‹ L'Hôtel Drouot en (volume 3)Chapitre 25 sur 85 · AT · texte numérisé non relu

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montre avec orgueil un exemplaire unique, le manuscrit de la Constitution de 1793, un volume in-18, relié en peau humaine. Get autre, recherche les pétitions ridicules. Il a, pour cela, établi des intelligences dans tous les ministères. Si on le laissait faire, il dévaliserait les archives du Sénat. Un fantasque a réuni cinq volumes reliés en maroquin La Vallière, contenant des impressions curieuses, sauvées de ce cabinet dont parle Alceste, où la lecture n’est d'ordinaire qu'une distraction secondaire.

Pour tous, Za Bruyère est le rara avis ; Du Guesclin, le merle blanc, et Molière, le dahlia bleu. Tous les collectionneurs recherchent ces autographes ; mais, jusqu'ici, ils n’ont trouvé que des signatures du moraliste, du grand capitaine ou du maitre des classiques. Un autographe du diable est certainement moins rare. Le Dictionnaire infernal, de Collin de Planey, publié en 1825, chez Mongie l’aîné, en contient un fac-simile.

Mais ce sont surtout les lettres d'amour qui ont le plus grand nombre d'amateurs. Lovelace et Phryné sont de toutes les époques. La chaïr sera toujours éternellement fragile, même chez les esprits forts. Tant que le monde vivra, il y aura des poulets galants qui finiront par un Surtout, brûlez cette lettre. Raison de plus pour les garder. Billets doux troqués volontiers plus tard pour des billets de banque. Quel bonheur, du reste, de pouvoir posséder la preuve indiscutable des faiblesses cachées des plus austères philosophes et de montrer, débarrassées des prestiges du rang et du costume, les fautes de certaines grandes dames de l'histoire. C’est un plaisir de roi! Voyez cet amateur: ce qu'il sort d’abord de ses cartons avec un sourire, c'est un mot d'Agnès Sorel à Charles V, signé : Votre bonne amie ; une épiître de la duchesse d'Etampes, qui trahissait si effrontément son royal amant, François [°"; une lettre

de ce vert-galant qui s'appelait Henri IV ; les tendresses qu'échangèrent la Du Barry et lord Seymour, Mme Roland et Buzot; les aveux passionnés de Mme du Châtelet à Voltaire ; les déclarations croustillantes du comte d’Artois, ce libertin de qualité, à la spirituelle M'e Contat l’aîinée, du Théâtre-Français ; et les lettres trempées de larmes de toutes les conquêtes de ce blasé de Richelieu: M'e de Valois, M'e de Charolais, les maréchales de Villars et d’Estrées et Mme de La Popelinière, qui signait ainsi +++, indiquant par là le nombre de baisers qu'elle envoyait à son volage adorateur.

Mais la série n’est pas complète, s’il n'y a pas dans la

collection quelque chose de ce Lauzun qui ravagea tant de cœurs, à commencer par celui de la grande Mademoiselle, et qui laissa cette mystérieuse cassette dont parle dans ses lettres Mme de Sévigné. — « On y a trouvé, » dit-elle, des épiîtres en quantité et des portraits sans nombre, des cheveux, grands et petits, avec des étiquettes pour éviter la confusion — à l’une, grison d’une telle ; à l’autre, #owsson de la mère; à l’autre, blondin près d'un bon lieu, et ainsi mille gentillesses. »

Et tous y passent, les plus graves et les moins sérieux, à Paris et en province. Les premiers sauvent peut-être les autres du ridicule. Ils portent de grands noms dans la littérature et de la science. Ils s'appellent Ph. Burty, Ch. Monselet, Arsène Houssaye, P. Lacroix, G. Guiffrey, le baron Charles Davillier, Ch. Yriarte, Victorien Sardou, Dugast-Matiffeux, le baron de Wismes, le libraire Pottier, le baron Pichon et le duc d’Aumale.

Avoir des livres, la belle affaire! Il est facile d’en remplir toute sa maison de la cave au grenier. Il suffit d’avoir de l’argent, de la patience et un bon libraire. Mais posséder des autographes choisis, c’est une autre affaire.

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Aussi, depuis la mort de M. Dubrunfaut, les belles collections ne sont pas nombreuses. On en compte deux seulement : celle du prince d'Orange, héritier présomptif de la couronne de Hollande, et celle de M. Alfred Morrison, de Londres. La première, faite par un travailleur qui n’aime pas, comme son frère, les plaisirs faciles. Malade, souffreteux, il vit retiré et travaille. Il a su réunir des documents précieux qui éclairent d’un jour nouveau un fait historique peu connu, et des correspondances inédites qui font connaître le caractère et les secrètes espérances de bien des hommes politiques. C'est lui qui a su acheter 5,000 francs les 22 dépêches du prince de Metternich, et 9,800 francs les 16 lettres du comte de Nesselrode. Heureux ceux qui ont pu feuilleter les recueils d’autographes de M. Morrison. C’est une intéressante leçon sur l'ingratitude des hommes et les vanités d’ici-bas! une piquante comédie où l'homme apparaît dans sa véritable expression : #4 ange ni bête. Le grotesque y coudoie le terrible. La collection abonde en raretés de premier ordre. Songez donc ! M. Thibaudeau, de Londres, a, pour son compte, des ordres au mieux sur chaque catalogue. Aussi n’hésite-t-il pas à payer 1,000 francs la lettre de Michel-Ange, et 2,500 le Raphaël de la collection Fillon. La collection Chambry contenait une lettre introuvable de Corneille. Il l’a eue.

Je l’ai déjà dit ailleurs. Ce commerce n’a que deux représentants à Paris, Eugène Charavay, et son cousin, Étienne Charavay, dont j'approuve fort la nouvelle devise en exergue sur ses catalogues : Æonneur s'élève à grand labeur.

Ce sont des marchands sérieux et patentés. Ils ont les réserves et les prudences voulues et ils ne ressemblent guère à ces cyniques que je ne nommerai pas, qui,

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trafiquant des papiers secrets tombés entre leurs mains, s'en servent pour faire, auprès des familles soucieuses de leur honneur, du chantage à haute pression.

Il est utile de s'adresser aux Charavay pour éviter d'être la victime des mystificateurs. La contrefaçon se développe de plus en plus, au fur et à mesure que le prix des autographes s'élève. L'encre de la Petite-Vertu a cessé d’être honnête. Elle se prête sans vergogne à cette prostitution. Les fac-similés défient les yeux les mieux exercés. Ce sont des reproductions admirables et effrayantes, des calques habiles, sur du papier végétal, collés sur du papier du temps. Comment n’en serait-il pas ainsi, alors que les plus habiles caissiers de la Banque de France reçoivent à leur guichet des billets imités. Les faussaires pensent à tout. Ils font appel à la science. L'industrie leur sert de complice. On les avait démasqués plusieurs fois, par l'examen du papier. Le filigrane était souvent de beaucoup postérieur à la lettre. Ils avaient écrit des lettres de 1720 sur du papier préparé au chlore, employé seulement depuis 1814. Vite, ils ont fait appel aux fabricants. Ils ont commandé pour eux du vieux papier dont ils avaient retrouvé le secret, et ils ont écrit avec des plumes d'oie et de l'encre préalablement roussie.

« Ah! le bon billet qu'a La Châtre, » disait Ninon; mais les collectionneurs ne sont plus de ce temps-là. Ils sont devenus sceptiques, C'est une qualité précieuse pour eux. Ils ne veulent plus se nourrir d'illusions et tomber dans le panneau, et lorsqu'ils doutent, ils apportent leurs documents, rue de Furstenberg, à Étienne Charavay, ancien élève de l'Ecole des chartes, dont les certificats d'authenticité équivalent aux poinçons de la Monnaie sur un métal précieux. Ils se défient tous, surtout, des écritures royales ; car ils savent qu'il faut y regarder de bien près, même pour les écritures royales.

Rose, l'un des quatre secrétaires particuliers de Louis XIV, avait la plume. « Avoir la plume, dit Saint- » Simon, c’est être faussaire public et faire charge de » ce qui coûterait la vie à un autre. Cet exercice con- » siste à imiter si exactement l'écriture du Roy qu’elle » ne peut se distinguer de celle que la plume contrefait » et d'écrire en cette sorte toutes les lettres que le Boy » doit ou veut écrire de sa main et toutefois n’en pas » prendre la peine. Il n’était pas possible de faire parler » un grand Roy avec plus de dignité que faisait Rose, » ni plus convenablement à chacun, ni sur chaque ma- » tière que les lettres qu’il écrivait ainsi et que le Roy » signait toutes de sa main ; et, pour le caractère, il » était si semblable à celui du Roy, qu'il ne s'y trou- » vait pas la moindre différence. Il était extrêmement » secret et le Roy s’y fiait entièrement. »

La chronique du temps rapporte que Mile d’Aumale était également le secrétaire de la main de Me de Maintenon. — Avis aux lecteurs.

Voyons maintenant les ventes importantes depuis le commencement de l’année. Arrivons au présent et relevons les cours de cette Bourse d'autographes qui se passera, en grande partie, désormais, à l'hôtel Drouot.

Éclatant succès tout d'abord! Étienne Charavay, le 30 janvier, a vendu, dans deux heures de vacation, pour 40,000 francs de papiers, ce qui fait assez cher la livre. C’est la seconde fois seulement que, de mémoire d’autographile, un pareil succès a été atteint.

Deux documents de la plus grande importance, achetés par M. Thibaudeau, pour le compte de M. Alfred Morrison, ont atteint de très grands prix.

Le {estament de Voltaire, daté du 10 juillet 1769. 11 institue sa nièce, Me Denis, sa légataire universelle, fait différents. legs à Mie Florian, à l'abbé Mignot, à son

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secrétaire Wagnière, aux pauvres de Ferney et à la famille Sirven. Il finit en disant :

Je ne dois que le courant. Toutes mes affaires sont en règle.

L'arrivée de cette pièce sur {able était un événement. La lutte a été chaude. — 5,000 francs!

Le manuscrit original de la procédure faite à Paris, pour la Canonisation de saint Vincent de Paul, du 24 septembre 1731 au 24 avril 1734, — 1,100 pages infolio. Rien n’y manquait, pas même les attestations des témoins au sujet des miracles. Antoine de Jussieu, un médecin, certifie qu’un de ses malades a été guéri par la grâce divine. Passons. Les concurrents étaient pleins d'ardeur; mais, à 5,000 francs, prix peu accessible à toutes les bourses, M. Morrison est resté maître du champ de bataille.

Toujours pour le même, un dossier relatif au procès et à l’exécution de Louis XVI. Parmi les quatorze pièces dont il se composait se trouvaient :

Une lettre d'Anaxagoras Chaumelte, procureur de la Commune, aux sections, pour inviter au calme pendant le jugement de Zowis le Dernier.

L'original de l’arrêté de la Commune invitant les citoyens à illuminer pendant le procès de Louis Capet et de sa famille.

Un arrêté du Conseil général décidant que, pour prévenir des troubles pendant lesquels on essayerait de soustraire à la puissance de la loi un grand coupable, les théâtres devront être fermés le 14 janvier 1793.

Les originaux des Arrêtés de la Commune et du département de Paris, signés Coulombeau, le 20 janvier 1793, concernant les mesures de sûreté à prendre pour le jour de l’exécution :

Fermeture des barrières. Ordre à tous les citoyens de prendre les armes à sept heures du matin; aux comités de section, de rester

en permanence. Tous les citoyens doivent veiller à ce que les enne mis de la liberté et de l’égalité ne puissent rien tenter.

Les sections sont invitées à rester en permanence, à ne permettre à qui que ce soit, même aux femmes, de circuler dans les rues.

Vendu 2,000 francs.

Henri IV, on le sait, avaitles goûts amoureux quelque peuchangeants. Il désespérait ses maîtresses par soninconstance, comme le témoigne cette lettre de reproche à lui adressée par Catherine-Henriette d'Entragues, duchesse de Verneuil, qui exhale ainsi ses plaintes :

Je suis bien malheureuse de vous avoir, parmy tant d’autres, estimé digne de mon affection et que vous ne sachyès pas m'obliger à la vous conserver ny l’estimer assés pour ne craindre point que je puisse jamais faire rien d'indigne de ce que je suis. Quand j'oroys autant de solicyteurs du contrayre qui s'an trouve dans la sale du palais, vous devés estre assurè que l’amour de moy mesme qui est plus fort que tous les autres me fera longtemps conserver la reson, et sy je l’ay perdu pour vous se ne doit pas estre unne coulpe que vous me deviez reprocher, sy se n’est que vous me velyés obliger à rechercher les moyens de la retreuver. L'ingratitude et l’infidélité en sont d’assés fors pour chasser toutes les inclinaysons tant fortes puisse-t-il estre, oh envers mOi quy les hays.

Adjugée 520 francs, par M° Maurice Delestre, à M. Morrison, cet amateur bien avisé. Au même encore, pour 1,020 francs, quarante lettres du Grand Frédéric au baron de Horst, ministre d’État ; — pour 600 francs, une lettre de compliments de Bianca Capello, eelte grande-duchesse de Toscane, l’une des femmes les plus célèbres du xvi siècle, écrite le 19 août à don Ferrante de Torres; — pour 155 francs, une lettre d’Orsini;— et pour 500 francs un autographe de /ady Stanhope, la nièce de Pitt, bien connue par son existence aventureuse en Orient, où elle vécut longtemps en souveraine. — Enfin, toujours pour la même collection, et à 1,000 fr., l'une des plus belles lettres de Voltaire, écrivant, le 23

février 1722, à J.-B. Rousseau, pour lui soumettre le plan de la Zenriade et solliciter ses conseils.

Paris, 23 février 1722.

Mon estime pour vous et le besoin que j’ai des conseils d’un homme seul capable d'en donner de bons en poésie, m'ont déterminé à vous envoier un plan que je viens de faire à la hâte de mon ouvrage. Vous y trouverez, je croi, les règles du poëme épique observées. Le poëme commence au siège de Paris et finit à sa prise. Les prédictions faittes à Henri quatre dans le premier chant s’accomplissent dans tous les autres. L'histoire n’y est point altérée dans les faits principaux ; les fictions y sont touttes allégoriques ; nos passions, nos vertus et nos vices y sont personnifiés; le héros n’a des faiblesses que pour faire valoir davantage ses vertus. Je regrette que ma fortune ne me permette pas d’aller vous rendre visite à Vienne. Je vous assure que je partirois de bon cœur pous voir deux hommes aussi extraordinaires chacun dans son genre que monsieur le prince Eugène et vous. Je me ferois un véritable plaisir de quitter Paris pour vous réciter mon poëme devant luy aux heures de son loisir,

J'espère que vous reviendrez en France. Du moins, si on ne peut espérer de vous revoir à Paris, vous êtes bien sûr que j'irai chercher à Bruxelles, le véritable antidote contre le poison des Lamotte et des Fontenelle.

Je vous supplie, monsieur, de compter toute votre vie sur moy, comme sur le plus zélé de vos admirateurs.

0 vicissitude des hommes et triste retour des choses d’ici-bas ! — Peu de temps après, Voltaire rompait avec Rousseau et devenait son ennemi acharné.

Encore acquise pour le même cabinet, à 500 francs, une lettre de Zouis Poellnitz, cet aventurier, auteur de la Scène galante, dont le roi de Prusse aimait tant les saillies. Il écrit à la margrave de Bayreuth et malmène un peu Voltaire, ce railleur qui n’aimait pas à être raillé, et qui, avec tant d'esprit, possédait au suprême degré celui de courtisan. C'était l’époque sans doute où, fatigué de blanchir le linge sale (corriger les

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