‹ L'Hôtel Drouot en (volume 3)Chapitre 13 sur 85 · CR · texte numérisé non relu

CR

que, dans le lointain, Pégase, grâce à ses ailes, s'envole vers des régions inconnues.

Claude Gillot, né en 1673, mort en 1722, le maître de Watteau, le rival de Bérain, a mis les plus charmantes choses de son talent délicieux d’ornemaniste sur les côtés extérieurs : arabesques, guirlandes de fleurs, concert de singes, chiens savants, jeux et danses d’adorables petits amours roses et joufflus.

La table d'harmonie, un bois de sapin, mince comme une carte à jouer, est couverte de bouquets de fleurs peints avec une grâce extraordinaire. Elle est traversée par des cordes en métal extrêmement fines, attachées à des épingles à tisser. Presque au centre, incrustée dans le bois et s'ouvrant comme une ouïe, une rosace en plomb dorée, qui était la marque de fabrique d'André Ruckers : un ange du concert céleste jouant de l’archiluth comme dans la Sainte Cécile de Raphaël. Audessus se lit, dans un cartouche blane, la date en noir de 1646. |

Le mécanisme des plus simples s'explique tout de suite. Les cordes, mises en vibration par des languettes de bois dites sautereaux, armées d’un morceau de plume ou de buffle, sont soulevées par les touches du clavier. Les languettes ploient en venant s'appuyer sur les cordes et les font résonner en s’échappant. Les touches naturelles en ébène et les dièses en ivoire, contrairement à la facture actuelle des pianos, fonctionnent avec le jeu le plus léger et la réponse la plus spontanée.

Le clavecin d'André Ruckers offre la ressource de deux claviers superposés, celui du dessus mouvant et d’une étendue de cinq octaves dont on peut jouer simultanément avec l’autre. Aussi, grâce à cette disposition, l'octave s'obtient sur chaque note par un simple mouvement de la main de l’exécutant. De nos jours, les plus célèbres facteurs ont à peine réussi pour les pianos, à

force d'essais coûteux et de recherches persévérantes, à faire océavier le piano moderne. L'âme de Ruckers, si elle hante quelquefois son chef-d'œuvre, doit être fière des difficultés vaincues par lui et si difficiles à vainere aujourd'hui par les autres.

Il a quelques-unes des combinaisons des orgues et de la harpe. — En pressant un ressort, on joue p2zzicato sur le clavecin supérieur. On peut aussi velouter le son ou varier les nuances à l’aide de cinq pédales ou mieux de boulons que presse le genou de l’exécutant pour obtenir, par l’écartement ou le rapprochement des cordes, des sonorités différentes comme dans l'harmonium. Les voix célestes et les voix angéliques n’ont rien de nouveau.

Sur sa façade, il porte, en gros caractères agrémentés de rouge et de noir :

ANDRÉAS RUCKERS ME FECIT ANTVERPIÆ

Primitivement, il allait du /& grave au mi aiqu ; mais, sous Louis XVI, on fit réparer et agrandir les clavecins. Pascal Taskin, un Liégeois très en vogue de 1775 à 1790, fut chargé d'y toucher comme à tant d’autres trouvés trop petits à cette époque et de le mettre de /z à ja. Heureusement, c'était un homme habile et il fit cette adjonction d’une note avec une délicatesse inouïe, mais il en profita pour faire marquer au feu la trace de cette opération sur la table d'harmonie :

reFAIT PAR PASCAL TASKIN EN 1780,

avec un tout petit 7e assez dissimulé pour passer inaperçu et faire croire que l'instrument tout entier a été construit par le luthier français. — De nos jours, les armuriers usent du même procédé en mettant un F sur le canon de leurs fusils, ce qui veut dire tout simple-

ment /ourni par, mais peut s’interpréter /abriqué par. — Dans l’intérieur de la caisse se trouve collée une étiquette ainsi conçue :

PASCAL TASKIN FACTEUR DE CLAVECINS GARDE DES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DU ROY ET SUCCESSEUR DE M. BLANCHET.

Page 1