SOUVENIR AU CITOYEN TH. FERRÉ
Nous reviendrons, foule sans nombre, Nous viendrons par tous les chemins, Spectres vengeurs sortant de l’ombre, Nous viendrons nous serrant les mains, Les uns, dans les sombres suaires,
Et les autres encore sanglants,
Les trous des balles dans leurs flancs, Pâles sous nos rouges bannières.
Cette poésie, exempte de fiel, d’un calme et d’une douceur angélique, a valu le prix le plus élevé des autographes de la Commune : 55 franes. Décidément, Louise Michel et Raoul Rigault se partagent les faveurs du public.
Le 14 mars, dispersion des collections groupées du pasteur Dide, directeur de la Xevwe de la Révolution française ; du pasteur Coquerel, et de M. Walferdin.
Nous nous bornerons à signaler les adjudications suivantes. Les prix indiquent le goût et les préoccupations du public.
La Société du protestantisme français a fait acheter qnelques pièces curieuses : Channing, 50 franes, et Boissy d'Anglas, 105 francs.
Le prince d'Orange, un dossier de premier ordre sur Humboldt : 1,000 francs, et une très curieuse correspondance de S2smondi : 1,000 francs aussi. C’est également lui qui a pris les lettres du chevalier de Balleroy, maréchal de camp des armées de Louis XV et de Louis XVI.
M. Morrison s’est rendu acquéreur, pour 150 francs, d'une première lettre de Washington à Thomas Paine ; pour 300 francs, d’une lettre de Jean de Witt, et, pour « la même somme, de trois lettres de Pigalle, dont l’une
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très curieuse, sur lé monument du maréchal de Saxe.
Bories, l'un des quatre sergents de La Rochelle, qui eut son heure de célébrité : 35 francs.
L'écriture de ZÆZenri Regnaull, plus rare dans le commerce que ses aquarelles : 80 francs.
Sully-Prudhomme, le nouvel académicien, une actualité en hausse : 30 francs. ZBossuet, un peu oublié, en baisse : 190 francs.
Chateaubriand et Buffon, complètement démodés, oscillent entre 6 et 10 francs, tandis que le général Cluseret monte à 25 francs.
M. de Lesseps ne se vend que 21 francs. Il montera au double après le percement de l’isthme de Panama.
Paul-Louis Courier, le pamphlétaire, est au même prix que Me Croizette : 10 francs.
Suzanne Brohan a été cotée un peu cher : 50 francs. Sa sœur Madeleine est descendue à 21 francs. Mystère!
Les lignes de Courbet ne valent pas un coup de pinceau : c'est 15 francs, autant que Delacroix, du reste.
On atteint les hauts prix avec Préestley : 310 francs ; Drouineau : 100 francs; Fouquier-Tinville à sa femme : 240 francs ; Me Gecffrin à Cramer : 300 fr.
Les hommes de la Révolution : l'abbé Fowchet, l'abbé
Grégoire, Vadier, Mirabeau,M"° Tallien, valent encore un louis, comme Gambelta et comme Octave leuillet. M. Jules Simon est à 10 francs, pas plus. Ce n’est pas cher.
En somme, beaucoup d’entrain à cette vente, mais résultat passable seulement.
Feu M. Cottenet, dont on vient de vendre les collections, aimait passionnément les lettres et les arts. Il était l'un des membres fondateurs de la Société de l'Æistoire de l'art français. En 1849 et en 1550, sous le pseudonyme de Cernay, il avait écrit des comptes
rendus du Salon. C'est avec Édouard Dentu, devenu l'un de nos meilleurs éditeurs, qu'il avait commencé sa collection, alors qu'ils étaient ensemble au lycée Louisle-Grand. Les deux amis, en sortant de classe, montaient chez le père Charavay, qui habitait alors place Saint-André-des-Arts, et s’amusaient à fouiller dans les cartons. Tous deux restérent fidèles à cette passion de jeunesse. Plus tard, secrétaire général de la Chambre de commerce, M. Cottenet se délassait des fatigues de ses fonctions arides en recueillant avec passion les lettres des artistes français et étrangers. Saluez! Il avait trouvé un autographe splendide, une lettre écrite et signée de Velasquez — Diego Rodriguez de Silea ! — la seule connue! Elle avait été achetée par lui, en 1857. à la vente du comte Esterhazy, au prix infime de 295 francs. Elle a été vendue 2,350 francs. Fillon, qui avait de tout, ne possédait rien du grand peintre espagnol.
C'était là un de ses chagrins.
Après une carrière courte, mais bien remplie, M. Cottenet, le 13 mars 1881, à cinquante-trois ans, dans la force de l’âge, mourut d’une cruelle et terrible maladie de cœur. Sa vente a duré trois jours, du 30 mars au 1e avril.
Grâce à l’obligeante complaisance de mon ami Étienne Charavay, j'ai pu prendre copie, dans les dossiers de M. Cottenet, de quelques lettres du plus haut intérêt. Je crois que la meilleure manière de laisser trace de cette vente, dans ce livre, c'est de les reproduire #7 extenso avec leurs fautes d'ortographe si elles en contiennent. Ce que je vais faire.
D'abord une lettre curieuse de notre très regretté Corot. Il l’écrivit en 1828, de Rome, où il étudiait la peinture. Il était alors âgé de trente-deux ans. Depuis
six années seulement il peignait. Longtemps ses pa-
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rents, honnêtes drapiers, sans obtenir de succès, avaient voulu contrarier sa vocation artistique.
Corot est donc à Rome. Il n'est certainement pas encore l’un de nos meilleurs paysagistes. Il fait ses premiers pas dans la carrière et il dit:
Rome, ce 27 mars 1828.
Mon cher Monsieur Duverney, j'ai été bien long à répondre à votre aimable lettre de septembre dernier. Elle m'a fait grand plaisir. Vous avez donc trouvé que j'ai fait des progrès ; cela doit m'encourager : aussi je vais bien m’appliquer à chercher encor dans ma dernière campagne. L'on a bien raison de dire que plus on avance, plus on trouve de difficultés. Il y a certaines parties de la peinture, comme je voudrais les traiter, qui me paraissent inattaquables. C’est au point que je n'ose pas aborder les tableaux que j'avais ébauchés au commencement de l'hiver. Le temps a été continuellement beau et je préférais sortir. Je ne pouvais pas tenir à l'atelier. J’ai le projet de quitter l'Italie au mois de septembre prochain, de revenir à Paris et là, après vous avoir embrassés tous, m'en occuper sérieusement. Vous concevrez mon bonheur, alors au milieu de mes parents et amis, livré à l'étude de mes tableaux, n'étant plus distrait par le beau ciel et les beaux sites; j'y serai tout entier, et après mon travail j'aurai en perspective une soirée agréable pour me délasser et me raffraîchir pour le lendemain, Il y a douze ans je rêvais à ce bonheur; j'y touche : que la fortune ne vienne pas me l'enlever.
J'ai le projet d'aller au mois de mai passer quelque temps à Naples. De là je reviendrai aux environs de Rome où je m'efforcerai encore de chercher la force et la grâce de la nature. Je me trouverai bien heureux si je puis en rapporter quelques études d’une exécution plus satisfaisante. Je tâcherai d'en faire peu et de meilleures.
Dans ce moment-ci à Rome, je fais des études dehors, je fais des costumes peints et dessinés, et puis quelques compositions, pendant que je suis encore dans le pays. Si l’on savait bien à quel point je suis rempli de mon affaire, peut-être me pardonnerait-on mes négligences. Lorsqu'à Paris vous verrez tout ce que j'ai fait, vous m'en direz des bonnes nouvelles, persuadé que vous êtes que je n'ai pas de facilité à exécuter.
Un de mes camarades vient de recevoir un petit journal du Salon. M. Corot : 221, 222, d’une bonne couleur, effet piquant,
transparence ; nous l’invitons à mieux dessiner et varier les formes de ses arbres. D’après tout cela, je n’ai pas trop à me plaindre pour ce Salun-ci, Maintenant, ce n’est pas le tout; il ne faut pas’ rester R; je suis coupable si je n’avance pas. Adressez mille choses amicales à Mme Duverney. Je souhaite que la mère et l'enfant se portent bien, à toute votre famille. Lorsque vous verrez mon père et ma mère, embrassez-les bien pour moi, M. et Mme Semejou.
Si le hasard vous favorisait de voir ces dames, rue du Bac, ditesleur que si on m'en veut, on a bien tort; je suis toujours le même bon garçon, mais un peu fou.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre ami, CamiLce COROT.
Monsieur Théodore Duverney, rue Neuve des Petits-Champs, au coin de celle Sainte-Anne, Paris.
Vendue 52 francs.
Théodore Rousseau, substituant la plume au pinceau, écrivant un paysage au lieu de le peindre, c'est assez rare, n'est-ce pas? On lui avait sans doute demandé cet autographe. — Jugez-en. Voici ce petit morceau d'une grande fraicheur de coloris.
De la fenêtre de mon atelier, à la campagne, j'aperçois sur une légère élévation de terrain le coin d’un petit bois de chènes. Il est pauvret, rabougri et rocheux, mais relevé à point dans son humilité par la projection majestueuse de trois beaux peupliers qui sont les monuments de la plaine.
De loin il n’y a qu'eux, mais en s’approchant, on reconnait que ce lieu est consacré par une touchante union. Il ne faudrait pas dire du mal du petit bois devant ces trois gaillards-là. Il ne faudrait pas non plus s’enhardir à trop de familiarité avec les peupliers sous peine de voir les ronces prendre leur parti.
TH. Rousseau.
Acheté 60 francs.
Les grands maitres ont leurs hésitations. Meissonier a douté de lui une fois au moins dans sa vie,
comme le prouve la lettre suivante adressée probablement au général Fleury.
Mon général,
Je n’ai pu faire aussi bien que je le souhaitais le portrait qu'a bien voulu me demander Sa Majesté et craignant de lui faire voir une chose qui ne serait pas tout-à-fait ce qu’elle attend de moi, j'hésite à le lui présenter.
C’est bien cruel pour moi, après tant d'années de travail et d’efforts, au moment où je croyais pouvoir compter sur ce que j'ai appris, d’avouer que je me trouve impuissant à saisir, aussi bien que je l'aurais voulu, la première chose que m'a demandé Sa Majesté. Je voudrais bien, si cela était possible, pouvoir moi-même m'en excuser auprès d'elle et la prier de me permettre de tenter une seconde épreuve. Pouvez-vous, cher général, vous qui avez été si bon pour moi, me l'obtenir? Ma reconnaissance et mon dévouement en seront augmentés.
Veuillez agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués.
E. MeissontEr.
23 mars, 1864, Poissy.
Adjugée à 21 francs. — Pas chère l'écriture, quand
le crayon ou le pinceau valent tant!
Henri Rochefort a peut-être oublié A/2/4. Je puis lui citer la première strophe de ce poème de jeunesse.
Vous ne connaissez pas les filles de Cayenne,
Avec leurs madras bleus, leurs corsages d'indienne Et leurs pendants d'oreille aux perles de Java. Astres d’un autre ciel, fleurs d’un autre hémisphère, Enfants gâtés, passant, sous leur chaude atmosphère, Leur jeunesse à dormir, leur vie à ne rien faire, Entre l’amour qui vient et l'amour qui s’en va.
35 francs le poème avec une pièce de vers en plus par-dessus le marché.
Gambetta a 25 ans. Il est avocat stagiaire. Il discute ainsi avec l'un de ses amis les chances d’un acquitte-
tement d'une aimable recluse de Saint-Lazare qui me paraît avoir habité quelque temps la rue de Suresne.
le 2 (!) décembre 1863.
Mon cher héliographe,
Je suis allé voir ta protégée à Saint-Lazare. Son affaire, d’après ses explications mêmes, me paraît très grave; il y a répétition dans le délit d’excitation à la débauche de filles mineures.
[1 sera bien difficile de la retirer des filets des magistrats; ce sont mailles serrées et drues qui gardent tout, surtout les carpes. Mais, par amour de toi, je ferai l'impossible, et je la disputerai à ces vautours en prurit de la moralité, jusqu’à épuisement.
Je voudrais seulement qu’elle eût confiance en moi, c’est une des conditions d'énergie de ma nature; c'est peut-être bizarre, mais qui rendra raison de la bizarrerie des hommes et du caprice des avocats ?
Aie donc la complaisance de voir (ici des mots effacés) et envoie ça à mon cabinet, rue Bonaparte, 45. Tous les jours, avant onze heures du matin.
Que les temps de Brantôme sont loin de nous; voilà qu’on se met à poursuivre les dames galantes. La vergogne envahit la langue, la mode et jusqu'au parquet.
Où allons-nous ?
La Vertumanie nous tuera.
Ton fidèle quand même.