DEUXIÈME VACATION
M° Henri Lechat se repose. C'est M. Henri Chevallier qui tient le bâton de l’adjudication.
Affluence nombreuse. On se case comme on peut sur les gradins, dans le fond du magasin, derrière la tribune des commissaires, autour de la table de l'expert. Tout est envahi.
Peu de dames; par conséquent, pas de toilettes. Cela ne ferait pas mal cependant, quelques fleurs dans cette température de serre chaude.
C'est encore M. Charles Georges qui présente lies tableaux et qui indique les prix payés par Febvre Autour de moi le groupe des échineurs de la veille, hochant la tête d’un air capable à chaque toile : — « Ça » un Watteau, allons donc! Un Pater! jamais de la vie. Ce Lancret-là est archifaux.
— Dix mille francs! ce tableau qui en vaut à peine cinq mille. Allons, s'il se vend ce prix, il n’y a pas décidément de gogos que pour les émissions. »
Je vous fais grâce du reste. l
À deux heures précises, on commence. L'exactitude est la politesse des commissaires-priseurs.
On présente d'abord la Syrprise, un petit tableau attribué au maitre aimable, Antoine Baudouin. Le retour inattendu d’un mari sans doute, c'est assez galant. Les amoureux se dérobent à la coière de l’Othello, derrière un rideau, mais une robe et un habit de velours oubliés sur un fauteuil sont restés là pour les trahir.
Le clan des éreinteurs : — « On ne nous fera jamais « avaler cela pour un Baudouin. »
Malgré cette prophétie, la petite toile atteint 2,500 fr., juste le prix demandé.
Arrive de suite la série des François Boucher : ils sont trois.
Les Lavandières de 1760, qui ornaient à San-Donato le cabinet du prince Paul Demidoff, peinture d’un ton un peu vert pomme : 4,500 francs.
La Musique, œuvre charmante de fraicheur et de coloris, représentée par une jeune fille blonde, vêtue d’une tunique blanche, gracieusement couchée sur le dos d’un nuage. — Champfleury donnait ce tableau à Pillemans. — Adjugée 7,100 francs.
Enfin la Zoÿlelte de Vénus, gracieux tableau de 1742. Les employés de Me Loisel aimeraient sans doute à trouver leurs aimables clientes dans ce costume primitif, surtout lorsqu'elles sont aussi bien faites que la jeune fille, assise sur un tertre, livrant aux nymphes qui l’entourent ses beaux cheveux dorés pour les orner de perles. Encore un tableau de la vente de San- Donato de 1870. — 30,000 francs! dit M. Georges.
Vendu 21,500 francs à M. Bourgeois.
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Le Sanglier de Desportes fait 1,000 francs.
Le Portrait de M de Pompadour, en 1760, par Drouais le fils, 7,000 francs. Il avait été acheté 5,000 francs par Febvre.
L'Z froi, deGreuze, ne peut atteindreles12,000 francs qu'il a coûtés. Il s'arrête à 9,500 francs. La 7éfe d'enfant un peu blaireautée, payée 2,400 francs, dépasse de 400 fr. le prix d'achat. Le Portrait où le maître s'est représenté, assis à une table, et qu'il peignit pour le commandeur Nicolas Demidoff, est adjugé, au contraire, à 4,300 francs sur la mise à prix de 6,500 francs.
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Silence! Voici la Zonde champétre de Lancret dont on a tant parlé. Ce tableau, d'une distinction et d'une gràce parfaites, est bien certainement l’une des meilleures pages du maître. On y retrouve tout le charme et tout l'esprit qui caractérisent sa manière.
Febvre avait tout d’abord possédé ce tableau qui était allé dans la collection du baron de Beurnonville au prix de 60,000 francs pour reparaitre quelques temps après, en 1881, à cette vente célèbre, l’une des dernières victoires de Pillet.
On avait prédit au propriétaire qu'il aurait une cruelle déception sur cette toile.
Febvre assistait à la vente. Lorsqu'on offrit le tableau aux amateurs, il laissa d’abord se produire les enchères et, lorsqu'il vit qu’elles se ralentissaient et qu’on allait adjuger, il mit d’un seul coup vingt miile francs, reprenant ainsi cette toile au prix auquel il l'avait vendue.
Revenons au 17 avril 1882.
Bien curieuse, la physionomie de la salle. Beaucoup de gens étaient là, venus pour Z& Ronde; c'était le c/ow de la journée.
Lorsque M. Charles Georges fit signe au commission-
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naire de l’apporter, toutle monde se pencha pour mieux voir.
— 60,000! demanda l'expert.
Il y a de suite marchand à 25,000, mais c'était pour rire.
Après quelques enchères, la lutte s'établit entre trois marchands et experts: M. Bourgeois de Francfort, MM. Michel et Brame de Paris.
— 40,000! dit le premier.
— 45,000! répond le second.
— 47,000! fait le dernier.
Après ce premier effort, une pause pour reprendre haleine. Cela devient palpitant comme un duel. Pendantce temps, le Lancret tourne autour de la salle aux yeux émerveillés du public.
— 49,000! reprend M. Bourgeois avec effort.
— 50,000! ajoute M. Michel d’un air victorieux.
— Et un! dit M. Brame presque à demi-voix.
Cette fois ses concurrents sont à bout d'arguments. La Ronde champêtre est à lui! 51,000! — Cette adjudication n'avait pas duré deux minutes.
Le spirituel tableau du même maître, intitulé /'Æscarpolette, qui vient ensuite, n'obtient que 9,100 francs.
Quelle augmentation on peut constater en se reportant en arrière! À la vente de Mme Lancret, en 1782, « un Paysage où se voit une femme assise sur une » balançoire attachée à des arbres et guidée par un » homme, trois pieds sur quatre, » était adjugé 201 livres au sieur Martin, et plus tard, en 1797, à la vente Grimod de La Reynière, le père du spirituel gourmand, deux très bons tableaux de Lancret, /’Zscarpolette et la Danse champêtre, toiles de treize pouces et demi sur. dix, se vendaient 84 francs — pas plus.
La vente reprend son cours.
Un bon Demarne, l'Aüreuvoir : 1,530 francs.
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De Jean Nattier, le portrait de A7" de Forcalquier représentée assise, en robe de satin blanc, décolletée et à manches bouffantes. Un portrait de femme est la plus délicate des manifestations artistiques. Il y a des amateurs qui n’achètent que ces toiles.
Nous demandons 20,000 franes, fait M. Georges.
Du clan des débineurs en sourdine: « Il n’est pas plus de Nattier que de moi. »
Nonobstant, le tableau est adjugé 7,600 francs à M. Bourgeois.
Le portrait de Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, donne lieu à un incident. Les experts se sont prononcés pour un Nattier.
Bien avant l'enchère, un expert qui se trouvait dans un coin de la salle faisait passer à ses voisins un article de journal contestant l’authenticité de ce Nattier, ce ne serait qu'une reproduction, faite en 1835, d'après l’original que possède le comte d’ Étampes. De plus qui serait le portrait de Me Geoffrin, son aïeule, d’après sa propre déclaration exprimée dans le livre de Chasseriau.
« Je suis née le 4 juin 1699, mariée le 14 juillet 1713, » ma fille est née le 20 avril 1715, mariée le 16 fé- » vrier 1733, veuve le 26 mars 1737. J'ai été peinte par » Nattier en 1738 et ma fille en 1740. »
Lorsqu'on commence l’adjudication, l'ami du comte d'Étampes s’écrie à demi-voix :
« Ce portrait n’est pas un original! les vendeurs ont
€ » été prévenus hier soir. »
Des protestations se font entendre. — A la porte l’in-
@ terrupteur.
| Le chœur des démolisseurs, au lieu de soutenir un ronfrère, reste cette fois impassible.
Le bruit augmente; on se dirait à la salle de la Redoute un soir de réunion politique.
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Le gèneur indiscret, prié de on pour lui éclaircissements un peu tardifs, se voit forcé de qu la salle malgré ses protestations.
Après son départ, l'un des débineurs se décide : sortir de sa réserve. Il se penche png De et lu dit à demi-voix :
— Il ne fait jamais bon d'allumer le gaz quand le ir téressés redoutent d'y voir clair.
Que croire cependant? Un acheteur raconte autour de lui que le premier propriétaire, fort connu sur le marche parisien qui lui a fait une réputation colossale de déni cheur vraiment heureux, demeure de l’autre côté @ l'eau dans le passage Sainte-Marie et s'appelle M. Pau. Recappé. J
Où et quand avait-il découvert ce tableau ? On l'ignoren Un jour, il reçut la visite d'un amateur qui wit le Na tier. Il lui plut, et, après plusieurs visites, obtint qu'ur expert fût mandé.
Ce dernier vint en effet, regarda de près, admira sam enthousiasme, loua sans épithète et finalement, st les instances de Recappé qui est la loyauté faite homm trouva la toile agréable, mais d’une originalité contes table.
— Bref combien l’estimez-vous?.…
— De 3,000 à 3,500 francs, dit-il après une € résistance.
L'amateur ne prit pas le tableau. Le lendemain, ilétæ vendu 14,000 francs à Barre qui, du premier coup d'œ se décida.
Mais l'amateur s'était ravisé. Il en avait décidéme envie.
Il revint chez Recappé.
— Vous avez votre tableau ?
— Non, il est vendu, vous le trouverez rue de” Chaussée-d’Antin chez M. Barre, l
. Quand le noble amateur y arriva, Febvre avait déjà passé par là: Il avait pris le Nattier sans hésiter, séance tenante, suivant son habitude, à 18,000 francs,
Il était déjà à 22,000 francs. L'amateur se retira profondément dépité, regrettant, mais un peu tard, ses hésitations.
* Aujourd’hui, le tableau apparait dans cette vente.
Qu’adviendra-t-il de tout cela? On parle déjà de papier timbré envoyé par M. d'Etampes.
Quoi qu’il en soit, le vrai ou faux Nattier, d'exécution molle et cotonneuse, a été adjugé 14,000 francs à M. Joseph Reinach (1).
Revenons à nos maitres français. Il est impossible de les passer tous en revue; mieux vaut, faute de place, se borner à s'arrêter longuement devant quelques-uns et surtout devant ces deux charmants Pater, ce peintre qui a si bien interprété les grâces féminines du xvine siècle.
. La Fête galante, plutèt la Partie de colin maillard, où l’on s’embrasse fort; achetée 12,000 francs, vendue 21,000 francs ! |
Les Plaisirs du bain. Un essaim de jeunes filles mignardes entourent un bassin, ies unes en peignoir, les autres à demi vêtues. D’autres, sur la berge, étalent leurs toilettes bouffantes, tandis que trois indiscrets, faufilés à travers les buissons du pare, se dérobent à tous les regards pour jouir à leur aise de cette scène qui peut rafraichir les unes, mais doit quelque peu échauffer les autres. Payé 10,000, vendu 5,100 francs
Un Taunay, l’Zymne à la patrie : 1,705 francs.
Le Portrait du peintre Trinquesse — peu apprécié : 290 francs.
(1). Depuis l'acquéreur a demandé au tribunal la résiliation de son marché. Le procès suit son cours.
Un peu noir le Watteau : /’Zle enchantée, titre difficile à expliquer. On dirait plutôt le Décameron de Boccace, à voir toutes ces belles dames devisant étendues sur l'herbe, près d’un lac derrière lequel se déroule une chaîne de montagnes bleues. Galerie Wilson, n° 25 du catalogue. Acheté et vendu 20,000 francs.
Le Zorgneur, attribué au même maître, passe ensuite aux enchères.
L'’aréopage des dénigreurs : — Attribué ! quel eompromis! il est du maître ou il n’en est pas.
Vendu, néanmoins, 1,000 francs.
Après un léger entr’acte, pendant lequel se vide légèrement la salle, commence la rèvue des tableaux modernes.
Beaucoup, craignant de se tromper peut-être, ne s’attachent qu'à ceux-là. Ils veulent être bien certains d’en avoir pour leur argent. Aussi Febvre, qui désirait n’oublier personne après lui, avait-f réuni pour eux : Le Départ pour le Sabbat dans la vallée de Valpurgis de Delacroix, 420 francs. — De Diaz, des Æleurs : 2,005 fr. une esquisse ; Deux nymphes el l'amour, pour rien: 1,600 francs, à l’heureux M. Bourgeois.
Le meilleur tableau d'Edmond Frère : la Sortie de l’École, salon de 1867, ribambelle de gamins qui dégringolent un escalier en criant, en se cognant et en se bousculant dans la neige. Acheté 14,000 francs, vendu seulement 7,300 francs. Bonne affaire pour l’acqué-
reur !
Deux vigoureux Géricault, à 200 francs pièce, et un
troisième, une belle esquisse de Lion, à 800 francs. Cette seconde vacation produit le chiffre rond de deux cent soixante mille francs.
L'association des débineurs réunis en se retirant : — Eh bien, qu’en dites-vous ?
— C'est abominable.
— (C’est déplorable.
— C'est pitoyable.
— C'est attristant.
— C'est dégoûtant.
— C'est révoltant.