VENTES PAR AUTORITÉ DE JUSTICE
un cadre grillé — vide ! Tant mieux. Je préfère y trouver des constellations de pains à cacheter que ces affiches blafardes, tristes exemples des malheurs d’icibas. A côté, une lettre de faire part pour assister à un convoi funèbre — singulier procédé de distribution
Publicité de la mort faite à peu de frais ! Plus loin, dans une grande bordure en bois, des ventes de chevaux de selle, de chasse ou de voiture, rue de Ponthieu, à l’établissement Chéri, créé en 1849, ou au Tattersall français, rue Beaujon, aux Champs-Élysées. L’hippodrome du pont de l’Alma, dont la saison est close, liquide également sa cavalerie. C’est le moment ou jamais, pour ceux qui veulent faire admirer dans l’allée de Longchamps leur élégance et leur habileté équestre, de se payer, pour rien, un cheval patiemment dressé en haute école.
Rue Rossini, dans le pan coupé, un avertissement qu’il faut lire, parce qu’il témoigne une fois de plus que nous n’avons rien à envier à nos voisins sous le rapport des pick-pockets; ; le nom est anglais, mais l’individu est trop souvent parisien, comme vous allez une fois de plus vous en convaincre aisément.
Avis de se tenir en garde contre certains individus n'étant pourvus d'aucune autorisation et ne portant pas la médaille de commissionnaire , stationnant aux abords de V hôtel des ventes et s'y introduisant même pour offrir leurs services aux personnes ayant des objets à emporter . Ces individus qui , pour inspirer confiance , se disent attachés à cet établissement , font journellement des dupes , soit en abandonnant les objets dans la rue , lorsque la commission leur a été payée d'avance , soit en ne portant pas les objets à destination lorsqu'on néglige de les accompagner.
Les commissionnaires attachés à l'hôtel des ventes mobilières sont revêtus de l'uniforme à collet rouge , avec casquette portant les initiales C. P. Ils sont, en outre , désignés par un numéro d'ordre placé au collet de la veste et du gilet d'une façon apparente.
Hâtons notre marche. Voici d’abord rue Rossini, les
petites affiches à la main pour les fonds de commerce, les petits mobiliers, les magasins de quincaillerie, de brosserie, de faïencerie et de chapellerie en liquidation, toutes choses dont la terminaison est gaie, mais sur lesquelles je demande, en ma qualité de curieux d’art, à n’avoir pas à m’appesantir.
Ensuite, deux grands placards : l’un bleu, annonçant la vente des défroques d’un théâtre qui serviront à monter la garde-robe des comédiens attendus avec impatience à Fontenay-le-Comte ou à Brive-la-Gaillarde pour l’ouverture de la saison; l’autre, jaune, mentionnant un stock de 1,200 paires de chaussures en cuir, de quoi garnir les pieds de tout un bataillon de lignards.
Peu de mouvement devant la grande porte. A peine quelques tapissières, là où, aux beaux jours de l’hiver, les livraisons et les réceptions se succèdent avec rapidité et font ressembler ce petit coin au carrefour célèbre des écrasés , situé, non loin de là, au commencement de la rue du Faubourg-Montmartre.
Continuons à dresser notre inventaire. La charité et l’étude ont bien droit à une petite place sur ces vastes murailles. Ici, un appel à la bienfaisance par le maire du neuvième arrondissement; là, l’avis d ouverture des cours publics de la Société philotechnique, et, comme une dernière épave de l’épouvantable crise financière de janvier, l’annonce de la vente du mobilier de l’Anglo-universal Bank. L’infortunée ! Plus que des actionnaires récalcitrants ! Elle ouvre la marche de ces sociétés de crédit dont la prospérité n’était qu’éphémère, et qui pourraient bien, dans l’avenir, tomber, les unes après les autres, comme des capucins de carte.
Pour l’amateur en quête de découvertes, l’intérêt ne s’accroît guère. Tout ce bariolage multicolore, sur lequel se détachent des ventes de vins rouges et blancs, mêlées à celles de livres anciens et modernes ; des ventes
d’étoffes, de broderies, confondues avec celles de cheminées en marbre ; des ventes de tapisseries, d’estampes et d’objets d’art se serrant contre celles d’articles de ménage et de coupons de soieries, tout cela trahit la gêne de quelques marchands désireux de réaliser pour faire face aux échéances pressées.
Au lieu de contempler, sur la façade de la rue Drouot, les quelques restes d’affiches tenaces soulevés par les grands vents, et le drapeau tricolore, noirci par le temps, qui flotte tristement au-dessus de la porte, portons nos | regards sur le sommet du monument, à l’endroit de la I frise. Là, dans de grands médaillons que j’avoue avoir contemplés hier pour la première fois, se détachent en relief des livres, des coffrets, des lyres, des bahuts et des vases étrusques qui forment comme les attributs et les métopes du monument.
Cela est laid, j’en conviens; mais c’est ce qu’il y a, de ce côté, de plus intéressant pour le moment.
Les ventes importantes vont cependant bientôt commencer. Déjà quelques égarés, parmi les amateurs, se glissent, en se dissimulant, dans la galerie du bas, appelée « Mazas. » Ce sont les plus fins limiers de la curiosité, cherchant d’heureuses rencontres dans les champs exploités par les brocanteurs de bas étage. Qui sait?
| cela arrive quelquefois : le bibliophile Jacob a découvert une fortune dans le double fond d’une armoire, en rédigeant le catalogue de la bibliothèque de M. de Soleinne. On raconte aussi qu’un vieux maniaque avait laissé ! soixante pantalons qui, suivant son testament, devaient être vendus aux enchères publiques les uns après les autres, avec le profit de tout ce que l’on y pourrait découvrir; or chacun des acquéreurs trouva dans la ceinture une somme de mille francs en or.
Cela est encore du domaine de la réalité; mais je
plains les fureteurs, dont je parle plus haut, qui s’aventurent dans les catacombes de Mazas avec l’espérance d’y récolter un objet d’art. Je n’y crois pas plus qu’aux trésors mystérieux des contes de fées.
Quoi qu’il en soit, une activité fiévreuse règne déjà dans les couloirs du premier étage, comme au palais Bourbon dans la salle des pas perdus avant l’ouverture de la séance. On se dispute les salles et les jours de vente; les catalogues se rédigent dans l’ombre et le silence. Toute la fine fleur de la curiosité, revenue de Trouville, de Vichy ou des voyages de vacances dans les Alpes et les Pyrénées, s’apprête à assister aux premières qui se préparent. Saison bénie des experts et des commissaires-priseurs, ta clientèle ordinaire te salue !
Comme nous le disions en commençant, l’hôtel est la seconde patrie des collectionneurs ; ils en avaient la nostalgie, ils sont revenus. Je les vois tous déjà à leur poste : critiques d’art, peintres en renom, artistes célèbres, financiers respectés par le krach, grands connaisseurs, marchands débineurs, acheteurs timides qui font pousser par le commissionnaire, et compères habiles qui cherchent à entraîner la foule des badauds.
Au marteau ! messieurs les commissaires-priseurs. Amateurs, à vos postes ! et garde à vous ! L’Hôtel Drouot va mettre sous vos yeux les produits les plus rares du génie et les productions les plus vulgaires de l’industrie. 11 faudra savoir trier; car acheter est un art difficile : il exige un mélange de prudence et de hardiesse. Enseigner et définir une telle science, rédiger un code à ce sujet, établir des règles là où règne en souveraine la fantaisie, où triomphe bien souvent l’imprévu, me paraît une entreprise impossible. Nous aurons la sagesse de nous abstenir, et nous nous bornerons à vous sou-
haiter, à tous, des choix intelligents dans cette lutte avec le hasard.
On a déjà vendu les meubles et les livres de ce malheureux savant, Henri Giflard qui, poursuivi toute sa vie du désir de résoudre le problème de la navigation aérienne à vapeur, n’arriva qu’à construire les ballons captifs des expositions universelles de 1867 et 1878. Les publications scientifiques ont été disputées avec acharnement. La collection du Cosmos , journal scientifique hebdomadaire rédigé par l’abbé Moigno, a valu un prix considérable, et le Pilori , l’une des dernières feuilles satiriques de l’Empire, illustré par Pilotell, s’est vendu 700 francs.
4 novembre. — M. Georges, expert, M° Maciet, commissaire-priseur. Deux belles gouaches de Charlier, représentant de gracieuses compositions mythologiques. Adjugées ensemble, 4,060 francs.
6 novembre. — Vente G. G. Deux portraits, deux contrastes :
Par Drolling, la Dugazon en satin blanc dans le costume de la Meunière.
Par le baron Gérard, Mmo de Staël en buste, de trois quarts.
L’actrice : 1,300 francs;
La grande dame : 100 francs.
La visite à l’exposition de l’Union centrale des arts décoratifs, au palais des Champs-Élysées, est absolument navrante.
Souillés, tués, massacrés, remis à neuf, restaurés avec le plus mauvais goût, quelques-uns des beaux meubles : commodes, gaines, consoles, pendules, vases
de Sèvres montés provenant des châteaux de FontaL nebleau, de Versailles et de l’ancien Saint-Cloud !
Perdu, déshonoré sous la dorure infâme,
le mobilier prêté par les ministères. Encore nous ne savons pas tout. Dans quel état est le reste ? Le ministère de la guerre et celui des affaires étrangères ont refusé de laisser rien sortir de chez eux.
Il faut aviser au plus vite. Propriété de l’État, ce mobilier appartient à tous, et nous avons le droit d’exiger qu’il soit respecté par quelques-uns et confié à des mains intelligentes. Il s’agit, du reste, de la gloire et de l’honneur de notre industrie nationale.
A ce sujet, un journal, le Courrier de l'art , a déjà tinté un glas funèbre dans ses colonnes. Nous nous accrochons, nous, à la cloche d’alarme. On nous entendra mieux ainsi.
Le Théâtre Déjazet. Encore un petitlhéâtre qui disparaît (1)1 11 avait jadis remplacé les Folies nouvelles illustrées par les pantomimes du pierrot inimitable Paul Legrand. Sous l’Empire, il était devenu l’Eldorado de la jeunesse dorée en verve et en belle humeur. Comme à l’époque des Torcherons , elle eût rossé le guet, s’il était survenu, certains soirs de première un peu trop turbulente. C’est là que la première pièce de Victorien Sardou fut jouée par Virginie Déjazet et qu’elle eut ses derniers succès, la charmante Frétillon, la soubrette délurée, la muse badine des fins soupers et des galantes rencontres. Pauvre chère grande artiste, toute sa vie, elle se laissa prendre son cœur, son talent, sa fortune; mais ce furent ses dernières folies de vouloir
(i) Ce théâtre a été rouvert par un nouveau directeur depuis que ces lignes ont été écrites.
acheter, en 1869, ces anciennes Folies nouvelles, afin de les transformer pour son fils Eugène Déjazet. Son rêve avait toujours été de l’installer dans le fauteuil d’un directeur de théâtre. Ainsi a fait récemment Sarah Bernhardt pour son fils Maurice, en prenant f Ambigu des mains de Chabrillat.
Comme c’est déjà loin, tout cela ! Ils ont depuis longtemps des fils argentés dans les cheveux, ceux qui firent les beaux jours du théâtre du boulevard du Temple.
« Il n’existe plus, dit le vieux Parisien du Figaro.
\ » On va le démolir, comme on démolit tant de choses ; » de la poussière, des gravats, des plâtras... et plus » rien. Tout est fini. On a vendu le mobilier aux en- » chères, les vieux fauteuils boiteux, les stalles brisées, » les rebords de velours fané où s’étaient appuyés tant » de bras blancs et de coudes roses, les canapés des j » vieilles pièces, montrant leur crin poudreux — ces | » entrailles des meubles, — les lustres aux cristaux » cassés, fôlé'fe ; les candélabres oxydés, les décors, ces » pauvres vieux décors, gris de poussière, avec leurs » vieilles affiches pendantes comme des haillons, tout, » on a tout vendu, les appareils à gaz et jusqu’aux » bustes des poètes classiques que l’immortel M. Balj » lande avait fait placer là contre les murailles des cou- » loirs, à l’endroit où l’on ne voyait autrefois que les » photographies court vêtues des petites actrices de la » maison! Adjugés, les bustes! Adjugés, les acces- » soires! Adjugés, les strapontins, les tabourets, les » chaises, les pupitres des musiciens, la chaise du » pompier, le bureau du directeur ! Et c’en est fait : » les fossoyeurs peuvent venir. »
Encore la fermière des jeux de Monaco! — La rivière de diamants et le collier de perles de Mme Marie Blanc. — Vertus des pierres précieuses. — La manie de l’achat. — Le facteur de clavecins Tomasini. — Le Paris entomologiste. — Une vente de coléoptères. — La logomachie scientifique.
Paris, 1 2 novembre.
Savez-vous quel a été le total des interminables adjudications de Mm0 Marie Blanc de Monaco, qui ont occupé tout l’hiver une ou plusieurs salles de l’hotel Drouot? — Trois millions huit cent mille francs ! Le chiffre est colossal. Jamais coups de marteau aussi réitérés et aussi élevés ne s’étaient donnés sur un seul nom. Charles Georges et l’actif et intelligent Arthur Bloche, les deux experts, chargés de ce treizième travail d’Hercule, conduit avec un rare bonheur, se sont partagé la jolie petite somme de 114,000 francs comme honoraires.
Et cependant la vente s’est faite au milieu des plus grandes inquiétudes. Les diamant^ furent adjugés le jour même où le krach éclatait sur Paris. Ce qui n’empêcha pas la rivière de diamants d’être achetée 285,000 francs par un syndicat de joailliers formé entre M. Achard et MM. Clément et Oulman. Elle avait été vendue par ce dernier 400,000 francs, avec quatre ans de crédit, à la veuve du fermier de Monaco, qui achetait chaque année beaucoup plus qu’elle n’avait de revenu. Cette archi-millionnaire, qui a laissé quatre-vingt mil-
lions, était toujours gênée. Engagée dans de grandes spéculations pour fonder des villes d’eaux, il lui fallait de larges termes pour se décider. Malgré cela, les solliciteurs ne manquaient pas.
Le célèbre collier à sept rangs de perles fines, plus beau certainement que celui de LolliaPaulina, la femme deCaligula, dont parle Pline, était un joyau royal composé par trois maisons. Le premier rang était d’abord venu d’Allemagne. Puis MM. Clément et Oulman, et enfin M. Boucheron, fournirent successivement les autres rangs, triés également avec soin sans bouton , tonneau , m. peau piquée, comme on dit dans le commerce des pierres précieuses. Le tout avait coûté
Cette vente restera célèbre dans les fastes de l’histoire des joailliers.
Les sept rangs se vendirenten deux lots : l’un de cinq, 240,000 francs, et l’autre de deux, 180,000 francs, et formèrent d’abord un total de 420,000 francs.
Ensuite, suivant l’usage, l’expert M. Arthur Bloche remit, sur la base obtenue, le tout en vente à la disposition de tous.
M. Golschmidt ouvrit le feu. La belle Mme Bernard- Daki,la femme d’un ancien chambellan de Russie, se mit à faire la contre-partie des enchères. Mais, sur les confins de 435,000 francs, l'une et l’autre, trouvant le prix sérieux, désertèrent le champ de bataille. M. Arthur Bloche et M. Sarlin, un riche capitaliste de Marseille, entrèrent en lice, luttèrent quelque temps. Le marteau tomba pour le second sur le prix de 551,000 francs. Un beau coup de marteau! Mais il n’atteint pas encore celui de 586,000 francs pour le tableau de la Conception de Murillo ! Le gouvernement eut alors à payer, pour sa part de frais, 30,000 francs, et le vendeur près de 59,000 francs !
Par bonté, par faiblesse, et aussi un peu par manie, MmG Blanc ne savait pas résister à ceux qui venaient la tenter. Ses nuits passaient à examiner tout ce qu’on lui apportait. On faisait queue chez elle comme le font, avec leurs cartons, à la porte des commissionnaires de la rue des Petites-Écuries, les petits fabricants des industries parisiennes. Petits et grands marchands attendaient leur tour avec patience. Venus les mains pleines, ils s’en allaient presque toujours les mains vides.
Les pierres précieuses séduisaient surtout Mme Blanc. Comme le comte Branicki et comme le duc de Brunswick, elle ne savait pas résister aux éclats chatoyants d’un brillant ou aux reflets séducteurs d’une émeraude. Elle connaissait très bien les diamants et savait en discuter comme un lapidaire la rareté, la beauté, la couleur et les prix avec une rare habileté. Peut-être croyait-elle aux vertus mystérieuses et infaillibles des gemmes, comme dans le bon vieux temps des naïves croyances, où l’agate fortifiait la vue, l’onyx donnait la santé, l’émeraude augmentait les richesses, l’œil-de-chat protégeait contre les envieux, le saphir empêchait de tomber dans la misère, l’escarboucle détournait les regards des méchants, la topaze faisait aimer et la turquoise chassait les épouvantements du cerveau. On serait tenté de le croire, en songeant atout ce que Mme Blanc conservait chez elle de pierres fines sans les porter jamais.
A l’époque de la fermeture de l’Exposition universelle, quelqu’un de son entourage réussit à la convaincre qu’il y avait un coup à faire en achetant une partie des chinoiseries invendues. C’était l’époque où, après avoir réalisé de gros bénéfices, les habitants du Céleste- Empire, s’apprêtant à plier bagage, pouvaient donner, sans perte, leurs produits bariolés à cinquante pour cent de rabais.
Mme Blanc se laissa conduire à la section chinoise, obtint des concessions énormes sur les prix marqués, et, croyant faire une excellente opération, elle acheta d’un seul coup pour trois cent mille francs de meubles, de bronzes et de porcelaines dont on demandait plus d’un million pendant la période la plus animée de l’Exposition.
A un moment donné, ses acquisitions sans cesse répétées avaient rempli ses appartements comme un orage fait déborder le Paillon desséché de Nice. C’était l’envahissement de l’encombrement. Il fallut aviser au plus vite pour pouvoir prendre livraison de ce qui restait encore à recevoir. Mme Blanc acheta alors un ancien couvent abandonné depuis longtemps, rue de Navarre. Là, elle entassa jusqu’à sa mort tous ses achats. Le dortoir offrait l’hospitalité aux tapisseries, la chapelle était exclusivement réservée aux meubles chinois et japonais.
Tout cependant n’a pas été vendu. Le prince Radziwil, son gendre, a conservé pour un million d’objets d’art triés avec soin et destinés à orner son château d’Ermenonville, aujourd’hui entièrementterminé. Toutes les belles pièces venant de M. de Salverte et du marquis de Girardin ont été gardées par lui.
M. Edmond Blanc, très amateur des choses de l’extrême Orient, a également retenu pour 200,000 francs d’objets d’art parmi les meilleurs dans la série des soieries, des ivoires, des cristaux de roche et des japonneries.
Le prince Roland Bonaparte n’a pas hésité. Il a préféré n’avoir que des billets de banque.
Très charitable, Mm0 Blanc avait vingt-six domestiques. Jamais aucune personne à son service n’a été congédiée par elle. Si elle eût continué à vivre, elle serait arrivée à créer chez elle les Invalides de domesticité.
Ceux qui imploraient sa pitié ne s’adressaient jamais en vain à sa bourse toujours ouverte. On raconte qu’elle envoya 6,000 francs à un graveur illustrateur d’une nouvelle Bible qui ne trouvait pas l’emploi de son œuvre. Pour une modeste tapisserie à la main qu’une jeune fille lui adressa en lui exprimant la misère de sa famille et en faisant appel à son bon cœur, un don généreux de 1,500 francs fut expédié immédiatement par lettre chargée. D’autres exemples pourraient encore être cités, mais ils nous entraîneraient trop loin. Disons seulement que les brillants magasins entourant le casino de Monte-Carlo, presque toujours tenus par des décavés de la roulette, étaient montés de ses propres deniers et le plus souvent alimentés, par elle, d’objets d’art, sans aucun retour en espèces.
Voulait-elle, par cette bienfaisance inépuisable, clarifier la source terrible de ruines et de deuils qui alimentait son coffre-fort?
N’approl'ondissons pas.
Les collections d’instruments de musique se font et se défont comme les autres. En 1881, nous avons eu à l’hôtel Drouot la vente Arrigoni, de Milan ; cette année, celle de M. Savoye, qui renfermait quelques spécimens très remarquables. Mais beaucoup d’amateurs hésitaient à aborder cette branche de la curiosité, dans la crainte d’introduire chez eux un meuble artistique peut-être, mais absolument hors d’usage. Il n’en sera plus ainsi désormais. Ce sera sans doute une bonne fortune pour nos lecteurs d’apprendre qu’il y a un facteur de clavecins tout comme nous avons des facteurs de pianos. Il s’agit d’un véritable artiste, modeste et trop peu connu peut-être, sur lequel on nous saura gré de revenir et de dire quelques mots de plus, dans l’intérêt de tous. Tomasini — c’est son nom — vient de s’installer, 149,
rue Oberkampf, pour se livrer à la réparation de tous les vieux instruments. Il a déjà fait ses preuves : M. Ghouquet, le savant directeur du musée du Conservatoire, a pu, grâce à lui, rétablir, en leur état primitif, quelques-uns des chefs-d’œuvre de sa galerie musicale.
L’élan est peut-être donné. Qui sait ? tout se modifie ici-bas ; la mode des épinettes va peut-être refleurir. Pourquoi pas, après tout? Les musiciens disent le plus grand bien du clavecin. Les amateurs aimeront à compléter la couleur locale de leur ameublement ancien par un instrument qui ne sera pas aussi disparate que le piano à queue d’Érard à côté des fauteuils Louis XIV, des tentures en vieille soierie, des bergeradés de Boucher et des bahuts de Riesener ou d’André Boule. On dit que déjà les dilettanti cherchent des clavecins de tous les côtés. M. Taskin, de rOpéra7Comique, en a retrouvé un signé de son ancêtre, le célèbre Pascal Taskin, fournisseur ordinaire de Marie-Antoinette. Il s’est adressé à Tomasini, le priant de rétablir toutes les cordes métalliques qui manquaient ainsi que beaucoup d’accessoires, et le clavecin, rendu à la vie et à la voix, a repris son antique splendeur. Vous pouvez en juger: Il est exposé au rez-de-chaussée du Palais de l’Industrie et il est l’un des étonnements des visiteurs de l’Exposition de l’Union Centrale. Lorsqu’on entend à certaines heures les gavottes de Couperain, les menuets de Lulli ou les airs de Rameau, joués par un habile virtuose, la foule arrive de tous côtés pour écouter ces accords nouveaux, fins et mélodieux.
Tomasini n’est pas le premier facteur venu. Il a étudié très longtemps, à Milan, la construction délicate des anciens instruments à cordes : les épinettes et les virginales. On lui doit beaucoup, car il a sauvé de la destruction plus d’une de ces charmantes choses. C’est
un vrai luthier du xvn® siècle, et, s’il y avait encore une corporation des ménestriers de Paris, c’est lui qui serait, à coup sûr, leur fournisseur attitré.
Lundi , 7 novembre. — Grande fête scientifique à l’hôtel. M° Émile Maciet, commissaire-priseur, assisté de M. Henri Deyrolle, naturaliste, procède à la vente des insectes coléoptères exotiques et européens, composant les collections de M. Desbrochers des Loges.
La salle n° 7 est presque pleine ; le tout Paris entomologiste est là. Je ne l’aurais pas cru si nombreux.
Des membres de l’Institut, enfermés gravement dans leur redingote, ruban rouge à la boutonnière ; des correspondants de sociétés savantes, les poches bourrées de livres et de revues ; des amateurs, enfoncés dans leur cravate blanche, le nez orné des lunettes d’or traditionnelles ; des professeurs, pantalon trop court et cheveux trop longs, se pressent, curieux et attentifs, autour de la table des enchères.
Là sont exposées à tous les regards savants les multiples variétés du genre coléoptère :les Clavicornes, aux antennes en forme de massue; les Hydrophilus, dont les pattes postérieures semblent des rames minuscules ; les Trigonotomides, au menton légèrement échancré ; les Diphucéphalides, dont la languette est cornée, et mille autres aussi harmonieusement dénommées.
Tous ces ipsectes, huchés sur des longues épingles, sont classés, rangés, étiquetés, dans de jolis cartons bruns à filets verts.
Pauvres victimes des manies humaines, inoffensives bêtes à bon Dieu, charançons parasites, hannetons turbulents, cantharides aphrodisiaques, qu’avez-vous fait à l’homme pour qu’il vous torture ainsi ?
Jadis, c’était l’emoereur Domitien qui, pour se dis-
traire, vous empalait tout vifs avec un poinçon ; à présent, ce sont les collectionneurs, ces autres tyrans, qui vous piquent amoureusement sur les murs de leur cabinet.
Mais vous vous vengerez, n’est-ce pas ? Vous, charançons, vous continuerez à dévaster nos greniers ; vous, cantharides, à aiguillonner nos désirs et vous, hannetons, à voltiger dans la tète de ceux qui chercheraient à vous persécuter.
Attention ! la parole est à M. Henri Deyrolle, l’expert.
— Nous allons vendre, dit-il, un lot composé de Colydiides, de Curculionides, de Lamellicornes, de Staphiliniens, de Nitidulaires , d’Hydrocanthares et de Chrysomélides.
J’en passe, et des meilleurs. 0 la science! l’art d’être inintelligible! — Avec elle, les hannetons deviennent des mélolonthes; les charançons, des calandres, et les bêtes à bon Dieu, des coccinelles !
Les cartons passent de main en main et s’adjugent; les enchères ne sont pas très animées cependant. Rien à signaler, si ce n’est une lutte assez chaude entre deux amateurs, l’un chauve, l’autre myope, qui se disputent avec acharnement un lot deTrichoptérigiens.
Homère! que n’ai-je ta lyre? La victoire reste enfin au monsieur chauve qui sort aussitôt, l’air vainqueur, fier comme Artaban, et portant entre ses bras sa conquête comme un trophée.
Et c’est tout.
Ahçà! messieurs les entomologistes, disciples d’Aristote, continuateurs de Cuvier, émules de Réaumur, commenceriez-vous à manquer d’enthousiasme? Votre foi se refroidirait-elle, par hasard?
Non, j’y suis, vous vous réservez pour la vente qui aura lieu les 21 et 22 décembre: une collection superbe, « formée uniquement, dit le catalogue que l’on distribue
dès aujourd’hui, par M. Javet, membre de la Société entomologique de France et d’autres sociétés savantes, qui y consacra quarante ans et qui renferme 70,000 coléoptères européens et 20,000 exotiques. »
Quelle aubaine! Ces jours-là, j’en suis sûr, nous verrons de belles batailles.
Pour aujourd’hui, on arrive tant bien que mal à 728 francs.
— Misère! dit l’expert navré.
Moi, simple profane, je trouve ça déjà très suffisant. Et vous?
10 novembre. — Les Hollandais finiraient-ils par nous apporter quelques bonnes choses du Zuyderzée? — Je suis resté longtemps sans y croire. Me serais-je trompé?
A la vente Salomon se trouvait un brûle-parfums Louis XVI, de la forme d’un trépied antique en bronze doré, surmonté d’une coupe en métal bleui, dans une riche monture ciselée. Il a été adjugé 13,000 francs, quoiqu’il fût très contesté comme authenticité par les gens qui font autorité en pareil cas.
U Art de la mode. — Dessins originaux vendus à vil prix. — Dessinateurs et vignettistes du xixe siècle. — Les Racleuses de foin de René Vauquelin. — Le lard dans une souricière. — Le collier de perles de la vente Oppenheim. — L’écrin de Mm* Du Barry. — Les créanciers du duc de Tarente. — Les portraits de la famille Macdonald.
Paris , 20 novembre.
La revue mensuelle de l’élégance, VArt de la mode , qui avait pour rédacteur en chef la spirituelle Étincelle du Figaro, a cessé de vivre avant d’avoir seulement deux années d’existence (1).
J’ai sous les yeux cette publication, imprimée d’abord chez Claye, ensuite chez Tolmer. Je tourne en ce moment les feuillets et je regarde les belles gravures noires et en couleur qui illustrent ce recueil autour duquel s’était groupée toute une pléiade d’auteurs en renom et d’artistes de talent. Et cependant, née au mois d’août 1880, la Mode a tiré son dernier numéro au mois de janvier 1882, après avoir lutté, sans succès, mais courageusement, dix-huit mois contre l’indifférence absolue du public.
Ne pas réussir avec ces lettrés fins et délicats qui s’appellent Henri Meilhac, Théodore de Banville, Fran-
(1) L’Art de la mode vient de reparaître en décembre 1882.
çois Coppée, Victorien Sardou, Aurélien Scholl, Ludovic Halévy, Gustave Gœtschy et Fourcaud ; échouer avec des dessinateurs comme Grévin, Stévens, Henri Pille, Toulmouche, Rochegross, de Nittis, Leloir et Sarah Bernhardt, c’est-à-dire avec le dessus du panier de l’esprit et du crayon, c’est profondément triste.
Est-ce que l’on n’aimerait plus les arts dans notre belleFrance, si brillante, si grande, surtout de ce côté? C’est réellement à en douter.
11 a fallu liquider. Les dernières épaves de la revue sont venues, comme tant d’autres, s’échouer à l’hôtel Drouot. Le 10 novembre, à la salle 4, devant une cinquantaine de personnes seulement, c’est-à-dire devant l’oubli le plus complet, Me Berthelin, assisté de M. Gandouin, fait passer, de mains en mains, unegrande partie des dessins originaux, qui ont servi à illustrer les numéros.
Triste vente ! Prix pitoyables pour l’art et les artistes !
N’est-ce pas le cas de dire, puisque l’occasion s’en présente pour la première fois, quelques mots de cette phalange de dessinateurs modernes qui se forme à la fin du xix0 siècle et que la gloire de leurs devanciers du xviii0 stimule et pousse chaque jour vers de nouveaux progrès ?
Aussi bien, ne sera-ce pas les venger de l’oubli dans lequel on vient de les laisser à l’hôtel ? D’un autre côté, il sera peut-être curieux de retrouver ici, à l’autre siècle, ce que nous pouvions penser de nos contemporains, alors que plusieurs peut-être, devenus à cette époque des illustrateurs remarquables, auront reçu, avec le temps, la consécration de leur véritable mérite.
Je regrette de ne pas pouvoir profiter de l’occasion pour m’occuper d’autres dessinateurs de grand talent qui ne collaboraient pas à l'Art de la mode, mais leur tour viendra prochainement. Mon ami Georges Char-
pentier prépare de tous les dessins importants de la Vie moderne une vente qui fera sensation dans le monde artistique. Je pourrai alors compléter cette étude en parlant desJeanniot, Desmoulin, Giraldon, Adrien Marie, Mars, Dien, Luigi Loir, Georges Lorin, Paul Robert, du Paty, Gerbault et bien d'autres encore qui tous jeunes, ont l’avenir pour eux.
Je parcours maintenant très rapidement le catalogue de la vente et je cite quelques-uns des prix les plus ridiculement bas obtenus par l’expert. C’est une page d’histoire artistique qui aura, je le crois, quelque attrait plus tard.
Alb. Bertrand. — Élève de Pils. Peintre et sculpteur. Grand amateur d’escrime. A fait de fort beaux dessins d’académie. Aime beaucoup les études de bals, de caboulots, de musettes de Paris.
La Fête de V inauguration de Vhôtel de ville de Paris, 61 francs. — Vue du château de Chenon ceaux, 28 francs. — La maison Clievr eux- Auber tôt , 20 francs.
Maurice Blum. — Talent calme, égal, un peu monotone. Rien de transcendant. Dessine bien cependant. Adopte surtout les sujets du xvui° siècle.
Jockey avant la course , 10 francs.
Brun. — Comme peintre, voit juste. A fait de très jolies marines de Marseille. Coloré et puissant. Comme dessinateur, habile et très consciencieux. Nature très artistique, hésitante cependant dans les choses un peu grandes.
Visite à bord, 28 francs.
Norbert Goeuneutte. — Un peintre qui ne manque pas d’avenir, mais dont le dessin est pourtant quelquefois un peu lâché. On dit qu’il se révélera complètement
cette année dans son tableau du Havre. — En tous cas, note personnelle très agréable.
La Promenade au lois , 100 francs. — Pas encore coiffée , 5 francs. L’expert avait demandé 60 francs!
Bigot. — A quelques progrès à faire pour arriver à bien dessiner. Se sauve par l’audace et par un certain chic. Possède un je ne sais quoi qui étonne et séduit.
Plage de Trouville et laiton du Louvre, 18 francs. — Le marché aux fleurs, 10 francs. — Au Luxemlourg. Expert : 20 francs ; public, 4 francs !
Jundt. — Alsacien alsaciennisant. Peinture vague et un peu de convention, mais d’un joli sentiment. Ses dessins sont dans le même esprit. C’est un talent, mais peu varié.
L'Ange de Noël, légende, 35 francs. — La partie de canot , 20 francs. — L' Apparition, 29 francs.
Louise Menil. — Une grande habileté de main. Une connaissance parfaite des plissés, retroussés, chiffonnés, troncés, creusés, bouillonnés et autres accessoires de la toilette des femmes. Seulement, ce n’est plus de l’art, c’est de la gravure de modes.
Portrait de MUo Massin, 9 francs. Toilette de ville. Prix demandé : 15 francs; vendue : 3 francs. Dans les mêmes prix, des croquis, des fantaisies diverses, des costumes de dames et des compositions pour culs-delampe.
Guillemard. — Fait de l’eau-forte un peu lâchée.
Environs de Dieppe (inédit), 7 francs.
Mesplès. — Sait dessiner; mais son crayon manque un peu d’esprit. A de l’imagination. Le libraire Bellin iui a demandé d’illustrer, cette année, la Pipe cassée de Vadé, poème héroïco - tragi - poissardo- comique.
FeygUne. L’expert avait fixé 25 francs. Vendu 3 fr. Même résultat à peu près pour les portraits de Judic, Granier, Lody , Ré j mie et la princesse Alexandrewna. — Les Ombrelles, 2 francs ! Les Éventails , 3 francs !
Pierre Morel. — Ancien pensionnaire du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Le plus brillant élève de Henry Somm, ce graveur si apprécié dans ses pointes sèches. Le Calendrier théâtral de Morel est un succès.
Le Vitre , Au café , Ombres chinoises : 5 francs. — Le Garde-chasse , 2 francs.
Edmond Morin. — Chroniqueur du Paris de notre époque. Mort à 58 ans, au mois d’août de cette année. Travaillant sans relâche, d’une fécondité extraordinaire, il connaissait admirablement son monde. Rien n’était fait de chic, tout était posé. Il avait une verve endiablée. Personne mieux que lui n’a reproduit avec esprit les élégances de la vie mondaine : les duchesses et les cocottes, les joueurs et les casinos, les cancans des théâtres et les sermons de la Madeleine. Bien qu’il demeurât tout en haut du boulevard Saint-Michel, en face du Luxembourg, et qu’il sortît peu, il savait reproduire admirablement les scènes des grands boulevards, comme s’il les étudiait en flâneur toute la journée. Marcellin, de la Vie parisienne, avait fait un coup de maître en se l’attachant pendant de longues années comme son principal collaborateur. Morin a contribué beaucoup à la fortune de ce journal.
La Vie moderne, le Monde illustré, V Illustration, le Magasin pittoresque, l’Univers illustré, le Tour du monde, le Musée universel, la Gazette des beaux- arts se disputaient ses dessins, souvent faits avec une incroyable facilité, mais toujours charmants. Les livres que Morin a illustrés sont nombreux, et tous les bibliophiles connaissent son chef-d’œuvre : Monsieur,
Madame et Bébé, de Gustave Droz. Il n’est pas possible d’être plus spirituel et plus parisien.
Et cependant, la Grande loge du Gymnase n’a obtenu à cette vente que 41 francs, et divers croquis, sous la désignation de la Naissance des perles , n’ont valu que 40, 41 et 35 francs.
De Nittis. — Un des plus brillants peintres modernes. Il va peut-être trop depuis quelque temps du côté des impressionnistes. Il devrait s’en tenir à sa Vue deTrafalgar-square, qui est un pur chef-d’œuvre.
Deux aquarelles : Jeune femme dans l'avenue du bois de Boulogne, 67 francs.
Paillet. — Peu connu encore. Dessine bienpourle moment. A juger plus tard. Monsieur , madame et les bébés, 28 francs.
Henri Pille. Beaucoup de talent. Un campagnard né à Paris et qui ne l’a jamais quitté. Grande mémoire. Ne consulte jamais aucun ouvrage d’histoire et fait le plus souvent du dessin historique. Toujours prêt à prendre un croquis n’importe comment, partout où il se trouve. Il n’a pour cela qu’à plonger la main dans ses poches bourrées de pastilles d’aquarelle. Pas besoin d’eau, la salive suffit. En résumé, l’un de nos meilleurs dessinateurs.
Fakir enprière , 26 francs. — Le Fakir et le Perroquet, 25 francs. — Un Tambour de la Mascotte, 80 francs. — Souvenir de V Inde, 41 francs. — Lettre ornée de figures, 32 francs. — Le Sous-Lieutenant , souvenir de garnison, 120 francs. — La Châtelaine, 50 francs. — Lettre ornée, 22 francs. — Frontispice de la Mode avec costumes de toutes les époques, 100 francs. — Un autre frontispice , 155 francs.
Hociiegross. — Très habile, très fin, mais raille un peu trop les lois de la perspective.
Le Baiser , 24 francs. Le Chat , 10 francs.
Gaultier Saint-Elme. — Encore peu connu. Aune note personnelle très agréable. Dessin léger et facile. Copie beaucoup les tableaux de maître et les reproduit bien, avec leur sentiment particulier.
Le Guet-apens , 16 francs. — Le Portrait , d’après Carolus Duran, 6 francs. — Portrait de Mme dePeyronny (Étincelle), 19 francs. — Aux Champs-Élysèes, d’après de Nittis, 10 francs — La Coupe des cheveux , 29 francs. — Intérieur de serre , 29 francs.
Blanche Pierson. — La catalogue indique : Pierron. Nous pensons néanmoins qu’il s’agit de la charmante actrice du Vaudeville, collectionneuse raffinée et peintre qu’il faut maintenant prendre au sérieux. Travaillant assidûment l’biverdans son atelier du boulevard Haussmann et l’été dans sa petite maison de Pourville, près de Dieppe, l’élève de Chaplin, expose à tous les salons des œuvres qui sont chaque fois en progrès très réel. Ce n’est plus de la peinture d’amateur ayant droit à toutes les indulgences mondaines, mais de la peinture d’artiste sur laquelle la critique s’arrête et dont elle commence à s’occuper volontiers.
M™ *** à Nice, aquarelle, 10 francs.
René Vauquelin. — Élève de Cabanel. A son retour d’Algérie, il paraissait vouloir adopter, comme spécialité, les types du pays et les vues d’Orient. Il n’en est rien.
Avec les Racleuses de foin , dessin exposé au Salon de 1881, et vendu 250 francs, il a eu les honneurs de la séance et le plus beau coup de marteau deMeBerthelin.
16 novembre. — Toujours en vogue, les premières éditions des romantiques. Dans une vente du libraire Détaillé, Saint-Jorrès, son confrère, a acheté Fortunio ,
de Th. Gautier (Paris, Desessart, 1838), 1 volume in-8°, broché, couverture imprimée, édition originale, 235 fr. — Le libraire Conque t a pris Mademoiselle de Maupin , édition rarissime (1835), 2 volumes in-8°, brochés, couverture imprimée, déchirure au tome second : 830 francs. — M. de Janzé, à la même vente, s’est payé pour 760 francs la collection complète de la Gazette des Beaux-Arts (1859 à 1877); en tout, 43 volumes avec les tables.
17 novembre. — Le Paris artiste, collectionneur et mondain, envahit depuis trois jours la salle n° 1, qui a pris un petit air de fête.
Il s’agit des brillants, des pierres de couleur et des perles fines qui ont cessé de plaire à Mme Oppenheim et qu’elle vend avec l’aide de deux commissairespriseurs, MMes Appert et Chevallier, et de deux experts, M. Charles Mannheim etM. Lemoine.
Tous les joailliers sont accourus.
La foule est bigarrée : le comte de Bazenghen, le prince Zurbo, MM. Benedetti, Waldteuffel, Moravrtz, de La Charme, Cooper, Talazac, de l’opéra-comique Baron, des Variétés, et un très grand nombre de jolies actrices et de délicieuses demi-mondaines aux yeux brillants comme des escarboucles, aux dents blanches et aux ongles roses. Elles savent trop bien, toutes, que les diamants sur une femme sont comme du lard dans une souricière.
Voici quelques-unes des enchères ; elles auraient été certainement plus élevées si une crise terrible ne sévissait pas sur le commerce de la joaillerie par suite d’un stock de pierres supérieur aux besoins.
Un superbe collier à cinq rangs de 300 perles est adjugé au prixdel55,000francs.L’expertavait demandé 220,000 francs.
Trois parures en brillants, rubis, perles et turquoises, mises en trois lots aux enchères, produisent 24,850 fr., et le tout réuni en un seul est poussé jusqu’à 44,100 francs parM. Dumoret, un riche orfèvre de la rue delà Paix.
Une ceinture ornée d’un gros diamant entouré de brillants, de turquoises et de roses. 15,425 francs.
Une paire de solitaires. 10,100 francs.
Une paire de perles poire. 7,900 francs.
Cinq chatons en brillants. 6,200 francs.
Un grand soleil en émaux de couleurs ; au centre, un gros brillant ; les rayons composés de334 brillants, d’un saphir et de roses. 15,610 francs.
Mmo Oppenheim, lorsqu’elle mettait toutes ces pierreries, devait étinceler comme une constellation. Cependant, comme toutes les femmes qui aiment les bijoux, elle devait éprouver autant déplaisir à les regarder, à les classer, à les montrer, qu’à les porter.
Cet écrin étaiten résumé fort beau. Il a produit 470,000 francs; mais valait-il la grande parure dont la Du Barry se paraît les jours de réception. Elle ne comprenait pas moins de 4,480 diamants jetés partout sur sa robe, comme des gouttes de rosée écloses au matin sur les buissons. Il y en avait de tous les côtés sur la pièce de corps, sur les tailles de devant, sur les épaulettes, sur la ceinture et sur le trousse-queue ou nœud de derrière.
Louis XV avait donné un million de diamants ; mais le joaillier qui eut à fournir le reste réclama trois cent mille livres.
19 novembre. — Encore une tristesse de plus à enregistrer dans les fastes de l’officine des ventes ! — Le duc de Tarente, chambellan de Napoléon III, ancien membre du Corps législatif, serviteur dévoué de l’empire, est mort l’année dernière, ruiné et criblé de dettes.
Ses créanciers se sont abattus sur sa succession, mise immédiatement sous séquestre. Usant de leur droit, ils ont réclamé du tribunal les dernières épaves de cette fortune et,
Sans respect pour une race ancienne,
sans pitié pour des souvenirs qui datent déjà de près d’un siècle, ils ont exigé que les portraits de famille, ne jouissant d’aucun privilège, passassent sous le marteau du commissaire-priseur.
Puisse ce fait sans précédent dans les annales de l’hôtel Drouot n’avoir jamais de seconde édition ! Rien ne serait, en effet, plus navrant, pour les survivants d’une grande maison, que de voir s’étaler en des mains étrangères les portraits de leurs ancêtres. C’est quelquefois tout un passé de gloire, de vertu et d’honneur qui est écrit sur ces toiles; c’est, dans tous les cas, l’histoire, l’état civil même de la famille, et nous estimons qu’à ce titre elles doivent, comme les lettres et les parchemins, être respectées, quoi qu’il advienne et d’où qu’elles viennent.
Le duc était fils de Macdonald, un des héros du premier Empire, et de MUe Ernestine de Bourgoing, sa troisième et dernière épouse. Charles X et la dauphine, duchesse d’Angoulême, l’avaient tenu sur les fonts baptismaux. On ne pouvait commencer àa vie sous de plus heureux auspices ; mais hélas ! la fortune est capricieuse et les destins sont changeants !
Dans cette vente qui vient de se faire figuraient aussi des armes ayant appartenu à Macdonald, parmi lesquelles deux sabres d’honneur, dont l’un lui avait été donné par Napoléon Ier, le soir même de Wagram, en même temps que son bâton de maréchal.
Pauvre grand soldat ! héros de tant de journées fameuses , quand tu franchissais le Wahal glacé, sous le
feu des batteries anglaises, lorsque tu combattais à Jemmapes, à Leipzig, à Lutzen, àBautzen; quand, à Wagram, tu décidais la victoire, tu n’aurais jamais pu le croire, si on t’avait prédit que les armes dont tu faisais un si noble usage s’étaleraient un jour sur les comptoirs d’une salle de vente, et, comme dernier champ de bataille, ne verraient plus que le feu des enchères.
Dire que ces souvenirs de notre gloire nationale pouvaient devenir, pour quelques pièces d’or, la propriété d’un Prussien ou figurer dans l’étalage d’un brocanteur interlope ! Heureusement, il n’en a rien été : les sabres d’honneur ont été rendus à la famille, et le reste a été pieusement racheté par elle.
Un tromblon a été adjugé 380 francs à M. de Massa, le membre bien connu du cercle des Mirlitons, auteur de maintes revues intimes et du Service en campagne, un petit rien joué dernièrement à la Comédie-Française.
M. de Couëssin a payé 600 francs un grand tableau représentant le maréchal, et un portrait du duc de Tarente tout enfant, peint par Horace Vernet, a été acheté par M. de Bourgoing, l’un des neveux du compagnon d’armes de Bonaparte.
Tout est bien qui finit bien.
La vieille argenterie française. — La chocolatière en or et la terrine de la collection du baron Jérôme Pichon. — Les maîtres orfèvres. — Les quatre poinçons du vieux Paris. — Vente Senoutzen de Lille. — Mort de Beurdeley père. — Les bijoux de Mme Guérard de Saint-Geniès.
Paris, 30 novembre.
L’argenterie française ancienne est tout ce qu’il y a de plus rare. Les édits de Louis XIV, la Révolution de 93, et surtout la panique de 1848, ont fait disparaître les plus belles pièces d’orfèvrerie dans le creuset de la Monnaie. A Paris, ce qui reste de beau en ce genre est revenu en grande partie de l’étranger. Les trouvailles en province ne comportent plus guère que des objets très ordinaires, sauvés des secousses politiques ou conservés précieusement par la petite bourgeoisie de l’époque.
Depuis la vente du baron Jérôme Pichon, rien de bon, de vrai, d’extraordinaire n’a passé à l’Hôtel sous le marteau, et votre serviteur se croit quelque peu autorisé à l’affirmer ., puisqu’il fait de l’argenterie sa spécialité et qu’il cherche vainement à enrichir sa collection. A cette vente, qui eut lieu en 1878 par les soins de Pillet et de Mannheim, 131 numéros, choisis avec soin par le grand maître de l’orfèvrerie, donnèrent la somme totale de 241,234 francs. Une chocolatière en or de 1708 atteignit 18,375 francs, y compris les frais, et une terrine
de 1729, la plus belle chose connue en argenterie, valut, dans les mêmes conditions, 42,000 francs. Ces deux objets furent acquis par son secrétaire pour le prince Demidoff. Ils partirent pour Florence, d’où ils sont revenus chez nous lors de la vente de San-Donato, en 1881.
Cette collection est délicate à faire. Le goût et la science de l’ornement ne suffisent pas. Il faut, pour arriver à s’y connaître un peu , avoir étudié patiemment les beaux modèles du genre, dessinés et publiés au siècle dernier p-ar Forty, Masson, Germain, Eisen, Meissonnier et Roëttiers ; avoir vu les oeuvres principales des orfèvres célèbres ; avoir bien dans l’œil le faire des Jacques Ballin, Nicolas Besnier, Thomas Germain, Lehendrick, François Joubert et Auguste, le dernier de la série, celui qui exécuta la couronne du sacre de Louis XVI.
Cependant, l’argenterie ancienne ne manque pas. Au contraire, elle fourmille. Il y en a chez tous les marchands autant qu’on en désire. Mais il s’agit de pièces ad usum ignorantis, plus ou moins bien arrangées avec patience par les contrefacteurs. Ils savent habilement tirer parti des plats et des timbales anciennes, ou fabriquer, à l’aide du surmoulage, des objets usés ensuite dans leurs parties les plus saillantes, afin qu’ils ne trahissent pas leur jeune âge. N’insistons pas. Nous pourrions troubler certaines consciences en allant plus loin dans la divulgation de procédés que nous connaissons de longue date.
Heureusement les faussaires, peu érudits d’ordinaire, ou trop paresseux pour étudier dans les livres, ne connaissent pas la clef guidant d’une façon presque infaillible les amateurs d’argenterie : ceux-ci, négligeant les pièces de province, presque toujours gauches et mal faites, s’en tiennent toujours à la fabrication dont Paris
était le centre le plus estimé en Europe au xvne et au xvm° siècle. Pour eux, le vieux Paris est facile à reconnaître, ainsi que sa date et son auteur. Chaque morceau d’argenterie doit toujours porter des poinçons sur lesquels nous nous étendrons peu, puisquenotre excellent ami et maître, le baron Jérôme Pichon, doit prochainement faire paraître sur ce sujet un ouvrage précieux dont les fonds ont été votés par la Société des bibliophiles français dans Tune de ses dernières séances. Nous nous bornerons à indiquer très sommairement des règles générales. Ces poinçons indispensables à connaître sont au nombre de quatre :
1° Poinçon du Régisseur du droit de marque , établi en 1672. C’est toujours un A avec une couronne royale fermée. La forme de cette lettre varie suivant chaque fermier en exercice.
2° Poinçon de la Maison commune , servant à établir le titre de l’argent, et frappé par l’un des gardes de la corporation des orfèvres. Surmonté d’une couronne ouverte, il se compose d’une lettre majuscule romaine représentant, excepté le J et le V,une lettre de l’alphabet changeant chaque année et revenant, par conséquent, tous les vingt-trois ans. La première lettre, A, fut insculpée à la Cour des monnaies le 5 février 1506.
3° Poinçon du Maître orfèvre ayant fait la pièce et accompagné de ses initiales. 11 est toujours accompagné d’une fleur de lis, de deux points et de certaines autres dispositions spéciales.
4° Poinçon de Décharge , équivalant à la quittance définitive de tous les droits; toujours minuscule, il se compose d’attributs divers. Il était mis par le fermier en exercice, lorsque la pièce achevée allait être offerte aux acheteurs.
Notez, en outre, que l’endroit précis où devaient être,
sur chaque pièce, appliqués les poinçons avait été indiqué, suivant la nature des objets, par des édits particuliers, et vous verrez qu’il n’est pas si aisé de tromper ceux qui, ayant fait des études spéciales sur la matière, connaissent toutes ces variétés de signes, savent la place qu’ils doivent occuper et, avant de faire aucun achat, s’assurent tout d’abord s’ils correspondent bien ensemble chronologiquement.
Aussi, c’est avec quelque surprise que nous avons vu annoncer, par un catalogue sommaire, sans indication de décor, sans détails de poinçon, sans relevé d’aucune date, la vente de la collection peu connue jusqu’ici de M. Senoutzen, orfèvre de Lille, — soupières, cafetières, écuelles, salières, coupes, timbales, plats, plateaux, vases, seaux, réchauds, couverts, boîtes à épices et saucières : environ cent numéros. Examinés par nous avec le plus grand soin, ils nous ont convaincu de nouveau que les pièces indiscutables n’étaient pas devenues plus faciles à rencontrer et qu’avec la meilleure foi du monde, M. Senoutzen s’était trompé très souvent dans ses choix, ce qui avait engagé l’expert, M. Alibert, à gratifier la couverture du catalogue de cette apostille bien connue qui compromet au moins, lorsqu’elle ne coule pas toujours, une vente à l’avance :
L ' Exposition mettant les acquéreurs à même de se rendre compte de l'état et de la nature des objets , il ne sera admis aucune réclamation une fois l'adjudi cation prononcée.
Nous n’avons pas assisté à l’adjudication. Notre situation personnelle nous inspirait dans la circonstance une réserve absolue. Néanmoins, nous avons voulu savoir si elle avait réussi et nous avons fait prier M. Berthelin de nous donner les prix et les noms des acquéreurs. Il n’y avait rien d’excessif dans notre pré-
tention, puisque, de par la loi, les enchères doivent être publiques. Cette demande n’ayant pas paru de son goût, nous n’avons pas jugé à propos de pousser plus loin nos investigations. Il nous est revenu seulement que, dans le nombre des objets, un service de fabrication moderne sortant de chez Odiot, pesant 18 kilogr. 562 grammes et se composant d’une corbeille de milieu, deux pieds de compotier, quatre pieds d’assiettes, avait été vendu 3,405 francs. L’acquéreur, que nous ne connaissons pas, peut être rassuré, s’il lit ces lignes : ces objets-là sont bien vrais, bien authentiques.
29 novembre. — Mort de l’un des vétérans du commerce de la curiosité, Louis-Auguste Beurdeley, qui depuis de longues années avait installé ses magasins au premier étage du pavillon de Hanovre, dans l’ancienne demeure de ce vert-galant octogénaire qui s’appelait le duc de Richelieu.
Chef de la plus ancienne maison de Paris, M. Beurdeley avait 75 ans. C’était une autorité auprès des amateurs. Bien que souffrant depuis longtemps, il visitait très régulièrement l’Hôtel Drouot, lors des grandes ventes, il y a encore quelques années. Il fut delà génération et l’ami intime de Roussel, le célèbre et loyal expert avec lequel il avait fait les premiers pas dans la carrière.
Plusieurs de nos musées ont reçu deM. Beurdeley des dons précieux pour l’histoire du travail. Il laisse une collection de modèles, réunie à une époque où on ne les recherchait pas comme aujourd’hui, documents très rares qui ont éclairé toute sa vie artistique et lui ont permis de ne commettre jamais une faute de style dans toutes ses reproductions.
Homme de goût, piocheur infatigable, il s’était appliqué surtout à reproduire les meilleurs modèles de l’ameu-
blement, les chefs-d’œuvre de Boule et de Riesener que possède le Mobilier national, les chiffonnières, les tables serties de bronzes ajourés, les commodes et les secrétaires en marqueterie de bois de couleur, tout ce qu’il pouvait rencontrer et acheter un peu partout de cet aimable et gracieux mobilier du siècle passé.
Beurdeley a vaillamment défendu la cause de l’art français dans toutes nos [expositions. Il n’a jamais reculé devant aucun frais pour révéler à chaque fois dans sa fabrication des progrès nouveaux. Sa grande torchère, son panneau baromètre et thermomètre de l’Exposition universelle de 1878 sont des compositions inspirées par les meilleurs [dessins des décorateurs du xviii0 siècle.
Mais, comme nous le disions plus haut, le plus souvent il n’a pas créé, mais réédité. Son vieux neuf est fort beau . Il réussissait à merveille ces adorables meubles en bois de rose, dans lesquels les cuivres dorés à l’or moulu, donnant leur note décorative, s’accrochent et se relèvent en gracieuses guirlandes. Pour arriver à cette perfection, il avait su fonder dans ses ateliers de la rue Daubancourt une école très remarquable de ciseleurs, d’une habileté telle qu’ils ont reproduit à s’y méprendre bien souvent les hardiesses de Gaffieri, de Cressent et toutes les finesses des plus belles œuvres de Gouthière.
Son fils, Alfred Beurdeley, son collaborateur depuis longtemps déjà, directeur même de la maison depuis quelques années, sera, nous en sommes convaincu, son digne successeur. Il possède de l’art un sentiment profond qui repose sur de sérieuses études. Ce n’est pas lui qui se livrera, en amalgamant toutes les époques, aux créations mondaines de la fantaisie la plus ignorante. Il sait que nos devanciers étaient et sont encore nos maîtres, et c’est, par le goût, un contemporain de la
bonne époque du Régent, du duc d’Aumont et de Marie- Antoinette.
Place aux dames ! tel est le mot d’ordre. — Depuis quelques jours, elles sont les reines de l’hôtel.
Chaudement emmitouflées dans d’épaisses fourrures, la voilette discrètement baissée sur le nez, rouges des premiers froids , légères comme des gazelles, turbulentes ainsi qu’un essaim d’abeilles, elles vont, viennent, cherchent, examinent, furettent, rôdent dans les couloirs, grimpent les escaliers, se glissent dans les salles. — C’est une véritable prise de possession.
Qu'est-ce donc qui les attire? Suivons quelqu’une de ces jolies visiteuses, nous le saurons sans doute.
En effet, nous voici dans la salle n° 1, et c’est là que gît le mystère. M° Paul Couturier vend le magnifique et luxueux écrin de Mme Guérard de Saint-Geniès, célébrité mondaine du second Empire, commensale de la cour, habituée de l’Opéra et des Italiens, morte subitement l’année dernière.
Rivières, colliers, diadèmes, bracelets, broches, pendants d’oreilles, bagues, parures, médaillons, épingles et châtelaines passent tour à tour sous les yeux émerveillés de la toute gracieuse assistance.
C’est comme un éblouissement.
Les reflets verts de l’émeraude se marient aux tons violets de l’améthyste; le jaune d’or des topazes se confond avec le bleu céleste des saphirs; les rubis rouge transparent se mêlent aux onyx multicolores ; les émaux miroitent, les perles brillent et les diamants étincellent.
Que de convoitises dans les regards féminins ! que de désirs ! Et tout à l’heure que de jalousies, que de déceptions 1
L’IiOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 503
L’animation est des plus grandes : toutes ces dames poussent à qui mieux mieux.
Elles sont là, debout, fiévreuses, frémissantes, couvrant l’enchère d’une voix assurée, souriant d’un œil à l’incorruptible M° Couturier, et de l’autre foudroyant leurs audacieuses rivales.
Une rivière composée de vingt-quatre chatons, gros brillants montés à griffes, divisée en douze lots, s’est vendue 31,475 francs; un diadème en brillants et roses, représentant des gerbes de blé et de fleurs sur lesquelles se promène un lézard, 6,460 francs ; une grande et belle plaque formant pendentif, composée de six grandes émeraudes, a été adjugée 4,000 francs ; une paire de boucles d’oreilles formées de deux très gros brillants solitaires, 7,250 francs ; un beau bracelet en or mat et repercé, enrichi de cinq barrettes, garnies chacune de six brillants et de cinq appliques composées chacune d’une perle blanche bouton, entourée de sept brillants, a atteint le chiffre respectable de 5,900 fr. (1). Tout s’est vendu dans ces proportions : aussi le total de 193,137 francs a-t-il été facilement obtenu au cours des trois vacations.
Ah ! mesdames, que de folies ! Non seulement vous avez dû vider vos bourses, briser vos tirelires, ouvrir les cachettes mystérieuses où étaient enfouies vos économies, mais encore entamer vos avances et, qui sait? emprunter peut-être à vos femmes de chambre. C’est honteux. Que vont dire vos maîtres et seigneurs? Bah! pensez-vous, ils gronderont un peu d'abord, puis, nous
(l) Et pour les curieux de 1982 qui voudront savoir le prix des meubles de notre époque, disons leur, cent ans d’avance, s’ils retrouvent ces quelques feuilles, qu’un ameublement de chambre à coucher en bois d’acajou, orné de filets de cuivre, composé d'un lit à colonnettes détachées, une commode, une toilette duchesse avec psyché, un petit bureau cylindre bonheur du jour, une armoire à glace et une table de nuit, s’est vendu 2,550 francs.
voyant plus belles et mieux parées, ils pardonneront — et payeront, ce qui est l’essentiel.
Que vous nous connaissez bien, ô séduisantes filles d’Eve 1