‹ L'Hôtel Drouot en (volume 3)Chapitre 33 sur 85 · RO PE PO NT · texte numérisé non relu

RO PE PO NT

congé d’une princesse accompagnée d’un page, d'un enfant, d'une servante et d’une esclave, tandis qu'un écuyer galope déjà au loin. Une très belle bordure de fruits et de fleurs enlacés de rubans entoure cette tapisserie. |

Nous sommes sur le palier. Ecartons maintenant ces deux portières anciennes, armoriées sur fond bleu clair qui marquent l'entrée du premier étage. La euriosité devient grande. Tout l'intérêt est là. Il s'agit de surprendre la vie intime de l'artiste.

D'abord, la chambre de Monsieur, comme disent les caméristes. Tenture jaune, soutachée de satin mauve ; plafond plissé en rayons de soleil ; meubles en poirier noirci.

Quelques tableaux — de Lepic : des bateaux de pêche échoués sur une grève; — de Jadin : un molosse superbe montrant ses dents. :

Ensuite un 4oudoir. On pourrait l'appeler le cabinet des porcelaines : lustres, pendules, guéridons, miroirs, tout est en saxe. C’est l’antichambre du mari. Cette petite pièce sépare, en effet, la chambre de Monsieur de la chambre de Madame; séparation toujours prudente. On évite ainsi trop de contact, la rencontre des insomnies et le frèlement des mauvaises humeurs. Les absents n'ont jamais tort, au contraire : le silence et la solitude provoquent le désir de se voir. Disons plus, s’il y a un peu de brouille dans le ménage, chacun, en se rencontrant, par hasard, dans le boudoir, peut faire ainsi, sans làcheté, la moitié du chemin.

La chambre à coucher, ce doux chez soi où on accroche ses pensées, ses passions, ses manies, chez Marie Heïlbronn, c’est le pays du rouge : pivoine, cardinal, géranium, rouge Titien, goutte de sang et Légion d'honneur. Sur les murs, du lampas à fleurs drapé de peluche cramoisie à reflets d'or. Même tenture audacieuse repros

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duite de tous les côtés, à la cheminée, aux glaces et aux portières. Trop de rouge et trop de tentures. Les fenêtres elles-mêmes disparaissent, ainsi que le jour, écrasés sous des lambrequins épais et lourds.

Un plafond de satin crème, orné au pourtour d’anciennes broderies et, au centre, d’un grand panneau de velours rouge, décoré de fleurs en soie et en argent, écrase les visiteurs de son luxe fastueux.

Au centre de la pièce, un lit rouge aussi, immense, difficile à enjamber, se dresse orgueilleux et superbe, avec un tapis portugais de satin blanc brodé d’une dentelle d’or. Il est, comme le reste, d'une richesse exagérée de draperies.

A ses pieds s'étale une peau d'ours blanc, douce et chaude aux pieds nus qui sortent, le matin, de la moiteur des draps. À côté, pour les heures de fatigue ou d’insomnie, une chaise longue, rouge comme le reste, parce que telle est la note dominante de cette chambre à coucher.

Çà et là, une profusion de bibelots tapageurs :

jardinière, écran, guéridon, chevalet, vases, paravent, étagère et coussins. Rien d’intime et de reposant.

Les rideaux de vitrage, épais et lourds, tamisent la lumière. Ils sont brodés, avec les lettres M et H flanquées de deux génies jouant de la lyre, et entourées de la devise, écrite en caractères gothiques sur une banderole :

Ce que veult peult.

Soyons indiscret jusqu’au bout. Poussons la porte du sanctuaire où, nouvelles Vénus antiques, les plus adorables femmes laissent sans pudeur tomber leurs derniers voiles.

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Très simple, la tenture de la salle de bain : En toile ornée de plantes aquatiques et de cigognes

... au long bec emmanché d’un long cou.

Cela délasse un peu les yeux du papillottement des tons criards et violents de la chambre à coucher.

Sur la grande baignoire en marbre blane, se retrouvent les initiales de la charmante Virginie Heilbronn.

A côté — détail piquant — pour se peser dans le simple appareil, un fauteuil en acajou, à l'instar de la bascule des Grands magasins du Louvre. Elle craignait donc bien de voir ses charmes s’alourdir, la séduisante Marguerite de Faust ! Voilà de la coquetterie positive : . les grâces contrôlées par des chiffres !

Le cabinet de toilette est arrangé à la russe et tout enveloppé de tentures grises, au milieu desquelles, le matin, la femme, dans son négligé de mousseline, devait ressortir blanche comme une perle.

Là, rien de saillant comme accessoires. Sur une armoire de sapin blanc du Nord, des types russes, peints sur paillon, rappellent un peu la décalcomanie. Appendues au mur, des aquarelles de pacotille, souvenirs de l’époque où la maitresse de céans était en Russie, au théâtre Ilalien : vues de Moscou, de Saint-Pétersbourg et du grand canon du Kremlin qui apportent leur complément de couleur locale à ce très modeste buenretiro.

Peu satisfait après cette visite, nous reprenons le chemin de la sortie en suivant les fils indicateurs des cordelières. Décidément, c’est une déception, faisonsnous remarquer à l’un de nos amis. Ce ne sont pas là les dessous de la vie élégante. Somptueux et artistique mobilier, disait l'affiche. Somptueux, c’est tout! Artistique, pas du tout! Trop de peluche brodée, trop de

fauteuils cramoisis, trop de soie et trop de satin! Pas de note personnelle ! Toujours la main du tapissier à la mode promenant partout ses lourdes fantaisies. Qui nous rendra les ameublements exquis des petites maitresses de Moreau le jeune ou de Frendenberg ?

Vente de Mme Honoré de Balzac. — Sunt lacrymæ rerum. — La bibliothèque de Balzac. — La langue française devenant millionnaire, — Le catalogue de l’expert Charles. — Un crédit de dix mille francs pour acheter les manuscrits de Balzac.

Paris, 28 avril.

Morte dans la misère, entourée d’impitoyables créanciers ! Morte comme avait vécu celui dont elle portait le grand nom, Me Honoré de Balzac — Eveline, comtesse de Rzewuska! — Morte d’une attaque de goutte, un papier timbré à la main ! Morte à 77 ans dans un hôtel en ruine! Morte en ne laissant même pas de quoi se faire enterrer, après avoir possédé le château princier de Wierzchownia! Morte complètement oubliée, elle que le grand romancier avait décrite ainsi, au frontispice de Modeste Mignon :

« Fille d’une terre esclave, ange par l'amour, démon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l’expérience, homme par le cerveau, femme par le cœur, géant par l'espérance, mère par la douleur, poète par le rêve, reine par la beauté. »

Elle avait joué un bien grand rôle, « cette femme incomparable, le diamant de la Pologne. » Seule, au milieu de toutes, elle avait réalisé, dans la vie de Balzac, cel idéal longtemps cherché, par son tempérament im-

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pétueux et passionné, pour dompter son cœur tumultueux !

Longtemps avant, il avait préparé pour elle bien des romans. Elle fut sa force, son soutien moral, son espérance, sa Vittoria Colonna de Michel-Ange, son bienfaisant génie, dans la lutte acharnée qu'il livrait à la fortune.

Précieusement, elle avait gardé le souvenir du grand homme, après sa mort. Elle vivait au milieu de ses souvenirs, avec sa fille, la comtesse de Mniszech, retirée du monde comme elle, dans son hôtel de la rue de Balzac, bâti sur l'emplacement des terrasses de la Folie Beaujon.

C'était la maison mystérieuse, toujours hermétiquement close.

La gêne vint un jour et la catastrophe marcha avec rapidité. Les réclamations des créanciers se produisirent d’abord avec violence, à la suite de prodigalités insensées. Les assignations succédèrent ensuite aux assignations, les procès aux procès. Rien n’y manqua : jugements, condamnations, saisies et le reste.

L'hôtel fut vendu cinq cent mille francs à la baronne Salomon de Rothschild. Me de Balzac obtint de rester quelque temps encore dans son ancienne demeure; mais le sursis expirait, elle allait en sortir pour habiter une chambre garnie avec sa fille, ruinée comme elle, lorsqu'elle mourut.

Il y avait trente-quatre ans que Balzac avait écrit à Me de Surville, au moment de sa prochaïne union :

« Elle est mieux que riche et noble, elle est spiri- » tuelle, instruite et belle. Elle est d’une exquise » bonté, d’une douceur d’ange, d’une facilité d’exis- » tence extraordinaire. »

Un procès-verbal de commissaire-priseur a donc été

le dernier chapitre de ce roman. Mobilier et souvenirs ont été vendus. Le marteau impitoyable a accompli sa tâche. Tout a été dispersé à un prix dérisoire au milieu de l'indifférence générale.

Seul, le buste de l’immortel auteur FA la Comédie lumaine, sculpté par David d'Angers, qui se trouvait dans le grand salon, autour duquel se réunissaient les vieux amis de la maison, a valu quelque argent : 3,805 fr.

Mardi, 25 avril, c'était le tour de la bibliothèque de ce conteur plein de verve et d'imagination, de ce profond penseur qui traverse Beaumarchais et va jusqu’à Rabelais, a dit Victor Hugo dans une oraison funèbre.

Un public de libraires et de curieux et quelques amateurs fervents : Ludovic Halévy, Henri Houssaye, de Goncourt, le pasteur Dide, Étienne Charavay se pressaient dans la salle 6, réservée d'ordinaire aux ventes après décès, par autorité de justice.

La mise en scène est des plus simples : de longues tables semblables à de grands comptoirs de drapier séparent le public et forment la rampe du drame qui va se jouer.

Sur le fond lie de vin des murs se détachent, comme un treillage, des tringles de fer et de longues planches servant d'ordinaire à accrocher les tentures, les rideaux et les tapisseries des mobiliers, dernières épaves des décédés.

Sur la large tablette courant autour de la table, entassés, empilés les uns sur les autres, les livres grimpent en colonne presque jusqu’au plafond. Dans leur reliure du temps, tous ces volumes présentent leurs dos plats et rouges au publie, car leur propriétaire paraît n'avoir guère aimé que cette couleur pour leur habillement ordinaire.

Dans le magasin à côté, la bibliothèque, grandes ar-

. moires en pseudo-Boule, réunies ensemble avec une fausse porte et une ouverture pour la fenêtre — une vraie cabine de navire, où Balzac entrait par sa chambre à coucher, pour se séquestrer volontairement des mois entiers, dans l'isolement le plus complet, travaillant la tête couverte d’une calotte de velours, le cou dégarni, enveloppé de sa large robe de chambre blanche, taillée comme celle d'un moine et attachée par une cordelière de soie. Ceux qui l'avaient connu et qui assistaient à la vente pouvaient encore par la pensée aisément se le représenter, caché dans cette retraite, haletant entre un achèvement et une préparation, dormant à peine, büchant douze heures par jour, forçat de la plume, éerivant ainsi cette grande épopée qu'il avait appelée Comédie et qu’il aurait dû nommer Histoire.

Cependant, M° Couturier est sur son estrade, assisté d’un clerc qui griffonne déjà le grimoire de son procèsverbal.

L'expert, M. Charles, un libraire, va, vient, donne des ordres à son aide, tandis que le commissionnaire, avec sa veste à parements rouges et sa figure d’Auvergnat, se prépare à passer un à un les volumes aux acheteurs.

Il est deux heures un quart; on frappe le coup de marteau traditionnel. Il se fait un grand silence.

« Messieurs, nous commençons la vente. Nous vendrons les manuscrits à trois heures.

Les manuscrits de Balzac! Quel monde d'idées ils soulèvent. La première pensée de ses curieuses observations sur la nature humaine. Précieuses reliques, elles méritaient certainement les honneurs d'un beau catalogue ! Mais non, au lieu d’une étude bien faite qui serait restée entre les mains de tous les amis des lettres,

une nomenclature sèche, incomplète, informe et si peu distribuée, que les acheteurs avaient été obligés d’aller la chercher eux-mêmes chez les vendeurs officiels.

Le temps a cependant fait grandir les lauriers de Balzac. Nous ne sommes plus à l’époque où on l’appelait le Musée Dupuytren, un Molière médecin, un Saint- Simon peuple, un beau champignon d'hôpital. I est aujourd’hui le chef véritable de l’école réaliste. Ce dédain d’un libraire obscur nous a profondément attristé. C'est un détail navrant pour l’honneur des lettres au xiIx° siècle.

Les manuscrits de Balzac! On va vendre les témoignages indiscutables de la manière de ce travailleur, mort à la tâche, sous le poids de ses veillées laborieuses.

Le puissant penseur avait la prétention de faire l’aumône à cette gueuse fière qui s'appelle la langue française et de la rendre millionnaire, mais il n'avait pas la phrase prime-sautière. Il ajoutait, retranchait, modifiait sans cesse ses écrits, arrachant par lambeaux, .comme le meilleur de lui-même, les idées de son imagination.

Les marges de ses épreuves ressemblaient à un feu d'artifice de corrections et d’additions. Sa copie était la terreur des typographes. Personne ne voulait composer ses manuscrits. On les distribuait dans les ateliers

comme une corvée. Aucun ouvrier ne voulait faire plus.

d'une heure de Balzac. C'était légendaire.

Il n’y a presque plus personne dans la salle. En attendant trois heures, le défilé des livres commence.

Les 24 volumes de ses Œuvres complètes, publiées

par Michel Lévy, 300 fr.

L'édition originale de 1832 des Contes drolatiques,

colligez es abbaïes de Touraine, et mis en lumière par Le sieur de Balzac (Ch. Gosselin, éditeur), — achetée 345 fr. par le libraire Rouquetle.

Un des rares exemplaires imprimé sur papier de Chine des mêmes Contes, écrits dans le temps pour avoir du pain et un habit, illustrés par Gustave Doré, — à M. Rouquette, 1,460 fr.

L'édition princeps sur papier de couleur de la ?2ysiologie du Mariage où Méditations éclectiques sur le bonheur et le malheur conjugal, éditée par Levasseur en 1830, — 350 fr.

On revient, il est trois heures :

L'expert fait apporter sur sa petite table les fameux manuscrits reliés, les uns in-4, les autres in-8&, presque tous couverts d’une grave reliure de chagrin vert, comme c'était le goût en 1850.

La grande bataille commence.

Les estimations de M. Charles sont toutes largement dépassées.

Le manuscrit des deux premiers dizains des Contes drolatiques (1832-1834) est adjugé à 1,440 fr. à M. Piat, qui prend également, à 200 fr., un Memento pour lesdits Contes.

Vient ensuite :

Eugénie Grandet, le manuscrit avec cette dédicace :

Offert par l’auteur à Mme Hanska, en témoignage de son respectueux attachement. 1833, Genève. — H. de Balzac.

M. Charles demande 600 fr.

M. de Goncourt va jusqu'à 1,200 fr., hoche la tête et, désespéré, renonce à Ja lutte, puis revient à la charge, pousse jusqu’à 1,800 fr. et se retire de la mêlée à ce prix, tandis que le précieux manuscrit chemine vivement jusqu’à 2,000 fr. A la fin, c’est M. Étienne Chara-

vay, l’expert en autographes, qui est proclamé adjudicataire.

À partir de ce moment la lutte devient impossible Étienne Charavay, qui a peut-être des ordres illimités de la part d'un de ses clients ou d’un syndicat de libraires, couvre toutes les enchères, et force les con currents à lâcher pied les uns après les autres.

C'est à lui que sont remis successivement les bulletins verts des adjudications suivantes :

Pierrette, 1839. Le manuscrit seulement : 1,420 fr.

Histoire des Treize, avec cette dédicace :

Offert à Mme Evelina de Hanska, née comtesse Rzewuska, de Balzac.

Vendue : 650 fr.

César Birotteau, 1837. Le manuscrit, les deuxièmes et les troisièmes épreuves. Sept volumes : 4,520 fr.

Le Lys dans la vallée. Le manuscrit, les premières, deuxièmes et troisièmes épreuves : 4,500 fr.

La Recherche de l'absolu, 1834. Le manuscrit seul : 860 fr.

Séraphita. Le manuscrit, les premières et les dernières épreuves : 720 fr.

Béatrix. Le manuscrit, les feuilles des premières corrections et les deuxièmes épreuves corrigées, huit volumes in-4° et in-8° : 1,620 fr.

Illusions perdues. Le manuscrit, premières et deuxièmes épreuves et la deuxième partie manuscrite : le Grand homme de province à Paris, 1835. En tout cinq vovolumes, 2,020 fr.

Ainsi donc, Etienne Charavay a presque tout acheté. Pour qui? Nous ne le savons pas. Il avait un crédit ouvert de 10,000 fr. qu’il n’a pas même atteint.

La Bibliothèque nationale a manqué là une belle occasion qu'elle ne retrouvera pas.

Que dire maintenant du reste ? La vente a ressemblé ensuite à toutes les autres ventes de livres.

Elle a continué, monotone, ennuyeuse, sans incidents, presque sans intérêt. On a venüu les livres au tas, comme des pommes

Alexis Febvre, un Parisien de Paris. — Son esprit, son humeur, sa passion, son caractère, ses ventes. — Le père vingt pour cent. — Une enchère de 18,000 francs sur un Meissonier. — La Ronde champétre, de Lancret. — Les Lancret de 1782 et de 1797. — Les quatre Guardi. — L’admiration portant intérêt. — Un Volders rarissime. — Le chœur des débineurs. — Est-ce un vrai ou un faux Nattier? — Mme Geoffrin ou la marquise du Châtelet? — Un recueil d'Ana. — Le grand seigneur et le marchand. — Savoir faire sa perte. — L'ours et le pacha. — Les maîtres émailleurs de Limoges. — Les faïences italiennes, — Une lettre de Philippe Burty. — Esquisse d'Ingres. — Les parchemins d’Alexis Febvre.

Paris, 30 avril.

Les vieux s’en vont! Encore une vente qui a réveillé toutes les histoires de la curiosité depuis tantôt un demisiècle : celle d’Alexis Febvre, né en 1810, mort le 5 décembre 1881, à Boulogne-sur-Seine.

Les Parisiens de Paris sont rares. Febvre en était un. Il avait voulu être acteur et il avait fini par être expert, tout en pratiquant le métier de doreur dans l'intervalle, ce qui ne se ressemble guère et ce qui ne l'avait pas empêché de tenter, sans succès, deux fois la fortune sous les espèces d’un parc à huîtres, à Grandcamp, et d’une forêt de chêne-liège en Algérie.

Après ces échappées, il revenait toujours à ses premières amours.

Gai, jovial, un peu lippu, le visage frais, la barbe

blanche, le crâne légèrement dégarni, les yeux fureteurs voilés par des verres de lunettes qu'il mettait sur son front pour examiner de près les tableaux, c'était l’un des types les plus curieux de la vieille école.

Au début, ayant un véritable instinct de l’art, il avait d’abord suppléé par l'intuition à l'insuffisance du savoir. Ensuite son instruction s'était faite d'elle-même par le temps, dans ce métier bien délicat d'expert qui exige, pour le bien pratiquer, du travail, de la capacité, de l'habitude et de la santé, afin de résister aux fatigues qu’il comporte. Avec cinq ou six termes puisés comme dans un magasin de phrases toutes faites, il y a des gens qui passent pour experts. Lui savait mieux que personne asseoir un jugement raisonné sur des considérants originaux et personnels.

Febvre a laissé, du reste, un renom de probité sévère qui est aujourd'hui le meilleur éloge qu'on puisse faire de lui. Il était foncièrement honnête, c’est ce qui l’avait rendu riche. La confiance ne se commande pas, elle s'impose, et comme sa compétence était reconnue, il n’avait pas besoin d’aller aux autres. On venait à lui.

« Un caractère bien fade est celui de n’en avoir aucun, » a dit La Bruyère. Ce n'était pas son cas. Quand les gens l’importunaient, ne songeant qu’à se dégager d’eux, il les expédiait en peu de paroies. On lui parlait encore qu'il avait disparu. On connaissait son humeur et on lui pardonnait sa brusquerie en raison de ses qualités précieuses.

Son esprit était vif, fin et délié; comme tous les railleurs, il n’aimait pas à être raillé. Il prenait vite la mouche et donnait alors de vigoureux coups de boutoir; cependant, s’il mordait, il avait la dent saine. C'était un bourru, mais un bourru bienfaisant. Son cœur était excellent, ses bonnes actionstrès nombreuses. On raconte de lui maints traits de générosité. Le nom-

bre de gens que Febvre a obligés reste considérable, a dit de lui notre sympathique confrère, M. Auguste Dalligny.

L'art était sa passion dominante. Son coup d'œil n'avait rien perdu en vieillissant. Les beaux tableaux le fascinaient ; il restait des heures entières dans les musées, en contemplation devant une belle œuvre, comme un chien en arrêt, sans souci des heures de repas et des rendez-vous donnés.

Vers 1854, Febvre débuta dans la carrière. Sa première vente se fit avec M. Genevoix, à la mort du baron de Mecklembourg. C’est lui qui présenta alors aux enchères le merveilleux paysage d’'Hobbéma, les 7Yois Moulins, d'une touche corsée et nourrie, acheté 72,000 francs par le musée du Louvre, et le Marché aux chevaux, de Philippe Wouwermans qui, vendu 80,000 francs à la vente Hartford, ne fut adjugé que 7,200 francs.

Presque toujours choisi par M. Bonnefons de Lavialle, le prédécesseur de Ch. Pillet, le jeune expert, fit en 1855, avec ce dernier, la vente des œuvres de Camille Roqueplan, parmi lesquelles la Promenade dans le parc, vendue 5,100 francs, et la Balançoire, 7,100 francs. En 1856, il faisait adjuger un Zn{érieur d'Albert Cuyp, 44,100 francs, ce qui était un prix élevé pour l'époque. En 1857, Diaz le chargeait de sa vente. Alors le plus cher des tableaux du maître, l'Amour désarmé, n’obtenait que 4,700 fr. La même année, 11 dirigeait la vente Thibaudeau, ami de Charles Blanc, et secrétaire général du chemin de fer de Rouen, qui laissa des estampes remarquables; puis la vente Moret, où se trouvait un superbe Van Huysum, Ælewrs et fruits, provenant de la galerie Fesch, vendu 8,000 francs, et un Soleil couchant, de Claude Lorrain, 8,600 francs.

Plus tard, il présenta au public les ivoires et les petits tableaux flamands de l’abbé Dufouleur ; les deux splendides Boucher : £ Lever et le Coucher du soleil, du baron de Comailles, qui appartiennent aujourd’hui à sir Richard Wallace. Nous trouvons encore son nom associé à la vente Marcille, à celles de Théodore et de Philippe Rousseau, du baryton Baroilhet qui, d'après M. Paul Leroi, ne mettait jamais une dernière enchère sans que Me Bonnefons s'écriàt : — « Adjugé au roi des rois, » et enfin à la vente du grand orateur Berryer, dont la bibliothèque, au lieu d'aller à la salle de la rue des Bons-Enfants, fut la première vendue à l'hôtel Drouot.

Il faisait, à côté de ces expertises, des affaires considérables ; son livre d'achat serait pour notre siècle aussi intéressant que celui de Lazare Duvaut pour le xvine siècle. C'était le pourvoyeur attitré des galeries les plus célèbres. D’une activité prodigieuse, il était partout.Les intimes l’appelaient le pére vingt pour cent, parce qu'il disait sans cesse que chaque affaire devait lui rapporter ce bénéfice.

Les anecdotes sur lui abondent. On ferait un volume, et des plus piquants, avec ses reparties. Déjà, on en a beaucoup reproduit. En voici trois inédites certainement, racontées par l’un de ses meilleurs amis

Il avait su se rendre indépendant avec les grands seigneurs. Il n'aurait jamais pu, du reste, faire la bouche en cœur et son échine avait la raideur d'une barre de fer. C'était quelqu'un.

— Que deviendriez-vous tous, lui disait un jour l’un des hauts barons de la finance, si notre famille n’achetait plus.

— Vous vous trompez, dit Febvre. Vous ne comptez pas autant que cela dans le commerce de la curiosité. Ses destinées ne sont pas entre vos mains. J'ai vendu depuis quelque temps pour 500,000 francs de tableaux

à un marchand de cuir, et pour 1,200,000 francs à un fabricant de chocolat.

Un autre jour, il se rendait à une vente importante, à l'étranger. A la gare il se rencontre avec l’un des plus riches collectionneurs de Paris.

— Voilà le grand Félix, lui dit-il, en lui tapant familièrement sur l'épaule. Nous allons nous rencontrer dans l'arène.

— Vous savez bien, lui répondit-il d’un ton sec, que la lutte est impossible avec moi. Je suis plus prompt que vous à me décider. Je ne vous laisserai jamais un tableau dont j'aurai envie. Je l’acheterai. Vous viendrez peut-être le reprendre le lendemain. Il aura pris une nouvelle valeur en passant dans mes mains. Voilà tout.

A la vente de Soury, le 19 mars 1881, beaucoup de tableaux venaient d’être vendus fort cher. Un Daubigny avait été adjugé 25,000 francs.

Febvre haussait les épaules. Il trouvait les prix exagérés et il n’achetait pas, mais son inaction lui pesait. Il lui tardait de jouer un rôle et de montrer qu'il était là.

On apporte un petit tableau de Meissonier : une Compagnie de hallebardiers.

Georges Petit demande 35,000 francs et l'on commence à 20,000.

. Le Meissonier va, cahin-caha, jusqu’à 32,000 franes. Là il s'arrête un instant. |

Febvre se lève, éclate tout d’un coup.

— 50,000 francs, dit-il.

Le marchand de tableaux Michel, son associé dans l'affaire, le regarde avec stupeur. C'était en somme un bordereau de 52,500 francs. Il n’était pas utile d'aller si vite.

Febvre voit cette hésitation, se penche vers lui.

— Vous êtes libre, ie le garde.

— Allons, va pour 50,000 francs, dit Michel, avec un soupir, entraîné par cette ardeur communicative.

Le lendemain, Arthur Stévens faisait vendre 60,000 fr. le Meissonier à un amateur belge, avec faculté de le rendre, au bout d’un an, s’il avait cessé de plaire.

Avant l'expiration de ce délai, l’acquéreur retournait ce tableau. La caisse n’avait même pas été ouverte!

Mais il avait des chances inespérées, ce Febvre. Pendant sa maladie, son confrère Brame lui rachetait le tableau 72,000 francs et le revendait ensuite à un très grand prix séance tenante.

Il voulait une belle vente après sa mort. Comme tant

d'autres s'occupent de leur mausolée sur leur testament, il avait réglé sur le sien toutes les questions qui s'y rattachaient, catalogue, préface et eaux-fortes. Il avait désigné à qui elle devait être confiée; pour les tableaux à M. Charles Georges et à M. Victor Leroy, commissaireexpert des musées royaux de Belgique, fils de son vieil ami Etienne Leroy. Les commissaires-priseurs étaient indiqués : MM. Henri Lechat et Paul Chevallier, le successeur de Charles Pillet, son vieil ami, avec lequel il avait livré plus d’une bataille.

Sa vente était donc préparée de longue main. Il achetait même dans cette intention des majoliques, des émaux et des ivoires de premier ordre qu’il ne montrait à personne et qui devaient être une révélation posthume de son goût et de son savoir.

Cette vente a été, en effet, un événement. On en parlera longtemps. Tous ceux qui aiment un peu les arts sont venus visiter ce musée qui a duré quarante-huit heures dans ces légendaires salles Æwit el neuf dont il faudra bien raconter quelque jour les mémoires.

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