ET LA CURIOSITÉ EN
Avertissement. — Les instruments de musique anciens. — Les collectionneurs anglais. — M. Adam et M. Villemotte. — Le Jupiter de M. de Janzé. — Le Messie de M. Alard. — Les Joueurs de la communauté des ménestriers de Paris. — L'Exposition du Trocadéro en 1878. — La guiterne du baron Davillier.
— La vente Luigi Arrigoni. — Pour rien les Stradivarius! — Un violon d’enfant de Guarnerius del Gesù. — Un. nouveau violon de faïence. — Les Ruckers d’Anvers. — Un clavecin d’Andrea Ruckers. — Peintures de Claude Gillot. — Pascal Taskin.
— Les clavecinistes du xvne et du xvm® siècle. — Le piano et le clavecin.
Paris, S janvier.
Ce livre est une suite. La première partie, X Hôtel Drouot , a paru en 1881. Nous avons changé ce titre cette année afin de pouvoir, à l’occasion, nous mouvoir dans un cadre plus large, et sortir des salles de ventes pour aller visiter les collections particulières, rendre
compte des expositions rétrospectives ou faire des études artistiques sur des sujets variés.
Mais notre but n’est nullement changé et nous ne cesserons d’observer surtout le mouvement quotidien de l’Hôtel Drouot, de suivre attentivement les ventes, de raconter toutes leurs péripéties, et de relever les prix intéressants ainsi que les pérégrinations multipliées des principaux objets.
Tel a été le projet de cette publication à l’origine : elle ne sera pas détournée de son but. Avant tout, nous voulons écrire une suite au Trésor de la curiosité de notre très regretté maître et ami Charles Blanc. La curiosité n’est plus une mode; c’est un besoin. Il faut désormais créer un Stud-hooJi qui offre les renseignements les plus complets. Tous nos efforts tendront à prendre cette place.
La tâche n’en est pas moins difficile et souvent ingrate lorsqu’il faut dépouiller tous les catalogues, assistera des expositions préliminaires très nombreuses, même à des ventes multipliées et recueillir une énorme quantité de prix. Mais le premier ouvrage de notre entreprise ayant été favorablement accueilli du public, nous tenons à notre tour notre promesse et nous publions un second volume en adressant à la presse de Paris et de la province, pour les encouragements qu’elle nous a donnés, les remerciements les plus vifs et les plus sincères.
Nous n’osons cependant avoir la prétention d’écrire au gré de tous. Certains de nos lecteurs désireraient être conduits plus fréquemment dans les coulisses de la curiosité. On voudrait une critique plus acerbe. Il y a bien quelque chose à dire, nous le reconnaissons, sur la sincérité qui préside à certaines ventes , dont le vulgaire ne voit que la façade ; mais ce serait une mission difficile que de révéler ce qui se passe quel-
quefois derrière la toile. Malgré l’indépendance absolue de notre situation, nous ne pourrions toucher à cette question délicate sans faire jeter les hauts cris aux patients. Aussi avons-nous pris le parti le plus sage de ne pas parler le plus souvent de ces opérations trop habilement présentées qui, pour les initiés, ne sont que de véritables mystifications.
Qu’on nous pardonne cet avertissement nécessaire. Nous commencerons tout de suite maintenant l’histoire des faits et gestes de Dame Curiosité, en l’an de grâce mil huit cent quatre-vingt-deux.
Les ventes d’instruments de musique anciens sont peu fréquentes à l’hôtel Drouot.
Cela tient-il à la rareté des objets ou à la rareté des amateurs en France?
A l’une et à l’autre cause.
Les beaux instruments ne se rencontrent presque plus. Les amateurs belges et anglais achètent tout ce qui paraît. Et, pour n’en citer que deux: M. Villemotte, d’Anvers, possède dans sa collection le quatuor de I Stradivarius : les deux violons, la basse et l’alto ; M. Adam, de Londres, a su patiemment réunir les plus remarquables échantillons de celte admirable lutherie italienne dont la facture irréprochable, surtout à Crémone, n’a pu être, non seulement dépassée, mais même encore atteinte de nos jours. Malgré la direction intelligente du savant M. Chouquet, notre musée du Conservatoire, installé le 20 novembre 1864, après l’achat de la collection Clapisson, dispose d’un budget trop exigu ; il peut cependant seul rivaliser avec les collections étrangères par le nombre et la rareté de certaines pièces dont nous parlerons un jour prochain.
Il y a bien cependant quelques belles pièces à Paris,
mais peu ou pas de séries. Tous les instrumentistes connaissent la quinte unique d’Ant. Stradivarius, possédée par M. de Janzé, ainsi que son violon, de la meilleure époque du maître, que tous appellent avec respect le Jupiter, sans se douter, peut-être, que ce violon représente simplement le souvenir d’un cheval favori du brasseur anglais, son précédent propriétaire. — Le violoniste Alard est l’heureux possesseur du Messie , un instrument d’une conservation irréprochable, qu’il tient de son beau-père Vuillaume, et je me suis laissé dire qu’il était ainsi nommé à cause de sa venue, longtemps annoncée à Paris, par un nommé Tarisio, un chercheur de Milan, qui mourut sans avoir pu réaliser son projet. De Stradivarius, nous connaissons encore un violon au comte Molitor, la magnifique pochette du Musée du Conservatoire et deux basses remarquables: l’une à M. Franchomme, professeur de violoncelle au Conservatoire, et l’autre cédée par M. J. Gallay à M. Loys, le violoncelliste très connu. M. Leduc possède un violon, fort beau spécimen de Jos.-Ant. Guarnerius, etM. le prince de Chimay une réunion très intéressante de violons de ce Maggini qui a rendu célèbre l’école de Brescia.
La section rétrospective du Trocadéro, à l’Exposition universelle de 1878, a démontré du reste notre pauvreté en ces vieux instruments dont se servaient, pour charmer nos pères, dans le bon vieux temps, les Joueurs de la communauté des ménestriers de Paris , le luth, le théorbe des solos, la musette, la vielle, la viole, la basse de viole et plus tard le cor aux sons harmonieux. Seuls, les luthiers, les artistes et les érudits se souviennent encore de quelques rares échantil- 1 Ions des instruments à archet exposés dans les vitrines par MM. Tolbecque, de Waziers, d’Egville, Bonjour,
Benazet et Eugène Lecomte ; — du cistre de M. Willems, vrai bijou de ciselure ; — de l’admirable guiterne en bois de noyer, appartenant au baron Charles Davillier, vrai spécimen de l’art français au xvi° siècle, reproduisant avec variantes le Parnasse, Apollon et les Muses , composition de Luca Penni, gravée par René Boyvin et Étienne Delaune — et du clavecin gigantesque de M. le comte de Sartiges, fabriqué en Italie au xvii0 siècle, composé de nymphes et de tritons en bois sculpté et doré, qui rappelaient dans leur ensemble la décoration de la fontaine de la place Navone, à Rome.
Vers le milieu du mois de décembre de l’année dernière, un certain Luigi Arrigoni, de Milan, très connu des bibliophiles et des curieux qui voyagent, [arriva à Paris avec une collection d’instruments de musique, formée par lui et qu’il destinait, — n’ayant pu la vendre en bloc dans son pays, — aux enchères de l’Hôtel des ventes.
Le malheureux avait peut-être entrevu dans ses rêves les amateurs se disputant ses trésors. Il ne se doutait guère qu’il avait, sans le savoir, réuni, à grand’peine, une collection de bric-à-brac, n’en déplaise à M. Gandouin, l’expert des domaines nationaux, qu’il avait chargé de rédiger son catalogue.
Quelle amère désillusion ! certains amateurs, qui font des choix serrés, firent à peine une apparition à l’exposition et à la vente. Quant aux Anglais, ils ne jugèrent pas à propos de passer le détroit, et bien leur en prit : il n’y avait rien ou presque rien pour eux, comme vous allez pouvoir en juger :
Pour les violons : un Andrea Guarnerius , 1653, 24 francs ; un autre, de Francesco Ruggero , 46 francs; un Nicolas Amati , 40 francs; un Antonio Stradiva -
rius, fait à Crémone en 1680. Rien n’y manquait — en apparence, — ni le beau vernis rouge foncé traditionnel, ni l’étiquette avec la marque de fabrique A. S., ni même et surtout la recommandation de l’expert : résultat, 15 francs; un Pandolfi , Venetia, 1719, 12 francs; un Thomas Balestrieri, Mantoue, 1779, instrument parfait, disait le catalogue, 60 francs.
Proh pudor! Une mandoline de Michel Angelo Bergonzi , figlio di Carlo , fece in Cremona , anno 1756, 40 francs ; une mandore de Giuseppe PresUer alVinsigna del sole , 1778, 50 francs; une guitare de Martin Grieser , avec un écho très prolongé (sic), 75 francs. Ce n’était certainement pas celle de Louis XIV, qui avait un goût préféré pour cet instrument de sérénade.
Les harpes, une débâcle ! — Une harpe française du temps de Louis XVI, de Lambert, et signée comme un tableau, sur le décor ; Pollet, rue de Chartres, 340. Peintures en vernis Martin; paysages, fleurs et ornements, 48 francs; une autre, de Georges Blaicher, à sept pédales, 70 francs ; une troisième, marquée à feu, de Louvet, à Paris, 45 francs.
Les épinettes, un désastre! — L’une, à'Ahel Adam Taurini , 1693, avec sa boîte recouverte de cuir doré : 25 francs. Les autres, à table, du xvie siècle, avec leurs cordes métalliques du temps : 5 francs, 8 francs, 12 francs ! — Enfin ! une épinette ornée de sculptures et se fermant par un masque de lion portant en gros caractères peints en or : Fernandi de Rosis Mediolanensis , 1593 : 135 francs.
Pour rien, les psalterions, ces vénérables patriarches qui ont donné naissance à toute la famille des instruments à cordes métalliques! — Un très curieux de forme, à cent treize cordes métalliques: 65 francs; — un autre, à quatre-vingt-deux cordes, la table ornée de rosaces gothiques sculptées et dorées : 86 francs.
Puis toute la série des instruments exotiques ou étrangers. La Chine représentée par un Y ou Kinn — instrument dont les cordes se pincent avec un pictre de bois : 21 francs; — un Samrn Jinn, à trois cordes : deux morceaux de peau de boa, collés sur des cercles en bois : 32 francs. Le Japon, par une BÏva faite dans un seule morceau de bois, ayant la forme d’un luth : 19 francs. Un TaM-Koto , ce curieux instrument dont joue l’aristocratie du pays en se passant au doigt de petits dés agrémentés, à l’extrémité, d’une sorte d’ongle d’ivoire : 25 francs. L’Inde, par un Ravanastron , en bois de sycomore, avec sa table d’harmonie formée par un morceau de peau de serpent : 6 francs.
Pas plus heureux, M. Luigi Arrigoni dans sa série des instruments à vent :
Un orgue de Neustadt de 1680 : 100 francs ; — un orgue positif du siècle dernier à 4 registres et 180 voix : 100 francs; — une serinette des Vosges du xvme siècle, à huit airs : 250 francs; — une cornemuse calabraise: 115 francs; — une autre b erg amas que : 15 francs; — un cor d'harmonie à neuf tons de Charles Kretzchmann , à Strasbourg: 10 francs; — un oliphant en corne de rhinocéros, avec une belle patine brunâtre : 35 francs ; — une trompette en verre blanc de Venise de 0m50 de longueur : 10 francs. Le Conservatoire en possède une sonore et juste ; — une flûte traversière en ivoire à 4 parties, montée en argent : 42 francs [chi lo sa, c’était peut-être celle de l’habile virtuose Blavet, si célèbre au xvui6 siècle) ; — un clairon avec ornements en ivoire de Rorarino de Vienne : 25 francs; — les musettes expulsées jadis des orchestres par les hautbois : de 2 à 10 francs; les clarinettes : 5 à 15 francs ; — un orgue de l’empire céleste, dit cheng, en laque doré : 35 francs, instrument ingénieux dont l’anche libre a certainement donné l’idée de l’orgue
expiessif, uhg flûte chinoise, dite ty , en bambou sculpté : 11 francs.
Les instruments à percussion n’étaient ni nombreux ni choisis. — Une clochette en bronze, ayant une Vénus ciselée comme poignée : 28 francs; — un tintinnabulum romain : 10 francs; — un tam-tam chinois : 28 francs;
— un tambour de basque arabe du xvne siècle : 40 fr. ;
— des castagnettes en ébène, nacrées et fleurdelisées : 49 francs.
Mais tout n’était pas absolument à condamner dans cette collection italienne ; pendez-vous, amateurs expérimentes ! il s est fait, a cette vente, une trouvaille par un habile luthier qui a un coup d’œil d’aigle : le numéro 25 ! une œuvre authentique de Joseph Antoine Quarnerius, de Crémone, connu sous le nom de del Gesù, à cause de la manière dont il a toujours signé. C’est un ravissant petit violon d enfant revêtu d’un vernis merveilleux, très complet dans toutes ses parties. Il a passé inaperçu pour tous, excepté pour M. Chanot- Chardon, qui l’a fait acheter 105 francs par l’un de ses élèves, M. Pingrié, sans qu’aucun de ses concurrents en ait soupçonné l’intérêt et la véritable valeur, soit à 1 exposition, soit à la vente. Ce petit joyau porte sur le manche un écusson indiquant une fabrication spéciale sur commande. Il est aussi rare dans son genre que le Messie de M. Alard. Sur son étiquette se lit la date de 1735 et la marque bien connue IHS. Il vaut facilement 1,000 francs; c’est vous dire combien l’acquéreur redoutait de voir une contre-partie surgir lors de la vente. Elle ne s’est pas présentée, heureusement pour lui.
Pour finir, signalons encore quelques bonnes choses :
Un violon en faïence, décor polychrome, difficile à définir comme provenance : Delft, Saxe ou Rouen? 270 francs. Le musée de Sèvres aurait dû se pourvoir de cette pièce curieuse. Comment M. Champfleury, son
directeur, qui a écrit le charmant ouvrage intitulé : le Violon de faïence , a-t-il laissé échapper cette rare occasion?
Un rebecca (ou plutôt rebec ) descendant du rebad des Orientaux, instrument qui servait au temps jadis à accompagner le chant des ménestrels, guitare au long manche, en ébène et en ivoire, d’un parfait état de conservation pour son âge : 130 francs.
Quelques belles violes d’amour; charmant instrument, que la viole ressuscitée par M. Leudet, qui s’en servait, premier violon de l’Opéra, pour accompagner la romance du premier acte des Huguenots :
Plus blanche que la blanche hermine.
L’une portant la tête d’un amour sculpté sur le manche et l’étiquette : Joannes Guidantus fecit Bononice, anno 1715: 24 francs; une autre étiquetée Ferdinandus Galiano filius Nicolai fecit, Neap. 1775: 140 francs ; une troisième signée : Joannes Jauck me fecit Gracij, 1735 : 150 francs.
Une mandoline à dos nacré, à filets d’ébène et avec de charmantes clefs d’ivoire: 106 francs ; une mandore de Vienne, 1749, bien intacte dans sa boîte faite par Johann Georg: 100 francs; une autre très jolie pièce italienne de commencement du xviii0 siècle : 195 francs. Ces mandores se jouaient avec une plume.
Puis de délicieuses petites pochettes rappelant les entrechats et les pirouettes des anciens maîtres à danser, l’une de Mathys Hofmans , d’Anvers, 52 francs ; une autre à lames d’ivoire de Cosmo Battista Realli in Parma , 1667, 80 francs; et surtout (oh! surtout, car je l’ai bien regrettée, meâ culpâ!) une charmante pochette marquetée d'ivoire , manche sculpté, habillée d’un magnifique vernis rouge foncé, faite à Bologne en 1698, et vendue seulement 165 francs.
Les peintres avaient, eux aussi, à trouver quelques beaux spécimens dans ces luths et ces archiluths qui évoquent les souvenirs des toiles de Giorgione et de Yéronèse, et plus tard des soirées de Ninon de Lenclos, où ces instruments étaient les préférés de l’époque. Un archiluth, de Jachomo Tiesembrucher , très bien conservé, à 16 cordes , au manche marqueté d’ivoire, d’ébène et de nacre, 480 francs ; un autre analogue, 400 francs.
Un cistre , vrai bijou de sculpture, pouvant servir de modèle dans un atelier, 250 francs.
Rien ne valait, à coup sûr, dans cette collection aujourd’hui dispersée, le clavecin que j’ai vu dernièrement chez l’un de mes plus proches parents, et qui est bien le plus remarquable instrument de toute cette génération de Ruchers, qui révélèrent au monde entier l’art de fabriquer les harpes et les épinettes. Ce n’étaient pas de petits compagnons, ces maîtres d’Anvers, mais des artistes, de véritables artistes, faisant partie chez eux de la corporation des peintres et des sculpteurs. De 1579 à 1667, ils produisirent les meilleurs clavecins par la beauté de la forme et la pureté du son. On les considérait comme des objets précieux. Hændel et bien d’autres les léguèrent, par une clause spéciale, dans leur testament, à leurs meilleurs amis.
Malheureusement, ils étaient trop beaux pour vivre longtemps, ces instruments merveilleux ! Combien ont disparu ! Les iconoclastes qui nous ont précédés les ont presque tous détruits pour avoir les délicieuses peintures de Boucher ou deLeprince, d’Adrien Brauwer ou de Van der Meulen, qui décoraient leur enveloppe ! — Que de panneaux encadrés, admirés dans les galeries importantes, qui ne sont que des morceaux de ces clavecins charmants !
L’HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. il
Celui dont je veux vous parler est sorti des mains du frère cadet de Hans Ruckers, André Ruckers. né le 30 août 1579 et mort vers le milieu du xvn° siècle, à une date qui n’est pas connue.
R est oblong, de forme pentagonale et, bien qu’âgé bientôt de près de deux siècles et demi, à part le support disparu et remplacé par des pieds cannelés du temps de Louis XVI, il a su, mieux que ne pourront sans doute le faire nos pianos modernes, résister aux effets désastreux du temps et de la mode.
C’est un produit charmant sorti de la collaboration de la musique et de la peinture. L’une a travaillé à cette œuvre en Flandre, l’autre l’a achevée en France. La boîte, en effet, d’abord garnie d’un papier décoratif, a dû, lorsqu’on l’a crue bien sèche, être décorée, vingt ou trente ans peut-être après son arrivée chez nous, de peintures ravissantes, aussi fines que celles des plus beaux carrosses ou de la plus remarquable chaise à porteurs de ce temps de la grâce et de l’élégance.
Sur le dessus se détachent, sur un fond d’or, un menuet, des fruits et des oiseaux, d’une tonalité chaude et vigoureuse. Les peintures qui se trouvent dessous le couvercle sont des sujets mythologiques, véritables tableaux qui pourraient bien être de Nicolas Poussin.
Sur l’un des morceaux, une scène de bacchantes qui, joyeuses et animées, dansent au son du tambour de basque. Sur l’autre, un petit coin de l’Olympe, sans doute, avec un groupe de musiciennes : l’une joue de la mandore, l’autre du violon, celle-ci du luth, celle-là de la flûte de Pan ; d’autres râclent de la viole de jambe, pincent de l’archiluth ou soufflent dans une musette. Attirée par les sons mélodieux de cet orchestre mythologique, une divinité casquée, Minerve peut-être, tenant une lance à la main, se dirige vers les nymphes, tandis
que, dans le lointain, Pégase, grâce à ses ailes, s’envole vers des régions inconnues.
Claude Gillot, né en 1673, mort en 1722, le maître de Watteau, le rival de Bérain, a mis les plus charmantes choses de son talent délicieux d’ornemaniste sur les côtés extérieurs : arabesques, guirlandes de fleurs, concert de singes, chiens savants, jeux et danses d’adorables petits amours roses et joufflus.
La table d harmonie, un bois de sapin, mince comme une carte à jouer, est couverte de bouquets de fleurs peints avec une grâce extraordinaire. Elle est traversée par des cordes en métal extrêmement fines, attachées à des épingles à tisser. Presque au centre, incrustée dans le bois et s’ouvrant comme une ouïe, une rosace en plomb dorée, qui était la marque de fabrique d’André Ruckers : un ange du concert céleste jouant de l’archiluth comme dans la Sainte Cécile de Raphaël. Audessus se lit, dans un cartouche blanc, la date en noir de 1646.
Le mécanisme des plus simples s’explique tout de suite. Les cordes, mises en vibration par des languettes de bois dites sautereaux , armées d’un morceau de plume ou de buffle, sont soulevées par les touches du clavier. Les languettes ploient en venant s’appuyer sur les cordes et les font résonner en s’échappant. Les touches naturelles en ébène et les dièses en ivoire, contrairement à la facture actuelle des pianos, fonctionnent avec le jeu le plus léger et la réponse la plus spontanée.
Le clavecin d’André Ruckers offre la ressource de deux claviers superposés, celui du dessus mouvant et d’une étendue de cinq octaves dont on peut jouer simultanément avec l’autre. Aussi, grâce à cette disposition, l’octave s’obtient sur chaque note par un simple mouvement de la main de l’exécutant. De nos jours, les plus célèbres facteurs ont à peine réussi pour les pianos, à
force d’essais coûteux et de recherches persévérantes, à faire octavier le piano moderne. L’âme de Ruckers, si elle hante quelquefois son chef-d’œuvre, doit être fière des difficultés vaincues par lui et si difficiles à vaincre aujourd’hui par les autres.
Il a quelques-unes des combinaisons des orgues et de la harpe. — En pressant un ressort, on joue 'pizzicato sur le clavecin supérieur. On peut aussi velouter le son ou varier les nuances à l’aide de cinq pédales ou mieux de boulons que presse le genou de l’exécutant pour obtenir, par l’écartement ou le rapprochement des cordes, des sonorités différentes comme dans 1 harmonium. Les voix célestes et les voix angéliques n’ont rien de nouveau.
Sur sa façade, il porte, en gros caractères agrémentés de rouge et de noir :
ANDRÉAS RUCKERS ME FECIT ANTVERPIÆ
Primitivement, il allait du fa grave au mi aigu; mais, sous Louis XVI, on fit réparer et agrandir les clavecins. Pascal Taskin, un Liégeois très en vogue de 1775 à 1790, fut chargé d’y toucher comme à tant d’autres trouvés trop petits à cette époque et de le mettre de fa à fa. Heureusement, c’était un homme habile et il fit cette adjonction d’une note avec une délicatesse inouïe, mais il en profita pour faire marquer au feu la trace de cette opération sur la table d’harmonie :
re FAIT PAR PASCAL TASKIN EN 1780,
avec un tout petit re assez dissimulé pour passer inaperçu et faire croire que l’instrument tout entier a été construit par le luthier français. — De nos jours, les armuriers usent du même procédé en mettant un F sur le canon de leurs fusils, ce qui veut dire tout simple-
ment fourni par, mais peut s’interpréter fabriqué par. — Dans l’intérieur de la caisse se trouve collée une étiquette ainsi conçue :