. — Une halte de chasse , gravée par E. Champollion, dont j’ai longuement parlé l’année dernière à l’occasion de la vente Koxard de La Salle. Je n’y reviendrai pas. Vendu 6,100 francs.
Van Blarenbergiie. — Divertissement à la campagne. On rit, on boit, on danse au son du violon sous les tonnelles d’une guinguette assise au bord d’une rivière où se trouve une barque abritée par une tente disposée en berceau. Comme toujours, ce Swift de la peinture, s’inspirant du royaume de Lilliput, a parsemé la scène d’une multitude de petits personnages en cos-
tume Louis XV, d’un fini précieux et d’une exécution parfaite. Vendu 3,000 francs.
Jean Le Ducq. — Un Tripot. Le jeu est fini. Soldats et courtisanes se reposent. On cause, on boit, on fume et l’on se caresse. Çà et là, sur une table, des plats et des brocs d’étain; sur un banc, pêle-mêle, des feutres et des manteaux. Bon tableau de ce Flamand, qui vécut de 1636 à 1696, et dont la tonalité, toujours un peu grise, ne manque pas de charme. Malheureusement, dans ce tableau, de larges espaces repeints. Vendu 1,920 francs.
Jean Van Kessel (1626-1678). — Le Corps de garde des singes , charmante réplique au célèbre tableau de David Teniers le Jeune, qui faisait partie de la galerie du comte Perregaux, réalisée après sa mort, en 1842. Il fut acheté à cette époque 3,000 francs. Un malheureux chat vient d’être arrêté comme espion ; il est conduit devant le chef de poste, un singe en pompons rouges, la canne à la main. Le coupable subit, à la lueur d’une torche, un examen minutieux. Il attend tristement sa sentence, tandis qu’indifférents à son sort des soldats continuent leur partie de trictrac. Vendu 1,320 francs.
Lajûue. — Vue d'un parc dans lequel causent deux personnages du temps de Watteau ; provenant de la collection du baron de Beurnonville, 1,000 francs.
Venant de la même collection : Nicolas Lancret. — La Poupée mécanique. Sur le perron d’un château, deux Savoyards montrent un automate à deux grandes dames en toilette Pompadour. Composition en grisaille sur un encadrement rocaille en camaïeu bleu, 900 fr.
Holbein. — Portrait présumé d’ Ulrich Zwingle. Est-ce bien un Holbein? Vendu 2,030 francs.
Van Ostade. — Le Colin-Maillard , d’une grande finesse de coloris. Dans un intérieur primitif, la partie est gaie et animée. Le patient, le bonnet enfoncé sur le
nez, marche à tâtons, subit les plaisanteries des joueurs et reçoit quelques horions sur le dos, tandis que des bonnes gens, dont le dos est fait comme un accent circonflexe, sont groupés autour d’une table sur laquelle un ménétrier de village, au feutre enguirlandé de feuilles de vigne, joue de la cornemuse pour égayer la partie. Vendu 2,300 francs.
Jakob Van Ruysdael. — Paysage plein de poésie. Au sommet d’une colline boisée, un petit village et la poivrière d’un vieux château qui émergent de la verdure; au premier plan, un chemin creux que gravit un paysan précédé d’un chien. Ce tableau du maître de Harlem, signé du monogramme, gravé par G. Grieux et provenant de la collection Nieuwenhuys, a été vendu 6,000 francs. — Un Sentier sous la forêt , signé et daté de 1651 : une clairière et un homme qui se repose sur le tronc d’un arbre renversé. Vendu 1,520 francs.
Salomon Van Ruysdael (1610-1670). — Le Combat , daté de 1658. C’est un combat corps à corps. Quel mouvement dans cette mêlée furieuse ! Des fantassins et des cavaliers se rencontrent sur un pont d’une seule arche; déjà plus d’un a roulé dans la rivière; d’autres, renversés sur le parapet, vont subir le même sort. Vendu 2,000 francs.
David Teniers, le fils. — Tabagie. Des buveurs, assis sur des escabeaux, causent; les uns fument, les autres bourrent leur pipe. C’est bien flamand, ce tableau qui, signé en toutes lettres, avait ses papiers comme les grandes familles leur arbre généalogique ; il provenait des collections de lord Mulgrave, du général Philipps de Londres et de M. Dufraine de Cambrai.
Tiepolo. — Bacchanale. Ce hardi décorateur du xvme siècle a peint d’un coloris clair et brillant des bacchantes et des faunes qui dansent en se tenant par la main, \ ,360 francs.
Jean Steen (1636-1689). — La Prédication de saint Jean . Ce tableau faisait pendant à une autre composition représentant Moïse frapjpant le rocher. Les deux figuraient dans les collections Rotham et du prince Robiano. Le Moïse fit aussi partie de la célèbre vente des vingt-trois tableaux du comte Demidoff, en 1868; vendu 1,800 francs. — Les Deux buveurs, 1,220 fr. — Le Vieillard, amoureux, vieux paillard couché qui attire à lui par le bas de son jupon une gaillarde un peu débraillée déjà et qui se tient en riant debout sur son lit; 2,100 francs.
Le 27 janvier, nouvelle vente par Féral. Tableaux anciens et modernes. Parmi eux, deux panneaux de salle à manger, par Jacques Crivelli : Canards surpris dans les marais par des oiseaux de proie, 900 francs.
Une fine peinture de Louis de Marne, Halte de chasse, 260 francs.
Une brillante esquisse, vivement exécutée, par Honoré Fragonard, 1,805 francs.
Le Concert , de Platzer, 1,150 francs. — Une artiste à son chevalet, 1,510 francs.
Eugène Fichel. — L'Amateur de médailles, 280 fr.
Alfred de Dreux. — Chasse au renard, 525 fr. — Chevaux à la promenade, 355 francs.
La Belgique, elle aussi, vient vendre des tableaux chez nous. C’est le marché. La galerie de feu J. Yan de Kerkhove, en son vivant ancien conseiller communal de Bruges, a été présentée aux enchères par MM. Berthelier et Arthur Bloche. Ne nous plaignons pas : ce sont des G. Courbet, des Decamps, des Lévy, des Salvator Rosa qui rentrent au logis. Félicitons-nous toujours du retour des enfants prodigues. Nous pouvons bien accepter à ce
compte qu’il nous reste deux Van de Kerkhove assez mauvais qui faisaient partie de la collection.
Dans une vente de Durand Ruel, faite le 2 février, signalons un très curieux tableau de F.-B. Michetti, qui a figuré à l’Exposition universelle. C’est une idylle intitulée : Printemps et amour. Un ciel bleu, une mer bleue, réunion confuse de jeunes femmes se détachant en rose sur une prairie verte; toutes ont le torse nu; les unes prient ou dorment, les autres dansent, d’autres jouent du tambour de basque. Cela est d’un effet indéfinissable ; de loin, on dirait une scène japonaise ; de près, un Fortuny, moins le talent, et, ce qui met le comble à l’originalité, l’artiste a lui-même sculpté sur bois son cadre, autour duquel il a fait courir une rampe où des serpents s’enroulent, des colombes se becquètent et des crabes s’accrochent.
Dans la menue vente : les Sonneurs, qui valurent une médaille à Ulmann, et une Merveilleuse de Jules Goupil, coiffée d’un curieux bonnet de police très haut, agrémenté d’un gros nœud bleu. — De Jules Hereau, ce malheureux qui s’est suicidé, un paysage triste comme son auteur, mais d’un sentiment vrai; et, d’Antigna, une pâle accouchée, entourée de sa mère et de son mari, tandis que, sous un nuage entr’ouvert, apparaît l’ange de la maternité qui apporte avec lui un enfant.
Les ventes de Mme Marie Blanc continuent. 11 y en a aura ainsi dix jusqu’au 15 mars et nous ne sommes qu’à la quatrième. Les mines de Golconde ont dû décidément être dévalisées pour cette princesse de Monaco. La moindre vacation s’élève à plus de cent mille francs dans quelques heures. C’est une profusion de bagues, de bracelets, de châtelaines et de colliers
garnis de pierres précieuses étincelantes comme la lumière électrique. Lorsqu’on expose des bijoux, la salle a, comme le dit spirituellement une chroniqueuse de beaucoup de talent, l’aspect d’une serre chaude. « Il s’y épanouit des fleurs de tous les mondes, depuis les roses princesses jusqu’aux dames aux camélias.»
Avant-hier, 3 février, ils étaient quatre experts et commissaires-priseurs à vendre une partie de l’ameublement de cette reine de la roulette et du trente et quarante qui entassait, sans besoin et sans goût, tout ce qu’on venait lui offrir. Elle convertissait ainsi ses rentes en émaux modernes, en ivoires sculptés à Dieppe, en vieux Sèvres neuf, en Chine craquelé, en meubles de palissandre ou de bois de rose. — Il est évident que, dans cet entassement de collections faites avec de l’argent, il se glisse de temps à autre quelques beaux bronzes de Barbedienne ou quelques bonnes pièces d’argenterie de Fannières et de Froment Meurice. Mais la plupart du temps quel toc! comme disent les marchands. Il n’y a rien dans tout cela pour les amateurs. — Fuyons.
De prochains jours de combat se préparent, sans compter ceux que la chute de X Union générale nous amèneront fatalement. — Sa majesté Bibelot a encore quelques beaux jours de règne.
Une belle réunion de faïences françaises : Bouen, Nevers et Moustiers, choisies par Michel Pascal, le sculpteur, sera prochainement dispersée.
Vente de M. Pascal, cet ingénieur, administrateur d’une société française, qui fut, l’année dernière, tué si malheureusement par une poutre qui se détacha des échafaudages du Printemps , au moment où il passait dans son coupé. Il paraît, si j’en crois certaines indiscrétions, que cette collection comprend d’adorables petites pendules du xvic siècle et un choix varié de
deux cent cinquante flambeaux des époques les plus reculées. Il y en aura pour tous les goûts.
M. Maurice Tourneux, un érudit de première force, prépare le catalogue Benjamin Fillon. Quand le moment sera venu, nous pourrons donner des détails inédits sur ce Vendéen savant qui fut notre ami.
Déception amère pour quelques-uns, satisfaction très grande pour beaucoup. Le Ministre des Arts vient d’acquérir, pour 207,000 francs, une partie très importante des collections formées par un curieux, le prince Timbal, plus connu des amateurs de haute curiosité que des artistes. — Le Louvre a pris, comme base, les estimations de Charles Mannheim. 11 ne pouvait mieux s’adresser. — Le choix a été bien fait : l’État a jeté son dévolu sur une centaine de pièces seulement, parmi lesquelles de très beaux ivoires du xv° et du xvie siècle, un très remarquable dessin de Raphaël, un beau Fra Angelico et quelques autres bons tableaux, le tout pour la somme totale de deux cent vingt mille francs.
Pauvre Timbal! découragé, effrayé par les événements, il avait vendu en 1871 sa collection à l’amiable, et à peine le marché était-il conclu, qu’il sollicitait à mains jointes l’acquéreur de lui rendre ses trésors ; mais ce dernier ne voulut rien entendre et garda son excellente acquisition, comme c’était son droit.
On continue à faire passer de tout à l’hôtel Drouot, des rossignols, des crocodiles empaillés. Mercredi 15 février, Paul Chevallier doit faire une vente nouvelle. Il s’agit de deux cents mètres d’estampages sur gros papier, reproduisant en relief des Égyptiens avec des têtes cornues. C’est là le travail colossal d’un Champollion quelconque, habile à déchiffrer 'les hiéroglyphes, qui a relevé ainsi toutes les gravures en creux du sarcophage de Seti, découvert par Belzoni à Babel-
Molouk, dans la haute Égypte. L’exposition paraît laisser le public assez froid, malgré les séductions du catalogue.
Je doute du succès, si le Louvre n’intervient pas, et il pourrait choisir mieux.
Estampes et dessins. — Le procédé. — L’abbé de Marolles. — Les pièces de cent florins payées vingt-sept mille francs. — Opinion d’un octogénaire : les gravures consolent la vieillesse. — Les marchands d’estampes en gros. — La maison Jean. — Les experts Vignères et Clément. — Les portefeuilles d’Émile Galichon. Ventes faites et ventes à faire. — Les caricaturistes : Daumier, Granville et Henri Monnier.
Paris, 10 février.
Pourquoi ne consacrerais-je pas entièrement un chapitre de ce livre à parler des dessins et des estampes de jadis et aussi des catalogues de quelques-unes des dernières et prochaines ventes?
Sans vouloir en aucune façon amoindrir le mérite des collaborateurs de la Vie moderne, Jeanniot, H. Scott, Brun, Mars, Adolphe Giraldon, Adrien Marie, Desmoulin et toute cette pléiade d’artistes de talent groupés autour de leur aimable directeur Georges Charpentier, ni discuter les avantages réels du procédé à l’aide duquel on reproduit leurs œuvres, ils ne m’en voudront pas, j’en suis sûr, d’avoir, en ma qualité reconnue de curieux , une prédilection particulière pour la gravure sur bois, au burin ou à l’eau-forte, et la plus vive admiration pour les maîtres du temps passé, Rembrandt Van Ryn, le Shakspeare de la Hollande, Marc- Antoine Raimondi, le plus grand historien de Raphaël,
et ce merveilleux ouvrier qui maniait le burin comme le pinceau et qui s’appelait Albert Durer.
Je tiens néanmoins, du reste, personnellement en sincère estime les nouveaux moyens de vulgarisation heureusement trouvés depuis quelques années. Le procédé Gillot rend, avec une rapidité étonnante et une exactitude mathémathique, le travail lui-même de l’artiste sans avoir rien à interpréter. Il permet surtout ces publications hebdomadaires qui retracent instantanément les principaux événements du jour. Nous devons tous nous féliciter des progrès accomplis de ce côté et souhaiter qu’ils se perfectionnent encore : je désire le déclarer hautement tout d’abord. Ce point acquis et ces réserves faites, j’entre immédiatement en matière.
La Bruyère a été quelque peu dur pour les amateurs d’estampes dans le passage où il parle du chagrin qu’éprouve Damocède, en étalant ses trésors, d’avoir tout Callot, hormis une seule gravure qui n’est pas de ses bons ouvrages, au contraire un des moindres, mais dont l’absence le plonge dans une telle affliction qu’il va prendre la résolution de renoncer aux estampes pour le reste de ses jours.
C’était M. de Marolles que raillait ainsi l’auteur des Caractères , ce bon abbé de Villeloin, qui passa quarante années de sa vie à rechercher, à classer, à nettoyer, à coller et à réunir les plus belles gravures des meilleurs maîtres anciens et modernes, dans les 264 volumes -aux tranches dorées, qui forment aujourd’hui, au palais Mazarin, dans la galerie construite par Mansart, le fonds le plus précieux de notre département des estampes à la Bibliothèque nationale.
Cet excellent abbé avait mis lui-même en ordre ses cent vingt-cinq mille gravures et il avait fait précéder
son catalogue d’une préface, publiée en 1666, où il raconte naïvement ses recherches et la folie qu’il fit un jour de s'en donner pour mille louis d’or! Car c’était le beau temps alors; on pouvait réunir les cent quatre pièces en taille-douce d’Albert Durer pour cent pistoles. A la vente Crozat, les dessins de Raphaël se donnaient pour huit livres et douze dessins de Jules Romain étaient grassement payés la forte de somme de dix livres tournois.
Aujourd’hui, ces feuilles de papier noircies par l’encre et jaunies par le temps valent souvent plus, pour une même surface, que nos billets de banque les plus élevés. N’avons-nous pas vu le célèbre amateur, M. Dutuit de Rouen, payer 27,000 francs la pièce de cent florins de Rambrandt, Jésus guérissant les malades, qui ne se vendait dans le temps que le prix indiqué par son nom. Je sais bien qu’elle avait été achetée précédemment, par M. Palmer, 1,180 livres sterling, à cause de sa rareté excessive et qu’on pouvait suivre son itinéraire à travers les siècles, depuis le moment où elle avait été cédée, par le maître, à Zoomer, jusqu’à nos jours. J’ajouterai même qu’on ne connaît que huit exemplaires de cette épreuve, à grandes marges, tirée sur du papier du Japon avec les contre-tailles sur le cou de l’âne et que cet état n’a pas été décrit par Bartsch ; mais, vous en conviendrez, le prix s’éloigne un peu des 4,964 florins que produisit, en totalité, à la mort de Rembrandt, sa collection considérable d’estampes et de tableaux, et des 2,449 livres que deux cent cinquante eaux-fortes atteignirent seulement, à la vente de M. de Jullienne, au siècle dernier.
Ces grands artistes hollandais n’étaient pas gâtés par le succès comme cette légion de remarquables aquafortistes formés par ce pauvre Alfred Cadart, les Charles
Jacque, les Gaucherel, les Bracquemond, les Flameng, et les de Rochebrune. A la vente du bourgmestre Van Hubs, de La Haye, en 1735, on vendait deux cent vingtcinq pièces de Lucas de Leyden trois louis ; deux cent douze de Berghem, 41 florins ; quatre cent trente-huit d’Adrien Van de Velde, 40 florins, et trois cent quatrevingts pièces de Rembrandt au prix, alors excessif peut-être, d’un florin la pièce, ce qui aujourd’hui produirait aisément plus d’un million.
Une collection d’estampes et de dessins fait certainement moins parler d’elle qu’une collection de tableaux. On ne peut pas l’étaler pompeusement chez soi comme une réclame.
Il faut la classer dans des portefeuilles ; aussi ne séduira-t-elle jamais ces amateurs de fraîche date auxquels il ne manque que la patente et qui n’ont d’autre idée, en collectionnant, que de battre monnaie, au moment opportun, avec leurs acquisitions.
Rien n’est aussi propre cependant à nous éclairer sur les productions de l’art. C’est une jouissance réservée spécialement aux érudits, à ceux qui ont le véritable goût de l’art délicat ; elle ne s’adresse pas à la foule qui traverse, inconsciente, avec rapidité, cette enfilade de salles cloisonnées du Louvre où se trouvent les dessins des maîtres. — Dans les tableaux, la couleur guide et séduit. On apprend vite à s’y connaître; avec un peu d’argot artistique, on s’en tire. Pour les gravures, il est nécessaire de savoir à peu près tous les états ; pour les dessins, il faut les examiner avec soin, et le plus souvent deviner le nom de l’auteur, car rarement il a signé un travail intime qui n’était toujours qu’une première pensée.
Mais aussi, ces esquisses, elles sont de tout âge, de tout état et de toute faculté. Comme elles permettent
d’étudier les maîtres dans leurs tâtonnements, dans leurs recherches de la composition ! Ces gravures reproduisant tous les ouvrages de nos plus grands peintres et sculpteurs, n est-ce pas le vrai et le seul moyen qui permette dé juger de toute une école, comme un panorama embrasse d’un seul coup d’œil une scène d’une très grande étendue ? Ces estampes, elles représentent les choses absentes comme si elles étaient devant nos yeux; elles nous rapprochent les pays les plus éloignés et nous les rendent aussi familiers que le nôtre ; elles sont, du reste, l’histoire de l’humanité tout entière. Comme disait l’abbé de Marolles, elles touchent à tout, aux mathématiques et à la musique, nous initient à la sculpture et à l’orfèvrerie, enseignent l’astronomie, l’astrologie et la broderie, gardent le souvenir des pièces de théâtre, des ballets et des tapisseries, nous rappellent les usages, les modes et les costumes; burinent à jamais dans l’histoire les sacres, les guerres, les triomphes et les cavalcades; reproduisent les portraits des grands personnages et les charmants visages des beautés de l’époque. — Ne serait-ce même que cela, ce seraitdéjà suffisant, et je ne serai pas le seul de mon avis.
Et quel plaisir de roi, lorsqu’on peut mettre dans ses portefeuilles, même quand ils sont déjà gonflés de pièces précieuses, un nouvel état inconnu, une épreuve d’essai ou de remarque, une planche où il manque quelques tailles et contre-tailles. Ah ! celui-là ne saura jamais comprendre les amateurs, qui n’a jamais ressenti le suprême bonheur que donne la trouvaille d’une chose inédite et la douce saveur que l’on éprouve, surtout à la montrer à ceux qui vivent en concurrence, mais aussi en communauté d’idées avec nous.
« FeuM. de Blois, dit Gersaint dans une de ses prélaces, mort à 80 ans, ancien et grand curieux, ne se
lassait pas de parler des fruits que l’on recueillait dans un âge avancé et des agréments de la qualité d’amateur d’estampes.
» Il se louait tous les jours des peines et des soins qu’il avait pris pour former un cabinet qui lui était d’un si grand secours : « la vieillesse, disait -il, a » souvent de certains défauts, compagnons incommodes » à soi et aux autres; elle est ordinairement mêlée, d’in- » firmités qui font que nous sommes alors abandonnés » d’un chacun ; notreindolenceetnotreindilïérencenous » empêchent d’aller chercher ailleurs à nous délasser.
» Alors, plus de société ; tout fuit, et nous restons » seuls et vis-à-vis de nous-mêmes. Quels avantages, » s’écriait-il, ne tirai-je pas des ressources que me » fournit mon cabinet? L’ancienne possession de mes » curiosités artistiques m’a acquis le titre de connais- » seur : un curieux novice vient me consulter et pren- » dre de moi des leçons et des connaissances; un autre, » inquiet d’un nouvel achat qu’il Vient de faire, veut » jouter contre moi sur la beauté d’une épreuve; celui- » ci vient pour s’éclaircir de la certitude d’un morceau » dont il doute ; celui-là veut m’annoncer une pièce » qu’il croit me manquer; les marchands me font jour- » nellement leur cour et m’apportent des nouveautés » qui m’amusent. Je me trouve toujours ainsi occupé.
» Si par hasard je suis seul et mélancolique, j’appelle à » mon secours un portefeuille dont la variété des sujets » et la beauté du travail dissipent totalement mon en- » nui. »
Ce qui était vrai en 1744 ne l’est-il pas encore aujourd’hui? Je fais appel à tous les amateurs
A coté des grandes collections que possèdent en Angleterre M. Malcolm, et en France le baron E. de Rothschild et M. Dutuit de Rouen qui, en 1869, à l’Union Cen-
traie, exposa ses richesses;, il existe une foule d’autres collections moins importantes, m is non moins intéressantes, et dont il est impossible de arler. — Elles s’approvisionnent partout où se tient le commerce des estampes, qui, lui aussi, suivant le mouvement de la population, est descendu de la rue Saint-Jacques au quai Voltaire, et vient maintenant peu à peu du quai Voltaire du côté des boulevards. Au xvn° siècle, les marchands célèbres étaient nombreux. On pouvait voir Florent Le Comte, 'proche la fontaine Saint-Benoit, Au Chiffre Royal; Audran, Aux Deux Piliers d'Or; Mariette, rue Saint-Jacques , Aux Colonnes P Hercule, avec cette devise : Ex recto decus. François Basan demeurait rue et hôtel Serpente. Il y a quarante ans, la maison Jean, aussi vieille que celle de X Encre de la Petite Vertu, qui date de 1606, voyait venir chez elle, rue Saint-Jean-de-Beauvais, 10, tous les amateurs pour fouiller dans son vieux fonds d’imagerie, remontant à Louis XIII.
Chaque anime ont lieu, à l’hôtel Drouot, de nombreuses ventes dirigées presque exclusivement par M. Vignères et par M. Clément. Ce dernier n’a jamais voulu prendre le titre d’expert et tient à conserver seulement sa qualité de marchand d’estampes de la Bibliothèque nationale, sans doute parce qu’elle ne donne pas de brevet. Il est l’un des doyens de la curiosité. On pourrait l’appeler le maréchal de Saxe de la gravure, comme le duc de Choiseul disait de Basan, le graveur-expert, rédacteur de nombreux catalogues, en le présentant à ses amis. Il exerce le commerce depuis 1843, et, depuis 1859, succédant à M. Defer, il n’a cessé de faire des ventes et de donner des estimations. S’il voulait raconter ses mémoires, il pourrait certainement indiquer des choses précieuses à la génération actuelle; mais, è l’encontre
des vieillards ordinairement bavards, il est assez difficile de le faire sortir de la discrétion professionnelle dont il s’entoure, à tort ou à raison, et de profiter de son expérience acquise.
Cependant la vente de M. Émile Galichon, ancien directeur de la Gazette des beaux-arts, commencée le 10 mai 1875 et qui dura cinq jours, sous le ministère de Me Delbergue-Cormont, fait encore tressaillir d’aise M. Clément lorsqu’on évoque ce souvenir devant lui. Cinq cents numéros produisirent cinq cent mille francs ! C’est là que se vendirent des pièces exceptionnelles à des prix invraisemblables. — Un splendide dessin de Michel-Ange, la Chute dePhaéthon , signalé par Mariette, atteignit 5,000 francs. Une esquisse du même pour le Jugement dernier , qui avait appartenu à Thomas Lawrence, le peintre anglais, 5,000 francs. — Un beau dessin à la plume et à la sépia, de Van Dyck, première pensée du Couronnement d'épines, valut 4,400 francs. — De Léonard de Vinci, la première idée de 1 Adoration des Mages , exécutée de la main gauche, comme l’indiquaient les hachures toutes de gauche à droite, se vendit 12,900 francs, et, du même, une étude à la pierre noire, à l’encre de Chine et au lavis pour le tableau de la Sainte Anne du Louvre, 13,000 francs. — De Rembrandt, le portrait du célèbre anabaptiste Corneille-Nicolas Ansloo, dessin à la plume, lavé au bistre, avec quelques retouches à la gouache et au crayon rouge, 7,300 francs. — Un dessina la plume avec lavis d’encre de Chine, le Couronnement de la Vierge, de Raphaël, 5,000 francs.
Et, parmi les prix élevés obtenus pour les gravures à cette vente Galichon : — de Marc-Antoine Raimondi, le Chanteur , gravé par lui, acheté 7,005 francs par M. Dutuit; la Vierge au palmier, d’après Raphaël, 3,500 francs, et le Jugement de Paris , du même, avec
les traces très apparentes de la pierre ponce sur les terrains, 6,705 francs. Deux épreuves de Rembrandt, de la pièce de cent florins, l’une avec 4 centimètres de marge, 9,600 francs ; l’autre ayant appartenu à Reynolds, 4,700 francs. — Adam et Ève, d’Albert Durer, papier à la tête de bœuf, avec une petite marge, collection Saint-Aubin, 2,990 francs. Une épreuve de la plus belle conservation de Marie-Madeleine se livrant aux plaisirs du monde, de Lucas deLeyde, 8, -500 francs.
L’année dernière, à la vente Mulbacher, les deux pièces de Saint-Aubin, le Bal et le Concert, furent disputées jusqu’à 12,000 francs ; l’année précédente, l’eauforte seule du Concert, à la vente Wasset, avait été adjugée à 6,000 francs.
Gomment, après avoir raconté ces hauts faits, entretenir ses lecteurs des modestes ventes qui ont eu lieu la semaine dernière et de celles qui se préparent. Je ne puis cependant clore ce chapitre déjà long, sans traiter un peu l’actualité. Je tâcherai d’être bref cependant.
La collection G..., vendue du 31 janvier au 2 février, comprenait 728 numéros. Elle a produit 24,000 francs! — Je vais donner rapidement d’abord le relevé des dessins qui ont le plus attiré l’attention : Une mine de plomb, de Watteau : Jeune femme en costume Louis XV, 250 trancs. Deux vues de la Bastille en 1788, provenant de la collection Walferdin, 305 francs. Taunay, Vue des Halles au dix-liuitième siècle, 300 francs. Une aquarelle de Borel, le Terrorisme proclamant V Être suprême et V Immortalité de l'âme, 200 francs. Un pastel de Latour, portrait du chirurgien Desault, 285 francs. Un dessin au lavis et à l’encre de Chine, de Lejeune, Louis XVL ,à V Assemblée nationale , le 14 septembre 1791, 320 francs.
Les gravures politiques ont surtout iutéressé lesache-
leurs. Le vent souffle en ce moment du côté de la Révolution dans la curiosité. — Bovi : Une pièce en couleur: Le chirurgien Brunier visite la jambe malade de Mm0 Royale à la tour du Temple, le 24 juin 1793, 240 fr. — Gautier Dagoty : Louis XV. entouré de sa suite, du dauphin recevant d’Autriche le portrait de Marie-Antoinette, et de Mme du Barry en grand costume de cour, 239 francs. — F. Janinet ; Marie- Antoinette, en buste, 465 francs. — Dagoty : La comtesse du Barry assise devant sa toilette et prenant une tasse de chocolat que lui présente le nègre Zamore, 300 francs. Une pièce ovale en couleur : Vue du Temple avec Louis XVI, Marie- Antoinette et Madame dessinant, 205 francs. — R. Sayer: La reine conduite au supplice, et Le roi , debout sur la guillotine , essayant de prononcer son adresse au peuple, deux pièces, 400 francs. Une épreuve à l’état d’eauforte de la Vue des travaux du Champ-de-Mars pour la fête de la Fédération, 360 francs. D’après Monnet, quatorze estampes gravées par Helman et représentant les principales journées de la Révolution, 330 francs, et enfin les cinq volumes de ce journal si rare et si spirituel, la Caricature , de Ch. Philippon, de 1830 à 1835, 625 francs.
Du lundi 20 au 25 février, vente d’une importante collection de dessins, figures et culs-de-lampe, de cette école française de vignettistes, si bien nôtre par l’esprit, la grâce et le talent, charmante époque qui commence à 1720, et où tout rit, se courtise et s’amuse. Jamais, convenons-en, les hommes n’ont été plus galants, les femmes plus belles et plus séduisantes. Tout s’y prêtait peut-être aussi, tout y contribuait : la poudre, les paniers, les ajustements, les coiffures, les meubles et les appartements. La place me manque pour parler longuement de cette collection qui comprend tous ces
grands maîtres et tous ces petits maîtres recherchés et choyés dans tous les salons: Watteau, qui reproduit les arlequins et les colombines; Van Loo, les déesses de la cour; Boucher, les pastorales à la mode; Fragonard, les chatoyantes voluptés de l’époque; Greuze,les candeurs adorables de la jeune fille.
Nul n’a jamais égalé et n’égalera peut-être la délicatesse du burin d’Eisen, la fécondité de Moreau, la variété de Freudenberg, l’élégance de Mari Hier, la grâce de Monnet, la finesse des culs-de-lampe de Choffart et de tous ces dessinateurs charmants éclos dans ce siècle de l’amour, gravant leurs propres compositions ou se faisant interpréter par de Launay, de Ghendt, Longueil et Massard.
Il y a dans cette vente, du reste, une suite de quarante dessins, en tête de pages pour l’illustration des Contes de La Fontaine et des Petits Conteurs de l’édition Cazin, qui est une véritable merveille. Ges dessins, de la plus grande finesse, exécutés à la mine de plomb, sont renfermés précieusement dans un volume. Nos compliments à l’avance à l’acquéreur de cette rareté de haut goût.
Le 13 février, on vendra quelques œuvres des caricaturistes : toute une série d’aquarelles de H. Daumier, publiées par le Charivari, % t faites avec cet esprit endiablé et cette verve spirituelle que vous savez.
De J. -J. Granville, à la même vente, faite par M° Maurice Delestre, une centaine de dessins à la plume, avec lavis de bistre, de sépia ou d’encre de Chine, quelquesuns reproduits par le journal la Caricature , d’autres provenant de sa vente, d’autres enfin pourvus de légendes et ayant servi pour les Métamorphoses du jour ou les Animaux peints par eux-mêmes . Railleries mordantes contre les joueurs, les artistes, l’exposition, les théâtres, les députés, Louis-Philippe, la politique, les journaux,
les mœurs du temps, les modes de 1828, la meilleure des Républiques, les amateurs de tableaux et le duc d’Orléans en quête d’une femme. Rien n’y manque, pas même la caricature de l’auteur, qui s’est représenté sortant d’une boîte, comme ces diables qu’on donne aux enfants pour les amuser.
Enfin, cinquante-huit aquarelles de ce maître rieur, Henri Monnier, études de mœurs comme il savait les faire : castigare ridendo ; la nourrice, Bobino, le cancan, la gastronomie, les tailleurs, le bal de Mabille, le pantalon trop collant, le directeur de spectacle, le Salon de 1840, sans oublier le type immortel de M. Prudhomme, qui restera bien longtemps encore la satire la plus mordante contre les parvenus et les enrichis de toutes les époques — même de la nôtre.
Le calorifère Drouot. — Préceptes à l’usage des débutants. — Soixante-quatre paysages de César de Cock. — Les affiches roses de Mme Marie Blanc. — Meubles anciens et bronzes nouveaux. — La vente de la veuve.
Paris, 15 février.
Le roi Soleil a fait cette fois une forte concurrence au roi Bibelot. Les indifférents qui viennent en pèlerinage, chaque dimanche, se réchauffer à l’hôtel, sans y rien comprendre, ont préféré au calorifère Drouot le classique promenoir d’asphalte des Champs-Elysées. Ils ont dirigé, cette fois, leurs pas de ce côté. Aussi peut-on voir tout à son aise ! Les salles sont presque vides ; il n’est pas nécessaire, comme d’habitude, de faire queue devant certaines pièces que leur forme ou leur importance recommandent à l’attention. Malheureusement, c’est un fait exprès, les expositions sont peu intéressantes. Elles n’exhibent rien de nature h piquer la curiosité des fidèles qui ont la ferveur de l’art.
Pour me dédommager, je me suis laissé entraîner à une longue causerie avec M. de F..., un érudit très distingué, etM. de S..., un amateur plus fort qu’un expert. Nous avons discuté une question psychologique très délicate :
Les Collectionneurs qui débutent.
Les malheureux l tous commencent de la même fa-
çon. Ils achètent du médiocre à profusion. Ils veulent posséder. La quantité les séduit. Ils entassent. C’est une loi fatale.
L’encombrement arrive, la satiété ensuite, la fatigue après. Ils prennent en dégoût ce qui les avait d’abord charmés. A force de regarder leurs objets, ils en découvrent les défauts. La comparaison avec les belles choses des autres collections achève leur éducation. Leur goût s’épure peu à peu. Ils désirent alors se débarrasser à l’amiable de leurs premières folies ; mais les marchands ne reprennent pas ce qui a cessé de plaire. D’un autre côté, les amateurs qui ont vanté leurs bibelots n’en veulent à aucun prix. Il faut en prendre son parti et en finir par une grande résolution : appeler un expert, faire dresser le catalogue de ses bévues et vendre à l’hôtel, avec cinquante pour cent de perte, tous ses mauvais achats.
Cela s’appelle faire son petit nettoyage. Ce jour-là, on sort de la corporation des apprentis pour entrer dans l’illustre compagnie des véritables amateurs. Mais l’éducation n’est pas complète, il faut encore se défier de bien des entraînements ! Il serait presque utile de rédiger, à l’instar de l’Église, des commandements spéciaux. Le temps me manquant pour les mettre en vers, j’en donnerai quelques-uns à la hâte en prose et je travaillerai la matière plus tard à tête reposée.
Ne jamais acheter dans les grands ventes publiques d’objets au-dessous de mille francs. Ils sont toujours trop chers, parce que la modicité de leur prix les met à la portée de beaucoup de bourses. Il y a trop de concurrents. Vous ne ferez jamais ainsi une bonne affaire.
Savoir attendre ! Passez une année sans rien acheter. Formez-vous une réserve. Vous emploierez bien mieux votre argent qu’en le gaspillant au jour le jour.
Au lieu de cinquante objets, avec la môme somme
n’en prenez que cinq. Si vous n’en achetez qu’un, il est probable qu’il ne vous donnera pas de déception et vous serez un homme fort.
Ne cherchez pas les trouvailles ; elles ne se rencontrent plus. Payez les objets leur valeur.
Souvenez-vous que vous trouverez toujours à céder le beau et qu’il est souvent difficile de se débarrasser du médiocre.
Ne donnez jamais de commission; défiez-vous de tous, même de vos voisins dans les ventes ; faites vos affaires vous-même.
Notez, aux expositions, sur votre catalogue, les objets qui vous plaisent. Faites un nouveau triage en rentrant chez vous. Éliminez, ne gardez qu’une seule chose, fixez-vous une valeur et n’en sortez pas à l’adjudication. Rien de dangereux comme l'entraînement des enchères par faiblesse ou par amour-propre.
Méditez profondément tout ce que je viens de vous signaler. C’est le résultat de l’expérience acquise à la suite de nombreuses écoles. Soyez convaincu que j’ai, comme bien d’autres, largement payé mon écot. Je voudrais éviter à mes lecteurs qui collectionnent les dangers des premiers pas.
Vous ne sauriez vous figurer quel mauvais effet produisent soixante-quatre paysages couvrant, serrés les uns contre les autres, les murs d’une salle d’exposition, même quand ils sont signés du peintre belge César de Cock. Cela produit un éblouissement vert, un écœurement de bois reverdis, qui tue tout enthousiasme
C’est l’effet que j’ai ressenti en entrant dans la salle n° 5 où l’expert, M. George, avait rangé en bataille, pour le combat du lendemain, les études que M. Tuai devait adjuger. Présentée ainsi, une vente ne saurait réussir. Trop de hêtres, trop de bouleaux, trop de peupliers,
trop de mares sous bois, de chemins creux, de sentiers ombreux, de bruyères et de prairies verdoyantes. On ne voit plus rien : Clamart, Compiègne, Sèvres, Meudon et Fontainebleau finissent par vous paraître profondément ennuyeux. Il semble qu’il n’y a plus qu’une seule et même impression, fastidieusement répétée soixante fois de suite.
Figurez-vous un pianiste qui jouerait un quart d’heure de suite la même note. Vous arriveriez vite à un agacement nerveux et vous vous sauveriez en protestant.
C’est ce que j’ai fait.
Et cependant César de Cock est un peintre de talent, médaillé en 1867 et en 1869. J’ajouterai même que j’aime beaucoup sa manière.
A quoi tiennent les choses (1) !
Le même effet pour les affiches roses de Mme Marie Blanc. Voyons, n’est-ce pas bientôt fini, monsieur Bloche? Voulez-vous donc accaparer les murs de l’hôtel pendant toute la saison ? Vous avez donc obtenu sur la façade une concession à perpétuité ? Terminez, de grâce, cette interminable succession ! Mais non, nous en avons ainsi pour jusqu’à la fin de la saison. Il reste encore des roses, des rubis, des saphirs, des perles, des broches, des colliers, des bagues, des rivières, des bracelets, des aigrettes, des turquoises, des œils-de-chat, des pendants de cou, des pendants d’oreilles, des diadèmes en brillants et des diamants sur papier
... à payer un palais.
Je ne signalerai pas la vente ; mais j’ai remarqué, dans
(i) Voici les prix de quelques-uns de ses tableaux :
Dessous de bois, 220 fr. — Une Vanne à Gasny, 435 fr. — Dans le bois de Sèvres, 455 fr. — Etude à Sèvres, 260 fr. — Bord de rivière, 415 fr. — Bois de Meudon, 320 fr. — Rue de Vannes. 340 fr. — Pont-l’Evêque, 395 fr. — Sèvres, 325 fr., etc.
une exposition, un beau cartonnier Louis XV, en bois de rose, orné de bronzes, surmonté d’une pendule dorée et imitant fort bien l’ancien, mais, en résumé, tout ce qu’il y a de plus moderne. Sur le cadran de la pendule, deux bandes de papier collées adroitement cachaient le nom de l’horloger. Pauvre vendeur naïf ! N’était-ce pas là, au contraire, appeler l’attention sur ce défaut de la cuirasse. — Un horloger du Palais-Royal, trop connu pour passer pour ancien — comme le meuble et qu’on cherche à dissimuler ainsi !
Trop d’habileté ! On présente aujourd’hui continuellement des meubles anciens très authentiques, je le reconnais, mais garnis de bronzes de fabrication récente. Ils sont souvent si bien ciselés qu’on peut aisément s’y tromper.
Or je tiens à m’élever de toutes mes forces contre la rédaction des catalogues qui, signalant l’époque du meuble, n’indiquent pas celle des bronzes.
Il y a là tromperie sur la qualité de la marchandise vendue. — Certainement beaucoup achèteront le meuble pour ce qu’il est réellement ; mais si un marchand naïf y est pris, il faudra bien, coûte que coûte, qu’il fasse endosser sa bévue à un amateur inexpérimenté.
Je sais qu’il est difficile de reconnaître les bronzes aujourd’hui ; mais si nous avons des experts, assistant aux ventes, il faut bien qu’ils offrent des garanties au public qui les paye ; autrement, ils usurpent un titre qu’ils ne méritent pas. — Cela m’amène à dire que je reviendrai quelque jour sur ce rôle considérable des experts. Je les voudrais réunis, tous, en une corporation qui n’admettrait dans son sein, qu’après un examen sérieux, des gens donnant des preuves certaines de capacité.
Il y a bien des tristesses dans cet hôtel Drouot. Ce grand cimetière contient souvent plus de misères que de richesses.
Samedi a eu lieu un pft .t drame intime et émouvant dans l’une des salles obscures de l’hôtel, celle du bas, rarement ouverte, sous la cage de l’escalier. Une veuve,, jeune encore, couverte de vêtements de deuil, faisant vendre les dernières épaves du plus pauvre des mobiliers.
Les larmes aux yeux, elle suivait les enchères misérables de ces meubles, qui lui rappelaient sans doute tous les bonheurs de sa vie. Us s’en allaient par morceaux, ces souvenirs, entre les mains rapaces de la brocante. Le commissaire-priseur avait hâte d’expédier cette triste besogne. On allait vite, — j’étais là et je regardais, le cœur serré, cette scène déchirante, — la commode payée par mois pour se mettre en ménage, la petite glace qui ornait la cheminée, la pendule dorée qui avait sonné les heures de bonheur. Les amoureux s’étaient sans doute longuement privés pour réunir l’argent nécessaire à tout cela. Quand vint le tour des vêtements qu’avait portés celui qu’elle avait aimé, la pauvre jeune femme fondit en larmes. C’était navrant.'
Un silence se fit, l’enchère s’arrêta; mais, quelques minutes après, la vente suspendue reprenait son cours. On apporta sur la table un petit fauteuil recouvert de tapisserie faite à la main qui fut adjugé vingt-cinq francs.
J’entendis alors derrière moi une grosse voix d’Auvergnat qui disait :
« Allons, ne pleurez plus, ma petite mère. J’ai racheté ça pour vous I »
La vente au bordereau. Collection Moreau Chaslon. — Natures mortes de Vollon. — Le Soir et le Matin de Corot. — Incident Jacques Lipmann. — Alexandre Dumas vendant quelques tableaux. — J. -F. Millet, Delacroix, Gervex, Humbert, Fortuny, Jongkind. — Mauvais résultat!
Paris, 25 fêvriet .
Des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux! Les ventes sévissent avec intensité : C’est une crise qui éclate, une épidémie qui se prépare. Les peintres n’ont qu’à se mettre en grève s’ils veulent maintenir leurs prix. Vente hier, vente aujourd’hui, vente demain, — et toujours des tableaux ! Les catalogues s’accumulent, les expositions se multiplient. En prêtant une oreille attentive dans les couloirs de l’hôtel Drouot, on entendrait retentir les coups de marteau des commissaires priseurs frappant en cadence sur leurs bureaux comme des forgerons sur l’enclume.
Mais tout cela est-il vendu ? Le marteau du commissaire priseur frappe-t-il officiellement comme le balancier de la monnaie? Je vous le dis en vérité, collectionneurs, mes frères, toute adjudication n’est pas parole d’Évangile. La curiosité a ses secrets profonds comme ceux de la politique. S’il y a toujours un vendeur, soyezen bien persuadés, il n’y a pas toujours un acheteur.
Le principal peut-être, pour beaucoup de gens, c’est
que le tableau soit coté à un prix élevé, constaté dans un procès-N erbal d’adjudication publique. Peu importe les frais que cela entraîne. On plante ainsi des jalons pour l’avenir. Ils servent ensuite, à plus d’un vendeur, de base pour entraîner à l’achat la troupe docile des amateurs. Le bordereau est exhibé. On cède le tableau, longtemps après, au prix payé, quel sacrifice!... — et le tour est joué.
Bien entendu, ce qui précède s’applique à toutes ces ventes sans nom d’auteur, impossibles à suivre tous les jours et dont on nous poursuit depuis deux mois, sans trêve ni merci, et n’a aucune application pour la collection dont je vais parler et qui a été vendue avec un grand succès, le lundi 6 février, par MM. Féral et Paul Chevallier.
M. Moreau-Chaslon est un homme de goût. Il sait que
L’ennui naquit un jour de l’uniformité.
Aussi aime-t-il toutes les écoles et toutes les époques sans parti pris. Il comprend Tassaert et il estime Courbet. Il apprécie les mœurs villageoises avec De Marne, il aime la campagne avec Corot. Il courtise les femmes lorsqu’elles ont les élégances de Lagrenée, les grâces exquises que leur prête Jacquet, ou les modelés séduisants de la chair, par Jules Lefèvre. Il sait le mérite d’Hubert-Robert pour reproduire sur de grands panneaux décoratifs les ruines et les temples, les fontaines et les ombrages des grands parcs. Il adore dans l’art tout ce qui est bien. Aussi rien de banal dans tout ce qui a été vendu, bien qu’il reste encore dans cette collection une série unique de tableaux d’Alfred de Dreux.
Regardez ces Vollon éclatants et lumineux, chatoyants, fulgurants à ne pas oser les fixer trop long-
temps. Quelle prodigieuse puissance de coloris ! Quelle facilité dans l’exécution! C’est brossé en pleine pâte : on peut compter les coups de pinceau qui sont venus sur la toile aussi rapides que la pensée. Voyez cette Aiguière en pleine lumière, d’une coloration ardente ! Comme il brille, le vermeil ; comme ils reluisent, les mascaronsl Comme ils étincellent et chatoient, les basreliefs! Et ce bouquet d’œillets rouges, plus vrai que nature, et ces pamplemousses dorées par le soleil du Midi, qu’on voudrait goûter comme les raisins d’Apelle! Ce Panier de molettes , posé sur une table, représente ces fleurs modestes dans tout l’éclat de leur fraîcheur. Il semble qu’elles viennent de quitter leur buisson ; on s’approcherait volontiers pour en respirer le parfum. Et ce Plat d'huîtres , est-il assez appétissant? Le couvert est mis, le citron tout prêt, le vin de Graves aussi. Allongeons la main et commençons à déguster. Et ces Fruits , raisins blancs et noirs, pommes du Canada, poires avec tout leur velouté, dans un plat du Japon. Est-ce beau cela? Convenons-en, on n’est pas plus raisins, on n’est pas plus poires, on n’est pas plus pommes. VoUon est le Théophile Gautier de la peinture.
Voici maintenant Mm0 Lemaire, cette artiste qui fait les roses plus belles que les roses. On a dit d’elle aussi, avec juste raison, que ses aquarelles sentaient les fleurs et les faisaient sentir. N’est-ce pas vrai pour ces deux aquarelles d’une incomparable fraîcheur de coloris : un Panier de 'pensées et un Panier de roses ?
Il a dû faire envie à bien des gens, le beau Philippe Rousseau de cette collection, signé en l’année 1853: Une pigeonne qui donne la pâture à ses petits qui sont là, l’entourant, ouvrant leur bec rose. C’est bien vivant, et, ce qui ne gâte rien, un titre spirituel à cette œuvre : la Mère de famille.
Deux beaux Corot, l’un de la première manière, fait
pendant un voyage à Rome, en 1839 : le Coucher de soleil. C’est de lui que le maître, avec un véritable accent de franchise, disait : « Ce tableau est d’un bel aspect; je le revois avec plaisir comme un vieil ami. »
Nous cédons, pour le décrire, la parole à Théophile Gautier. Notre mauvaise prose ne vaudrait pas les beaux vers qu’il a su lui inspirer.
Mais voici que le soir du haut des monts descend;
L’ombre devient plus gaie et va s’élargissant:
Le ciel vert a des tons de citron et d’orange.
Le couchant s’amincit et va plier sa frange,
La cigale se tait et l’on n’entend de bruit Que le soupir de l’eau qui se divise et fuit.
Sur le monde assoupi, les heures taciturnes
Tordent leurs cheveux bruns, mouillés de pleurs nocturnes ;
A peine reste- t-y assez de jour pour voir,
Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir.
L’autre tableau, le Matin , de la dernière manière du maître, n’est pas moins beau avec son ciel d’un bleu argenté, ses légers nuages que le soleil éclaire à peine, ses chaumières noyées dans la brume du matin et ses grands arbres qui se reflètent dans une mare encadrée de rochers abrupts et sauvages.
Ajoutez à cela des Moutons , de Ghaigneau, de bonnes études de Courbet, une Vue de Paris, de Jongkind, et un charmant petit tableautin de Francesco Vinea, fin comme un Meissonier, la réduction du premier tableau de J. Lefèvre, Une femme nue et couchée sur un divan, que possédait Alex. Dumas, et vous ne vous étonnerez pas plus que nous de voir cette vente vraie avoir un grand succès et produire 181,883 francs (1).
(x) Il nous paraît utile, pour aider plus tard les recherches, de donner les prix des principales toiles de la galerie de M. Moreau-Chaslon.
No î. Baron. — Le Décaméron , 1,050 fr. — No 2. Le roman et le miroir 1,200 fr. ’
La collection A. D..., comme le disait l’affiche signée Georges Petit et Paul Chevallier, n’a donné que de bien maigres résultats.
N° 8. Chaigneau. — Moutons au repos, 1,550 fr. — N» 9. Rochers sous bois. Forêt de Fontainebleau, 800 fr. — No 10. Le carrefour de l’Épine, près Barbizon, 2,000 fr.
N» 12. Corot. — Le Matin. 6,000 fr. — No 13. Coueher de soleil, sur le lac d’Albano, 10,000 fr. — N° 14. Le sentier, 5,700 fr. — No 15. Les laveuses, 1,750 fr. — N» 16. Soleil couchant, 850 fr. — No 17. Paysage coupé par un cours d'eau, 805 fr. — N° 18. Bûcherons. — Sous bois, 250 fr.
N» 19. Cortazzo. — Concert sous Lonis XV, 800 fr.
N° 20. Courbet. — Cheval de chasse sellé et bouledogue en forêt , 4,500 fr. — N° 21. Les amants dans la campagne, 2,100 fr. — N° 22. Pommiers chargés de fruits, 1,400 fr. — N® 23. Une source, 1,480 fr. — N° 24. Intérieur de forêt, 2,200 fr. — N® 25. Arbres et rochers avec mare au premier plan, 1,200 fr. — No 26. Rochers, étude, 500 fr.
N° 29. De Cock (César). — Cours d’eau sous bois, 730 fr.
N° 31. Dejonghe. — Amour maternel, 1,620 fr. — N® 32. Le déjeuner de la poupée, 1,400 fr.
No 33. Diaz. — Les petits voleurs de fruits, 2,750 fr. — N® 34. Vue prise dans un parc, 1,320 fr.
N° 35. Dupray. — Pompier après l’incendie de l’Opéra, 510 fr.
N» 36. Gegerfei.dt. — Un quai à Venise, 400 fr.
No 37. Gudin. — Les Échelles, 1,000 fr. — N« 39. Vue du port de Nantes, 260 fr.
N° 40. Ch. Jacque. — Moutons au pâturage, 4,300 fr.
N® 41. Jacquet. — Une soubrette sous Louis XV, 4,100 fr. — No 42. Jeune fille, en buste, 1,900 fr. — N® 43. Tête de jeune fille, 1,500 fr.
N® 44. Jongkind. — Vue de Paris, le quai des Célestins, le pont Sainte- Marie, à gauche l’hôtel Lambert, 1,600 fr.
N® 45. Lobrichon. — Le volontaire d'un an, 1,500 fr.
No 47. Lefebvre I. — Jeune femme nue couchée sur un divan en velours grenat, 5,000 fr.
N» 50. Muraton (Mme). — Pêches et raisins, 750 fr.
No 54. Pécrus. — Jeune femme en toilette de bal, 350 fr.
No 63. Rousseau (Ph.). — Chatte et petits, 3,200 fr. — No 64. La Mère de famille, 3,600 fr. — N° 66. Un homard sur un plat, 2,500 fr.
N» 67. Roybet. — Je veux être soldat , 800 fr. — N® 68. Cavalier moyen âge. Etude pour un de ses tableaux, 235 fr.
N° 70. Serres (Antony). — Le retour inattendu, 520 fr.
N® 71. Tassaert. — Intérieur rustique , 1,400 fr.
N° 74. Veyrassat. — Le Bac, 3,050 fr. — No 75. Une auberge, près de Honfleur, 4,020 fr. — N» 76. Pêcheurs de crevettes aux Roches- Noires, près de Trouville, 1,020 fr. — N® 77. La cour d’une ferme, 780 fr. — No 78. Intérieur d’une ferme, 360 fr.
No 79. Vinea (Francesco). — Le cellier, 2,600 fr.
N° 80. Voi.lon. — Fruits, 7,600 fr. — 81. L'aiguière de vermeil, 8,100 fr. — N® 82. Le panier de violettes, 6,120 fr. — N® 83. Le plat d’huitres, 2,00u fr.
Le catalogue, moins explicite encore, ne portait que la quatrième lettre de l’alphabet ; mais ce n’est aujourd’hui un mystère pour personne, et nous pouvons le dé-
N°84. Le pavillon de Flore et le pont Royal, 3,200 fr.
N® 85. Vuillkfroy. — Animaux dans un paysage, 540 fr.
N° 86. Weisz (Ad.). — Une jeune Alsacienne, armée d’un fusil, écoute à une porte ; près d’elle son chien, i,930 fr.
N® 87. Yvon (Ad.). — Tête de Zouave, lis fr.
N® 89. Boilly. — En voyage, 2,500 fr.
N® 90. Boucher. — L'attente, 3,500 fr.
N® 91. Caresme. — Nymphes et satyres dans un paysage, 480 fr.
N® 92. Casanova. — Le siège d’une ville, 1,000 fr.
N® 93. De Marne. — Bergers et animaux dans un paysage, 2,500 fr.
N® 94. Le jour du marché, 2,620 fr. — N® 96. Le maréchal ferrant, 1,780 fr.
N® 97. Greuze. — La douleur, 1,500 fr.
N® 100. Lagrenée. — Jeune femme étendue sur un lit de repos, 300 fr.
N® 101. Piazetta. — Le petit marchand de journaux, et 101 (bis). Enfant dansant avec un chien, 500 fr.
N® 102. Robert (Hubert). — Monument et fontaine, 3,900 lr. — N® 103. Intérieur d’un temple en ruine, à Rome, 1,950 fr. — N® 104. Le petit canal à Trianon, 7,100 fr. — N® 105-105 (bis). Parc avec rochers reliés par un pont de bois ; Parc avec monument et porte cintrée, ombragée par de grands arbres, 1,520 fr. — N® 106. Pont monumental avec grand escalier et 7iombreux personnages, 1,020 fr. — N® 107. Monument de Jacques Delille , 105 fr. — Ne 107 (bis). Grotte aux environs de Rome, 160 fr.
N® 109. Jacquet (Gustave). — Jeune fille couchée, 900 fr.
N® 110. Beaumont (Ed.). — Jeune musicienne, dessiné à la plume, 330 fr.
N® 111. Bellangé (Hte). — Retour du marché, aquarelle, 240 fr.
N® 112. Bonheur (Rosa). — Vache et bouvier, dessin à la mine de plomb, 410 fr.
N® 113. Brown (J.-L.) — Chevaux et soldat au repos, effet de clair de lune, aquarelle gouachée, 160 fr.
N® 116. Lami (Eug.). — Cavalier, aquarelle signée et datée 1879, I40fr.
N® 117. Mm® Mad. Lemaire. — Une jeune musicienne, aquarelle signée en toutes lettres, 670 fr. — N® 1 1 8. Fruits et fleurs, aquarelle, 1,300 fr. — N® 119. Roses de différentes couleurs dans un panier, aquarelle signée, 900 fr. — N® 120. Un panier de pensées, aquarelle, 450 fr. — N® 121. La jeune servante, gravé dans les menus, édité par la maison Goupil, dessin à la plume, signé et daté 1880, 425 fr.
N® 125. Maurice Poirson. — Promenade en mer, aquarelle signée 380 fr.
N® 126. Philippe Rousseau. — Chien d'arrêt rapportant un lièvre, aquarelle du tableau qui a figuré au Salon 1880, signée, 280 fr. — N® 129. Bullterriers couplés, aquarelle signée, 390 fr.
N® 130. C. Troyon. — Vache dans un paysage, très belle étude au pastel, signé du monogramme, 1020 fr.
N® 131. Ad. Weisz. — Petite Alsacienne mangeant des cerises, aquarello signée, 490 fr.
voiler à nos lecteurs, qu’il s’agissait d’une partie de la galerie de l’auteur du Demi-Monde , qui, fatigué sans doute de se voir en vedette sur les affiches de théâtre, n’a pas recherché par ce moyen la réclame de son nom pour mieux réaliser. M. Alexandre Dumas s’est borné à rentrer dans les rangs des amateurs qui vendent avec la plus grande réserve.
Et cependant, par suite d’une coïncidence qui certes n’avait pas été cherchée, à l’heure où M. Lipmann, le fils du banquier et le mari de M110 Colette Dumas, brisait avec colère, au lieu de l’acheter, dans le petit salon de la rue de Sèze, l’aquarelle de M. Jacquet qui représentait son beau-père en marchand juif vêtu d’un caftan vert, M. Paul Chevallier adjugeait les tableaux de M. Alexandre Dumas aux plus offrants et derniers enchérisseurs.
Il n’entre pas dans mes attributions de donner mon opinion sur ce regrettable conflit et de m’étendre sur un incident fâcheux qui a pris une trop large place dans la presse quotidienne ; des deux côtés, paraît-il, on s’est découvert beaucoup plus d’amis qu’on n’en croyait avoir; mais, à coup sûr, la vente, qui a très mal réussi, s’est faite dans un mauvais moment, à un double point de vue.
Les tableaux offerts aux amateurs provenaient presque tous de notreécolecontemporaine. Quelques-uns avaient figuré aux derniers salons, d’autres aux expositions des 'Mirlitons. Ce n’était pas, en somme, un choix extraordinaire ; mais il n’en restait pas moins un grand nombre de très bonnes choses dont nous allons parler très brièvement, car il est impossible de passer tout en revue et de mettre devant chaque toile un point d’admiration ou d’interrogation. — Q,uod placet : telle est notre devise.
Les paysagistes assez nombreux se recrutaient parmi
ceux qui, adoptant la note nouvelle, savent observer avec art toute la série des effets lumineux et ceux qui ont, les premiers, protesté contre le genre ennuyeux que préféraient les bourgeois de 1830.
Deux tableaux d abord de cet enamouré de la nature, de ce Corot qui avait tait un tableau dès qu’il touchait à une toile. Les Ruines , œuvre brillante, argentée, avec 1 effet papillotant de sa dernière manière et ces petites taches blanchâtres semblables à de petits papiers tombés à point nommé sur la toile, vendu 1,050 francs. Les Chèvres, d’une poésie douce et pénétrante, 1,100 francs, et un dessin au crayon noir, 160 francs seulement.
Lu Cluirière d Harpignies, où les ombres se découpaient un peu trop : 1,000 francs. Le Bord, de Veau, paysage aimable et attrayant, pour rien : 210 francs !
Trois Daubigny, le Château Gaillard-. 500 francs. Un 'paysage avec un joli ciel : 1,280 francs, et le Clair de lune , exprimant avec une poésie sincère la paix silencieuse de la nuit. La lune, large et pâle, éclaire d’une mélancolie profonde la nature endormie. Pendez-vous, amateurs absents, ce beau, ce splendide -tableau, un merveilleux Daubigny, a été littéralement donné à 10,000 francs.
Le Paul Potter des moutons, Charles Jacques, a certainement obtenu plus de succès. Ses moutons restent très demandés : En forêt , on les paye 3,400 francs; En 'plaine, 3,100 francs. Le premier tableau portait derrière sa toile : peint pour M. Alex. Dumas fils : Ch. Jacque. On nous disait à la vente que le maître qui produit avec une facilité extraordinaire et qui va former un groupe spécial de peintres animaliers, possède si bien son mouton qu’il ne le peint plus sur nature. Il se borne à des modèles en bois renfermés dans une boîte de bergeries d’enfant, qui lui servent, pour ses tableaux, à distribuer les Dlaces de chacune de ses brebis.
Jongkind, deviné l’un des premiers par Alex. Dumas fils, qui l’a prôné à l’époque où il était un épouvantail.
Un Rayon de soleil trouant les nuages après la pluie : vendu 1,730 francs.
Une aquarelle de Brissot de Warville, la Rentrée des moutons, vendue 370 francs. Depuis longtemps je suis ce peintre dans les expositions. C est un artiste travailleur et consciencieux. Il ne manque pas un salon.
Il fait bien, mais il n’est jamais récompensé. — Cet oubli du jury devra bientôt cesser. Il tient à des causes que je ne m’explique pas.
Sous le nom de M. Chintreuil, il était impossible de trouver autre chose qu’une idylle dune poésie giacieuse : Un effet de soleil couchant. Bien rendue, cette lutte du jour et de la nuit, cette indécision du crépuscule. Adjugé, ce tableau, 540 francs seulement. Il valait certainement mieux que cela. ,
Des vaches de Troyon — Au repos , 530 francs, — Au pâturage , 400 francs. — Dans la prairie, 410 francs. Allez en chercher d’autres à ce prix-là maintenant.
De César de Cock, un Dessous de lois , 400 francs, et Une Forêt , des arbres gris sur un fond vert, 390 francs
De Lansyer, ce Vendéen de Paris : une mare, des terrains et un ciel très pur, 150 francs. De Lapostollet, une Vue de Dieppe , 310 francs. De Pelouse, un paysage, 410 francs. De Tael, les Bouleaux , 180 francs et X Étang, d’une grande mélancolie, 200 francs. Ce n’est pas le quart de la valeur de ces paysages.
Dans la section des natures mortes, un tableau de Philippe Rousseau, la Bouillabaisse , 1 ,650 francs. Vollon avait des Pamplemousses appétissantes dans un grand plat du Japon digne des plus belles collections, 3,000 francs. Un Intérieur de boucherie peint avec talent,
mais nature vraiment morte, d’un réalisme trop sanglant. — Peu d’amateurs pour cette toile difficile à caser, même dans une salle à manger. — Aussi 1,050 francs, pas plus.
La Nana de Gervex, nue, à sa toilette, devant sa psyché, « dans son adorable jeunesse de blonde grasse avec ses souplesses de couleuvre, » comme l’a décrite Zola, admirant la blancheur rose et nacrée de sa peau, tandis que, sur un tapis rouge qui sert de repoussoir, roulent à ses pieds les flots blancs de ses jupons de mousseline. Seulement 590 francs!
Sous ce titre : Étoiles filantes , J.-F. Millet avait peint sur un horizon gris une vision de fantômes; jeunes filles moissonnées avant l’âge, enveloppées d’un suaire et couchées dans un cercueil, une étoile scintillante au front. Des spectres, les entraînant
à la danse fatale,
Au chœur aérien dans l’ombre voltigeant.
Aussi laissent-elles après elles une trace lumineuse de leur passage. Tableau saisissant d’effet. — Pas d’acheteur au-dessus de 450 francs !
M. Humbert était représenté par une Mauresque nonchalante, enveloppée de voiles légers et diaphanes, couchée sur des carreaux entassés et attendant, pour lui plaire, son seigneur et maître. Remarquons en passant que le modèle qui pose pour cet artiste n’a guère le type oriental — 330 francs.
Touchés aussi par la baisse, les Corot qui montaient j usqu’ici toujours. Ces trois allégories, qui, dans les autres ventes, auraient provoqué un combat acharné, ont été adjugées à bas prix. La Musique , à coup sûr celle de Wagner, car le type n’était pas poétique, 530 francs. La Lecture , figure largement traitée, impression juste,
1,250 francs, et enfin la Rêverie, la meilleure des trois, 2,450 francs.
A coup sûr, Fortuny avait aussi sa place dans cette galerie. Un Guitariste en habit de marquis, tournant le dos au public et grattant de cet instrument de sérénade exilé aujourd’hui en Espagne, aquarelle étincelante de couleur, 160 francs! La Méditation, mne belle qui rêve à l’amour qui vient et à l’amour qui s’en va, 300 francs. — Une Porte de Mosquée, avec un gigantesque escalier, étude paraissant faite pour chercher des tons, 310 francs. — Puis, en dernier lieu, de l'aimable artiste, une Sentinelle arabe, de cette tonalité fine et gaie qui fait reconnaître les Fortuny dans toutes les expositions d’un bout de la salle à l’autre, 3,900 francs.
Delacroix lui-même, ce Victor Hugo de la peinture, a subi les effets de la froideur du public. L’esquisse de son tableau du Musée de Rouen : le Triomphe de Trajan , 1,620 francs. Courbet n’a pasétéplus heureux: Une baigneuse dans un paysage, excellente étude de nu, de la première manière, signée à droite : A mon ami Murger , n’a obtenu que 900 francs.
Les caricaturistes si recherchés d’ordinaire ne se sont pas non plus vendus à leur valeur. — Un excellent Daumier : le Malade entre les deux médecins, inspiré par la fable de La Fontaine, dessiné à la plume, 115 francs. Les Huissiers de Durandeau, choisis parmi les meilleurs types de la corporation, ont dû être retirés faute d’enchères. Les Saltimbanques, composition pleine de mouvement, reproduisant une parade avec des types incroyables de hussards, de Robert Macaire et de femmes colosses criant à s’époumoner : « Entrez, entrez, messieurs, on ne paye qu’en sortant! » 650 francs.
Pas chers, les tableaux du xvme siècle : Le Repos d’un faune, entouré de nymphes et de danseuses, de Le-
moyne, 860 francs. — La Belle cachette de Schall : Effrayée, une jeune fille surprise toute nue — pourquoi? — se cache derrière un rideau. — Eisen, Y Amour médecin un clystère à la main, très faible, 270 francs.
Enfin un Fragonard un peu vicieux ; Scène galante , disait le catalogue, provenant de la vente Henri Didier. Une belle, presque déshabillée, très vivement attaquée par un galant pressé qui lui enlève ses derniers voiles et paraît bien près d’arriver à ce moment de Y Iliade où Jupiter va si loin que le bon Homère appelle à son secours un nuage. — Ces tableaux ont leur public. Ils réussissent toujours. Vendu 1,400 francs.
En somme très mauvais résultat! 60,450 francs. Cette vente n’a pas joui d’une très grande faveur auprès du public.
Croyez-nous. Ne vendez pas de tableaux en ce moment. Craignez de saturer le public et de diminuer son enthousiasme. Byron disait dans l’une de ses lettres à M. Murray:
« Je déteste la peinture. De tous les arts, c’est le » plus artificiel et le moins naturel, celui qui en impose » le plus à la bêtise humaine. Je n’ai jamais vu de ta- » bleau qui approchât d’une lieue ma conception ou mon » attente; mais j’ai vu plusieurs montagnes, j’ai vu des » mers, des fleuves, des sites et deux ou trois femmes » qui ont été au delà. »
Nous n’en sommes pas encore là ; mais on produit trop. Une réaction dans le goût du public est à redouter. Nous le disions, en commençant : — Trop de tableaux !
Louis Fould le collectionneur et Édouard Fould le sportsman. — Le mobilier du château de Béguin. — Les tableaux, les faïences et les tapisseries. — Décrochez-moi ça.
Paris , S mars.
La salle n° 1 retentit en ce moment des enchères de la vente Edouard Fould. Ce grand partisan du sport et des chevaux n’était pas un collectionneur. S’il avait quelques objets rares et de haut goût, ils venaient presque tous de son père Louis Fould, un amateur zélé, de mémoire célèbre et dont il faut tout d’abord dire quelques mots.
Pendant l’été de 1860, MM. Pillet et Roussel commencèrent cette vente de Louis Fould qui dura près de quinze jours. Bibliophiles et curieux en parlent encore et recherchent le catalogue, un volume in-folio, édité avec un grand luxe typographique et considéré à juste titre comme le testament de cet antiquaire d’élite. Il y avait là trois mille numéros. Parmi les objets antiques, une réunion nombreuse et intéressante de verres coloriés, de statuettes égyptiennes et de vases en onyx. Parmi ceux de la Renaissance, toute une série des œuvres les plus précieuses de cet art national, lemaillerie de Limoges. On parle encore d’une belle pendule de Boule provenant du château de Condé et qui avait son histoire. Vendue en 1858 quelques milliers de
francs, à l’amiable, à des marchands, adjugée entre eux, à la révision, au prix de 9,000 francs, elle avait été revendue à M. Louis Fould 10,000 francs, ce qui était une somme considérable pour l’époque. Elle fut rachetée ensuite 10,000 francs à sa vente par M. Seillières.
Rempli d’excellentes intentions, mais sans études préalables pour déterminer un bon choix, son fils, Édouard Fould, aimait cependant à s’entourer de belles choses. Il recherchait les meubles et les tapisseries, mais seulement au point de vue de leur effet décoratif. Son château de Béguin était situé sur les limites du département de la Nièvre, au milieu de cet Allier, la patrie du peintre Harpignies qui, en 1872, par de nombreuses aquarelles avait représenté son parc et la vue pittoresque des environs. Il avait groupé Là des faïences, des bronzes de Barye, du beau Chine de service et quelques bons tableaux — des chats d’Eugène Lambert; une Joueuse de vielle , d’Hcilbuth; Jouas sortant du ventre de la baleine , de Decampsj; le Portrait d'Ingres enfant , par David ; un Duel sous la Régence , de John Lewis. Il possédait aussi une brillante composition de Philippe Rousseau, Chardin et ses modèles, où le portrait du maître, en lunettes, la tête serrée par un foulard, se trouve entouré de ses accessoires de prédilection, jetés pêle-mêle sur une table et dans un beau désordre, effet de son art : un gobelet, une musette, des faïences, des fruits, une flûte, un bassin de cuivre jaune et une fontaine de cuivre rouge. Rousseau, qui affectionne tout particulièrement le singe auquel il trouve plus d’esprit qu’à l’homme, n’a pas oublié d’en mettre un fin, spirituel et agile, qui grimpe le long d’une colonne en regardant le public d’un air narquois.
Naturellement, chez un sportman tel que M. Édouard Fould,on devait trouver des prix de courses de chevaux. Citons un grand vase en argent aux anses formées par des cariatides de femme, couvert de mascarons, d’amours et de couronnes de lauriers. Recipon sculpsit. Odiot fecit. Souvenir des succès de Gladiateur en 1877 (Le catalogue indiquait Mondaine).
Voici quatre beaux flambeaux de Louis Lehendrick, élève de Thomas Germain, avec de délicieuses guirlandes de roses très finement ciselées, au sommet du panache. Ils portent de la maison commune, l’A de 1764 ou le B de 1765 et la branche de chêne, la contremarque des fermiers de l’époque. Ces charmants spécimens de l’orfèvrerie rocaille avaient été malheureusement un peu gâtés par la gravure d’un hibou dans un cartouche, rappelant l’une des pièces qui se trouvent dans les armoiries du propriétaire.
Çà et là quelques souvenirs de famille pour conserver la tradition de M. Louis Fould ; des intailles antiques sur sardoine ou sur cornaline, des scarabées d’or, des I amulettes égyptiennes, quelques miniatures, de petits dessins de Boissieu ou de Panini, des vases grecs en terre de Nola ou de la Basilicate, objets d’étude multipliés pour les savants en us dont l’espèce devient rare et qui, peu fortunés, ne se risquent pas dans des acquisitions coûteuses.
A quelle cheminée devaient donc servir ces deux grands landiers du xvie siècle, à la belle patine florentine, formés chacun par un Terme barbu dont le corps se transformait en gaine reposant sur une base à volutes? Garniture complète, du reste : un trident, une pelle, un tisonnier et des pincettes dont les dimensions imprévues semblent rappeler l’histoire des temps mvthologiques. .
Ils ornaient sans doute les hautes murailles et les
grands dressoirs du château de Béguin, ces plats de Rouen, aux bords festonnés, les uns bleus au décor rayonnant, les autres polychromes à la corne, d’autres à l’œillet ou au cornet tronqué, ces bannettes allongées revêtues d’ornements bleus etrouille, ces belles faïences de Nevers aux capricieuses fantaisies peintes avec du manganèse, couvertes de sujets champêtres ou d’attributs de style chinois, ces élégants moustiersen camaïeu vert, ornés de grotesques empruntés aux planches de Gillot ou d’arabesques découpées en appareils gymnastiques par Bérain.
Parmi les ivoires, une figurine d’une délicatesse inouïe de travail et d’une grande puissance de sentiment, Jésus s'élevant dans les deux , provenait de la collection Louis Fould.
Très remarquable, cette grande et curieuse tapisserie de l’histoire de Don Quichotte qui ornait les murs de l’escalier de Béguin. La scène est piquante. C’est le moment où le chevalier de la Triste Figure, victime de la malicieuse maritorne, reste suspendu par un bras à la fenêtre de l’hôtellerie au moment de l’arrivée des quatre cavaliers.
Elles étaient l’honneur du grand salon du château, ces six belles portières en tapisserie de Beauvais, tissées sous Louis XVI, à l’époque champêtre de Trianon, où l’on ne voyait de tous cô tés que rubans bleus, musettes et paniers de fleurs enguirlandés de roses et de lauriers.
Nous faisions d’amères réflexions à cette exposition du mobilier de M. Fould. Toutes ces choses à leur place étaient charmantes. Ces portières brodées au point de Hongrie, doublées dé lampas, ces étoffes chinoises en soie bleu de ciel tissée de fleurs, ces tapis de table d’un joli ton crème, ces grandes tentures en toile carrée portugaise perdaient tout leur caractère, toute leur donnée large et artistique. Elles pendaient tristement
le long des murs de la salle, attendant l’heure où le commissaire priseur dira aux commissionnaires : — a Décrochez-moi ça. » — Elles ne me disaient plus rien, ces chatoyantes étoffes. Nous les comparions tristement aux robes de bal un peu fanées, pendues comme des loques dans le cabinet de toilette d’une jolie femme.
Les ventes dont on ne parle pas. — M. du Cluzel, d'Oloron. Les dentelles de Mme Blanc. — Réseaux légers, fils de la Vierge. — La chanson des fuseaux. — Les barbes de vieux point d’Angleterre. — Les millions implorant la pitié. — Quelques prix de la vente Édouard Fould.
Paris, 5 mars.
Je reçois trois catalogues de tableaux. Je ne nommerai pas ces ventes. Elles n’émanentjpas de probités commerciales reconnues et sont, par conséquent, de la nature de celles dont je ne parle jamais. Sur le livret, on ne voit que de belles et riches collections. Rien que des mots magiques, éblouissants, délicieux!... transparence — ton chaud — main habile — couleur dorée — finesse exceptionnelle — remarquable qualité — gracieuse composition — force et richesse du coloris — étonnante morbidesse des chairs.
Ces experts me font rire. Ils ont la prétention de ne vendre que des tableaux authentiques, alors que les originaux sont connus dans les musées de l’Europe. Ils comptent sur l’ignorance du public. Un peu plus, ils affirmeraient que ce sont seulement des copies plus ou moins précieuses qui se trouvent dans les galeries publiques.
Tout cela pour aboutir à retirer, à des prix misérables, devant quelques flâneurs regardant la vente comme
s’ils étaient pétrifiés, les toiles des grands maîtres pompeusement annoncées, et devant lesquelles des amateurs ont bien souvent no*é en marge, lors de l’exposition : croûte infecte — 'mauvaise copie — détestable conservation.
Il n’en est pas de même de la vente de M. du Cluzel qui a eu lieu les lundi 27 et mardi 28 février, par le ministère de Ma Mulon. M. du Cluzel faisait partie de ces fervents amis des arts, comme on en voyait à l’époque où l’on ne cherchait pas, en achetant un objet, la valeur qu’il pourrait prendre dans l’avenir.
Éloigné du centre, il s’était d’abord contenté des épaves échouées par suite de nos luttes politiques dans les mains des habitants d’Oloron-Sainte-Marie ; puis le goût des voyages lui était venu. Il avait visité tous les musées d’Europe. A chaque fois, il rentrait chez lui avec un précieux butin, gravures de Raphaël, Morghen, de Yolpato, d’Hogarth, de Wille ; dessins, de Sébastien del Piombo, aquarelles d’Hubert-Robert, tableaux de Giotto, de Bronzino, de Michel -Ange des Batailles.
Un très beau triptyque d’une couleur agréable et claire de Jean Bellegambe, de Douai (1470-1532), mériterait seul de ne pas laisser passer cette collection sans en dire un mot. Sur le volet de droite, sainte Catherine, sortant d’un palais, suivie de ses femmes, reçoit avec humilité un flambeau des mains de la Foi ; au centre, se détachant sur un ciel nuageux, Jésus sur la croix, émerge d une vasque ornée d’arabesques qui recueille son sang qui coule. L’Espérance et la Charité, pour prendre de nouvelles forces, se trempent dans ce bassin. Sur le volet de gauche, saint Jean l’Evangéliste appelle les fidèles à la purification en se baignant dans le sang du Christ. Ces trois pages, peintes avec le soin précieux qui distingue les maîtres de l’époque,
a donné lieu à une intéressante brochure de M. Dutilleul, de Douai.
Les ventes de Mmo Blanc continuent avec des entr’actes d’une quinzaine. Les baronnes de la finance et les princesses par droit de naissance ou de conquête les suivent assidûment. — Marie-Antoinette n’avait certainement pas autant de bijoux. Mme Campan parle, comme d’une folie faite par Louis XVI, de l’achat d’une parure de rubis et de diamants et de deux bracelets payés deux cent mille francs, et d’une paire de girandoles achetée, en 1774, 360,000 francs, dont la reine se parait souvent. Mme Blanc, elle, en avait pour des millions — seulement elle ne les portait jamais.
La cinquième vente, qui a eu lieu le mardi, était consacrée aux dentelles. L’aimable M. Bloche a opéré cette fois devant un public de belles demi-mondaines dont le cœur, depuis le krack, est à prendre désormais à des prix plus doux. Il y avait bien aussi quelques précieuses. La plupart des marchandes à la toilette étaient là également. Quant aux vieux habitués de l’hôtel, ils ont suivi ce spectacle avec intérêt. Ils comptaient les points.
La dentelle est la poésie de la femme. Elle vit avec elle, accompagne les battements de son cœur ou cache tout ce que nous voudrions voir. Elle a toujours, lorsqu’on la touche, un odore délia femina qui nous grise. La dentelle donne des ailes à la toilette, soit qu’elle coure autour du poignet, qu’elle bouillonne sur le corsage, qu’elle ruche autour du cou ou qu’elle voltige sur les traînes majestueuses. L’avez-vous vue sortir des doigts habiles et rompus des dentellières dessinant des fougères arborescentes, les fines étoiles de la neige ou les rayonnantes aiguilles du pin, tandis que
les fuseaux sautillent, babillent, se heurtent, se querellent.
Inspirées par quelques fées, elles étaient bien belles les dentelles de Mrac Blanc. Fragiles toiles d’araignée brodées d’un fil de la Vierge, elles ont survécu à toutes les belles qui les portaient : favorites triomphantes ou marquises du bel esprit, qui depuis longtemps, dorment de leur dernier sommeil.
La plupart de ces réseaux légers avaient reçu leurs lettres de noblesse à Chantilly, à Cluny et à Alençon.
L’ancien point de Venise à l’aiguille a eu tous les succès possibles. — Un volant d’une finesse remarquable, de 23 centimètres de haut sur 4 mètres de long a été adjugé 8,050 francs. Avait-il servi à rehausser la beauté hautaine de 'une de ces belles patriciennes des palais Foscari et Contarini? — Un autre volant, représentant des fleurs au milieu des rinceaux de feuillages, haut de 15 centimètres et long de 3m,50, 2,250 francs. — Un troisième, avec des reliefs merveilleux, 3,060 fr.
Un quatrième, point à la rose de 30 centimètres de haut, 5,580 francs. — Celui-ci, à enroulement de feuillages en relief sur un fond de réseaux, 3,660 francs. — Celui-là, avec un semis de fleurs de 50 centimètres de haut sur 2m,70, 2,620 francs. Enfin le dernier, à fleurs et à grandes palmes de 60 centimètres de haut sur 3 mètres seulement, 5,005 francs.
Sans doute ces deux volants et cette garniture de corsage d’un merveilleux travail, payés 11,600 francs, avaient été portés par quelque dogaresse apparaissant dans toute sa splendeur à son balcon sur le Grand Canal, le jour de la fête du Bucentaure.
Venaient ensuite les dentelles en vieux points d’Angleterre, qui avaient peut-être couvert les épaules frissonnantes des princesses aux fêtes de la cour de la
reine Anne, un volant en ancienne guipure de 65 centimètres de haut, payé 1,000 francs, et une robe à fond de feuilles de palmier avec quilles de roses et de feuillages, bordure et traîne à rinceaux, très disputée jusqu’à 1,460 francs.
Une garniture de robe en dentelle d’Alençon, précieux souvenir de notre fabrication française, a été poussée jusqu’à 3,500 francs.
Un joli total encore! 160,000 francs.
Mes charmantes lectrices me demanderont peut-être les noms des acquêreuses. Point ne le sais ; mais je puis leur dire qu’au temps passé la reine Élisabeth avait bien mille robes garnies de dentelles et qu’il avait fallu plus de 600 mètres de dentelles pour garnir les fraises de nuit de Charles Ier.
Cette semaine, on va vendre les deux cent cinquante éventails de cette millionnaire fantasque, une collection à rendre jaloux les Espagnoles de toutes les Espagnes. Quelques-uns sont des merveilles, les autres des trouvailles. Viendront ensuite les ivoires, les bronzes, les dentelles d’été, Malines, Valenciennes, dentellestorchons, filets de Venise, après des crêpes de Chine, des cachemires de l’Inde, des soieries de Lyon, des meubles, du plaqué, — en un mot tout un petit coin des magasins du Louvre, dont elle avait sans doute fait l’emplette — lassée de choisir et pour aller plus vite, — en bloc, d’un geste, sans rien voir, en étendant la main: « Tout ceci est pour moi. — Envoyez-le rue de » Rivoli avec la facture acquittée. On me paye toujours » comptant. Je fais de même. »
Il faut bien s’occuper de quelque chose.
Mm0 Marie Blanc achetait pour faire pardonner ses millions.
Très brillant résultat, la vente Édouard Fould, 315,610 francs. — Foule compacte, du reste, à toutes les vacations. Les nombreux amis du sympathique sportsman étaient tous là pendant les cinq jours ; il leur semblait, en assistant à sa vente, qu’ils venaient lui donner un dernier adieu. Le baron Finot, M. Lupin, le marquis de Gontaut, MM. de Pourtalès, de Salignac- Fénelon, Pozzo di Borgo, le comte de Bâillon, M. de Montgermont, Maurice Ephrussi, ont figuré parmi les acquéreurs.
M. Stettiner, le marchand de curiosités de la rue de la Chaussée-d’Antin, a eu les honneurs de la séance. C’est à lui que les chenets en bronze du xvi° siècle ont été adjugés pour la somme de 22,000 francs.
Plus loin, nous allons donner quelques prix et nous voudrions pouvoir y joindre le nom de tous les acquéreurs ; mais, comme nous le dit souvent l’un de nos aimables confrères, M. Auguste Dalligny, beaucoup d’amateurs ne surenchérissent pas par eux-mêmes ; le plus souvent, ils s’en remettent de ce soin à MM. Mannheim, Petit et Féral, ou tout autre expert en qui ils ont confiance, et qui souvent aussi les ont guidés de leurs conseils avant la vente. — Publier les noms mentionnés sur les procès-verbaux, bien que nous soyons à même de les connaître, ne dirait pas le plus souvent où vont se classer la plupart des objets d’art. — Rappelons donc, tout en le regrettant, le mystère dont quelques collectionneurs aiment à s’entourer. — Ils se trompent dans leur tactique. Tout se sait un jour ou l’autre.
Voici le résumé des principales adjudications :