EXPOSITIONS
PARTICULIÈRE PUBLIQUE Les dimanche 93 et lundi Le mardi 25 avril 24 avril, de 1 heure à 5 heures.
La débâcle est profonde.
Le vicomte de La Panouse, en homme de goût, a aime
avec passion Marie Heilbronn. En l’épousant en 1878, | ilen a fait une grande dame, comme le baron Vigier de | Sophie Cruvelli; le baron de Reuss, de l'écuyère Clotilde | Loysset; le comte de Lesignano de Mme Stoltz; dom | Fernando, frère du roi de Portugal, de Fanny Essler, | Ja danseuse. Ce n'est pas une chose nouvelle dans | J'histoire du théâtre, ce dénouement du cinquième acte | de la comédie joué tous les soirs, un gentilhomme qui pose sur la tête d’une comédienne, en se mariant avec elle, une couronne de comtesse.
Il y eut d’abord des jours dorés. Quelques mois nous séparent à peine encore des soirées éblouissantes de la villa Amélie, à Trouville. Je les ai vus là tous les deux, fêtés, entourés, comme les heureux d’ici-bas!
Mais le train était trop grand. Il dépassait les ressources. Le mari, comme bien d’autres, a roulé sur la pente savonnée de la Bourse. Albert Wolff, dans un spirituel article, a retracé les tristes étapes de cette catastrophe. C’est l’éternelle fièvre aiguë qui fait chaque année tant de morts et de b'essés :
. « Tout naturellement, en plaçant son argent en re- » ports, on frise un peu la spéculation, platoniquement » d'abord ; c’est ainsi que débutent les plus grandes » passions quelquefois; puis on flirte avec les primes, » histoire de se distraire ; on expose peu et on encaisse » dix ou douze mille francs par liquidation. C’est char- » mant! Mettons seulement dix mille par mois, cela » fait un chiffre respectable au bout de l’année. Et » puis, cela jette le désœuvré dans un courant de préoc- » cupations qui remplissent sa journée de midi à trois » heures, entre le déjeuner et le bois; on se paye un » meuble de prix, une tapisserie rare, ou un objet d'art » qu'on ne pouvait pas avoir avec son seul revenu. Des » primes, On passe à une petite opération ferme, puis » on devient plus audacieux ; ce n’est plus le hasard
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» qu’on tente : on fait des affaires, pense-t-on, et à coup » sûr. On est heureux, c’est vrai, mais le bonheur ne » vient qu’à ceux qui le méritent : on s'élève une petite » chapelle où l'on s’adore. Faire rendre à la Bourse » cent cinquante mille francs par an, c'est déjà quel- » que chose. Mais si on avait le capital de ces cent » cinquante mille francs, cela vaudrait mieux, n'est-il » pas vrai? on a d’ailleurs des renseignements certains, » ce n’est pas bien difficile! »
Ce jour-là tout est perdu. C’est le commencement de la fin.
Et voilà comment, après quatre années, le rêve charmant du mari s’est écroulé, sans que la femme soit pour : rien dans le désastre.
Marie Heilbronn rentre au théâtre. Elle va faire une tournée en Amérique. Le vicomte de La Panouse doit partir comme pionnier pour les mines de diamants du Cap. Tous deux vont reprendre la lutte. L'artiste retourne à l’art et le marin habitué aux chaos des tempêtes à la mer.
Que triste lendemain laisse cette catastrophe! Avoir « traversé, dit encore Albert Wolff, cette vie calme et » retourner vers huit heures du soir dans une loge d’ac- » trice, traverser un couloir sale, monter un escalier » crasseux, se mettre du blanc et du rouge partout, et » pour toute distraction entendre la voix de l’avertisseur » qui crie: « On va commencer ! » Ce n’est pas rose. » Sortir de cet hôtel, témoin de l’apothéose de la femme » et retourner dans une loge de théâtre où le régisseur » redira : « Madame Heilbronn, on a frappé les trois » coups, » c’est une terrible chute pour la femme, sinon » pour l'artiste. »
Il y a de quoi vraiment être, en y songeant, profondément ému.
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Voir le mobilier d'une actrice célèbre! Il n’en faut pas tant pour remuer le tout-Paris. Il est accouru. Les gourmets de scandale, ceux qui furent des fêtes d’autrefois, les amateurs de bibelots qui veulent la légende mondaine, les petites camarades sans pitié, heureuses
| de la chute, les chercheurs de bonnes affaires, tout prêts à spéculer sur un désastre, enfin et surtout le ban et l’arrière-ban des gommeux, qu'on appelle aujourd'hui les petits üowdinés ; cette foule curieuse entre sort et bavarde.
Tandis qu'on envahit ses appartements, Marie Heilbronn s'est retirée non loin de là, 16, rue Christophe- Colomb, dans un petit pied-à-terre tout meublé, attendant la rentrée des dernières épaves de sa fortune
Pénétrons aussi, nous, chez elle. Aussi bien, la description pourra peut-être servir dans l'avenir à l'étude d’un intérieur mondain en l’an de krack 1882.
La vente est déjà préparée. Il y a une entrée et une sortie avec des écriteaux indicateurs.
Après avoir traversé un long couloir vitré, rempli de fleurs et de plantes rares, où beaucoup de gens se reconnaissent, se saluent, s’abordent et causent de cette catastrophe vraiment cruelle, rendant une liquidation inévitable, nous arrivons assez difficilement, à travers ce flot, à la Galerie des féles, tendue de tapisseries de Beauvais, encadrées de velours de Gênes bleu turquoise. Les pastorales qui en forment le sujet devaient offrir aux toilettes, aux danses et aux grâces des jeunes femmes un cadre ravissant.
Trois lustres hollandais, en cuivre doré, descendent du plafond. Autour des glaces, des cantonnières de peluche bleue festonnée d'anciennes broderies en or et en soie.
Elle devait être brillante, cette salle de concert, certains soirs joù, les lumières étincelant, la reine du
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lieu chantait /4 Traviata comme jadis aux ltaliens.
Applaudie et fêtée, une foule d’admirateurs venaient déposer leurs compliments et leurs hommages à ses pieds en l'appelant : « Vicomtesse! »
Quel changement ! aujourd'hui, les meubles s’alignent le long des murs, exposés avec leurs numéros ; des cordes tendues en X sur les sièges empêchent de s’asseoir.
Partout les tapis sont enlevés et de longues bandes de toile grise, tendues sur les carpettes d'Orient, leur évitent la souillure des pieds des visiteurs.
Des étoffes de soie brodées, des habits et des gilets de marquis, des chasubles et des dalmatiques, des devants d'autel et des tapis de lutrin, rangés comme l'étalage du dimanche, sur le boulevard de la Madeleine, au magasin des ?rois-Quartliers, occupent sur une la place de l'orchestre.
Dans des casiers, avec des numéros, un violon de 1727, signé d'Antoine Stradivarius, des archets de Tourte, un alto de Maggini. Triste ! Jadis ces instruments étaient toujours prêts pour les maitres de l’art qui fréquentaient la maison.
Puis, dans d'autres vitrines, de l’argenterie anglaise, des bijoux de toute sorte, des éventails en vernis Martin, des miniatures, des boutons et des boucles de Strass, des jouets hollandais en argent, des flacons à sel, des montre anciennes — souvenirs rappelant, sans doute, bien des époques fortunées, mais ne pouvant, au point de vue de l’art, parler d'eux-mêmes, en aucune facon, à l'esprit. Nous ne sommes pas chez une de ces belles collectionneuses aimant PAsSjORnenEe ce cher et bienheureux bibelot du passé.
Plus loin, dans une armoire spéciale, l’écrin de la grande dame : les rivières, les colliers, les diadèmes, les boutons d'oreilles jettent des feux irisés. Autour de
- ces brillants, grandes et petites dames, toutes fascinées, se bousculent pour voir de plus près.
« À quoi servent les diamants, a dit une femme d'’esprit, sinon à tenter les voleurs! » Quelle erreur ! Ils rendent, au contraire, les plus précieux services. Cassette d'épargne des femmes riches, ils les font belles aux soirs glorieux et, aux jours sombres, ils servent aux sacrifices et souvent sauvent l'honneur lorsque tout le reste est perdu.
Toutes les fantaisies du goût sont permises dans le fumoir. C’est la règle ; aussi est-il arrangé comme une tente de campement arabe, avec un vélum formé de trois grandes écharpes rayées en soie de couleur soutenues par des cordages, des trophées et de grands fauchards japonais. De tous côtés, des panoplies de yatagans, de kandjars, de casques circassiens et de rondaches persanes. À ne pas oublier : un grand divan très bas, chargé de coussins empilés, et, pour s’isoler au besoin davantage dans un kief délicieux, un paravent de soie japonaise.
On devait être bien dans ce petit coin du harem pour rêver, presque couché sur le divan, en fumant le tabac parfumé des cigarettes de l'Orient.
Voici une belle portière en broderie de soie de couleur sur fond de toile, travail des colonies portugaises. Soulevons-la. Nous nous trouvons dans la sa//e à manger, sur laquelle nous nous étendrons fort peu. Plongé dans une demi-obscurité, on voit mal le dressoir aux petits vitraux anglais, les plats japonais et les faïences de Delft accrochés aux murs, la tenture en cuir de Cordoue, le chanteur florentin de Paul Dubois, placé sur un bahut Henri If et le plafond à caissons inspiré du chàteau de Blois et sur les poutrelles duquel se détache, parsemée de tous côtés, la lettre H dorée sur un fond bleu.
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Nous sommes déjà dans le Pegit salon teuu de satin havane broché. Une draperie de satin rose, bouquets de fleurs et de feuillages, simule une secone paire de rideaux et diminue encore l'éclat du jour.
Çà et là, des canapés et des fauteuils, decrapauds, des ganaches, des causeuses en S et des taburets en X, recouverts d'une draperie de satin gris pele, égayés par des appliques de rinceaux et de broderieanciennes . au plumetis. |
Dans un coin, un tableau sans valeur surm chevalet doré et drapé de peluche bleu tendre.
Voici des meubles du Tonquin en bois deer incrusté de burgau, des cabinets en laque du Japon des brüûleparfums en émail cloisonné, des figurines e saxe, un M ‘ bonheur-du-jour en acajou, un petit bureaule dame en M ' palissandre qui viennent compléter l’ameblement de cette pièce où manque le buste en marbreblanc de la ; vicomtesse de La Panouse, qu’une nymphede bronze argenté, de Mathurin Moreau, a remplacé.
Dans le grand salon, une tenture cherchat un grand effet décoratif par un assemblage de pivales rouges, vertes et bleues, se détachant sur un fond ème. Pour accompagner un aussi mauvais goût, des auteuils en bois doré, gigantesques, de style Louis XIbà volutes, mascarons, coquilles et feuilles d’acanthegarnis du « même velours de Gênes, éclatant partout come un feu d'artifice en reflets multicolores. Sièges somtueux, mais inhospitaliers.
Ce n’est pas une chose aisée de se bienmeubler. Ily a le vrai chic et le faux chic. Ici, on n’a pañtenu à honneur de formuler ses préférences. On a lissé faire le tapissier, qui a cherché la grosse facture. Ib voulu faire riche et cossu. C’est le défaut de bien destens. Is ont un architecte pour construire, un tapissielpour meubler. Au goût perfectionné par l'étude quis devraient
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avoir, ils laissent par indifférence se substituer celui d’autrui. Ils veulent tout remplacer par l'argent, qui ne donne cependant (heureusement) ni le savoir ni l'élégance. Et lorsqu'ils sont obligés de convenir qu’ils ont fait laid, qu'ils ont accumulé des choses banales, ils se figurent se dérober à la critique. en disant : « Ce n’est pas ma faute, c'est celle de mon tapissier. » Mais ils se trompent cruellement. Situation oblige, si l'on ne veut pas passer pour un vulgaire parvenu qui, ayant tout dans la poche et rien dans le cerveau, ne sait pas le premier mot de la vie élégante et artistique.
Ces réflexions faites, continuons notre promenade dans le grand salon en regardant deux petites vitrines en bois doré et un grand meuble en marqueterie de cuivre sur ébène, qui vient, dit-on, du duc de Morny. Au centre du principal panneau, se détache, en relief, une tête de Méduse, et en haut, un portrait de Louis XIV, en bronze doré. Le tout d'assez mauvais goût. C’est la caricature du Boule.
Dans un angle, un piano à queue, d'Erard, couvert de partitions, pour accompagner l'artiste, lorsque, sollicitée par ses amis qui lui rappelaient ses triomphes, elle se mettait à chanter, sans Capoul, les Amants de Vérone, du marquis de Livry, ou les petits rôles de Judic, ayant servi jadis à ses débuts et à ses premiers succès au théâtre des Variétés. |
Gravissons l'escalier en bois qui monte au premier étage.
Il tourne autour d’une tenture bleue. Un jour douteux filtre à travers des vitraux multicolores. Une lanterne florentine tombe du plafond. Au sommet, un beau panneau décoratif, du temps de Louis XIV, à regarder et à décrire : près d'un palais, dans un parc à pièces d'eau, fontaines et parterres dans le goût de Le Nôtre, un jeune cavalier, en très riche costume, prend
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