‹ L'Hôtel Drouot [et la curiosité] en 1881 [jusqu'en 1888]Chapitre 10 sur 21 · DEUXIÈME VACATION. — 31 MAI · texte numérisé non relu

DEUXIÈME VACATION. — 31 MAI

Cette seconde journée comprend les bijoux, les tabatières, l'orfèvrerie, les armes et les boîtes ornées de miniatures.

Toutes les nations sont représentées : la Russie, TAllemagne, la Hollande, T Angleterre et les États- Unis.

Le public s'entasse pêle-mêle, bravant la chaleur, le grand seigneur à côté du gros bric-à-brac, la finance et les beaux-arts se confondent, marchands cossus^ brocanteurs râpés, artistes et millionnaires, — c'est l'égalité devant le bibelot. /

Il y aura aujourd'hui des trésors impossibles à retrouver. Le duel sera palpitant. Quelle comédie ! Quelles ruses on va déployer! Les uns, trop connus, feront pousser par un ami amené là pour les besoins de la cause. Daire, le crieur, qui a des coTnmissionSj emploiera toutes ses ruses. Pillet, qui a des ordres à remplir, cherchera à chaque instant des acheteurs invisibles dans la salie. Mannheim emploiera des signes convenus pour faire comprendre au crieur que c'est lui qui pousse. Les enchères de mille francs voleront en l'air comme des flocons de neige.

L'HOTEL DROUOT £N i881. 235

Je vois dans la salle MM. Alphoase et Gustave de Rothschild, le duc de Mortemart, le major Dundas, M. Groult, le fabricant de pâtes alimeutaires qiji a une si be^e collection de boites ornées de miniatures; M. Dutuit, le célèbre amateur de Rouen; le prince d'Arenberg, Stevens, le peintre belge; M. Lemoine, représentant sir Richard Wallace; MM. Johnston, Fould, et le célèbre Bourgeois, le marchand de Francfort.

Côté des dames, les toilettes brillent comme des joyaux. Voici la duchesse d'Avaray, la duchesse de Noailles, la marquise de Lambertye, la marquise de Gallifet avec une charmante pèlerine Watteau, la gracieuse comtesse de Béhague dans un deuil ravissant, qui expire cette année, et beaucoup d'autres, — en un mot toutes les élégances parisiennes.

A deux heures, Pillet frappe, avec son marteau d'ébène, le premier coup traditionnel.

a Nous commençons, messieurs. »

Un frémissement court parmi les spectateurs.

Mannheim a remplacé Ferai.

C'est un arc qui débute. Cela vaut bien dix francs, avec les flèches, dans tous les bazars japonais.

Mannheim en demande timidement vingt-cinq francs.

n est vendu plus de cent francs I

La crise commence. Nous sommes déjà en pleine fièvre.

Le bâton de derviche avec la béquille en jade, 510 fr.

Un fusil indien, 1,100 francs.

Le casque divan le Terrible, 3,000 fr. J'espère que Ton n'a pas payé la légende 1 II était beau, du reste, gravé, doré, casque à bombe se terminant en pointe à la prussienne.

Rondache à décor rayonnant, en cuivre doré, 750 fr.

La hallebarde des Montmorency, 800 francs.

L'épée du maréchal d'Ancre, 2,200 francs.

«36 L'HOTEL DROUOT EN i881.

Un hausse*coI du temps de Henri IV, acheté par M. Otterbourg, 6,350 francs.

Une arquebuse de chasse, à rouet, 1,300 francs.

Voici l'argenterie qui défile à son tour. Elle contient très peu de vieux Paris.

Une paire de girandoles du temps de Louis XVI, un peu raides de forme et faites en province, 12,200 fr.

Une éeuelle en vermeil de Thomas Germain, aux armes du cardinal Farnèse, à M. Eudel, 8,100 francs.

Une autre éeuelle Louis XV, dite à lécrevisse^ poinçons de province, à M. d'Etampes, 3,800 francs.

Un sucrier oblong, travail repoussé du temps de Louis XV, 3,100 francs.

Un médaillon signé L. (Lortior, sans doute), dont

Mannheim demandait 8,000 francs, adjugé 11,600 francs

à W^ Carafa de Noja. Il faut dire qu'il représentait

Marie-Antoinette, qu'il était en argent repoussé et ciselé, et qu'il avait un cadre en fer guilloché, travaillé

dans l'atelier établi sous les combles de Versailles où Louis XVI et son compère Gamain forgeaient des marteaux et des verrous. Louis XV faisait de la cuisine, le dauphin son fils, du plain-chant; Louis XVI de la serrurerie, Jean-Jacques voulait que chacun eût appris un métier ; les rois donnaient le bon exemple.

Les plats en argent s'enlèvent à de grands prix, 600, 500, 700 francs. Un plat rond à contours, portant le poinçon de Thomas Germain, est poussé jusqu'à 880 francs.

Mannheim aborde les miniatures et les boites :

Le portrait de la Duthé, attribué à Fragonard! 2,950 francs.

M"« de Saint-Aubin, miniature, par Hall, d'après le catalogue ; d'après d'autres, faite par l'habile peintre Cournerie, 4,900 francs, à M. le vicomte de Greffulhe.

L'HOTEL DROUOT EN 188i. «37

Uae boite contournée, à deux tabacs, en sardoine orientale, à Mannheim père, 4,650 francs.

Une boîte avec des amours, par Auguste Laterre, orfèvre du roi en4760 : 3,870 francs.*

Une boite en vernis Martin bleu avec incrustation de fleurs en or, vendue difflcilement 750 francs par Laurent, du Palais-Royal^ dans le temps, payée aujourd'hui très facilement 4,100 francs.

Une boite oblongue en or émaillé, avec six médailles genre Boucher, prise par Guenot, successeur de Laurent, pour 10,150 francs.

La boite ronde ornée d'une plaque de Sèvres pâte tendre, représentant la Peinture entourée par les Grâces, peinte par Dodin, d'après Lagrenée, exécution remarquable, achetée par Henri Stettiner, 5,050 francs.

Une boite ovale à médaillon, sujets de marine, adjugée à Goldschmidt, de Francfort, 6,600 francs.

Attention! nous touchons aux Blarenberghe et aux Petilot :

Ces derniers passent les premiers sur table.

Une boite ovale en or, ciselée et à rinceaux avec le portrait de Turenne. La boîte exécutée par Mathis de Beaulieu, orfèvre de Louis XVI (vendue par Laurent 2, 500 francs il y a douze à quinze ans) et Témail de Petitot, gravé dans l'ouvrage de Blaisot, 6,000 francs. ~ Mannheim demande 10,000 francs. Le successeur de Janin, l'orfèvre du boulevard des Italiens, pousse jusqu'à 18,200 francs. Elle lui reste.

Une boîte ronde en or guilloché et ém&illé brun avec un demi-rang de perles et le portrait d'Anne d'Autriche, l'un des plus beaux émaux de Petitot. — Mannheim Teslime 12,000 francs. M. Guenot en donne seulement 10,800 francs.

Une boîte verte ovale, en or vert, avec un émail en hauteur de Petitot représentant Louis XIV, vendue seu-

S38 L'HOTEL DROUOT EN i881.

lement 5,500 francs. — II faut dire que Tes portraits d*homme sont peu prisés et que les Louis XIV sont très communs.

Salut à Van Blarenberghe, le maître de dessin des Enfants de France ! On va ici faire des folies. — Il y a des acheteurs qui attendent fiévreusement depuis trois heures le moment psychologique.

Mannheim sort d*un étui en galuchet, portant en argent les armes impériales de Russie, une petite boite en or guilloché, émaillée en rouge avec une miniature ovale représentant le transport du rocher qui sert de base aujourd'hui à la statue de Pierre le Grand à Saint- Pétersbourg. — Deux ou trois cents personnages dans 17 millimètres de largeur et 13 millimètres de hauteur ! C'est un tour de force, car chaque groupe qui compose ce petit tableau a sa physionomie propre. La grande gouache s'est vendue dans le temps 5,500 fr. par un marchand du passage Choiseul. — La boite est moderne. Guenot affirme qu'il l'a vendue 1,000 francs.

L'expert demande 8,000 francs. Elle est adjugée 11,500 francs, seulement. Déception complète dans le public.

Une petite boîte oblongue du temps de Louis XVI, or émaillé vert, Scène champêtre avec quatorze figures dans un paysage, vendue jadis 1,500 francs par Laurent et achetée par Janin 13,000 francs, bien qu'il n*ait été demandé que 6,000 francs.

La Fête de village, de Blarenberghe, composée de quatre-vingts figures de la plus grande finesse, miniature montée sur une boîte ronde en or ciselé, à perles en relief, avec panneaux d'émail gris-perle. En 1860, la boîte valait 1,500 francs et la miniature 5,000 francs. En 1881, le tout, estimé 15,000 francs, se vend 20,100 francs. C'est toujours le successeur de Janin qui achète.

Pour terminer on met sur table la boîte de baptême

représentant d'un côté dans un cadre à réverbère le Retour deV Église, et de l'autre, dans un cercle d'émail bleu, la Visite à la nourrice, Tune des bonnes choses de Van Blarenberghe reproduite dans le Dix-huitième siècle de Paul Lacroix. M. Double avait acheté 5,000 fr. cette boîte au Palais-Royal. — Mannheim en demande 30,000 francs. Goldschmidt, de Francfort, tient l'enchère jusqu'à 30,100 francs, prix auquel la petite boîte ovale lui est adjugée.

Est-ce pour lui? Est-ce pour le baron Charles Meyer de Rothschild, deFraacfort? Voilàce que tout le monde se demande et ce qu'il n'est pas possible de savoir. — C'est le sujet des conversations de la sortie.

Résultat de cette deuxième vacation : 257,815 francs.

Page 1