MORALITE
Il est déddémerU préférable de faire jouer qvf * jouer soir-même.
Mardi ii décembre.— Tous les ans, le père Franc U une petite liquidation de ce qu'il a pu récolter pendaQ' l'année dans ses courses à travers Paris. Cela ramage, ce doyen de la curiosité, qui porte gaillardement se? quatre-vingt-six ans. C'est un type bien connu de W^ habitués des couloirs de l'Hôtel. Sa grande r^W^ marron est historique, ses poches gigantesques pwv«i' biales, son chapeau aux larges ailes légendaire. "^ toujours cahinH^aha, traînant un peu la jambe, ^ magasin en magasip, cherchant sans cesse quelque objets intéressants. Personne n'a eu, à Paris, les merveilles du bonhomme Franc en mimàtures et eo ^
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batières ; mais il y a longtemps que les oiseaux rares qu'il possédait oat été dénichés. II ne lui reste plus que son butin quotidien qui a baissé considérablement de qualité par suite de la faiblesse de sa vue. L'âge est depuis longtemps arrivé, mais il ne se reposera que dans la tombe, et, s'il vit l'année prochaine, comme nous le désirons sincèrement, nous verrons encore une nouvelle vente à son nom. Celle qui vient d'avoir lieu ne renfermait que des tableaux peu intéressants, des boîtes en or émaillé ordinaires, des étuis en or guilloché que l'on voit souvent, un peu de vaisselle d'argent,, une quarantaine de miniatures, la plupart de noms inconnus, des dessins de Berlin, une étude académique de Prud'hon, une gouache de Van Orley, un pastel de jjmo Vigée Lebrun, un autre de Rosalba Carriera. Tl n'y a pas de prix intéressants à relever pour tout cela.
Le doyen Franc, depuis plus d'un demi-siècle, demeure dans un quartier perdu du Marais. Il habite au quatrième d'un vieil hôtel, au numéro 6 de \a rue Portefoin ; on se croirait là dans le Paris du siècle dernier Par curiosité, j'y suis allé un jour sous le prétexte de voir des bonbonnières, mais au fond pour étudier de près ce cousin Pons qui aurait pu servir de type à Balzac et qui est certainement l'une des figures parisiennes les plus rares parmi les anciens marchands d'objets d'art. Le père Franc, après m'avoir longuement examiné derrière le judas de la porte, la fit grincer sur ses gonds, m'ouvrit et me reçut à merveille lorsque j'eus décliné mes noms et qualités. Il était vraiment curieux à voir dans son intérieur, avec sa grande houppelande comme en portent les juifs de Fraacfort. Prenant dans un vieux coffre-fort, dans les tiroirs de tous ses meubles, ses miniatures, il me les présentait une à une, les fusant sortir de leur écrin ou de leur fourreau de velours, les tournant, les retournant, les
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prAnant avec art, en vieil amateur qui savoure une véritable jouissance. Au bout de quelques instants, nous étions littéralement envahis. II y avait dés objets étalés de tous côtés sur les chaises, sur les commodes, sur la table couverte d'un tapis rapiécé. Je regardais tous ces trésors qui étincelaient autour de moi et je ne pus m*empècher de lui dire :
— « Vous habitez seul ? Ne crai^ez*vous rien ? Oo assassine tous les jours, pour les voler, des gens moios riches que vous.
— Ma foi, me répondit-il, je n'y ai jamais songé. >
Du 22 au 26 déceTndre. — Vente du Tourangeau VioUet, formée de richesses artistiques recueillies dans les châteaux de la Touraine. Le catalogue aaiionçait ud Saint Martin de Rubens, un Ribeyra, un Ruysdaël, un Van Goyen, un Chardin d'une rare finesse, une scène champêtre de Lancret, un superbe écran en tapisserie au petit point: le Sacrifice d'AbraJiam, provenant de Tancienne abbaye de Marmoutiers. Je n'étais pas à la vente et je ne puis en dire plus. Je sais seulement qu'on s'est disputé les faïences de Nevers, de Delft et de Sioceny, et que la lutte a été chaude pour quatre belles assiettes de Milan.
Vendredi 23 décembre, — Finissons l'inventaire du mois par la vente Honoré de Balzac, faite par sa veuve au château de Beauregard, à Villeneuve-Saint-Georges. De curieux ouvrages, annotés par le grand romancier, ont été acquis par la Bibliothèque nationale ; des toiles de nos meilleurs maîtres, par l'élite des connaisseurs. On me dit — détail piquant — que « la brocante de lliètel Drouot » avait été sévèrement consignée à la porte. Seuls les amateurs étaient admis. Je ^eux bien
le croire, mais j'en doute. Le classement aurait été trop difficile à faire.
Samedi Si décembre, — Alexis Febvre vient de mourir à l'ftge de 71 ans. Avant d'être expert et marchand, il avait été doreur sur bois à ses débuts. C'était une nature artiste doublée d'un entrain extraordinaire et d'une activité prodigieuse, d'un caractère brusque mais bienveillant.
Vers 1850, il avait fait les ventes Mecklembourg, Roqueplan, Mombro, Fleu et Salamanca. Il était très curieux à voir dans les ventes : inquiet, remuant, agité, rapide dans ses décisions, il se passionnait pour les belles choses. D'un tempérament sanguin, il ne pouvait supporter les hésitations de certains amateurs. Il était toujours prêt à soutenir par de fortes mises à prix son opinion lorsque l'authenticité d'une toile lui était contestée. Je l'ai vu mettre brusquement sur un tableau une enchère de cinq mille francs ! C'était aussi son moyen de désarçonner ses concurrents et de rester seul adjudicataire des œuvres sur lesquelles il avait jeté son dévolu. A la vente de San-Donato, en 1880, il avait tenu aussi, haut et ferme contre les Américains, par de nombreux achats, le pavillon de la France.
Il laisse une belle collection de tableaux anciens des écoles française et hollandaise et de fort beaux émaux du xv*' et du xvi® siècle. Son exécuteur testamentaire, M. Bescherelle, le fils de l'auteur du Dictionnaire^ a décidé qu'ils seraient présentés aux enchères vers le mois d'avril.
Me voici au bout de ma tâche. L'année 1881 est terminée : c'est, comme mon livre, un volume de trois
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cent soixante-ciaq pages, qui n*a plus rien à raconter.
J*ai rempli de mon mieux la mission que je m'étais imposée dès le début. Je tenais à ne rien oublier et à bien marquer chaque étape de cette année féconde en adjudications importantes et certainement Tuae des plus célèbres dans les annales de la curiosité !
Je présume que ce livre, issu des catalogues qui m*ont souvent fourni des matériaux précieux, pourra dans Favenir être consulté comme un recueil de renseignements et une sorte de répertoire de tous les objets remarquables qui ont paru en 1881 dans les ventes publiques.
C'est dans cette intention que je Tai fait imprimer avec l'espoir qu'il sera favorablement accueilli.
Il ne me reste plus qu'à prendre congé de mes lecteurs, et à leur dire au revoir; car si cet essai réussit, comme je Tespère, il y aura l'année prochaine une suite à X Hôtel Drtmot en 1881,