MORALITÉ
? J’ai beau chercher, je n’en vois pas.
Le tableau de Ferdinandus avait un succès pyramidal. — Un facteur rural ou le désespoir d'un honnête homme. Peinture en relief.
Cela commençait par la semelle d’un énorme soulier ferré, incrusté dans le panneau, se continuait par une jambe se perdant à l’horizon, et finissait par un tout petit facteur, vu de dos, en raccourci, courant ventre à terre, après un train qui fuyait à l’horizon
Autour, dans le public, c’était du délire.
On chantait en chœur le refrain de Barbizon :
La peinture à l’huile,
C’est bien difficile ;
Mais c'est bien plus beau Qu’la peinture à l’eau.
Chacun des auteurs avait dû décliner, en prose burlesque, ses titres et qualités sur le livret. Ce n’était pas la note la moins comique.
Commerson, de délirante mémoire, n’eût pas mieux fait. Jugez-en par ces néologismes et ces à peu près à faire dresser les cheveux sur la tête chauve d’un membre de l’Institut
Luigi Loir, élève des bestiaux.
Grenet-Dancourt (Ange, Gabriel), profession : réserviste, élève de l’avenir, né aux Phytes, département des Fosses nasales.
Cabriol, né au Cirque d’hiver, élève de Pirouette.
Ferdinandus, né à Stordres (Flandres).
Clairville, homme de lettres et attributs, élève des lapins.
Henri Somm, dessinateur, élève de son fils.
François Coppée, né à... (voir Vapereau), élève de la Muse.
Colombey (Charles), vaudevilliste, né à Laroque- Selane, élève — les rôles qu’on lui confie.
Monselet (Charles), élève d’un inconnu.
Larcher (Eugène), raide-acteur ou acteur-raide, au choix.
Ernst (Mm0 Amélie), officier d’académie, née à Nez, élève de Th. Gautier, à cause de ses grotesques
Duard (Émile), artiste — en herbe.
Ehrard (Auguste), né à Neufmois (Suisse).
Marie Helmont (artiste dramatique), née... jolie, élève de (Ah ! voilà).
Desmarets (Georges), homme du monde, né par un jour de souffrance.
Debelly (François-Joseph-Albert), rapin le jour, rimeur la nuit, le reste du temps sculpteur de chimères, élève une nombreuse famille, 43, boulevard Saint- Germain, les jours ordinaires et de fête exceptés.
Bref, de tous côtés, la foule s’esclaffait, comme disait le joyeux curé de Meudon.
A écrire cette bouffonnerie, je sens moi-même que la contagion me gagne ; aussi, pour me mettre au diapason, terminons en disant qu’on riait sur toutes les voyelles suivant les gens.
Les uns éclataient avec bruit en A.
Les autres, mélancoliques et réservés, en E.
Les scandalisés en 0.
Les naïfs en I répété.
Et les misanthropes du bout des lèvres en U.
Afin d’éviter les injustices, les récompenses offertes aux exposants ont été tirées au sort. C’est peut-être une grande leçon donnée à tous les jurys passés, présents et futurs.
Le soir, tous les adeptes de l’insenséisme se sont réunis dans un banquet commencé à rebours, par le dessert, et, pour compléter la fantaisie, le dîner commandé chez Brebant, boulevard Poissonnière, a été mangé chez Ledoyen, aux Champs-Élysées.
Après cela, il faut tirer le rideau. La farce est jouée.
Ceci pourrait s’appeler : conseils aux amateurs de tableaux.
Vous connaissez le vol à la vrille , dirigé contre les bijoutiers; le vol à la tire , en grand honneur chez les pick-pockets ; le vol au bonjour, inauguré dans les chambres d’hôtel ; le vol au rendez-moi , qui consiste à faire passer une pièce fausse; le vol au poivrier, exercé sur les ivrognes; le vol à V avale tout cru , où il faut engloutir et digérer des pierres précieuses ; le vol à la cire , pour ceux qui travaillent chez les restaurateurs ; le vol à l’ américaine, destiné aux naïfs provinciaux arrivant à Paris.
Mais la collection n’est pas complète.
Nous avons désormais le vol à l 'encadreur, une création de MM. les drogueurs de la haute pègre, qui voudront bien me permettre de leur consacrer quelques ignés pour dévoiler leurs nouveaux exploits. Aussi bien, ce livre n’est qu’une série d’observations.
Gela vient de se passer ces jours derniers. Dugleré,
le célèbre maître-queux qui dirige le cale Anglais, possède une galerie de tableaux.
Il venait de sortir, lorsqu’un jeune homme, ayant la tournure d’un commis, se présente chez lui de la part d’un encadreur, et demande deux tableaux à réparer.
Sa femme, sachant le soin dont il entoure ses tableaux, pense qu’il s’agit d’une petite toile représentant la Flagellation , de Rubens.
— Est-ce celui-là? dit-elle à l’employé qui lui avait remis comme référence la carte de son patron, un marchand de tableaux bien connu dans la rue Laffitte.
— Justement, répondit-il, et, décrochant le Rubens qui lui est livré sans défiance, il se retire promptement, s’excusant d’être pressé et sans réclamer l’autre tableau.
Vous devez juger aisément de l’inquiétude de M. Dugleré lorsqu’il rentra et que la chose lui fut contée.
Il courut à l’adresse qu’avait laissée le filou. Là, il apprit que, la veille, un jeune homme répondant au signalement qu’il indiqua, était entré dans la boutique de l’encadreur et lui avait dit :
— Donnez-moi votre adresse pour quelqu’un qui veut faire des achats chez vous.
C’est à l’aide de ce morceau de carton, lui servant de passe-partout et remplaçant le vulgaire rossignol, que ce fripon, aidé par son audace, a pu accomplir son tour d’escroquerie.
Le lendemain, voulant se débarrasser du produit de son larcin, le voleur se présenta chez un marchand de tableaux de la rue de Châteaudun.
Il commit heureusement la faute de demander un prix ridiculement bas. Mis en éveil, l’acheteur retint le tableau sous prétexte de l’examiner et renvoya le vendeur au lendemain.
La nuit fit réfléchir notre homme et il jugea prudent de ne plus reparaître. Prévenu par la voie des journaux, le marchand fit reporter son Rubens à M. Dugleré, faisant mentir une fois de plus le proverbe qu’on devrait modifier ainsi : « Tout n’est pas bien qui finit bien. »
Espérons que ce cambrioleur ne fera pas école dans la grande truanderie parisienne. Dans tous les cas, vous voilà prévenus, amateurs, mes amis.
Nous avons encore la course aux documents recherchés dans les parchemins des vieilles chartes et les fouilles aux dossiers, aux greniers, aux casiers des études de notaire ; mais nous n’avions plus depuis longtemps les sibylles, les devineresses, les chercheurs de trésors. — Disparus? Non. Ils reparaissent. Ils manquaient. Ils ne manquent plus.
La singulière histoire que celle de cette vieille. dame Cailhava, nièce de l’auteur dramatique qui vivait au siècle dernier ! Elle a prétendu qu’elle retrouverait, enfouis par les bénédictins dans les caveaux de Saint- Denis, les fantastiques trésors de la cathédrale, cachés par eux au moment de la Révolution.
M. Duvaux et M. Paul Mantz ont autorisé les recherches après avoir pris certaines précautions indiquées par l’architecte et fait déposer une caution minime à la caisse des Dépôts et consignations, afin d’éviter une mystification.
Les fouilles, depuis le 20 septembre, sont commencées dans le sous-sol de la crypte, près des tombes royales.
La chercheuse, qui a pris naturellement tous les travaux à sa charge, guide elle-même les pionniers à l’aide d’un instrument en bois semblable à une béquille de poupée dans laquelle se trouve caché un petit tube contenant une composition quelconque.
Ce bâton mystérieux qu’elle tient à la main se penche de lui-même, comme l’aimant auprès du fer, vers l’endroit où se trouvent de l’or, de l’argent ou du platine. Ce talisman est, paraît-il, infaillible.
La voyez-vous, la sorcière moderne, conduisant sa baguette magique à travers les décombres dans la basilique de Saint-Denis, pour savoir où se cachent les croix ciselées, les patènes d’or massif, les encensoirs en haut relief et les crosses d’évêque enrichies de pierreries î
On aurait pu croire qu’il ne reviendrait jamais le temps des philtres, des breuvages, des évocations, des sacrifices humains, des alchimistes, des tables tournantes, des voyages sur un manche de balai et des catéchumènes des choses cabalistiques.
Il n’en est rien. Les temps n’ont pas changé. Aujourd’hui l’argent lui-même, timide d’ordinaire, mais crédule toujours, va à ces sortes de découvertes; comme pour les galions de Vigo, l’idée de Mm0 Cailhava trouvera des actionnaires, si on en fait une émission.
Malheureusement nous avons la conviction absolue qu’on n’aura encore rien extrait des profondeurs du sol, lorsque ce livre sera achevé d’imprimer.
Il va nous falloir laisser la curiosité de nos lecteurs en suspens, et mettre, comme les romanciers, la suite de notre récit à notre prochain volume.
Le spirite Delaage, ancien employé du ministère de la marine, était un vrai type de collectionneur. Il possédait une garde-robe vendue quarante sous. Il avait avec cela trois cannes et deux parapluies, mais il laisse dix mille lettres. Le notaire Persil, aidé de son clerc, a mis cinq heures à dépouiller sommairement cette correspondance.
Voilà de la besogne toute prête pour l’un des Gnaravay.
Avis à ceux qui veulent se monter une garde-robe à peu de frais !
Le 7 novembre, au dépôt de la rue des Ecoles, se fera une très intéressante '. ente linge, de bijoux et de vêtements. Seulement, le tout, voilà le hic — provient de la Morgue.
Un chapitre nécrologique. — Les morts vont vite. — Un prix de Rome pendant vingt-quatre heures. — Les frontons du sculpteur Guillaume Grootaers. — Fortuné Parenteau léguant ses collections au musée de Nantes. — Hyrvoix, le Sauvageot nantais. — Les achats de J. Charvet à la vente Mylius, de Gênes. — Le libraire Charles Fatou. — L’expert Adolphe Labitte, mort au champ d honneur. — Le salon éclectique de l’ingénieur Georges Leclanché.
Paris, 10 octobre.
Un spirituel sceptique a écrit un jour ces deux vers :
Un lion mort ne vaut pas Un moucheron qui respire.
Ne pensons pas comme lui. Les morts ont, au contraire, droit, à tous les respects. Les anciens les embaumaient pour les conserver éternellement. Nous leur dressons des statues qui les rendent immortels. Si, comme le poète Gilbert, ils ont laissé leur place vide autour du grand banquet de la vie, ne restons pas assis au milieu de la foule avide; levons-nous pour les ensevelir avec tous les honneurs que mérite leur mémoire. Ils ne sauraient être oubliés ! L’avenir doit connaître ceux qui ont marqué par quelque chose leur passage ici-bas.
Jean qui rit tenait ma plume au précédent chapitre. Je vais maintenant écrire des pages encadrées
de noir. Jean qui pleure est chagrin, cette fois, et fera de son mieux. Cette tâche ne lui sera pas plus désagréable que l’autre, soyez en persudés, car :
Ma foi, quand je songe aux vivants,
Je trouve les morts bien aimables.
Les arts ont perdu au commencement du mois l’un de leurs plus dignes représentants, le statuait e Guillaume Grootaers, de Nantes, depuis longtemps malade du diabète, enlevé en quelques heures à la tendresse des siens. C’était un des bons sculpteurs religieux de notre époque si peu féconde en esprits, tournés du côté idéal dos choses.
Élève de David d’Angers, de Pradier et de Duret, il avait fait ses études à l’École des beaux-arts et concouru pour le grand prix qui mène à Lomé. Désigné le 'premier par la section de sculpture, pour son beau morceau de la Mort de Dèmosthène , il ne fut porté que pour le second grand prix au scrutin définitif; — victime de la vengence de David qui, ne pouvant pardonner à son élève de l’avoir quitté, rallia contre lui, en faveur de Georges Diébolt, les autres sections de l’Institut.
Ce fut pour l’artiste une déception amère, et, pour tous les juges désintéressés, une injustice flagrante.
Grootaers, fils de statuaire de mérite, revint brusquement s’établir à Nantes. Dans sa nature simple et candide, il croyait au succès de l’art en province. Homme loyal et profondément honnete, artiste désintéressé, à la main et au cœur toujours ouverts, il n a vécu que de déceptions et d’illusions jusqu à la fin de ses jours. Ses vieux camarades, les Hébert, les Millet, les Guillaume, en possession de cette gloire qu’il avait rêvée, l’avaient engagé bien souvent à revenir à Paris. Mais il aimait sa vieille cité bretonne. Il voulait tra-
vailler pour elle avec dévouement, l’embellir de ses mains et la doter de ses œuvres. Saint-Nicolas, qu’il a orné de statues et de bas-reliefs bien étudiés, la bibliothèque et le musée d’histoire naturelle, dont il a exécuté les frontons, gardent les traces impérissables de son talent, où le goût de l’antique se fait sentir dans les draperies pleines de noblesse.
Toujours prêt à se dévouer pour sa ville natale, il accepta, en 1872, de faire un travail considérable pour une cavalcade destinée à fournir quelques fonds pour la rançon du pays. Ce cher et vénéré maître se mit pendant trois semaines, sans prendre aucun repos, à exécuter un groupe colossal pour le char de la France en deuil. Cet effort surhumain lui coûta la vie; car il fut pris ensuite des premiers symptômes de la maladie qui devait le terrasser dix ans plus tard.
J’ai là sous les yeux, écrit de sa main, le programme qu’il s’est attaché à remplir pour ses deux frontons triangulaires du Muséum et de la bibliothèque de Nantes, les deux œuvres les plus importantes de sa vie.
Celui de la bibliothèque est ainsi indiqué :
« La ville de Nantes, appuyée sur le livre de la Science,
» protège et encourage l’Etude. »
Et celui du Muséum porte :
« L’Histoire naturelle au centre. A sa droite, le Règne » animal : des génies voyageurs lui présentent les ani- » maux du désert. A sa gauche, le Règne végétal : deux » génies lui apportent des plantes; plus loin, le génie » minéralogiste casse les échantillons d’un rocher. »
Il avait fallu à Grootaers plusieurs années de labeur pour exécuter ces travaux. J’ai conservé de cette époque bien descroquisprécieux faits sur modèles vivants, premières pensées qui témoignent des réflexions et des
études de l’artiste pour mener à bien l’œuvre dont il voulait doter sa ville.
Que de lois nous sommes montés ensemble dans les échafaudages installés sur la façade de ces monuments exécutés par l’architecte Bourgerel, son ami de vieille date, médaille d’honneur du Salon et correspondant de la docte assemblée qui s’appelle l’Institut de France !
Grootaers était fier de son travail. Il me disait souvent, tout en sculptant, le maillet et le ciseau à la main :
— Voyez-vous, mon cher ami, je n’ai pas à me plaindre. Il n’est pas donné à tous les statuaires de sculpter des frontons. Quels sont donc ceux de Paris après le Panthéon, la Madeleine et la colonnade du Louvre?
Mais ces travaux ne lui rapportèrent que de la gloire. Il me confia un jour qu’il avait, tout compte fait, à supporter des frais considérables, et qu’il ne lui resterait rien pour lui. J’étais alors du conseil municipal de Nantes, où je ne m’occupais guère que de beaux-arts. lime fut facile d’intéresser quelques amis à la cause de Grootaers dans la circonstance. Nous fîmes une campagne ardente dont il est facile de trouver trace dans les procès-verbaux du temps, et nos efforts arrivèrent à être couronnés de succès. Malgré le contrat qui le liait, il obtint, en raison de la valeur de l’œuvre, une faible mais honorable indemnité, et on lui promit en outre la décoration comme compensation.
Il n’avait rien sollicité ; mais, il faut bien le reconnaître, c’était pour lui le couronnement de sa carrière. Arsène Leloup, alors maire, gendre d’un sculpteur et très ami des artistes, s’exécuta volontiers et fit une demande officielle, sur l’instigation du groupe qui avait défendu les intérêts de l’artiste au conseil.
Que se passa-t-il? Il est difficile de le savoir. M. Doniol, alors préfet, avait une situation délicate au
milieu de la rivalité des partis : la municipalité était républicaine ; la députation du département ne l’était pas.
L’administrateur préféra peut-être plaire à la seconde qu’à la première, et Grootaers fut sacrifié pour contrecarrer un désir exprimé par Leloup, autour duquel régnait une animosité très vive. Les députés avec lesquels, bien qu’indifférent en politique, il se trouvait en relations continuelles, le bernèrent de promesses, l’accablèrent de compliments et d’espérances, tandis qu’ils faisaient jeter la demande municipale, au ministère des beaux-arts, dans le carton des refusés.
Ce fut une seconde et grande déception pour lui.
Modeste et d’un commerce agréable, doux, affable et simple comme La Fontaine, il ne se supposait pas d’ennemis. On aurait pu dire le Ion Grootaers , comme on a dit le Ion Nodier. Sa vieille maison de la rue Saint- Vincent était le rendez-vous de tous les artistes et de tous les littérateurs de passage dans sa ville. PaulBaudry, Élie Delaunay, Auguste Toulmouche, CharlesMonselet, Aimé Millet, Hébert, Falguière,Préault, Carpeaux, l’architecte Joyau et bien d’autres trouvaient là, lorsqu’ils traversaient Nantes, un petit coin de Paris perdu dans la province. Ces jours-là, on buvait « le vin du sculpteur, » un vieux flacon de vin d'Anjou couvert de poussière que Grootaers allait chercher lui-même derrière les fagots, et qui servait pour « le coup du milieu.»
Excellent Grootaers ! je le vois encore avec son air franc, ouvert, son front haut et large, sa figure calme, réfléchie, sympathique, ses cheveux argentés, sa belle barbe blanche qui descendait sur une vareuse d’atelier en flanelle blanche aussi, qu’il ne quittait jamais chez lui, même pour les convives du plus haut rang. On aurait dit voir la tête de Michel-Ange.
C’était le type absolu de l’artiste. Il y avait dans cette
nature si élevée des côtés d’une délicatesse suprême. Personne ne savait comme lui conter avec finesse ses souvenirs de jeunesse chez Pradier,où il avait travaillé à sa Sapho; et chez David d’Angers, qui l’employait quelquefois pour ses médaillons et lui avait laissé exéteren grande partie sa statue de Gutenberg.
Il avait été le camarade d’atelier de jeunes gens pleins de talent, tous arrivés plus tard à la célébrité, quelquesuns même à l’Institut. Lui seul était resté en chemin, oublié dans sa province. Mais il n’en ressentait aucune amertume. Au contraire, il se félicitait tous les jours du succès des autres, et je l’ai bien souvent entendu dire avec sa spirituelle bonhomie : « Je ne serai jamais oublié, je suis l’ami de Guillaume. »
Il n’avait pas toujours été riche comme à la fin de ses jours, où une expropriation heureuse et une vente inespérée de terrains oubliés à Pornichet lui avaient permis de ne plus faire de l’art qu’une occupation de ses loisirs. Aussi il aimait à raconter comment, fou de musique, il allait souvent en solitaire , dans la claque de l’Opéra, pour entendre les grands opéras que montait alors le docteur Véron. Il avait été mêlé à la tourmente littéraire de l’époque romantique, et plus tard, chez lui, il recueillait Louis Blanc et le dérobait à toutes les recherches lors des événements du 15 mai 1848.
N’étant pas prix de Rome, Grootaers, arrivé à la fin de ses études à Paris, avait néanmoins voulu faire un voyage d’Italie pour étudier de près les chefs-d’œuvre du Vatican dont il comprenait l’imposante grandeur.
Un jour qu’il se trouvait au musée de Naples où, très épris de l’antique, il dessinait beaucoup, le gardien vint le prévenir de replier ses cartons en toute hâte et de se retirer, parce que la princesse Olga et sa suite arrivaient et qu’il avait ordre de faire évacuer toutes les salles
Très ennuyé de ce contretemps, et désireux aussi de connaître la belle Russe, qui ressemblait, dit-on, à la Vénus de Milo, le jeune artiste supplia le gardien d’oublier pour lui sa consigne. C’était un brave homme, au fond très accommodant ; il lui répondit :
Allons, puisque vous y tenez tant, vous pouvez rester. Lorsque la cour viendra, je vous présenterai comme cicérone.
Grootaers, enchanté du tour que prenaient les choses, accepta ses nouvelles fonctions avec reconnaissance. Il paraît même qu’il entra si complètement dans son rôle que la princesse Olga quelque peu surprise de sa verve et de son érudition, lui en témoigna tout son étonnement.
Notre sculpteur dut reconnaître alors la ruse qu’il avait inventée pour ne pas perdre une journée de travail et avoir l’honneur de voir et de parler à une auguste princesse.
Olga, loin d être blessée du stratagème, en fut ravie et charmée. Elle lui demanda à voir ses cartons et lui dit ensuite :
— La Russie n’est pas riche en artistes de talent. Vous êtes un garçon d’esprit. Je vois que vous dessinez bien. Vous n’avez pas encore un nom connu en France. Voulez-vous venir vous en faire un à la cour de mon père? Je vous promets ma protection.
Le sculpteur s’inclina humblement et déclina l’offre brillante qui lui était faite.
Il fait trop froid en Russie, disait-il en racontant cette aventure. J’avais peur d’y geler mon corps et mon talent; puis, j’aime trop mon pays pour le quitter.
A son retour d'Italie, les cartons remplis de précieuses études, mais la bourse à peu près vide, il dut s’arrêter à Orléans avec son ami Félix Thomas, alors
plein de jeunesse et de talent, qui rentrait lui aussi, élève de l’Ecole polytechnique, dans sa ville natale. Là, ne pouvant payer de coche, ne voulant pas solliciter de subsides de leurs parents ou de leurs amis, ils achetèrent pour rien une mauvaise barque vermoulue, trouée comme un panier , descendirent la Loire et gagnèrent Nantes, à bout de bras et à petites journées, dormant à la belle étoile, sur la paille des gerbiers, vivant comme ils pouvaient avec quelques sous de pain et de fromage, évitant les chiens, les paysans et surtout les gendarmes, qui les auraient arrêtés comme vagabonds.
Je l’ai entendu raconter une bien charmante histoire.
Étant à Ploërmel, dans le fond de la Bretagne, à surveiller un travail important, il fut conduit en promenade dans une pauvre bourgade des environs. Les excursionnistes avaient eu soin de se munir de vivres, car ils savaient par expérience qu’une auberge était chose inconnue dans cet endroit perdu au milieu des bois.
Nos voyageurs arrivent sur la place du pays, devant l’église. La voiture s’arrête, et, apercevant un groupe autour d’un calvaire, ils mettent pied à terre. Là, très étonnés, ils voient deux anges en granit, un peu informes, couchés à terre et le recteur, la soutane retroussée, agenouillé près d’eux, un ciseau de sculpteur à la main , s’escrimant de tout son cœur pour donner à ces deux blocs des formes éthérées.
Grootaers s’avance vers le vaillant prêtre, son confrère, qui lui rappelle Fra Angelico. Celui-ci arrête son travail et s’empresse de lui faire les honneurs de son œuvre.
— Vous allez venir au presbytère, ajouta-t-il s’adressant aux voyageurs. Vous ne trouverez pas de gîte ail-
leurs à dix lieues à la ronde, et je suis trop heureux de partager, en votre compagnie, dans mon modeste intérieur mon lard et mon cidre, avec vous.
Ce prêtre était un vieillard à l’air doux, bon et intelligent.
On accepte, après l’avoir félicité sur ses goûts artistiques. La conversation s’engage.
— Messieurs, dit-il, ce petit pays est pauvre. C’est moi qui suis le plus riche. Aussi le pasteur ne demande rien à ses ouailles ; mes paroissiens n’ont pas assez d’argent pour leurs dépenses de mariage ou de baptême, et lorsqu’ils perdent quelqu’un des leurs, les malheureux! ils ont trop de dhagrin pour que je leur fasse payer mes prières. Dans ce moment, mes fidèles ne peuvent faire venir un sculpteur pour remplacer les deux anges brisés qui manquent au calvaire. J’ai étudié un peu dans les livres et, à l’aide des fragments qui restaient, je me suis mis à la besogne.
Grootaers dont l’intelligence était d’un homme, mais dont le cœur était d’une femme, fut ravi et touché d’une si douce et si intelligente bonté, d’un langage si simple qui rappelait celui de l’évêque Myriel des Misérables de Victor Hugo, lorsqu’il est volé par Jean Valjean.
On se rend à la cure, et grâce au renfort culinaire apporté par les touristes, le déjeuner fut copieux, ce jour-là, chez le pauvre recteur, heureux de se retrouver avec des esprits cultivés. Il raconta les histoires du pays et montra à ses hôtes des albums d’insectes peints avec un rare talent.
Grootaers n’en revenait pas de rencontrer ainsi une si fine nature au milieu de paysans grossiers. Tout à coup il lui dit, après le repas :
— - Monsieur le recteur, vos anges sont presque terminés, dites-vous; mais j’ai remarqué qu’ils n’ont pas d’yeux. Voudriez-vous me dire pourquoi?
— Ah ! c’est bien simple ; c’est que faire des yeux c’est trop difficile pour moi, et je m’abstiens.
— Pourquoi serait-ce plus difficile que le reste, monsieur le recteur, je ne le crois pas.
— Eh bien ! mon cher monsieur, je voudrais bien vous en voir faire, vous.
— Mais je veux bien essayer, donnez-moi vos outils.
Et voilà l’artiste incognito qui, à sa grande surprise,
enfourche l’ange comme une vieille connaissance et se met en train de lui confectionner tout de suite un œil irréprochable.
Le recteur était derrière lui, ébahi d’abord de son audace; puis à mesure que l’œuvre avançait poussant des petits cris d’admiration et levant les mains au ciel.
Enfin l’œil fini, le sculpteur s’arrête et lui dit en souriant :
— Vous le voyez, c’est très facile.
Puis il remet ciseau et masse dans les mains du pauvre prêtre émerveillé qui lui répond:
— Ah ! cher monsieur, de grâce faites-lui l’autre œil.
— Non, monsieur le curé, les autres n’y voient pas. Celui-ci sera borgne. 11 sera le roi, comme dans le royaume des aveugles.
Alors il apprit au recteur qu’il était sculpteur, et l’incident finit au milieu d’un éclat de rire général.
Grootaers promit de revenir achever les statues. Il voulait revoir cette âme candide, qui avait toutes les vertus du catholicisme primitif, à l’époque où les évêques étaient d’or et les crosses de bois. Mais il ne put malheureusement le faire et il le regretta bien souvent.
Les anges sont restés bien certainement aveugles
L’hôtel qu’il avait fait construire en dernier lieu, rue Anizon, avec des bas-reliefs incrustés dans la façade.
était entièrement meublé de choses anciennes. A ce titre, Grootaers a sa place marquée dans ce livre. Il avait réuni peu à peu, grâce à ses goûts artistiques, de très beaux bahuts bretons, des tableaux de maîtres’ des gravures rares, des bois sculptés et des livres précieux sur l’art au siècle dernier.
On mangeait chez lui dans du Strasbourg, on buvait dans du vieux venise, les vins étincelaient dans des flacons de bohème doré ; sur la nappe, en ancienne toile de Hollande, quelques pièces d’argenterie du vieux paris égayaient les yeux des convives; le dessert était offert dans du chine de la compagnie des Indes, et le moka fumant se prenait dans des tasses de porcelaine de Saxe aux paysages coloriés.
Lorsque la conversation s’animait, on léchait bien un peu le « bourgeois, » pour lequel Grootaers avait une vive antipathie : mais il est si doux de dire un peu de mal des autres dans une ville où, l'industrie régnant en souveraine , le goût des arts est l’apanage du petit nombre.
La mort a réellement frappé à coups redoublés dans l’Ouest. Après Grootaers, Fortuné Parenteau ; puis le perruquier Hyrvoix, oncle du gardien fidèle de la vie de Napoléon III.
Le premier, homme érudit, président de la Société archéologique de Nantes, a rendu le dernier soupir à Pouzauges (Vendée), le 10 septembre, dans sa soixanteneuvième année. C’était l’un des plus intrépides antiquaires de notre époque. Il faut saluer, quand on les rencontre, ces hommes qui ont rendu de grands services à la science et à l’histoire. Personne n’a su fouiller comme lui les dolmens et les tumulus des sôtes de la Bretagne et leur arracher leurs derniers secrets. Sa collection de bracelets gaulois, de bagues, de fibules
carlovingiennes et d’agrafes mérovingiennes, en or, en argent, en ivoire, en électrum, était admirable. Ses haches en jadéite, en serpentine, en diorite, en silex blond ou rubané, ses polissoirs en granit, faisaient sa gloire. Rien ne pouvait ralentir son enthousiasme.il portait à sa passion favorite une application de tous les instants; que de fois, après une heureuse découverte scientifique, il s’est écrié devant moi avec une joie d’enfant, en me montrant l’une de ces belles reliques historiques qu’il venait de trouver :
« Gomme ces grands antiquaires se sont trompés! »
Parenteau n’était pas assez riche pour acheter un palais afin d’y abriter ses richesses ; aussi eut-il l’idée, peu de temps avant sa fin, pour leur assurer une belle" retraite, de laisser à sa ville et d’offrir au musée de l’Oratoire, dont il avait, comme conservateur, dressé jadis le catalogue, tous ces fragments ramassés çà et là, tous ces charmants bijoux, toutes ces lampes, toutes ces amphores, toutes ces torques et toutes ces armes. L’idée était grande et belle; et il a pu, avant de mourir, s’assurer que son histoire artistique, amassée à grands frais, ne serait pas vendue après lui.
Quand mourut un antiquaire d’une grande science, le comte de Gaylus, il choisit pour sa sépulture le plus beau vase de sa collection; et il se composa ce distique que, lui seul, il pouvait inscrire sur son tombeau :
Ci-git un antiquaire acariâtre et brusque.
Ah ! qu’il est bien placé dans cette cruche étrusque.
Bien que, sous le rapport du caractère, Parenteau, trop souvent emporté malgré lui par sa passion, fût le
digne confrère du comte de Caylus, nous mettrions, nous, sur sa tombe, cette épitaphe :
C'était un noble cœur et un esprit distingué. Je vous souhaite sa science.
Hyrvoix, ancien Figaro nantais, né coiffeur et mort antiquaire, a bien droit à quelques lignes de souvenir.
De bonne heure, il avait compris d’intuition les objets d’art à une époque où on ne les ramassait guère. Quand un homme est mordu au cœur de cette belle passion, il est incurable pour le reste de ses jours. Tout jeune, il s’était déjà formé une petite collection qui était sa joie.
11 ne possédait cependant qu’une instruction insuffisante ; un peu de français et pas du tout de latin. Au début, il disait : TJne petite claquette , en parlant de ces petits livres qu’on appelle des plaquettes, et une belle platine , en montrant ses médailles.
Les poètes, comme Jasmin le coiffeur, ou comme Sedaine le tailleur de pierres, peuvent rimer partout; apprenez donc la numismatique et l’archéologie en faisant la barbe et en donnant des coups de fer toute la journée ! Mais Hyrvoix voulait savoir ; sa volonté était tenace. Le rasoir d’une main, un bibelot dans sa poche, il avait à peu près tout appris avec ses dents , comme disait Bernard Palissy.
A force de patience, il était arrivé à lire, comme un élève de l’École des Chartes, la légende de ses monnaies, de ses jetons des maires de Nantes, et de ses grands médaillons de Pisanello , de Warin et de Dupré.
Dans toute la région, on le consultait comme un oracle sur les objets douteux. Plus vieux que le siècle, Hyrvoix
avait vu surgir toutes les contrefaçons. Ce Sauvageot nantais était la terreur des faussaires dont il révélait sans pitié toutes les supercheries. Malheur à qui cherchait à tromper! Son coup d’œil, pour les faïences surtout, était remarquable.
Sur la fin de sa vie, son bonheur était de chercher pour les autres. Il n’achetait plus, il faisait acheter. C’est lui qui avait fait trouver à Benjamin Fillon ses meilleurs objets. La collection Leroux lui est redevable de ses plus beaux spécimens de vieille argenterie française.
A Nantes, où j’ai longtemps vécu, il arrivait souvent chez moi me prévenir lorsqu’il avait découvert une bonne chose, et il ne manquait jamais de me dire, c’était un cliché : « Je me suis repenti souvent d’avoir hésité. Venez vite. L'occasion est 'presque chauve. Il faut la saisir par ses rares cheveux. »
Que vont devenir ses Debucourt, ses Cochin, ses Vernet, ses Nini et ses deux admirables portraits au crayon rouge et noir, faits par le garde des plans et tableaux du roy : Jacques André Portail, à l’époque où il vint, en 1729, organiser à Nantes, sa ville natale, les fêtes ordonnées en l’honneur de la naissance du dauphin ?
Pauvre Hyrvoix ! il les aimait, ces deux chefs-d’œuvre, et il les montrait avec tant d’orgueil ! ceux-là, leur sort était assuré : « Après moi, disait-il, ils iront à Niort, dans le musée de la ville où je suis né, en 1798. »
Excellent homme ! dors en paix dans la tombe. Il te sera certainement beaucoup pardonné là-haut, car tu as bien aimé les bibelots.
La mort a continué son œuvre impitoyable, en frappant J. Charvet d’une congestion cérébrale, sur le seuil de son château de la Source, au Pecq. Il était né à Mâcon, le 24 novembre 1821, comme l’indique l’entou-
rage de son portrait gravé en tête de son ouvrage : les Sceaux matrices de M. Bougé.
Charvet, ancien mercier de Mâcon, s’était élevé très vite par son intelligence et son activité, aux premiers rangs parmi les marchands d’antiquité. Toujours prêt à partir immédiatement et à faire cent lieues pour voir un objet d’art, il portait constamment 50,000 francs sur lui, pour pouvoir, suivant son expression, boucler le vendeur instantanément, s’il rencontrait chez lui un objet à son goût.
Ses derniers grands achats datent de la vente Mylius, de Gênes, en novembre 1879, où il avait acheté 100,000 fr. avec faculté de la rendre, une statue de Mercure adolescent , bronze de l’ancienne collection de Cosme Ier de Médicis, qui orna pendant plusieurs siècles le cortile du palais Montalvo à Florence, et qui avait été acquis par M. Mylius des filles du dernier marquis de ce nom. A la même vente, il s’était fait adjuger, à un très haut prix, deux grands vases de bronze : une Fête bachique et le Sacrifice d' Iphigénie, œuvres de la Renaissance, qui avaient donné lieu à des discussions passionnées, en 1880, à l’exposition du métal, faite par l’Union centrale.
La statue est, dit-on, rentrée dans la famille Mylius; mais nous verrons sans doute reparaître l’un des deux vases à la vente qui aura lieu cet hiver.
Charvet laisse, en outre, une splendide collection de verres antiques comme aucun musée n’en possède et une série d’instruments d’astronomie et de mathématiques du xvie siècle, qui n’ont de rivaux que ceux possédés par celui qui a tout et de tout, le célèbre Spitzer, autour duquel il s’est fait récemment tant de bruit au sujet de la loterie des quatorze millions.
Les morts vont vite, comme dit, dans la ballade, le
funebre amant de Lenore! — Nous avons peine à les suivre. Charles Fatou, l’un de nos meilleurs libraires, l’associé de Damescène Morgand depuis 1875, a été fauché, lui aussi, le 16 juin, à peine âgé de quarantetrois ans. Encore une physionomie bien parisienne qui s’en va ! Actif, intelligent, honnête, il sera regretté de tous les amis des livres qui venaient le consulter dans son étroite officine du passage des Panoramas, où il avait été pendant longtemps le collaborateur dévoué d’Ed. Caen. Que de fois, comme jadis M. Thiers chez M. Mannheim père, dans sa boutique de la rue de la Paix, nous avons vu, réunie chez lui, l’élite des bibliophiles de Paris.
Le baron James de Rothschild, pour se délasser des questions ardues des affaires, venait faire à trois heures, dans sa librairie, une station quotidienne et causer des livres, qu’il aimait mieux que la finance.
Fatou est un libraire dont le nom restera. Il prendra rang dans l’avenir à côté de Chaix, Didot, Charpentier, Garnier, Hachette, Pagnerre, Lemerre, Michel Levy et Auguste Fontaine, mort en février, et que Paul Lacroix a appelé le novateur du luxe et de l’industrie des beaux livres,
A ceux qui, les catalogues en mains, le consultaient pour former leur bibliothèque, il disait plus souvent :
N achetez pas cela — que — Prenez ce livre. Son calme dans les ventes, où il arrivait avec les plus grosses commissions, était remarquable. Mais cette tranquillité n était qu’apparente. Il concentrait ses émotions. Bien que taillé comme un Hercule, cette vie fiévreuse l’usait 1 comme la lame use le fourreau.
Depuis longtemps atteint d’un emphysème aux poumons, il luttait avec énergie contre l’envahissement rapide du mal. Se traînant a peine, il voulut rester jusqu au dernier jour à la vente Rochebilicre, afin d’acheter
le fameux Molière de 1682, sans les cartons, qui lui fut adjugé au prix de 15,600 francs. Puis, ce dernier triomphe obtenu, pâle, défait, dévoré par la fièvre, il rentra chez lui et se mit au lit pour ne plus se relever.
Dans le cimetière où il dort de son dernier sommeil, on peut lui mettre cette épitaphe :
Il ne se reposa que dans la tomfa
Trois jours après mourait à son tour Adolphe Labitte, né à Paris le lor janvier 1832. Il avait juste un demisiècle, mais, à cet âge, on est jeune encore. Il était le petit-fite de ce Gervais-Michel Gérôme qui, en 1792, après avoir été professeur au collège Louis-le-Grand, fermé par ordre de l’autorité, fonda l’une des premières librairies classiques.
Élevé au collège Saint-Louis, il eut pour condisciples MM. Georges Duplessis, sous-directeur du cabinet des médailles, Léon Techener et Eugène Potier, comme lui fils de libraires. Fidèles amitiés qui ne se sont jamais démenties.
Peu de temps après son mariage, le 25 août 1863, avec M"8 Marie Homolle, fille du docteur bien connu, son père, Henri Labitte, lui laissa la direction de sa maison, rue de Lille.
Grâce à l’égalité de son caractère, à son esprit bienveillant, à ses manières affables, il sut vite conquérir l’estime universelle. La Bibliothèque nationale le choisit pour son libraire et lui en donna le titre.
Connu de tous, on venait sans cesse lui apporter de belles choses pour les lui vendre ou les lui faire estimer. Que de fois il a vu se dérouler devant lui en action la fable de La Fontaine :
Un ignorant hérita D’un manuscrit qu’il porta
Chez son voisin, le libraire :
— Je croi.s, dit-il, qu’il est bon,
Mais le moindre ducaton Ferait bien mieux mon affaire.
Ses j ugements avaient force de loi auprès des amateurs auxquels il disait souvent : — L’amour des livres vient par les yeux. Plus on voit les beaux livres, plus on les aime.
Labitte ne se borna pas à son rôle d’expert : il fit aussi œuvre d’éditeur et publia le Manuel de V amateur A' illustrations. , de Sieurin, en 1875; X Œuvre de Moreau le Jeune , de Mahérault, en 1880, et les Elzeviers d’A. Willems (1880).
D’une rare dureté pour lui-même, depuis trois ans il luttait contre les plus cruelles douleurs, ne voulant pas alarmer les siens. C’était vraiment peine de le voir remplir ses fonctions, pâle, épuisé, la voix éteinte, cotant les livres et soutenant les enchères. Que de fois, le regardant tristement, nous nous sommes dit : « Nous ne le verrons pas demain à son poste, près de son ami Maurice Delestre. » — Et, le lendemain, il était assis à sa table, continuant sa vente, tenant tête à la maladie avec un courage poussé jusqu’à la témérité.
Cette existence si laborieuse devait avoir une fin prématurée.
Brisé de souffrances, il désira néanmoins assister à la dernière vente Didot, qu’il avait la gloire de diriger et dont il voulait léguer le souvenir à ses descendants. Il tint bon dans les commencements; mais, le lendemain de la seconde séance, il succomba en pleine possession de lui-même.
On peut dire qu’il est mort avec honneur sur son champ de bataille ordinaire.
Sa disparition laisse un grand vide. Je crains fort que,
d’ici longtemps, les bibliophiles ne retrouvent sa complaisance inépuisable et son érudition profonde.
Son élève et successeur, M. Ém. Paul, a cependant toutes mes sympathies. Depuis de longues années son concours intelligent et dévoué est apprécié par tous dans les ventes.
Ces jours derniers, quelques instants avant d’exhaler son dernier soupir, le comte Clément de Ris, conservateur du musée de Versailles, expliquait à l’un de ses visiteurs l’un de ses dessins, quand il est tombé foudroyé d’un coup subit et inattendu.
Il s’appelait de son premier nom Athanase-Louis Torteret; mais il avait été adopté à sa majorité par le comte Clément de Ris.
Il entra peu de temps après à la Conservation des musées nationaux pour passer, plus tard, dans ce grand château désert de Versailles.
Ce fut d’abord un romantique échevelé, puis il se livra aux études artistiques et dissémina de nombreux articles dans le Moniteur , dans la Gazette des Beaux- Arts et dans X Artiste, d’Arsène Houssaye, où il fît le Salon de 1847 à 1853.
Vers la fin de ses jours, il mit un peu d’eau classique dans son vin romantique, devint un collectionneur passionné et publia, chez Plon, en 1877, un livre dont il est bon de rappeler ici le titre : — Les Amateurs d'autrefois.
Les travaux qu’il a fait paraître sont remplis d’esprit, d’observations fines et de rencontres inattendues, mais ne paraissent pas toujours d’une rigoureuse exactitude historique.
Finissons-en avec la camarde. Nous craignons qu’elle ne frappe encore, si nous nous attardons davantage.
Après une longue et cruelle maladie, l’ingénieur Georges Leclanché, le meilleur ami de Rochefort, a vu sonner enfin l’heure de la délivrance. 11 avait quarante ans. C’était à la fois un savant et un artiste : il aimait les sciences et il adorait les arts — deux choses qui se regardent d’ordinaire avec une vive anthipathie.
Héritier des convictions républicaines de son père, Leclanché ne se départit jamais de cette ligne de conduite; mais il comprenait la liberté aussi bien pour les autres que pour lui-même, et toute discussion avec lui sur les choses ou sur les personnes était empreinte de la plus grande courtoisie. Toutes les opinions étaient représentées dans son salon, sur ce terrain neutre de Tart qui permet de fusionner avec ceux que l’on combattrait ardemment ailleurs. On rencontrait chez lui, Roussel, Recappé, Edmond Bonaffe, Léonce Leroux, Eugène Piot, Odiot, Castellani, Gavet, Henri Rochefort, Olivier Pain, Frédéric Cournet et Bardini de Florence.
Comme savant, il laisse une pile qui porte son nom et dont les applications sont nombreuses. Ne travaillant que sur elle-même d’une façon inappréciable, lorsque son courant n’est pas fermé, elle est une source permanente d’électricité sans cesse à la disposition de celui qui en a besoin. Cette invention a rendu de grands services à la médecine et à l’industrie. Elle avait fait riche Leclanché ; aussi avait-il acheté rue de Laval, n° 9, un charmant hôtel construit dans le temps à grands frais par un amateur de peinture très connu.
Après avoir dépensé plus de trente mille francs à l’ornement de sa façade, ce propriétaire généreux renonça subitement à y demeurer, à la suite d’un terrible accident dont fut victime sa femme, brûlée vive, au moment où mettant la dernière main à sa toilette, elle s’apprêtait à partir pour le bal. Depuis, Couteaux, le célèbre marchand de tableaux, avait habité cet
hôtel. Otto Mundler, le critique dont les ouvrages sur l’art sont fort appréciés, y résida à son tour. — Leclanché vient d’y mourir.
Comme artiste, il laisse, pour l’honneur de sa mémoire, un musée superbe, empruntant au xvc siècle quelques beaux objets. Sa veuve, qui avait reçu de lui une excellente éducation artistique, veut le conserver pour ses enfants, auxquels elle saura, mieux que personne, faire apprécier en temps voulu les beautés des œuvres des peintres et des sculpteurs représentés dans cette collection choisie.
Nous connaissions tous ses peintures de Boticelli, ses sculptures de Donatello, ses plats de Pesaro, à reflets métalliques, et surtout son beau devant de coffre d’un style admirable, par Filippo Lippi.On n’en saurait trop louer l’architecture, l’ornementation, la poésie et l’arrangement. Ce superbe morceau avait passionné Leclanché dans l’un de ses nombreux voyages. Il l’avait payé 60,000 francs à Florence; mais, une fois l’acquisition faite, il eut à vaincre les plus sérieuses difficultés pour le faire sortir d’Italie.
Ses tapisseries faisaient l’admiration des visiteurs de l’Exposition universelle de 1878. Je les vois encore ces belles tentures, dont l’une porte la date de 1498. Elles paraissaient inspirées des Triomphes de Pétrarque, qui sont comme autant d’apothéoses de la femme aimée. On aurait pu, je crois, suivre ces chants lugubres avec les tiercets du ooète sous les yeux.
On ferme ! — Rentrée des amateurs. — Le tour de l’Hôtel des ventes. — Les affiches. — La façade. — Les limiers de la curiosité. — Au marteau! messieurs les commissaires priseurs!
Henri Giffard. — Le mobilier national déshonoré. — La fin d’un théâtre.
Paris, 9 novembre
Salut! ami lecteur, je reviens aujourd’hui sur la brèche. L’été de Véronôse et l’automne de Rembrandt nous ont fait leurs adieux jusqu’à l'année prochaine. Une voix mystérieuse a crié dans les bois attristés : « On ferme ! » Et tous les collectionneurs, renonçant à leurs idylles champêtres, sont rentrés à Paris, où les feuilles jaunies tombant de tous côtés sur l’asphalte des boulevards semblent les cartes de visite de l’hiver. Le voici donc enfin arrivé, ce printemps des amateurs où les ventes refleurissent pour lui. « Novembre est le mois de mai de » la curiosité, a dit M. Edmond Bonafïé, dans une char- » mante causerie ; six mois durant l’amateur sommeille. » Il habite les villes d’eaux, la campagne. Il est che- » nille et chrysalide. En novembre, le papillon sort de » sa coque, plus brillant que jamais, les ailes poudrées » d’or et le ventre bourré de billets de banque. »
Depuis quinze jours, je me suis borné à tourner, rêveur et indifférent, autour de cette vaste officine des ventes mobilières sans avoir en aucune façon l’idée de me diriger vers la porte et de gravir le grand escalier.
Que voulez-vons? J’avais beau interroger les affiches, cette comédie humaine de Balzac vivante, collée sur les murailles, rien ne m’invitait à pénétrer dans cet hôtel où je suis resté pendant de si longues heures cette année pour observer, à votre intention, les péripéties des combats que se livraient les acheteurs, surexcités par les appels des experts et des commissairespriseurs.
Ne pouvant, cette fois, nous occuper beaucoup de l’intérieur, si vous le voulez bien, nous ferons d’abord à petits pas une promenade extérieure. Aussi bien, vous n’y perdrez rien. L’aspect du dehors, que je n’ai pas encore décrit, vaut assurément le spectacle du dedans.
Isolé comme un dé énorme qui serait tombé là par hasard, l’hôtel a quatre façades qui regardent les rues Rossini, Drouot, Chauchat et Grange-Batelière. Dans cette dernière, pour le moment, les murs sont presque intacts, à part la déclaration du gouvernement lue au Sénat par M. Tirard et à la Chambre des députés par M. Duclerc, président du conseil. Cela n’a qu’un médiocre intérêt pour vous, n’est-ce pas? Passons; sans même nous arrêter à cette ordonnance de police défendant, sous peine d’amende, aux gens mélancoliques d’exprimer en aucune manière leur étonnement le long des murs.
Tournons le pan coupé. Nous voici rue Chauchat. — Au-dessous de l’inscription en lettres de bronze :