‹ L'Hôtel Drouot en (volume 4)Chapitre 16 sur 122 · X VIII · texte numérisé non relu

X VIII

Les dîners de Paris. — Le Bon-Bock. — La Soupe aux choux. — La Pomme. — Les Bourquignons. — L'Alouelte. — La Cigale. — Les Anciens élèves du lycée de Nantes. — La Polenta. — Les Parisiens de Paris. — L'Hippopotame. — Les Moliéristes. — La Soupe à l'oignon. — Les Spartiates. — Le Pot-au-feu. — La Macédoine. — La Marmite. — Les Timides. — L'Homme qui béche. — Les Auteurs sifflés. — La Boulelte. — Les Pris de rhum. — Les Téles de bois. — La Vrille.

10 mars.

Le roi est mort, vive le roi!

À peine un diner a-t-il disparu qu'un autre aussitôt, frappant les trois coups, entre en scène.

Le faire part du pauvre Bellot a, je le crois, annoncé en même temps la fin du diner du Bon-Bock en sa dixième année d'existence. Pour cette fois, le glas funèbre a remplacé le grelot gigantesque du président. Le lendemain, un nouveau-né, le Diner des Bons Cosaques, jetait son premier cri et portait son premier toast en présence de MM. Paul Bourget, Richepin, Huysmans, Grosclaude et moult hauts el puissants seigneurs de la plume.

La mère, l'enfant et les parrains se portent bien.

Une mode, plus qu'une mode, une habitude, plus encore, un impérieux besoin, une nécessité sociale que ces diners d'hommes.

A Paris, l'existence est une véritable machine pneumatique. Sans pitié et sans relâche elle aspire : cœur, cerveau, sang, nerfs, chair, tout y passe. Pour lutter contre ce tourbillon, pour se reprendre soi-même, pour ne pas serrer la main uniquement à des inconnus, des indifférents ou des antipathiques, pour échanger quelques paroles et quélqués idées avec des amis dont les nécessités implacables de la vie pratique vous éloignent sans cesse, on a inventé le Diner.

Laissons la journée au travail, s’est-on dit, et sans rien changer au courant habituel de notre vie, réunissons-nous pour diner, entre amis, dans un restaurant quelconque. Tout en mangeant n'importe quoi, nous deviserons à notre aise autour de la table ronde, et nous pourrons ainsi nous revoir ailleurs qu'à l'église pour un mariage ou un enterrement.

Cette heureuse et bonne idée a fait son chemin, et ilne pouvait en être autrement. N'a-t-elle pas l’avantage de ne pas rompre avec les habitudes de famille, beaucoup plus ancrées dans notre pays qu'on veut bien le dire? En effet, ces réunions, presque toutes mensuelles et par conséquent assez rares, n'obligent pas à une présence régulière ; aussi n’ont-elles rien de commun avec l'indépendance que procure le club et les dangers qui parfois l'accompagnent.

Si la femme, restant seule à la maison, fait la moue au cercle qui accapare le mari et lui fait passer ses soirées autour du tapis vert, en face d'un croupier somnolent, devant des plaques d'ivoire, elle pardonne volontiers le diner qui le distrait sans l’éloigner trcp souvent du foyer domestique.

On ne veut plus du cercle. Aussi les agapes fraternelles où l'on sait rire sans grossièreté, s'amuser sans licence et causer avec esprit, foisonnent-elles de tous côtés à Paris.

On ne peut aller à sept heures chez Brébant, chez Douix, chez Corazza, chez Véfour, chez Notta, au Lion d'Or ou à l'Hôtel Continental, sans qu'un garcon zélé vous demande si vous n'êtes pas du £œuf nature, des Pannés ou de la Poële à frire. C’est qu'en effet ces réunions se divisent et se subdivisent à l'infini. Chaque nappe a sa couleur, chaque potage sa tendance, chaque poularde son école, chaque bombe glacée sa nationalité, chaque menu sa cocarde.

Un peu effarés, un peu perdus dans cet immense Paris où l’on se bouscule pour parvenir, les provinciaux, qui le peuplent.-en grande partie, ont d'instinet cherché à se sentir les coudes. Ils se sont groupés pour monter à l'assaut de la capitale et s’en partager les dépouilles. Les aînés, déjà dans la place, tendent la main aux plus jeunes encore dans les fossés. Ce sont de véritables sociétés de secours mutuels. Pour cela, supprimant les départements, les provinciaux sont revenus aux divisions géographiques de la vieille France.

La table est dressée, le couvert est mis. Les Auvergnats fondent la Soupe aux choux avec M. Melchissédec, de l'Opéra, et le peintre Franc-Lami comme tête de colonne. Normands et Bretons fraternisent, le pot de cidre en main, lançant la Pomme quin’en est pas une de discorde, Car J}apercçois côte à côte MM. Jules Simon et Laisant, Jobbé Duval et René Brice, A. Vacquerie et Martin-Feuillée. Plus loin, dégustant des tripes à la mode de Caen et des filets de sole à la normande. M. E, Boursin, directeur du journal Le Père Gérard, et M. de Marcère, le président de cette année; quelques généraux et parmi eux le général Lucas et le général Lecointe,ex-gouverneur de Paris. Beaucoup d'artistes et de littérateurs. M. Paul Sébillot, Louis Enault et Canivêt, E. Frébault, H. de la Pommeraye; Luminais, le peintre et le sculpteur Etienne Leroux, le céramiste Mi-

chel Bouquet, Got, Maubant, Montrouge et Charles Monselet, à qui devrait revenir de droit, en sa qualité du plus lettré des gourmands, la présidence de tous les diners de France et de Navarre. Bien Tarasconnais,

n'est-ce pas?

Les Pommiers ont leur marseillaise, chant pacifique que tous les convives répêtent en chœur au moment où le premier service s'achève par le {rou Normand, un verre de vieille eau-de-vie de cidre destiné à préparer la place au second service. Elle fut chantée pour la première fois par l’auteur, M. Edmond Henry, ancien député de Caen, le 12 avril 1877, jour de la fondation de

la société.

Les Provencaux, gens de progrès, Ont fondé dans la capitale

Un dîner qui marche au succès Au cri de Vive la Cigale!

Apprenez, Normands et Bretons, A ces gens si fiers de leur vigne, Que le cidre dans ses flacons D'être fèté n’est pas moins digne!

Ce n’est qu'au pays de Jasmin, Disent-ils, que l'esprit pétille;

Mais, ailleurs, on Le cherche en vain Si la grappe d'or n'y scintille.

— Qu'ils sachent done que Basselin, Ce chantre du cidre au franc rire, Par ses vers charma le ravin

Tout verdoyant du val de Vire.

En naissant, si j'eusse des Dieux Recu le don de la peinture,

Pour exprimer d'un homme heureux La joyeuse et franche figure, J'aurais pris-les traits d’un Normand Qui déguste le jus de pomme,

De la tète dodelinant,

S'il boit d'un cru que l'on renomme.

On s'est demandé, bien souvent, Pourquoi la verte Normandie

Compte un plaideur par habitant Et de Thémis est si chérie.

Chez les déesses, autrefois, La discorde vint. d'une pomme :

Comment ne pas plaider cent fois, Quand nous les comptons à la somme?

En l'honneur de ce jus exquis, Normand, je bois à la Bretagne

Et proclame ici mon mépris

Pour les vins impurs de Champagne.

On nous vante la Côte d'Or

A tout instant et sans vergogne :

Opposons les Côtes du Nord

A tous les côteaux de Bourgogne!

Les Bordelais ont la Cadichonne, avec MM. Aurélien Scholl, Dumilâtre, Galipaux, John-Lewis Brown. Les Angevins, le Vin d'Anjou, avec MM. Legludic, député ; Motet, l'aliéniste; Sylvain, des Francais; Lelong, des archives nationales et M. Blavier, sénateur. Les Francs- Comtois, les Gaudes, leur mets chéri, avec MM, Gérôme, Rapin, Jean Gigoux et Pasteur. — Saluez !

Les Alsaciens et les Lorrains se réunissent dans le Diner de l'Est, dont MM. André Theuriet et Henner sont les plus 1llustres convives. Les voisins de Chambertin, de Nuits, de Beaune, de Chablis appeilent leur diner sans périphrase les Bourquignons. Les races latines ont créé l’Alouette. Mais ce modeste repas est éclipsé par son ardent et glorieux rival la Cigale, dont les tambourins et les félibres vont révolutionner au printemps la petite ville de Sceaux, qui ne comprend rien à ce tapage et qui se venge généralement en commandant pour ce jour-là une pluie torrentielle.

Ah! le Midi nous envahit. Il marche à la conquête du Nord. Croyez-moi, on parlera bientôt partout le patois méridional. Avant peu, nous aurons une chaire de vieille langue d'oc à Paris. M. Paul Arène a, du reste, expliqué fort spirituellement le but du diner en

des vers amusants que j'ai retrouvés dans le curieux et très intéressant volume publié en 1884 par M. Auguste Lepage sur les Diners artistiques et hitéraires :

C'est pour ne pas perdre l'assent Que nous fondâmes la Cigale, On parle cent à la fois, cent!

C'est pour ne pas perdre l’assent.

Mais cette Cigale, on le sent,

De rosée à l'ail se régale.

C'est pour ne pas perdre l'assent Que nous fondàmes la Cigale.

Faut-il citer les principaux cigaliers ? Je n’ose pas; il y en a trop. Et puis, ils sont tous principaux, tous connus, tous charmants et sympathiques d'ailleurs. N'est-ce pas à la Cigale qu’à la fin du diner on appelle à haute voix les hommes célèbres qui n'ont pas répondu à la convocation, et qu'on les inscrit tout de même parmi les présents en ajoutant en note : absents d'honneur? Bien Tarasconnais, n'est-ce pas ?

La colonie nantaise se groupe dans le Diner des anciens élèves du lycée de Nantes. Ces fils de l'Université ont pour les présider ma modeste personnalité et pour secrétaire le commandant Jacques Georgin. Le mois dernier, on a fêté l’arrivée au ministère du général Boulanger. La politique y est représentée par MM. Georges Clémenceau, Ch.-Louis Chassin et Treille, député; l'industrie, par MM. Jules Aubron, Georges Allard et Crosnier, directeur des raffineries Say; la finance, par MM. Remy Bernard et Leboterf; le journalisme, par MM. Léon Guillet, Fernand Xau, Gouin, George Bastard; la musique, par MM. Bourgault-Ducoudray et Toulmouche; la médecine, par les docteurs Vallin, Crimail et Dehoux ; le professorat, par M. Grégoire, ancien professeur d'histoire; les fonctionnaires, par MM. Lallemand, du ministère de la guerre, le colonel

Chanu, du ministère de la marine, et Alex. Legros, un gros bonnet du ministère des finances; en tout une centaine de membres, mais je m'arrète là. Qu'il vous suffise de savoir que l’on fait venir de Nantes, pour les festins trimestriels, des fouaces, des échaudés et des bigorneaux.

Quoi encore ? L’Æncensoir, qui tient ses assises mensuelles à l'auberge des Adrets. On y rencontre MM. Paul Bourde et Aderer du Zemps, les sculpteurs Allard, Soldi, Lefebvre, le peintre Raffaëlli, Penel et Jacques de Biez de la République Française, Georges Duval de l’'£vénement, Paulhiat de la France, Roll du Paris, Badin de la Vouvelle Revue, l'aimable secrétaire de M°° Adam.— La Polenta, composée d’Italiens, se réunissant chez Lemardelay, sous la présidence de M. Apponi, correspondant de La Fanfulla, de Rome. Pour en faire partie, il faut avoir un nom se terminant par une voyelle. Aussi, les signori polentani s’appellent-ils Giuseppi, Palizzi, Cortazzo, Cesaro Delti, Sivori Braga, Pittara, Mariotti, Chaliva, Marchatti. L'écusson de la Polenta exécuté en mosaïque par Salviati porte une devise énigmatique composée de six p qui veulent dire per patria prima, per polenta pio, patriotisme et gourmandise. — Le Diner cellique, présidé par M. Renan, et le Diner des Parisiens de Paris. I en existe donc ? Certainement. Vous vous figuriez sans doute que tous les Parisiens étaient nés en province ou à l'étranger. Les vrais Parisiens sont rares, mais il y en a.

Il ne faut pas croire que le souvenir du pays natal suffise au bonheur de tous ces convives. Beaucoup cumulent. Après avoir démoli un pâté comme Bordelais, Auvergnats, Nimois ou Nantais, ils vont, quelques jours plus tard, attaquer un perdreau comme peintres, sculpteurs, littérateurs, députés, sénateurs,

ou même simplement comme hommes du monde.

Plusieurs de ces diners se spécialisent. Alors, pour manger là une douzaine d'huiîtres, il faut être de « la partie », comme dit Brasseur. ou

Tels sont le Diner des cinquante, composé exclusivement d'architectes diocésains, d’archéologues et de moyenâgistes; le Diner de la critique dramatique; les Secrélaires des théâtres; le Diner des peintres, fondé en 1849 au café de Fleurus; les Æévreux, créés par les habitués du « Chat-Noir », MM. Villette, Caran d'Ache, Mellandri, Alphonse Allais, Henri Rivière, Albert Tinchant, le poète ; les Burinistes, où se glissent cependant quelques profanes de choix, comme MM. Delaborde, Conquet et Charles Chincholle; le Diner de la Société des gens de lettres, à prix doux, 6 francs par tête, chez Richard, au Palais-Royal; les êtes de papes, personnifiées par Robert Caze, Émile Goudeau, Georges Lorin, Jean Moreas, Émile Cohl le caricaturiste et le péète Haraucourt; l’Aippopotame, où ne sont admis que les grands prix et quelques amis de la villa Médicis ; le Diner des dix, réservé aux Romains — en art; les Woliéristes, dont les convives jurent respect et admiration à Molière; la table doit être vaste si tous les admirateurs du grand comique sont présents.

D'autres feslins, au contraire, ont écrit sur leur invitation : «A l'alliance des arts », comme celui de l’Assoclalion internationale fondé en 1878. Secrétaire M. Jules Lermina. Ce diner présente cette particularité de réunir des écrivains, artistes et diplomates de toutes les nations. C'est un acheminement vers les États- Unis d'Europe, le rêve de Charles Lemonnier.

La plus ancienne réunion, fondée, Je crois, en 182% fut la Soupe à l'oignon, dont les adhérents visaient un but : l'Institut. Tous, pour arriver sous la coupole du

quai Conti, devaient s’aider les uns les autres : « C’est l'oignon qui fait la force, » disaient-ils. Et le plus curieux, c'est que tous endossèrent l'habit aux palmes vertes. En 1845, si je suis bien renseigné, le dernier dineur franchit les portes de l'Institut.

Le Diner Bixio a un but moins pratique et des visées moins hautes. Il est vrai que la plupart des convives possèdent déjà le chapeau à deux cornes : ce sont MM. Alexandre Dumas, Bertrand, Labiche, Meissonier, John Lemoinne, Charles Garnier, un des rares architectes qui se mélent au mouvement parisien et dont on voit la tête caractéristique partout où l'intelligence est en vedette sur l'affiche.

Personnel moins académique au diner des Spartiates, qui ressemble beaucoup au fameux Diner Magny, l'un des rares, avec celui des Bibhiophiles et du Pot-au-feu, où se soit assise une femme. George Sand était du premier, M%° Adam est du second, et M"° Judith Gautier préside le dernier.

Un moment « la table Magny », comme l'appelle la dédicace de Manette Salomon, eut un éclat incomparable. Quand on pense que les convives se nommaient Sainte- Beuve, Renan, Flaubert, les frères de Goncourt, Taine, Charles Edmond, Charles Blanc, Cherbuliez, Gavarni, Théophile Gautier, Baudry, G. Pouchet, Paul de Saint- Victor et bien d’autres encore, on regrette qu'un sténographe n'ait pas reproduit les mots heureux, les apercus fins et délicats, les fusées d'esprit qui ont dû pétiller dans l’entresol de la rue Mazet.

Du diner de Ma mère l’oye qui se fait au cercle Saint-Simon et dont Paul Sébillot, le charmant conteur breton, est le secrétaire dévoué, est sortie, au mois de décembre dernier, la Société des traditions populaires. Cette association a pour objet de faciliter l'étude et la publication de tout le vaste immeuble de croyances,

de coutumes et de superstilions populaires que l’on désigne depuis quelques années sous le nom de « Folk- Lore». À citer parmi les adhérents : MM. Edouard Charton, sénateur ; Cordier, professeur à l'Ecole des langues orientales; Charles Fremine, Ernest Hamy, conservateur du Musée d’ethnologie; de Quatrefages, membre de l'Institut; Hersart de la Villemarqué. Les fondateurs ont adressé‘un appel à tous ceux qui s'occupent des contes, des légendes, des chansons, des devinettes, des formulettes et des proverbes, afin de pouvoir publier dans le Bulletin-Revue des documents nouveaux.

La Macédoine, dont le nom accuse le programme, est d'un éclectisme aimable. Daus la personne de M. Carolus Duran, elle tend la main au talent quelle que soit son origine, sans parti pris d'école. Peintres, comédiens, éditeurs, littérateurs, architectes, musiciens, sculpteurs, graveurs, proclament l'égalité des arts devant le parfait glacé.

Et la quantité est loin de nuire à la qualité. Jugez plutôt : MM. Paul Dubois, Jules Claretie, Déroulède, Georges Charpentier, Couturier, Feyen-Perrin, Tirard, Henner, Delaplanche, Paladilhe, Massenet, Mercié, Sully-Prudhomme, Armand Silvestre, Lucien Marc, Edouard Pailleron, R. de Saint-Marceaux.

Avec une galanterie toute francaise, la Macédoine donne des fêles auxquelles les Macédoniennes sont invitées. Très goûtée des dames, cette innovation est aussi pratiquée par la Marmite, diner politique républicain fondé sous le 16 mai, et que préside cette année un avocat célèbre, M. Emile Durier. Mais tout lasse et tout passe. Bien que profondément républicaine, la Marmite est aujourd'hui plutôt artistique. L'élément artiste est un assaisonnement qui parait du reste indispensable pour tous ces festins.

La Marmite a sa médaille, gravée par M. Roty, ancien prix de Rome. Elle a aussi son livre d'or, dans lequel on trouve comme présidents MM. Lepère, Paul Bert, Bartholdi le sculpteur, le docteur Bouley, mort président de l’Académie des sciences, et comme invités MM. Ferdinand de Lesseps, le général Tcheng-Ki-Tong, représentant de la Chine à Paris. Les invitations sont de gracieuses et spirituelles vignettes dues au crayon de MM. Maxime Lalanne et Henri Pille. Fort recherchés des amateurs, ces menus et surtout celui du diner Offert à M. de Brazza, où l'explorateur du Congo présente la marmite au roi Makoko. Très intéressantes aussi les séances où, sous la direction de M. Julien Tiersot avec le concours de MM. Cabillot, Jacquin et Jousseaume du Conservatoire, on fait revivre les chants patriotiques de la première révolution, paroles. des citoyens Marie, Joseph Chénier, Brillat-Savarin et musique de Gossec et de Chérubini.

L'été, marmiteux et marmiteuses s’embarquent, non pour Cythère, mais sur un bateau à vapeur frété pour la circonstance, et les joyeux touristes, descendant la Seine, vont festoyer dans un endroit quelconque.

D'être gai vraiment on ait la hberté.

Les artistes des Francais, les Coquelin, Lebargy et Prudhon, puis M! Godard, la violoniste, et Caristie Martel de l’odéon, les poètes Haraucourt, Grandmougin, Fabre des Essarts, font la joie de ces fêtes nautiques.

Heureux poètes ! Comme les peintres, nous les trouvons partout. Ce n’est pas pour m'en plaindre, tant sen faut, mais je constate que dans ces réunions de camarades le dessert se passe rarement sans que l’un d'entre eux accorde sa lyre.

Les petits-fils d'Orphée ont d’ailleurs leurs agapes

à eux, le Diner des Timides, la Lyre chansonnière et celui de l'Homme qui bêche, où les édités de Lemerre se partagent le turbot sauce hollandaise et le caneton aux pois, entre un triolet et un sonnet. -

Les comédiens qui redoutent tant un sifflet et qui considèrent ce bruit strident comme l’insulte suprême se doutent-ils qu'il exista jadis un diner des Auteurs sifflés? On n'y était admis qu'avec les plus grandes difficultés. MM. Alphonse Daudet, Emile Zola, de Goncourt, Flaubert en étaient à la fois les membres et les organisateurs. Pour en faire partie, Tourgueneff dut affirmer sous serment qu'il avait été outrageusement sifflé en Russie pour une pièce dont il avait oublié le ütre.

L'entrée de certains diners, comme on le voit, n'est pas précisément facile. Quelques-uns ont un nombre d'adhérents limité, de sorte qu'il faut attendre un décès, comme à l’Académie, pour avoirles honneurs de ladmission. D'autres exigent des candidats des qualités si nombreuses et si exceptionnelles que les malheureux postulants sont le plus souvent honteusement blackboulés.

A la Boulette, Tunanimité des voix pour l'entrée d'une nouvelle fourchette est indispensable. Le vote est formulé par une boulette de mie de pain jetée dans un Chapeau. De là le nom du dîner. Sur la présentaton d'un nom honorable, mais antipathique, que je n'ai Jamais pu connaitre, un pain entier fut déposé, un soir, dans l’urne improvisée. C'était plus que l’unanimité.

Les Pris de rhum sont moins féroces, car le règlement veut qu'une demande ait au moins huit voix contre pour être repoussée. Mais l'esprit général des convives est si homogène, si intransigeant, qu'il est devenu presque impossible d'être jugé dignus intrare. Adver-

saires comme artistes des prix de Rome et des tenlances académiques, les dineurs appuient d’ailleurs leur radicalisme sur un incontestable talent : MM. Fourcaud, Roll, Gervex, Rodin, Damoye, Barillot, de Maupassant, d’Indy, Hennique, Cazin, forment l'état-major de cette phalange triée sur le volet.

Ces réunions sont, du reste, vieilles comme le monde. C'est autour d'une table qu'Athénée fait converser les personnages quil met en scène. «Cependant Brillat- Savarin est rarement de l'affaire. Maigres en ragoûts et riches en histoires. L'anecdote tient lieu d'entrée, la discussion de rôti, et la poésie de dessert, » a dit mon ami Saint-Juirs. Cependant quelques associations ne dédaignent pas de méler l’utile à l'agréable.

Ainsi sont les Z'étes de bois, présidées, non par un invalide, mais par Jean Dolent, le critique d'art. Les invitations pour « les grandes rigoulades gastronomiques » sont dessinées avec esprit par Ferdinandus et V.-A. Ponsin, et rédigées en un vieux francais de haute fantaisie. »

« Les joyeulx, adroits et doctes garconnets et aultres bien cognus pour estre Testes de bois (lesquels pour ce ne sont testes vuides) sont advisés par icelle feuille du festin de haulle gresse qui se tiendra le...

« Et à icelui disner seront, tost après la faim apaisée, récités carmes tant folastres que de mode pindarique, et aussi debvront auteurs conter joyeulses facéties, desquelles les assistants feront rire comme cent de mouches, tant que iceulx pour soy soulager la rate, empeschés ne seront de roter, vesser el peder comme harquebuzades. »

Mais c'est là une licence rabelaisienne qui reste, croyez-le bien, en fait, absolument platonique.

Les Zéles de bois sont des gens d'esprit et de goût

qui ont eu l'excellente idée de publier, en 4883, chez Charpentier, un intéressant et luxueux volume éerit, illustré par les convives et présenté dans une étincelante préface par René Delorme. Comme suite à cet ouvrage, il y aura un almanach dont l'impression a été récemment votée. C'est là une mine féconde à creuser, pour tous les dineurs. Avec quelques efforts, on pourrait attirer et intéresser le public en lui présentant les manifestations variées de jeunes talents que viendrait soutenir le voisinage de noms déjà connus. On mettrait ainsi en lumière des littérateurs et des dessinateurs à qui il ne manque pour être lancés qu'un coup d'épaule et un peu de publicité.

C'est ainsi que la Vrille, un diner de jeunes qui, au début, voulaient «percer, » el qui sont presque tous arrivés, a pour président notre confrère Roger Ballu, pour vice-président Jules Germain le pentre, et pour secrétaire Gustave Toudouze le romancier. La Vrille a prouvé, du reste, la puissance de volontés étroitement unies pour atteindre un même but.

Il y a cinq ans, lorsque M. Turquet rendit, ou plutôt donna, sans crier gare, la liberté aux artistes, il y eut un moment général de stupeur. Le diner de la Vrille qui suivit l'arrêté du sous-secrétaire d'État fut fort orageux, d'après ce que l'on m'a raconté.

On n'était pas organisé pour le Salon annuel. Pris ainsi à l'improviste, on ne pouvait l'être, assurait-on. L'un des convives apporta une pétition couverte de signatures pour demander au ministre de revenir sur sa décision: quelques rares dissidents conseillèrent de tenter au moins un effort. La pétition fut par eux énergiquement combattue. Après une longue discussion, on décida de tâter l'opinion des camarades avant de s’arrèter à une décision définitive.

Le texte d'une circulaire écrite derrière un menu

fut arrêté. Huit jours plus tard, une réunion importante avait lieu dans les salons de la librairie de l'Art; on se groupa autour des vrilleurs, on se compta, on se rassura, On prit courage. Séance tenante, les premières bases des statuts d'une association en vue des expositions annuelles furent arrêtées. Un incident important se produisit : sur la proposition de MM. Emile Boilvin et Frantz Jourdain, il fut décidé que, dorénavant, les graveurs et architectes auraient, dans chaque section, une médaille d'honneur spéciale en remplacement de la médaille d'honneur unique qui, vu la majorité des peintres et des sculpteurs dans le jury, leur revenait toujours.

Un mois après cette réunion préparatoire, une assemblée générale avait lieu. Des délégués étaient nommés, l'Association des artistes francais existait.

Certes, le soir où la Vrelle, croyant à la possibilité d'une organisation pratique, revendiqua hardiment l'autonomie des artistes, le vaillant diner mérita bien son nom. Quel trou dans la porte des préjugés! La petite vrille était devenue une tarière.

Paris n’est plus dans Paris. — L'art à Nice. — Un carnaval artistique. — Les Analcades. — Une tapisserie mise en action. — Pends-loi, Grévin ! — Le Salon avant la lettre. — Portrait de Pasteur, par Bouvet. — Justinien et son conseil. — La femme au masque. — On imite le bois doré. — Listz chez Munckacsy. — L'œuvre de Leconte du Nouy.— Le livre des collectionneurs. — Monsieur, j'ai mes pauvres. — Prix de la vente Maze Sencier.

25 mars.

Pour bien des gens, Paris est une ville peuplée de près de deux millions d'habitants et située dans le département de la Seine. C'est du moins ce quon ma appris dans ma verte jeunesse et c'est probablement ce qu'on enseigne encore à nos collégiens.

Je regrette de détruire des illusions respectables, mais les définitions données dans les géographies sont tout ce qu'il y a de plus fantaisiste.

Paris sur les bords de la Seine ?

Quelquefois, souvent même si l’on veut, mais tou- Jours ?

Quelle erreur !

Paris est à Trouville, à Dieppe, à Luchon, sur le lac Léman, à Pau, un peu partout excepté à l'endroit où les savants l'ont placé. Notre capitale, je l'ai trouvée au carnaval de Nice la semaine dernière et-elle est revenue avec moi dans-le même train, le mercredi des endres.

Fe

Je vous garantis que la promenade des Anglais était sensiblement plus parisienne, il y a quelques jours, que la rue Brochant ou le boulevard Bourdon. Et, il faut l'avouer, on comprend ce déplacement momentané de notre centre de gravité. Rien de plus gai, de plus lumineux, de plus mouvementé que ce carnaval multicolore, sous le soleil joyeux et le ciel bleu qui mettent, sans motif, la joie au cœur et le rire aux lèvres, de même que le brouillard et le pavé boueux inspirent des idées à rendre jaloux le sombre Hamlet.

Tout le monde connaît aujourd'hui ces fêtes. Inutile de décrire les curieux avec leur casque grillagé, leur pelle en fer, le sac de confetti en bandoulière, les marchands criant : Bonbons ! Bonbons let débitant des montagnes de celte mitraille en plâtre dont on use de quoi bâtir des maisons sur toute la Corniche. Aussi, sans parler du côté brillant, luxueux, mondain, vraiment amusant de ce corps carnavalesque, il y à une note arüistique, unique en son genre, et par conséquent très intéressante à observer.

Incontestablement les costumes qui ont défilé dans la tribune du comité ne possèdent ni le style ni le caractère des somptueuses cavalcades historiques dont la Belgique et l'Autriche sont si fières et à juste litre, mais elles ont une fraicheur, une grâce, un goût des plus séduisants. Je vois encore devant mes yeux une cavalcade pittoresque : les Pantins de Violette, des demoiselles masculines montées sur des ânes et vêtues de violet des pieds à la tête. Avec leurs perruques poudrées sur lesquelles étaient campés de petits paniers remplis de violettes, ce groupe était d'une tonalité exquise. À citer aussi, pour leur aspect charmant parmi les mascarades, les Pages du roi Dagoberr, en maillot de soie rose avec crevés bleu de ciel, les Chevaliers du Pince-nez, les Fèves, les Têtes de pipes et

les Chevaliers du Loto, dont le titre me dispense d'une description.

La conception, l’arrangement de quelques chars étaient aussi fort heureux. Le premier prix, le Char de la Cigogne et du Renard, mise en action de la spirituelle fable de Lafontaine ; la Noria, distribuant à l'aide d'un ingénieux mécanisme des grenouilles, des crapauds et des sangsues, le Moulin à vent de Don Quichotte et le Char des Singes savants, une vraie ménagerie où les artistes à quatre pattes dansaient, cabriolaïent, montaient à la corde lisse, faisaient du trapèze comme dans certaines tapisseries de Buain.

Remarque curieuse : Nice se nourrit de sa propre substance et fièrement se passe de l’aide de Paris, ordinairement l'alma parens de toutes les solennités imaginables. Nice se suffit à elle-même. Ce sont des dessinateurs du cru qui composent les costumes, et ce sont des tailleurs et des couturières de la ville qui les exécutent. Dût mon orgueil d'habitant de la Babylone moderne en souffrir, la vérité m'oblige à reconnaitre que ces essais de décentralisation sont couronnés d'un plein succès. Pends-toi, Grévin, aucun de ces gracieux chiffons ne sent la poussière. Tous ou presque tous ces masques ont au contraire un cachet pimpant, coquet, spirituel, moderne, et capiteux au suprême degré.

Si le tout Paris, le jour du mardi gras, puisait à pleines mains dans des sacs de confetti et des paniers de violette, sous un ciel italien et devant les flots bleus de la Méditerranée, les valises à peine débouclées, on le rencontrait la semaine dernière dans les ateliers d'artiste, furetant comme le chien de chasse qui cherche du gibier. Encore une mode nouvelle! La soif de l'inédit torture notre génération inquiète. Autrefois le chic suprême consistait à assister à l'ouverture du

Salon annuel. Peu à peu on a voulu devancer l'heure du lever de rideau et se lrouver parmi les rares privilégiés qui se faufilaient dans le palais des Champs- Élysées le jour du vernissage par la porte entre-bâillée. Aujourd'hui tout le monde en est, de ce fameux vernissage, et surtout ceux qui n'ont aucun titre pour y figurer. Aussi ne s’en lient-on plus là. L'ambition a grandi, et le dernier mot du bécarre est de courir, chez les peintres et les sculpteurs, passer en revue les tableaux et les statues destinés à la prochaine exposition.

Cela tourne à la fête. Que cela gêne ou non le maitre de la maison, peu importe. On vient si peu pour lui et — entre nous — si peu pour ses œuvres! Les femmes font de la toilette, les hommes de l'esprit ; on lit, on flirte, on potine, on éreinte le voisin d'où l'on sort et l’on couvre de fleurs l'ami chez qui l'on se trouve, on fume d'excellents cigares, on sirote un verre de madère ou de champagne en grignotant un pain fourré ou un gâleau sec. Puis lorsqu'on rentre chez soi les jambes cassées par d'incalculables ascensions de cinq étages, les yeux brûlés par le papillotement de toutes les nuances de l’arc-en-ciel, le cerveau vide, la mémoire troublée par un kaléidoscope fou, on est très fier en pensant qu'on à assisté à la répétition générale, à la vraie répétition générale et que les invités du vernissage n'auront que des restes,

A peine descendu du wagon du P.-L.-M., je suis monté dans une voiture de l'Urbaine pour faire une tournée d'ateliers, car on parle déjà du Salon dans tous - les salons, mais j'ai été si vite que je ne réponds pas des erreurs. Si j'attribue une nature morte à M. Cabanel et la Mort de Pyrrhus à M. Vollon, que le lecteur me pardonne. On ne simagine pas combien les souvenirs restent confus après une semblable course au clocher.

M. Henner va envoyer l'Orpheline, une page superbe, appartenant à M. Chauchard, et un autre merveilleux tableau représentant une nymphe assise sous le feuillage épais d'une forêt où le jour pénètre discrètement, tandis que la belle mire à ses pieds, dans un ruisseau, ses formes superbes. C’est un des plus beaux tableaux du maitre coloriste, à qui nous devons tant de chefsd'œuvre.

De M. Bonnat, nous verrons le Portrait de M. Pas- Leur et de sa petite-fille, M"e Valérie Radot, portrait commandé par un brasseur de Copenhague qui doit sa forlune aux procédés scientifiques de l'illustre savant.

De M. Bompard un épisode de la campagne des Anglais au Soudan. Des rebelles apportent au mahdi des têtes qu'ils viennent de moissonner dans un combat. Le prophète assis sous sa tente, à demi nu, les regards tournés vers le ciel, paraît en extase comme un saint de pierre d'une cathédrale.

M. Boulanger expose le Warchand d'esclaves à Rome, beaucoup de femmes nues, naturellement. M. Benjamin Constant a terminé à la dernière heure une immense toile d’un bel effet, Justinien et son conseil, puis un tableau moins important intitulé : Judith.

Un anonyme a commandé à M. Cabanel le portrait de l'abbé Le Pailleux, fondateur de l’ordre des petites sœurs des pauvres, et de sœur Marie-Augustine Jamet, supérieure générale et fondatrice du même ordre. Tous les deux sont représentés dans leur costume sévère, dans leur cellule au mobilier sommaire. Ces deux portraits sont très remarquables et seront très remarqués.

De M. Puvis de Chavannes, l'unique décorateur que nous possédions encore depuis la mort de Baudry, nous aurons une magistrale composition commandée par le musée de Lyon : Vision ant que et Inspiration chrélienne; puis deux figures, le #Aôné et la Saône, symboli-

sant la Force et la Grâce. De M. Dagnan-Bouveret, le Pain bénit. De M. Vollon, une nature morte du plus prodigieux effet : des œufs roulant sur une table couverte d'objets de ménage. De M. Carolus Duran, une femme nue couchée sur un lit de repos. De M. Benedict Masson, un vieux lutteur, le Passage des Alpes par l'armée d'Annibal et Eve chassée de l'Eden — pas celui de la rue Boudreau, bien entendu.

Continuons notre nomenclature: de M. Fichel, le Toast et le Corps de garde ; de Jules Breton, la Bretonne et le Æepas des Moissonneurs ; de Léon Comerre, un fragment de la décoration de la mairie du 4° arrondissement: l'£téetl’ Automne, et Le portrait de M Louise Théo en pied et en soubrette Louis XIV.

Nous tombons avec M. Worms sur des sujets moins graves : Sous le charme représente une de ces scènes andalouses où excelle le spirituel conteur. Le genre aura d'ailleurs de brillants champions au Salon. Voici M. Delort avec une #éte à Venise au siècle dernier; M. Adrien Moreau, avec M®° de Lonqueville haranquant la population dieppoise ; M. Brispot avec le Barbier du village rasant en plein vent aidé par sa femme, et le Dernier bouton: un suisse gonflé d'importance boutonnant son gant et faisant boutonner les attaches de son genou par un enfant de chœur ; M. Jean Béraud, avec les Prostituées de Saint-Lazare : M. Francois Flameng, avec le Bain ; M. Damour, un débutant plein de talent, avec un /ntérieur de forge ; M. Frédéric Régamey, une aquarelle traitée avec autant d'esprit que d'habileté: lAssaut du comte de Bondy et de Lafauchère, le maître d'armes célèbre en 1816, assaut auquel l’auteur fait assister, par une convention ingénieuse, les maitres, les amateurs et les écrivains de l'épée au dix-neuvième siècle. La place me manque pour parler de cette œuvre fine et aimable. C'est dommage, car du

méme coup il y aurait eu de piquants documents à glaner dans la petite exposition d'escrime du Figaro, où figurait l'aquarelle de M. Frédéric Régamey. Disons en passant que le spirituel dessinateur a illustré d’une facon ravissante un exemplaire unique du Théâtre a la campagne, exemplaire que j'ai la bonne fortune de posséder, grâce à l'étrange indifférence de M. Paiïlleron à qui il avait été naturellement tout d’abord présenté.

La Folie de Nabuchodonvsor, par M. Rochegrosse, nous ramène aux grandes toiles. À peu près dans les mêmes dimensions, M. Bompard envoie une scène tirée de la campagne des Anglais au Soudan. Nous voilà maintenant en plein élément guerrier. N'en sortons pas avant d'avoir signalé le Pranle-bas de combat sur un vaisseau de querre, par M. Couturier, et la Zafaille de Saint-Privat, par M. Jeanniot, à qui il faut prédire un des gros succès de l'exposition. Le peintre, qui a récemment troqué le sabre de capitaine contre la palette et l’appui-main, assistait comme sous-lieutenant à cette lutte héroïque, dans laquelle il fut blessé. Aussi l'impression est-elle d'une vérité simple et brutale qui vous prend aux entrailles. L'aspect général n'est nullement celui des tableaux militaires de Neuville. C’est quelque chose de plus terrible. L'exéeution de cette œuvre audacieuse est d’une originalité intelligente, d’une personnalité qu'on ne saurait trop louer. Avec la Bataille de Saint-Privat, qui aura vraisemblablement l'honneur d’etre violemment attaquée, M. Jeanniot vient de faire un pas gigantesque en avant, etil prend place d'un coup dans les premiers rangs.

Continuons nos indications :

M. Gervex expose la Femme au masque; un loup de velours noir et pas de vêtement. Elle se tient nue devant une psyché, le dernier voile a glissé de son corps et floconne à ses pieds; sa téte inclinée paraît se con-

templer avec orgueil et sourire à sa beauté. M'° Abbéma, la Zragédie et la Comédie; M. Cormon, un Déjeuner dans l'atelier ; M. Montenard, un panneau décoratif ; M. Duez, le epos ; M. Besnard, une //erborisalion, très étrange pour l'École de pharmacie, et un portrait de M®° Roger Jourdain, dont le mari envoie le Lawn-Tenis ; M. Barillot, Soirée d'automne en Lorraine et Matinée d'été dans le Cotentin : un troupeau de vaches se dirige au petit jour vers un abreuvoir. Un taureau marche en tête, aspirant l'air à pleins naseaux et se retournant vers le troupeau comme pour y chercher sa favorite. La buée du matin fond sur les premiers rayons du soleil levant. Il parait malheureusement que l’un de ces tableaux a été crevé par un commissionnaire maladroit.

Avec M. Barillot le naturiste, nous arrivons aux paysagistes, dont les œuvres sont pour la plupart extrémement remarquables. Il faudrait citer presque tout le monde. Prenons au hasard: l'£'té de la Saint-Martin et le Soir, de M. Rapin : le premier paysage pris en novembre à la Hague; le second, une mare garnie de plantes reflétant les vivacités du ciel encore très embrasé ; un Soleil couchant, par M. Damoye, dont M. Roll vient de terminer le portrait; le //ameau de Landener, de M. Guillemet ; un Ze! de neige au soleil couchant, de M. Lavieille; le Vallon, de M. Camille Bernier ; les Nénuphars, de M. Hanoteau ; le Menhir, de M. Lansyer ; l’{lot aux oies, de M. Pelouse, etc., etc.

C'est le cas ou jamais de placer ce cliché : nous en “passons et des meilleurs. Arrètons-nous, car la liste devenant trop longue serait transformée bientôt en un véritable livret.

« Un chapitre nouveau à ajouter au truqguage de M. Paul Eudel, » écrit dans un journal M. Jos. Hessel.

Ma foi non, au lieu de le mettre dans mes cartons pour le cas d’une nouvelle édition refondue et considérablement développée, je préfère citer immédiatement l’aventure telle que la raconte mon jeune et aimable confrère. Mes lecteurs perdraient trop en attendant.

On a fait grand tapage ces temps-ci à l'hôtel Drouot autour d'une aventure arrivée récemment à un marchand d'antiquités des plus connus et dont la compétence en matière d’art n'avait jamais été discutée.

M. Perdreau, qui habite la rue Meyerbeer, avait acheté chez M. Veil-Picard par l'entremise de MM. Boïislève et Franck, une table louis-quatorze, en bois sculpté et doré, portant en relief les armes du duc de Richelieu, et l'avait payée 30 (00 francs.

Croyant avoir acquis une pièce unique d’une grande valeur, il s'empressa de la montrer au baron Gustave de Rothschild qu'il savait fort amateur d'objets de cette rareté et lui en demanda 40 000 francs.

— 40 000 francs! lui répliqua le baron, mais 1l y a un mois à peine qu'un de vos confrères est venu me proposer cette même table à 18 000 francs.

— Êtes-vous bien certain que ce soit la même, lui demanda M. Perdreau stupéfait ?

— Absolument, lui répondit le baron.

Le marchand dut garder son meuble, mais il n’était nullement persuadé que le meuble fut truqué.

Or, il y a quelques jours, le marchand apprit quil existait au Garde-Meuble une table pareille à la sienne, il s'informa et finit par apprendre que la merveille qu'il avait payée 30 000 francs n'était qu'une imitation moderne d’une table du Garde-Meuble.

M. Perdreau s’empressa d'informer son vendeur de-ce fait et lui réclama les 30 000 francs qu'il avait payés.

Celui-ci refusa de rembourser la somme reçue, prétendant que son acquéreur devait savoir en l’achetant si la table élait ancienne, que lui-même du reste l'avait achetée de bonne foi comme étant de l'époque de Louis XIV à M. André, un marchand habitant une rue avoisinant le cimetière Montmartre.

M. Perdreau, ne se rendant pas à ces raisons, l’assigne devant le tribunal et lui réclame la résiliation du marché.

Où allons-nous? jusqu'ici les meubles en bois, sculptés et dorés, du xvin* siècle, avaient échappé à l'habileté des imitateurs.

A quand les tapisseries? Après, il faudra tirer l'échelle. La contrefacon se sera emparée de toutes les branches de la curiosité.

— Brillante réunion avenue de Villiers, chez le peintre Munkacsy, en l'honneur de son compatriote Liszt, le grand pianiste, arrivé depuis quelques jours à Paris.

Le maitre hongrois est aujourd'hui un beau vieillard au teint bronzé, au nez fortement accentué, au sourire fin et pénétrant. L'âge a un peu voüté sa taille. Ses grands cheveux blancs tombant sur ses épaules encadrent toujours sa physionomie comme au temps de sa jeunesse, tandis qu'une longue houppelande, un peu semblable à une soutane, rappelle qu'il est dans les ordres. Liszt portait hier pour toute décoration la rosette d'officier de la Légion d'honneur.

A part le duo de Mireille, chanté par M"° Conneau et M. Faure, le programme préparé avec intelligence par la maitresse de la maison, M®*° Munkacsy, ne contenait que des œuvres du maitre hongrois, exécutées par des interprètes hors ligne, comme MM. Saint-Saëns, Burger, Diemer et Marsick.

- À minuit, au milieu d'une profonde émotion, Liszt s’est mis au piano pour jouer une fantaisie hongroise de sa composition.

Il semble vraiment que l'instrument se transforme sous ses doigts, qui paraissent à peine s’agiter. Toujours souriant, regardant à peine le clavier, le grand pia-

niste arrive sans effort à produire des effets d'une incroyable puissance ou d'une douceur infinie. Sa méthode est un secret qui disparaîtra avec lui.

A la fin du morceau, une ovation dont il gardera le souvenir lui a été faite par les assistants, appartenant

en grande partie à la colonie étrangère.

— Dans les galeries Tripp, rue de Provence, vient de s'ouvrir une exposition des œuvres principales du peintre Leconte du Nouy.

M. Leconte du Nouy appartient surtout à la tribu des orientalistes, qui compte aujourd’hui de nombreux représentants à Paris : MM. Berchère, Guillaumet, Benjamin Constant et beaucoup d’autres encore. Aussi beaucoup de ses sujets sont-ils empruntés à la Turquie, à l'Algérie et à la Palestine, comme la Vision d'Abraham, une grande toile très décorative; la Mauresque, un souvenir de la Casbah d'Alger; Pharaon dans son gynécée, fragment d'un triplyque tiré du Roman de la Momie, de Théophile Gautier. A citer de nombreux cartons, des dessins études pour la plupart qui possèdent un charme particulier, et plusieurs portraits ne manquant pas de caractère, comme ceux de M"° Everard, M" P. Crémieux, parente de l'artiste, si nous ne nous trompons pas; M. Genest, le docteur Proust, de la Faculté de Paris, pour lequel l’auteur s’est inspiré de la manière d'Holbein.

Cette exposition non payante ne prépare pas une vente prochaine. Elle n’est pas, comme d'habitude, l’antichambre de l’hôtel Drouot. Élève de Signol et de Gérôme, M. Leconte du Nouy appartient à cette école qui lutte avec persévérance contre les impressionnistes. — 1] veut rendre le public juge de son œuvre. Tel est son but, et nous ne pouvons qu'applaudir à la résolution qu'il a prise

En faisant strictement mon devoir, je devrais rester sur le territoire de la peinture, car il y aurait à mentionner encore l'exposition fort intéressante des études vénitiennes de M. Pasini chez MM. Boussod et Valadon:; mais je demande grâce, et les chevaliers de la brosse me pardonneront si je les abandonne pour aller jeter en courant un coup d'œil à l'hôtel Drouot.

Ils seraient d’ailleurs mal venus de se plaindre. Une vente importante, celle de la collection Maze Sennès, sy prépare. Le vendeur n'est pas un inconnu dans le monde des amateurs. En 1870 il a publié ses recherches sur la céramique, et il vient d'achever un magnifique volume, Le livre des collectionneurs, qui est un véritable trésor d’érudition.

Les faïences de Rouen sont représentées dans cette collection par de beaux types. Cinq aiguières louis-seize, des plats, des assiettes aux armes äe Louis Poterat, d'Herbenville, d'Asselin de Villequier, de la baronne de Suze, etc.

Uné fontaine figurant en relief un Neptune entre deux dauphins, est un chef-d'œuvre de maitrise.

Deux jardinières demi-circulaires de Sceaux décorées de sujets de chasse peuvent être comparées : avec certaines peintures de Sèvres.

Grès peu nombreux, mais choisis.

Quant aux miniatures, elles sont fort remarquables. Voici les portraits de M"° Deshoulières, de Marie- Thérèse, femme de Louis XIV, par Petitot; d'Amédée Il, roi de Sardaigne, de Maurice de Saxe, de la marquise

- de Tourzel, par Violet; du duc d'Enghien, par Hall; de

la duchesse de Polignac, par Dumont, sur une riche tabatitre.

De toutes ces miniatures la plus étonnante me parait être le portrait de Rosalie Duthé par Augustin, de cette adorable et célèbre Duthé, qui fut la maitresse

du comte d'Artois. C'est à son sujet que courut l’épigramme connue. « Lorsque le prince a une indigestion de gâteau de Savoie, il va prendre du thé à Paris ». On sait que le frère du roi avait épousé une princesse de Savoie.

A noter enfin un ravissant portrait de M"° Dervieux, la spirituelle pécheresse qui répondait un jour à un amoureux suppliant de lui faire l’aumône de son amour.

— Mais, Monsieur, j'ai mes pauvres !

De pareilles réponses ne sont, paraît-il, plus à la mode, car on n'en entend plus de semblables.

Eh bien! franchement, c'est dommage.

PRIX PRINCIPAUX DE LA VENTE MAZE-SENCIER : Miniatures. — Petitot : Marie-Thérèse d'Autriche, miniature sur vélin, 400 francs, à M. Boas Berg. — Augustin: Portrait de Rosalie Duthé, vue à mi-corps, vêtue de blanc, le sein et le bras gauche découverts, signé Augustin, 1793, 2,900 francs. — Jules Vernet : Marquise de Croy, coiffée d’un grand chapeau à la Paméla, 460 francs, à M. Panckoucke. — Blondel (attribué à) : Marie-Thérèse d'Autriche, assise, portant le grand cordon de son ordre, cadre allemand en bronze ciselé, 400 francs, à M. Boasberg. — Hall (Pierre-Adolphe) (1739- 1793) : Son portrait par lui-même. Il est drapé dans un grand manteau rouge. Cadre vénitien écaille et argent, 1,080 francs, à Mwe de Courval (quelques amateurs prétendent que c'est le portrait de Georges II, roi de Suède, et la copie du portrait acheté 3,000 francs par M. Panhard à la vente de La Béraudière). — Du mème (mais attribution contestable et contestée) : Portrait de jeune femme (un peu refait). Fleur et ruban vert dans les cheveux, fichu dénoué. Cadre en or à réverbère, 3,020 francs, à M. Mannheim. — Vestier (Antoine)

(attribution contestée) : Jeune femme coiffée d’un bonnet de tulle échancré sur le front, 510 francs, à M. Legrand. — Dumont (attribution contestable) : Portrait de M. de Calonne. Habit et gilet noirs, cravate et jabot de dentelle, 1,020 francs, à M. de Sancy. — Isabey : Jeune femme coiffée d’un grand voile blanc. Écharpe jaune autour du cou (on prétend que cette miniature était une simple imitation moderne faite il y a 30 ou 40 ans, d’après une gravure anglaise), 640 francs. — G. Van Spaendonck : Tabatière en vernis martin. Dessus, fleurs et fruits, 1,180 francs, à M. de Ganay. — Van Pol : Tabatière en poudre d’écaille, ornée d’une gouache, corbeille de fleurs, #10 francs, à Mme de Courval. — Dumont (Francois) : Boîte rouge vernis martin. Portrait de De la Rive l'acteur, 1,520 francs, à M. Coblence, — Du même : Tabatière en écaille jaspée. Portrait de la duchesse de Polignac (bien belle pour Me de Polignac qui était fort laide!), 4,220 francs, à M. Mannheim. — Mosnier : Boite en poudre d’écaille moulée, de couleur lie de vin. Portrait de femme. Robe mauve décolletée, traçant une lettre sur laquelle on lit : N'écrivez plus et venez : 2,900 francs, à M. Mannheim. — Hall : Tabatière en poudre d'écaille. Portrait de la tante de l'artiste (la tante Adolphine), 1,900 francs, à M. Perdreau. — Bonbonnière à secret, louis-seize. Portrait de femme portant un vêtement à capuchon, 1,420 francs, à M. Malinet.

FaïeNcEs DE RouEx. — Plat octogone oblong, à anses tigrées, décor rayonnant de lambrequins, guirlandes et pendentifs ; au centre, une corbeille de fleurs entre deux cornes d'abondance, haut. 315 millim., long. 450 millim., 1,020 francs, à M. Weinberg.— Assiette à bordure d’arabesques et de quadrillés noirs sur fond jaune d’ocre; au milieu, un grand médaillon découpé de même fond, chargé de deux Amours dansant; de fines guirlandes bleues entourent ce médaillon. Cette assiette date de la régence de Philippe d'Orléans, 2,570 francs, à M. Cussac.

- Faïences pe Nevers. — Grands cornets octogones, à décor hollando-japonais, en émaux bleu et violet manganèse, 620 francs.

Assiette décorée sur le marli de guirlandes se reliant à huit médaillons décorés d'oiseaux, bustes et figures de divinités;, au centre, un sujet biblique : Saint Michel terrassant le dragon, émaux polychromes, 900 francs, à M. Panckoucke.

Jardinières semi-circulaires à pilastres et bordures d lauriers et rinceaux. Les médaillons représentent des sujets de chasse, haut. 130 millim., larg. 240 millim., 800 francs, à M. Boucheron.

MeugLes. — Un coffre en chêne sculpté décoré de douze portraits séparés par des colonnettes ; ce beau meuble, rare spécimen de la transition du gothique à la Renaissance, est le corps d'une crédence dont les pieds ont été détruits . par le temps; il date du commencement du xvi® siècle, 1,900 francs. :

Canapé louis-seize, couvert en tapisserie de Beauvais. Le siège représente une chasse au sanglier, et le dossier, des Amours dans un paysage, 2,500 franes, à M. Chappey.

Deux fauteuils louis-seize, à dossier ovale, couverts de tapisserie de Beauvais à sujets chinois, 2,450 francs, à M. Chappey.

Deux chaises louis-seize, en bois finement sculpté, à siège ovale et dossier droit, en gaine. La tapisserie, de Beauvais, représente des vases et des bouquets de fleurs. Estampille J.-B. Séné (Jean-Baptiste Séné était fournisseur de la couronne sous Louis XVI), 999 francs.

Cette vente a produit-la somme de 85,831 francs.

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1 Mg M EE dite BR A

La vente Morgan à New-York. — Chickering Hall. — Sir Thomas Kirby. — Le Signal, de Haquette. — Dans la bibliothèque, de Meissonier. — Dollars contre dollars. — Le Menu du cardinal, par Vibert. — Un lapsus d’auctioneer. — Les Communiantes, de Jules Breton. — Une adjudication de 227,500 francs! — Le récit du missionnaire, par Vibert. — 487,925 dollars en trois vacations ! — Peintres, reprenez vos pinceaur.— Les concours pour l'Exposition universelle. — La gare de 1878. — La tour Eiffel. — Les projets Raullin, Dutert, Formigé, Eiffel et Sau vestre. — Pas de réminiscences antiques en 1886! — Le colosse de Rhodes. — Inconvénients des concours entre architectes.

30 mars.

Ce n’est pas à l'hôtel Drouot que je transporterai aujourd'hui mes lecteurs, mais à New-York, où va se vendre la magnifique collection de tableaux de M*° Mary J. Morgan, propriétaire de la ligne de bateaux à vapeur faisant le service avec la Nouvelle-Orléans.

Nous sommes le 6 mars. Il est sept heures. Une foule compacte, après avoir longtemps attendu, le ticket à la main, l'ouverture des portes, vient d’envahir le « Chichering hall ». Tout est plein, du parterre aux galeries. Chicago, Saint-Louis, Boston et Philadelphie, ont envoyé, pour la circonstance, leurs principaux marchands avee les commissions des amateurs. C'est un véritable événement qui va se passer dans le monde

artistique. Il aura un retentissement considérable de tous les côtés.

Au fond de la salle, une draperie large laisse tomber ses plis mous sur lesquels se détache la toile de Renouf : Réparant son canot, qui sera vendue la dernière de la vacation.

Un chevalet tournant doit recevoir les uns après les autres les tableaux destinés à passer sous le marteau.

Quand sir Thomas Kirby, le célèbre auctioneer, parait, des applaudissements réitérés le saluent avec enthousiasme.

Il remercie l'assistance par le petit speech d'usage en pareil cas.

— Votre attention, dit-il, est très respectueusement invitée à suivre, avec soin, les enchères. C’est une vente sérieuse que nous allons faire, de la galerie que M®% Mary Morgan avait commencée, 1l y a quatre ans à peine. Quoi qu'on ait pu dire, aucun objet étranger n’a été ajouté à cette collection, l’une des plus belles qui aient été formées en Amérique.

La première toile présentée aux enchères est le Signal, par Haquette.

— 10 dollars (1), dit un plaisant, dans la salle.

— Je vous préviens, répond M. Kerby, que je ne prendrai que des enchères de 25 dollars. Qui offre 25 dollars?

— 50 dollars, crie quelqu'un. A

— Deux à 50. J’attendrai. Bien : 75 dollars ; 100 dollars. Allons, ce sera un honneur et un souvenir d'avoir acheté le premier numéro de la collection Morgan. *

Et l’on monte jusqu'à 575 dollars, prix auquel est adjugé le tableau de Haquette, à M. Henry Wilson, de Stock Echange.

(1) Le dollar vaut cinq francs.

Vient ensuite un Paysage de Corot qui décroche rapidement 5,000 dollars.

M. John T. Martin fait un signe de tête pour ajouter 100 dollars.

L'un des spectateurs appuyé sur la balustrade de la galerie, M. Harry Havemayer, indique d’un geste qu'il met 100 dollars de plus.

M. Knoedler, le grand marchand de New-York, agite son gant et couvre l'enchère de 100 dollars.

C'est ainsi que le premier Corot présenté va rapidement jusqu à 8,900 dollars.

— Allons, un dernier effort pour arriver à 9,000, dit M. Kirby en fascinant du regard son auditoire.

M. Charles Crocker, le millionnaire de l'Ouest, qui a acheté « Billy » le manoir de Hutchinson, connue comme le château de Chattenooga, se décide enfin.

A 9,000 dollards, il est l’adjudicataire du Corot.

Mais le clou de la soirée est le tableau de Meissonier, Dans la bibliothèque, que les commissionnaires viennent d'apporter sur le chevalet.

Tous les marchands ont des ordres pour le pousser ; MM.S. P. Avery, J. Herman, Schaus, Roland Knædler, Christ Delmonico et M. E. Glaenzer de Paris représentant de MM. Boussod et Valadon de la rue Chaptal qui vient d'arriver par le steamer « la Gallia. »

Les amateurs qui doivent soutenir la lutteeux-mêmes sont : MM. John T. Martin de Brooklyn, James et Claghorn de Philadelphie, Cabanel Cook de Californie, Henri Havemayer, W.B. Dickerman, Philip van Vakenbergt, Edward Kearny, Daniel Chauncey, docteur Willing, directeur de la Galerie artistique à Washington et MM. Kauffman et Magrane, ses deux collaborateurs.

L'instant est solennel. Les crieurs se disséminent dans la salle. Les dames laissent tomber sur leurs genoux

leur catalogue couvert de maroquin rouge et imprimé en lettres d’or.

Le silence devient profond.

— Je suis marchand à 10,000 dollars, prononce lentement l’auctioneer en regardant un acquéreur placé en face de lui.

— 11,000, envoie un amateur dans une autre partie de la salle.

— 12,000, clame M. Garland.

Les enchères partent de droite et de gauche, rapides et animées.

Le tableau monte ainsi jusqu'à 16,500 dollars, puis s'arrête brusquement.

M. Knœdler, après un moment d'hésitation, met 10 dollars.

— Non, dit encore M. Kirby. Je ne veux pas prendre cette enchère. Mettez 25 dollars. Voyons, est-ce dit, 25?

— Allez, répond M. Knœædler, et le tableau de Meissonier lui est adjugé à 16,525 dollars.

On pousse encore jusqu’à 8,100 dollars les Côtes près de Villers, de Troyon; 5,300 la Leçon de chant, de Zamacoïs ; 6,500 le Cupidon, de Bouguereau; 4,500 la Sapho, de Lefebvre; 4,800 des Vymphes au bain, de Corot; 4,600 le Marchand de poteries au Caire.

Les Diaz s'enlèvent avec succès : La lemme d'Orient, 4,550. Le chemin près de Fontainebleau, 2,500. Etude de nu, 1,375. Enfant jouant avec une chèvre, 2,790. Concert au clair de lune, 2,400.

A citer encore les tableaux suivants : Suzanne, de Jacquet, 1,075. Vaches a l'abreuvoir, de Van Marcke, 4,325, acheté par M. J.-T. Woodward et le Printemps, du même, 4,625. La leçon de musique, de Willems, 4,250, à MM. Knædler and C°. Pergères et moutons, de Millet, 4,525, à M. Henry Havemayer. La récolte de pommes,

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