George Dandin (Ribou, 1669), 980 francs
78. — Les fourberies de Scapin (Lemonnier, 1671), 1>100 francs.
.79. —Les Femmes savantes (éd. 1673), 1,050 fr. Ils ne sont pas en baisse les livres à gravures du xviu« siècle I L'édition de 1773 des Baisers de Dorât a trouvé acquéreur à 3,180 francs, et les Chansons de Laborde ont été adjugées à 5,600 francs. — Toujours recherchés les maroquins.
Le commandant Berteaux, — Magots, amours, arlequins et monarques de Saxe. — L'antiquaire Morderet. — Émaux limousins : de Laudin à Penicaud. — Une sainte Catherine très recherchée.
1^7 avril.
Hier, 25 avril, Charles Maanheim a commencé la vente de feu M. Berteaux, de Metz.
« Collection de province ! » a-t-on dit tout d'abord dédaigneusement. — a Collection unique I » répondronsnous, commencée en 1848, au moment où Tancien hôtel de la rue des Jeûneurs était à peu près désert (Paris ne comprenant pas encore les objets de Tart ancien] à Tépoque où les orfèvres brisaient les merveilleuses miniatures d* Augustin pour faire fondre le cercle d*or de leur entourage, où Ton portait à la Monnaie la splendide vaisselle d'argent, ciselée par Germain ou par Auguste.
Parbleu ! la belle affaire aujourd'hui d*ètre collectionneur, quand on a de l'argent, avec les renseignements de toutes sortes qui vous entourent, avec cette éducation de VœU facilitée par les expositions et par les musées, avec ces indications précises sur toutes choses que les écrivains spécialistes donnent dans leurs livres sur chaque branche de la curiosité.
Ce qui était difficile, c'était d'avoir, à cette époque, au grand mépris de l'opinion, le sentiment artistique
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assez profond pour recueillir ces objets d*art charmants qui sommeillaient dans Toubli, enveloppés d'un énorme dédain. M. Berteaux était de ce nombre. Ancien chef d'escadron d'artillerie, partagé entre sa passion favorite et ses devoirs professionnels, il avait mis trente ans de sa vie à édifier, pièce par pièce, le monument que les enchères vont détruire en cinq jours. Trente ans ou la vie d'un collectmmeu/r devrait porter le catalogue en sous-titre.
Il avait un goût exquis, et c'était surtout les porcelaines qu'il aimait et principalement le vieux saxe, bien pur, bien intact et de la bonne époque. A peu près ce qu'il y a de plus rare. Ils ont disparu en effet presque tous, fêlés, briséSt détruits et même dédaignés, ces délicieux petits groupés en porcelaine du temps passé, le proverbe a bien raison :
Idrbas tout lasse, tout passe, tout casse.
Je l'avoue, j'ai personnellement une faiblesse pour le saxe, pour ces bonshommes, pour ces grotesques, pour ces magots chinois, branlant du chef et battant la mesure avec les mains, pour cette porcelaine charmante, aux glacis rose tendre ou vert-pomme, pour ces petites statuettes élégantes qui nous rappellent les mœurs un peu légères du siècle dernier, pour ces groupes d'un blanc bien laiteux, gaufrés de relief, pièces de choix destinées au roi et qui, entrées dans sa réserve, ne devaient jamais en sortir. — J'ai toujours éprouvé une vive satisfaction à étudier l'époque des deux épées, sans cesse variées, de la cour de Saxe, sur une jolie pièce de la manufacture de Meissen, jusqu'au moment où arrive l'étoile, en chef, de Marcolini qui marque, en 1796, le commencement de la décadence de Meissen.
Il y a dans cette collection trois cents pièces d'une rareté inouïe. Plusieurs pourront bien coûter, pour les
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posséder, plus de mille fraDCS de rente à quelques-uns de nos passionnés ou à quelques-unes de nos jolies curieuses.
Rien de morose dans cette suite. Elle est gaie, elle est riante. Ce sont des fleurs d^étagères.
Toute la mythologie amoureuse y passe : satyres, bacchants et bacchantes, Hercule et Omphale, Neptune et Cérès, Jupiter et Léda, les Trois Grâces et Paris, Europe enlevée, Junon sur un nuage, Vénus et Mars tendrement endormis dans un enlacement amoureux. "^ Toujours galants, ces vieux saxes. Voici TAurore, TÂmour médecin, une Soubrette égrillarde, la Toilette de la comtesse, le Marquis et la petite Marquise, le Sultan acceptant une prise d'une odalisque. Voilà la co* médie italienne : Scapin, Pierrot masqué. Arlequin avec sa batte, Colombine jouant des castagnettes. Puis les pastorales de Florian : Bergers jouant du haut-bois ; Bergère et ses moutons ; Vendangeurs et son pendant, les Vendangeuses; Pêcheurs et aimables pécheresses. Tout ce petit monde est amusant. Il joue, il rit, il lit, il intrigue, il courtise, il gambade, il folâtre.
Quelques-uns de ses personnages sont en camaïeu bleu, la plupart en décor multicolore. Les uns en costume jaune, en habit lilas enrubanné; les autres en veste rayée de rose, en robe grise, au corsage prune et tablier vert ; — toutes les nuances aimées de la Pompa^ dour.
Mais ce n'est pas tout. Il y a encore la série des animaux, une ménagerie et une vraie basse-cour — de quoi peupler Tarche de Noé . pintades, pigeons, vaches, singes, écureuils, moutons bêlant et tigres hurlant; puis, les objets les plus divers de Tameublement élégant : les candélabres ornés de fleurs, les flambeaux rocaille et les pendules avec des personnages empruntés à Watteau.
Vous le voyez, rien n'y manque.
Tout ce qui restait des anciennes fabriques a été réuni avec une persévérance sans égale. Toutes les provenances allemandes sont représentées en dehors de Meissen : Saxe-CoBourg (Wallendorf), Saxe-Meinengen (Limbach), Furstenberg, Frankenthal, Nymphenbourg en Bavière, Louisebourg en Wurtemberg, Fulda de la Hesse électorale, Hoechst, près de Mayence.
Il était bien complet, ce musée si patiemment formé. M. Berteaux voulait avoir comme point de comparaison des spécimens de tous les pays. Bien qu'il revint toujours au saxe, il avait des échantillons de porcelaines de Vienne, de Zurich, de Twer, près de Moscou, des biscuits de Paris, des coffrets de Capo di Monte, des groupes en terre de Lorraine, des écuelles, des sucriers et des pots à crème de Sèvres, des porcelaines tendres de Saint-Cloud et de Mennecy, des béquilles de canne de Chelsea, des statuettes de Strafbrt-le-Bow.
La faïence avait également pris place dans ce musée de la céramique : Lunéville et SainKIlément, Sceaux, Nevers, Marseille, Deift avec ses pots à boire et ses potiches chinoises, Strasbourg avec ses produits d'une utilité indiscutable : saucières, soupières et daubières.
Ils appartiennent bien, au contraire, au domaine aus* tère de la haute curiosité, ces objets d* art de M. Morderet dispersés la semaine dernière — réunion sérieuse que n*eùt pas reniée Sauvageot — un vrai cabinet d'antiquaire l
Ces ventes sont rares aujourd'hui, surtout celles qui comprennent 123 numéros pour les émaux seulement, toute l'histoire de Témaillerie de Limoges. Ils sont tous là ces modestes artistes qui ont créé tant de chefsd'œuvre.
Citons de :
Nardon Penicaud, une peinture religieuse avec pointes en relief, imitant les pierres piécieuses.
Jean Courtois (signé I. C), un miroir rectangulaire en émaux de couleur et sur paillons.
Jehan Court dit Vicier, Thistofre de Joseph, ce pauvre naïf, en trois plaques signées et datées de 15S6.
Léonard Limosin. Cinq à six pièces, parmi lesquelles deux plaques représentant des sibylles debout et drapées, et quatre bossettes^ des bustes de femme ; le tout peint en grisaille et vendu 5,900 francs.
Pierre Raymond. Une belle buire, de forme antique, revêtue de splendides émaux de couleur, décoration mélangée d*amours, de cariatides et de sujets bibliques. Au bas de Tanse, ornée de rinceaux d'or sur un fond bleu, le monogramme P. R. Vendue 10,150 francs.
Jean Limosin. Deux salières, en forme de piédouches à pans, peintes en couleur sur paillons avec rehauts d*or sur fond noir.
François Limousin. Deux belles plaques reproduisant les évangélistes Luc et Jean.
Nicolas Laudin. Les douze empereurs romains a cheval, d'après Tempesta, en couleur sur fond noir, et quelques pièces tantôt signées iV. Laudin, émailleur^ près les jésuites à Limoges, tantôt i\r. Laudin lené {l'aîné) émailleur au faubourg Boucherie , à Limoges.
Jean Laudin qui signe /. Laudin, émaillieur. Bustes d'empereurs couronnés de lauriers, des râpes à tabac, des coupes à vin, des gobelets et des écritoires.
Baptiste Novailher et P. Novailher. Portraits, plaques, aumônières signées P, Novailher esmaillieur à Limoges.
Quelle belle série d'émaux, n'est-ce pas ?
Parmi les faïences, signalons, en outre des Palissy, un plat à reptiles de Conrad sur lequel M. Darcel a pu-
T^smmmm^i^Êmimimmmgmmmtmmmmimmmm
blié une notice et qui porte la signature A'Agostino Corraddo de Nevers, S9.
N'oublions pas de citer une grande stalle du temps de Louis XII, provenant du château de Durtal, œuvre d*un habile huchetief du temps et payée 4,000 francs.
Le musée d'Angers a voulu conserver un souvenir de la collection de son compatriote en achetant 3,500 francs deux marques en cuivre, d'abbé et d'abbesse du xm« siècle, d'un très remarquable travail.
Finissons par une pièce superbe :
Un reliquaire du xv« siècle, sculpté en haut-relief et sans fond, sur ivoire, représentant sainte Catherine, assise sur une stalle découpée à jour. Au-dessus, un motif d'architecture gothique, en argent doré. Encadrement enrichi de rosaces et de feuilles. Au bas, un reliquaire, entre deux émaux en camaïeu d'or sur fond noir.
C'était le clou de la vente. Il a fallu, pour l'avoir, arriver à 18,100 francs.
Les continuateurs de Nieuwenhuys le Vietun, — Quatre Baokuy&eti. — Encore Montai ! — Le? cheminées et les bustes. — Monsieur Dordet. -* M. Maiiand : ses portraits de femme. — Nicolas Maas. — Turnières. ^ Velazquez! — Baigneuses vêtues de Pater. — Une" nature morte de Joliannes Fyt.
7 mat.
La semaine passée, Ferai a vendu la galerie du dernier représentant de toute une génération de collectionneurs, François Nieuwenhuys.
Grands amateurs, de père en fils, ces Nieuwenhuys. Dès 1803 on voit acheter, chez le brasseur Pauwels, par un Nieuwenhuys — Nieuwenhuys le vieux, — des tableaux de Técoie hollandaise.
En 1834 et en 1845, ils publient des livres d'art. En 1880 meurt, à Fontainebleau, le dernier de la série, un habitué de Thôtel Drouot, qui ne pensait, lui aussi, comme ses devanciers et comme votre serviteur, qu'à enrichir sa collection, et dont nous allons nous occuper très brièvement.
De belles choses dans ces soixante tableaux, recueillis à Taide de longues ôt patientes recherches et choisis avec un coup d'œil infaillible.
Un bon Pérugin (Pietro Vannuci). La Vierge vêtue d'une robe rouge, la tète entourée d'un voile rose. —
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— Belles origines — la collection Gherardi de Florence et la collection Deraidoff de San-Donato.
GuARDi. — Des piédestaux et des colonnes brisés, arcades en ruine. Le tout surmonté, comme contraste, d'un beau ciel vénitien.
RuBENs. — Portrait d'un gentilhomme. Peinture souple et fine venant du duc de Morny.
Davh) Teniers le jeune. — Danseurs villageois. Entrain et gaieté. Composé inévitablement avec des pipes, des servantes, des toques rouges, un musicien monté sur un tonneau et soufflant dans sa cornemuse.
Ph. Wouverman. — Une Halte de chasse. Des chevaux admirablement peints, un velouté inimitable dans Texécution.
. Jacob Ruysdael. — ^ Paysage. Dn cours d'eau, une colline boisée et verdoyante. Voilà bien la vie sourde, calme et silencieuse de la nature. Comme Tair circule •dans cette futaie. On ne peut s'empêcher de s'écrier, en regardant ce tableau : « — Est-ce beau, cela! t
Quatre marines de Bagkuysen. — Des navires ballottés par les flots — la mer houleuse avec un ciel orageux — une galiote en construction sur les chantiers d'Amsterdam — et un navire désemparé par la tempête. Inutile de faire une plus ample description. Vo%cs voyez cela dHci^ comme l'on dit vulgairement.
Van de Vel.de. — Un Combat navale peint avec cette lumière transparente et fine qui fait si aisément reconnaître ce maitre.
Van Hcysum. — Des fleurs^ iris, œillets, fleurs de pavot, roses trémières. Nul ne sait aussi bien les peindre dans leur fraîcheur éblouissante^ ce qui est bien quelque chose.
Enfin, un petit tableau moderne de Cuarles Comte, rempli d'esprit : les Bohémiens faisant danser de pe-
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tits cochons devant Louis XI malade. Succès du Salon de 1869 et de Texposition de 1878 ; c'est de ce tableau que Théophile Gautier disait :
On ne saurfldt rien imaginer de plus drôle. Les familiers et les serviteurs rient à se tenir les côtes, un faible sourire voltige sur les lèvres pâles du mourant, et le médecin paratt compter sur TefTet salutaire de ces distractions bizarres, que deux moines, marmottant des prières sous le manteau de la cheminée, n'ont pas l'air de trouver de leur goût.
Commeut nos Musées n'ont-ils pas acheté les sculptures du château de Montai, ces joyaux ciselés sur pierre, ces chefs-d'œuvre où des charmeurs de la Renaissance ont prodigué des trésors de leur imagination : amours, dauphins, griflbns, sirènes, masques antiques, rinceaux, oiseaux fantastiques ou fleurs idéales ?
Nous avons cependant bien peu de choses du xv* et du XVI* siècle. Que nous reste-t-il des œuvres de Philibert Delorme, de Pierre Lescot, de Jacques Nepveu, l'architecte de Chambord, ou de Michel Columb, Timmortel auteur du tombeau des Carmes à Nantes.
Quand nous aurons cité Blois, Chenonceaux, le château d'Anet, Thôtel d*Âssezat à Toulouse, elle sera bien vite épuisée la liste des œuvres de cette époque.
Nous comptions sur Tintervention de TÉtat et nous nous sommes trompé. Il a fallu procéder à la vente.
Le pèlerinage artistique du boulevard de Clichy est finil
Qui aurait pu faire croire à ces grands et puissants seigneurs du haut Quercy qu'on ferait un jour passer aux enchères les principaux morceaux de ce merveilleux château qui, commencé en 1484 sous Louis XI, ne fut achevé qu'en 1534 sous François P', par Jeanne de Balzac d'Entragues, femme d'Almaric de Montai.
Cela cependant devait finir ainsi pour ces Montai, à
cause de leur devise : Plus d'espoir, triste et poignante comme le cri de désespoir de Valentine de Milan : Rien rie m'est plus, plus ne nC est rien.
Encombrement et foule à cette vente. Impossible d^approcher du bureau deM^Pillet. Quelques privilégiés cependant aperçus dans la salle : Odiot, Spilzer, le baron Davillier, Basilewski, L. Leroux, Gavet, du Sommerard — la fine fleur des amateurs.
Citons maintenant quelques-unes des principales adjudications :
La merveilleuse cheminée de la salle des Gardes avec son manteau composé de huit caissons, sa corniche historiée de grecques, de coquilles et de croix de Saint- André, attribuée au Tourangeau André Amy ou Lamy^ achetée par M. Henri Stettiner, un marchand, pour 50,000 francs.
Quatre mansardes décoratives avec leurs contreforts et leurs clochetons aériens, dont une payée 15,000 fr. par M. Foule, un amateur distingué, sans doute pour orner la façade du bel hôtel qu*il fait construire sur les hauteurs du Trocadéro.
La cheminée d*une chambre à coucher dessinée avec une extrême élégance architecturale et caractérisée par un écu entouré de deux levrettes comme support : 4,700 francs.
Un fragment de frise, décoré d*un motif riant,^ deux sirènes soulevant des cornes d'abondance d*oii s'échappent des rinceaux en floraison dont les fleurs animées sont indiquées par des têtes rappelant les Selams persans. — Acheté par M. Léon Decloux, 1,000 francs.
Puis la série des portraits de famille : le buste daté de 1527 de Jehanne de Balzac, dame de Montai, veuve d'Almaric, le visage encadré d'une coiffe sans ornements,
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fonnant des plis sévères autour de sod visage austère et résigné : 10,200 francs.
Le buste de Messire. Boiert, harorir de Montai^ fils aîné de Jehanne^ mort sur un champ de bataille en Italie. Il est représenté drapé dans son manteau, vêtu d*un pourpoint garni de fourrures, la tète couverte d'un large feutre aux plumes flottantes : 14,400 francs.
Le buste de son frère. Monsieur Dordet^ ainsi que le porte rinscription gravée sur le socle, sans doute par opposition au titre de Messire donné à Robert. Cela n*estpas nouveau dans le Quercy : chacun a son rang. Un érudit a trouvé dernièrement une fresque ancienne où saint Pierre est qualifié de Mcmseigneur et les autres apôtres désignés par. le simple mot de Monsieur ^ Chacun a sa place. C'est ce qui s'appelle avoir le sentiment de la hiérarchie.
M. Dordet, quiaété payé 10,100 francs parle Louvre, dit-on, parait n^avoir été qu'un gentilhomme campagnard. Pourquoi une femme nue, sculptée en relief sur le médaillon qui orne son feutre? Est-ce sa Dulcinée représentée dans ce costume des temps primitifs?
Le buste de Nine de Montai^ la sœur de Robert et de Dordet. La coiffe tombante, la chemisette sans broderie, le corsage sans dentelle, le regard alangui. A obtenu le haut prix de 18,300 francs. Honneur aux dames !
En tout 142,930 franes. Pas mauvaise, cette spéculation. Il nous semble que la terre de Montai ne doit plus coûter bien cher àTacquéreur. Tant mieux pour lui, du reste. C'est un homme intelligent.
Encore une belle collection dispersée I celle de M. Mailand, ancien élève de Cogniet, un peintre qui s'était fait connaître par plusieurs bons tableaux d'histoire, par des études rapportées d'un voyage en Orient et par
L'UOTËL DROUOT EN 1881. 131
sa toile de Jeanne Shore, qui lui valut une médaille d'or, au Salon de 1837 — ce qui est certainement inconnu de la génération actuelle des peintres et des critiques.
Uniquement guidé par ses études et ses préférences personnelles, M. Mailand commença, il y a quelque quarante ans, ses collections d'estampes, de dessins et de tableaux.
Il aima Técole italienne qu'il allait souvent étudier en Italie — et dont il ornait les galeries de son hôtel de la rue du Cherche-Midi des plus curieux spécimens.
Ce qui donnait en outre à sa collection une saveur toute particulière, c'étaient les nombreux et charmants portraits de femmes de tous les rangs, de tous les pays, de toutes les époques. Nous comprenons cette réunion de visages séduisants. C'est un vrai plaisir pour les yeux. « Une jolie femme, dit un proverbe arabe, naitavec une couronne de roses dans son berceau ; tout ce qui l'entoure porte l'empreinte de son charme. »
Que de délicieux portraits !
Une duchesse d'Urbin, ^dx Angelo Bronzino, qui rappelle, par ses accessoires, le célèbre portrait d'homme de la galerie Pourlalès — cheveux blonds nattés, tenus par un cercle d'or, robe rouge décolletée, ouverte sur une chemisette plissée. La belle dame tient sur ses genoux ses deux distractions : un rosaire et un petit épagneul. — Bien belle cette toile, adjugée par M<^ Berthelin 14,500 francs.
Une jeune femme, en costume Louis XIV, dans un parc, par Nicolas Maas. Costume charmant, robe très ouverte, écharpe de soie feuille morte, chevelure retombant en boucles sur les épaules. Ses doigts de rose trempent dans une fontaine à côté d'elle. Encadrement de belles draperies .
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D'Aved {Jacques- André' Joseph, 1702-1766), un portrait de femme d'ua joli ton bleu. Debout, les cheveux poudrés, un fichu noué sous le meaion, robe décolletée en soie blanche, rayée de couleur, un bel éventail dans la main. Très fini.
La duchesse de Bade par Mireveldt {Michel-Jansz^ 1599-1664, dit le catalogue), en robe noire, une large collerette bordée de guipure et ornée d'un nœud noir. — (Vendu 6,000 francs.)
VdiV Robert Tournières{\6&iAl^^)^ une jolie femme, vue à mi-corps, debout, tenant une anémone et une branche d'oranger; — une jolie fllle alors, aurais-je dû dire, — les mains appuyées sur un coussin en velours grenat. Robe en soie jaune et manteau bleu, ai^ grette en plume fixée par une agrafe en diamants — charmante ainsi! — Signé TumUres, 1708, et non Tournières. Cela est à remarquer : les peintres ne connaissaient pas toujours, à cette époque, l'orthographe exacte de leur nom.
Par Théodore Rambouts (1597-1637), un Flamand, une jeune femme vue à mi-corps, vêtue d'une robe d'un tissu vevdâlre, léger et transparent comme de la grenadine, admirablement brossée par ce peintre peu connu. Malheureusement, la tête paraissait repeinte :
Pour réparer des ans irréparable outrage.
Place au maître 1 — Don Diego de Silva Velazquez, et à son superbe portrait d'une infante. Fait à la plus belle époque et d'une grande conservation. Seulement un peu ennuyée, l'infante, d'avoir ainsi à poser; et peu gracieuse aujourd'hui, cette volumineuse coiffure en bourrelet, couverte de plumes et parsemée de byoux. — (6,000 francs.)
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Une charmante femme, par Paul Mareelse, d'Dlrecht : JEtatisst^, 22, 1605. Age charmant, vingt-deux ans ; comment ne pas être jolie à cette heure délicieuse de la vie? Coiffée d'un bonnet en fine guipure encadrant le haut de la tête, le col couvert d'une collerette empesée et tuyautée. Robe noire à corsage et manches lie de vin. De nombreuses bagues sur les doigts. — Où dormez-vous , la belle , aujourd'hui ? — (Vendu 2,000 francs.)
Par Andréa Solario, une Diane d'une grande finesse de modelé. La déesse est nue, un large voile de mousseline flotte autour de sa ceinture et masque ce que les peintres qui se respectent ne peignent jamais. La célèbre chasseresse tient un arc et prend une flèche dans un carquois suspendu à ses épaules. Derrière elle, un cerf, couché au pied de grands arbres qui forment le fond du tableau. Peinture bien gracieuse, bien conservée aussi, pour une œuvre du milieu du xvi® siècle. — (Payée 4,108 francs.)
Des baigneuses, de Jean-Baptiste Pater, qui prennent leurs ébats dans une petite rivière au bas [d'un coteau. Un peu trop vêtues pour des baigneuses. Trop de peignoirs et tfop de repeint, (Néanmoins, adjugé à 3,920 francs.)
Un portrait de Lorenzo Zo^^^?. Une jeune femme aux cheveux blonds ondulés, robe en velours vert, décolletée, à larges manches bouffantes tissées d'or et d'argent, la main droite sur la poitrine, la gauche sur une balustrade : 2,520 francs.
Une madone du xv® siècle, de Filippo Lippi. Peinture au blanc d'œufs et sur fond d'or, en bon état et d'un bon sentiment : 2,550 francs.
Arrivons enfin à la perle delà vente : une belle nature morte de Jokannes Pyt (1625), peinte en pleine pâte : ceps, lièvres, pèches, raisins, gibiers, paniers, le tout
bien arrange dans un beau désordre artistique, avec un superbe manteau violet d'une tonalité puissante et vraie. Félicitons l'acquéreur : 16,800 francs. Ce n*est pas trop payer une telle œuvre.
Les seize tableaux de M. Harlmann. — L'exposition au 18 de la rue de Gourcelles. — Le coloriste Delacroix. — Le fauve Millet* — Souvenirs sur Théodore Rousseau, par A. Sensier. — Le critique' Théophile Silvestre. — Théophile Gautier décrivant le Greffeur, de Millet.
7 mai.
Elle ne comprend que trois noms de peintres, cette vente dont les dernières enchères s'achèvent : Delacroix, Miltet et Rousseau, Thonneur et la gloire de Tart français depuis bientôt cinquante ans.
Eugène Delacroix, ce coloriste puissant, ce romantique si discuté de son vivant, qui eût donné une de ses œuvres pour rien, pour la joie profonde d'être compris,
Jean-François Millet, ce fauve de Tart, terré à Barbizon pour y produire des chefs-d'œuvre. — Pauvre Millet I Depuis Virgile, personne mieux que lui n'a retracé la vie des champs. Son art est peut-être brutal quelquefois, mais comme il traduit bien par le pinceau ce portrait du laboureur, que nous connaissons tous :
L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleU, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remueut avec une opiniâtreté irrésistible ; ils ont comme une voix arUculée et, quand ils se lèvent sur les pieds, ils montrent une face humaine.
Voyez le tableau du Chreffeur et dites si Millet n'avait pas lu et étudié La Bruyère.
Il était sincère. C'était un naturaliste, mais un vrai, aimant la nature telle qu'on la voit, telle qu'elle est, et il avait raison de dire de Breton : « Il peint toujours « dans le village des filles qui n'y resteront pas, d tandis que lui, l'homme des champs, sçs robustes campagnardes, magnifiques dans leur réalisme, ont les allures bibliques des Âgar et des Rébecca.
Théodore Rousseau, ce rénovateur qui, avec Fiers, Dlaz, Cabat, Jules Dupré, Corot et Daubigny, introduisit dans le paysage une note nouvelle inconnue à cet art académique de 1830 qui a, peut-être, séduit nos pères, mais qui nous laisse aujourd'hui absolument froids. Qui mieux que lui a su rendre les vastes espaces, l'anatomie des arbres, les perspectives profondes, la sérénité du ciel et les parfums mystérieux de la campagne? Hobbema et Ruysdael ont-ils jamais mieux peint ? C'est hardi, mais je le pense, et j'ose le dire.
L'exposition a duré deux jours,18,ruedeCourcelles, en l'hôtel de M. Hartmann. La foule n'a cessé d'encombrer les quatre salons de cette demeure où les chefsd'œuvre de ces trois grands maîtres, dressés sur des chevalets espacés et drapés d'étoffe couleur Van Dyck, se présentaient aux regards des amateurs sous un jour malheureusement un peu frisant.
Il aimait passionnément les arts et le milieu calme et laborieux de ces peintres, cet Hartmann, mort au mois de juin d'une cruelle maladie de cœur.
Nestor Roqueplanlui fit connaître Delacroix. Français lui amena Théodore Rousseau, et ce dernier lui présenta à son tour Millet à Barbizon,avec lequel, enfermé dans son atelier, il menait la vie contemplative de la nature.
Aux jours difficiles de la jeunesse. Millet et Rousseau avaient dû prendre de lourds engagements, dont
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réchéance venait brutalement de temps à autre frapper à la porte de leur atelier — pour les rappeler à la vie réelle. -— Ah ! ce n*étaient pas des capitalistes, ceux-là 1 ils n'avaient pas pignon sur rue ni hôtel, avenue de Villiers !
M. Hartmann intervint souvent. Il arrêta plus d'une fois Faction du papier timbré. Il désintéressa des créanciers impitoyables et ramena, peu à peu, le calme dans la vie des deux amis.
C'est entre ses bras que mourut Rousseau, accablé de déceptions et de chagrins que ni Tamitié ni la fortune n'avaient pu conjurer.
Millet quitta alors sa forêt et son petit village; il avait perdu son meilleur ami ! Il alla en Alsace, chez M. Hartmann, qui lui fit construire un atelier, aux environs de Munster, comme autrefois Brascassat chez M. Kraft.
Millet mourut.
Et voilà comment M. Hartmann possédait ces toiles remarquables qui vont se disperser et dont quelquesunes passeront certainement l'Atlantique.
Ces 17 numéros pourraient bien largement dépasser un million, si l'on se base sur le prix payé pour VAngélus qui a atteint 165,000 francs à la vente Wilson, et pour le Tueur de cochons , acheté 173,000 francs, après le décès de Millet, par M""^ Nilson.
Je n'avais pas tout d'abord cette intention — mais, décidément, je ne puis y tenir. Il faut que je fasse la description des tableaux do cette collection Hartmann pendant son exposition. Gela sera peut-être utile pour ceux qui n'ont pu la visiter. M. Georges Petit, le plus aimable et le plus érudit des experts, a fait pour la circonstance un catalogue qui restera. Je lui emprunterai quelques-unes de ses descriptions.
i38 L'HOTEL DROUOT EN 188i.
En entrant dans Thôtel de la rue deCourcelles, après avoir franchi l'antichambre où se tient un huissier en tenue, on arrive dans le premier salon, aux boiseries dorées. Le premier tableau qui vous frappe c'est le Lion attaqué, d'Eugène Delacroix. Sptendide, cette petite toile de 27 centimètres de haut, de la même dimension que la panthère. C'est un grande page. Ramenant son train de derrière, tendant ses jarrets, la crinière hérissée, l'œil étincelant, le roi du désert s'apprête à bondir sur l'ennemi. « Le lion a rugi, » disait Shakspeare. Der^ rière lui un fond de montagnes d'un beau ton bleuâtre et un ciel tendu de gris.
A côté de cette production où le maître a mis toute l'énergie virile de son pinceau, se trouve une œuvre plus calme, VEmpereur du Ma/roBy drapé dans son burnous blanc, monté sur un cheval gris pommelé, richement caparaçonné. Il sort de son palais. Autour de lui, rangés, ses gardes et ses officiers. Un esclave tient son parasol et l'abrite du soleil. Devant, les murs de son palais, et sous les armes, toutes ses troupes dans leur brillant uniforme oriental. — Bien belle cette mise en scène !
Plus loin, dans Une plaine atcx Pyrénées^ Théodore Rousseau reproduit un immense pâturage, entrecoupé de rochers, de flaques d'eau et de plantes marécageuses. L'horizon est fermé par la chaîne des montagnes qui forment les frontières de l'Espagne. Un berger mélancolique — un Basque sans doute -^ assis près de son chien, cause avec une femme du pays montée sur un cheval. Un troupeau de vaches, les unes debout, les autres couchées, ruminent ou paissent au miUeu des hautes herbes. Le soleil apparaît trouant les nuages — couleur un peu grise, mais splendide.
Sur un autre chevalet, le Coucher de soleil^ du même. Une cglogue de Virgile. Le soleil est sur son
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déclin : « Déjà les pas du soir s*avanceQt. » Les ombres de la nuit commencent à envelopper les arbres dont le feuillage se dore sous les derniers rayons du soleil couchant. Des vaches descendent pour boire dans un creux de ravin où se trouve une petite mare encadrée de mousse et d'herbes marécageuses. — Quelle poésie dans cette naturel Les détails ne sont pas. inventés : Le maître n'a pas cherché, comme tant d'autres, à photographier un paysage, à garnir les arbres de toutes leurs feuilles, à découper son troupeau sur le fond ; non, il n'a voulu que fixer sur la toile une impression fugitive que nous connaissons tous : l'heure où le soleil va disparaître, et il y a réussi d'une manière magistrale et puissante.
Arrêtons-nous maintenant devant le Matais dans les Landes, fait par Rousseau en 1849, dans un voyage avec Jules Dupré. — C'est merveilleux! — Figurez-vous une grande plaine parsemée de prairies incultes et de flaques d'eau. Au milieu chemine un troupeau de vaches, les unes sur la chaussée, les autres au milieu des herbes. Elles se dirigent vers un petit bois de sapins rabougris. Le ciel est un peu plombé, mais quelle finesse dans l'immense étendue de l'horizon où se dressent çà et là les pics neigeux des Pyrénées qui se confondent avec les nuages.
En passant dans le deuxième salon boisé et tendu de tapisseries Louis XVI, on voit tout d'abord le tableau de Millet, exposé, jadis, à la salle du boulevard des Italiens : la Femme venant puiser de reau dans des seaux et les portant à son ménage. Magnifique le maître dans sa vérité réaliste, dans l'aplomb de la femme, dans la tension des bras, dans le mouvement des hanches. Elle travaille cette femme ! Elle est vraie. M. Alfred Sensier qui a écrit la vie de Millet, a conservé la lettre que ce
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dernier adressa à Thoré au sujet de son tableau en 1860. C'est une page à conserver :
« J'ai tâché de faire que ce ne soit ni uue porteuse d'eau, ni môme une servante, mais la femme qui vient puiser de l'eau pour l'usage de sa maison et pour faire la soupe à son mari et à ses enfants ; qu'elle ait bien l'air de n'en porter ni plus ni moins lourd que le poids des seaux pleins; qu'au travers de l'espèce de grimace qui est comme forcée, & cause du poids qui lui tire sur les bras et du clignement d'yeux que lui fait faire la lumière, on devine sur son visage un air de rustique bonté.
» J'ai évité, comme toujours, avec une espèce d'iiorreur ce qui pourrait regarder vers le sentimental; j'ai voulu, au contraire, qu'elle accomplisse avec simplicité et bonhomie, et sans le considérer comme une corvée, un acte qui est, avec les autres travaux du ménage, un travail de tous les jours et l'habitude de sa vie. Je voudrais aussi qu'on imaginât la fraîcheur du puits et que son air d'ancienneté fit bien voir que beaucoup, avant elle, y sont venus puiser de l'eau. »
La lettre est aussi sincère que le tableau.
Dans les Falaises de Gruchy, souvenir de son pays, Millet a voulu peindre la mer bleue, éclairée par un soleil levant. Elle apparaît entre les montants d'une porte ouverte sur un enclos descendant en pente douce, mais je n'aime pas celte vache masquée par un rocher et dont la tête seule parait. Cela rappelle trop les Independants de cette année. L'un d'eux, Degas , je crois, exposait deux tableaux. Dans l'un, au bord de la Loire , un gendarme était coupé en deux et en long ; et, dans l'autre , la toque d'un avocat surgissait seule dans le bas.
D'un ton très fin et très brillant le Village de Rousseau, traversé par un large chemin sablonneux, bordé de chaque côté par de pauvres maisons aux toits de chaume que séparent des haies, et qui disparaissent en partie dans Therbe. Le ciel est resplendissant de lumière. C'est l'été. La rue est fermée par un bouquet d'arbres. Quelques arbres élancés se découpent sur le
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ciel. Suivi d*un chien, un cavalier chemine à travers les genêts. Les meilleures qualités du maître se révèlent dans cette toile.
Entrons dans le troisième salon, avec ses chevalets rangés, comme dans les autres, en bataille. Sur Tun d^eux se détache des draperies qui Tentourent la Ferme dans les landes, du Salon de 1859, qui nous parait l'un des plus agréables tableaux du maître, bien que la note verte y domine un peu trop. Le sujet est des plus simples; une maison rustique se découpe au milieu d'un paysage. Dans la prairie, la basse-cour et rétable : oies, poules et cochons s'ébattent en bonne intelligence. Dans ses Souvenirs sur Th. Rousseau , A. Sensier s'exprime en ces termes sur cette toile.
« Rousseau mit le plus grand soin à ce travaU infini ; il détermina avec une exacte patience tout ce qui était forme^ tout ce qui était accent, tout ce bel ensemble de végétations et tout le détail pittoresque des accidents et des originalités du lieu. »
Millet nous ramène dans la plaine de Barbizon. Voici la provision d'hiver ; les Meules, au nombre de trois, éclairées par le soleil de novembre, se dressent dans le fond du paysage. Des nuées d'alouettes voltigent autour, faisant comme de petites taches noires. Une bergère surveille son troupeau de moutons, qui broute çà et là. Le ciel est sombre et couleur d'encre. Rien de plus fort que ce paysage.
Très fin, très fait, d'une tonalité transparente et merveilleuse, le Four communal dans les landes y par Rousseau. Pendant que des enfants prient, une femme, accroupie, retire ses pains d'un four qui ressemble à une sorte de hutte bâtie en plein air, au milieu d'un berceau de citronniers et de grands bois. Dans un lointain charmant, les maisonnettes du village.
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A rentrée du quatrième salon , à la décoration Louis XV, se trouve la Récolte de sarrasin en basse Normandie, tableau de Millet d*une transparence extraordinaire, qui, provoquait, en 1875, Tenthousiasme de Théophile Silvestre :
fc On bat le sarrasin^ le cidre est fait, c^est un jour de plaisir et de liesse. D*un coup d'œil vous saisissez toutes les opérations de la récolte : le sarrasin coupé, lié, transporté, battu, vanné, son grain trié et sa paille brûlée sur place pour préparer les .cendres de la lessive.
» Que ce tableau est vibrant et clair et que la composition en est admirable, depuis ces femmes du premier plan, ramassant les javelles plantées debout dans les obaumes du champ fauché, jusqu'à ce groupe lointain de batteurs qui couronne ITiorizon, harmo^ nieuz comme une strophe d*ode. »
Il est fâcheux que la couleur terre de Sienne domine un peu trop dans ce paysage.
De Millet encore le tableau voisin, peint avec un . grand sentiment : le Paysan étalant son fumier. En bras de chemise, nu-tête, de gros sabots aux pieds , il tipnt une fourche et il accomplit sa tâche courageusement. C^est bien le laboureur des champs, au teint hàlé, qui vieillit en travaillant, sans autre espoir de repos que celui de la tombe. Nous sommes en hiver : le ciel est chargé de nuages sombres que traverse dans une éclaircieun rayon de soleil qui éclaire le paysage. Bien rendu cet effet, extrêmement difQcile à peindre, un vrai tour de force. *
Mais nous voici devant la perle de la vente : le Qreffeury de Millet, que possédait autrefois Rousseau. Il fut mis, en 1 855, à TExposition universelle. Quoi de plus simple et plus harmonieux I Quelle œuvre admirable, malgré la couleur cependant un peu grise. Comme il voyait juste la nature, ce Millet. Théophile Gautier, ce maître critique, lui consacra alors une
page éloqueate, dont nous croyons devoir parler.
cr Le paysan greffant un arbre est une composition d'une extrême simplicité qui n'attire pas les regards, mais les retient longtemps, lorsqu'ils sont fixés sur elle. Au milieu d'un verger, dont une chaumière occupe le fond, un homme^ vêtu d'un gilet de tricot et d'un pantalon dé grosse étoffe, insère la greffe dans l'incision d'un jeune tronc d'arbre coupé à mi-hauteur, avec tout le soin que demande cette délicate opération. A côté de lui, une corbeille posée à terre contient les choses nécessaires à son travail ; sa femme^ ayant un nourrisson au bras, le regarde d'un air intelligent et grave. La femme n'est pas jolie, certes. La beauté des paysannes passe vite aux fatigues de la vie rurale ; mais il y a dans sa tète une expression pensive et touchante, dans sa pose une grandeur tranquille, et le coin de son tablier relevé lui fait une draperie dont le pli souple et bien jet^ se pourrait tailler dans le marbre.
» L'homme, tant il sent l'importance de ce qu'il fait, a l'air d'accomplir quelque rite d'une cérémonie mystique et d'étrë le prêtre obscur d'une divinité champêtre; son profil sérieux, aux lignes fortes et pures, ne manque pas d'une sorte de grâce triste, tout en gardant le caractère paysan ; une couleur sourde et comme étouffée à dessein revêt cette scène de ces larges teintes où ne papillonne pas un seul détail et enveloppe les personnages comme un épais tissu rustique. Que l'art est une singulière chose ! Ces deux figures mornes sur ce fond grisâtre, accomplissant un fait vulgaire, vous oocapent et vous font rêver, lorsque les idées les plus ingénieuses, adroitement rendues, vous laissent froid comme glace. C'est que Millet comprend la poésie intime des champs ; il aime les paysans qu'il représente, et, dans leurs figures résignées, exprime sa sympathie pour eux; le semage, la moisson, la greffe ne sont-ils pas des actions saintes ayant leur beauté et leur grandeur? Pourquoi des paysans n 'auraient-Ils pas du style comme des héros? Sans doute, Millet s'est dit tout cela et il fait des Géorgiques peintes, où, sous une forme pesante et une couleur assombrie, palpite un mélancolique morceau vii'gilien. »
Jamais le maître n'a été mieux jugé. Nous devons remercier M. Alfred Sensier de nous avoir conservé cette belle page.
En peignant la Femme étendard du linge, malgré le réalisme du sujet, Millet a voulu montrer qu'on pouvait, comme le dit Gautier plus haut, faire de la grande
peinture avec la ehose la plus prosaïque du monde. La scène se passe tout simplement au milieu d'un verger planté d'arbres fruitiers au pied duquel jouent deux petits paysans, pendant que la mère, près de la barrière qui ferme Tenclos, se livre à son travail ; ce n'est rien n'est-ce pas? Eh bien, c'est d'une poésie extraordinaire. Vous êtes immédiatement charmé.
hQPrirUemps, de Millet, termine cette exposition; ce motif est emprunté à son habitation. Il est pris derrière la ^demeure du peintre, à Barbizon. L'orage est passé, le soleil reparaît plus brillant et plus pur pour sécher les prés mouillés. Un arc-en-ciel resplendissant surgit au milieu des nuages qui se dissipent, un sentier conduit au village et traverse des champs cultivés, bordés :
De beaux pommiers trop fiers de leurs fleura étoilées. Neige odoraDte du printemps I
Victor Hugo.
Jamais nous n'eussions cru qu'un peintre pût trouver sur sa palette une telle variété dans les verls.
On sort de cette visite avec l'impression d'un sentiment profond d'admiration pour ces trois maîtres , la gloire de l'art français !
Vente Hartmanu. — Un joli total I Pillet annonce que le Marais
dans les Landes ira au Louvre.
8 mars.
Sept cent çtiatre-vinçt-dix-sept mille cinq cent çuatre-vinçt'dix francs, tel est le résultat de la vente des seize tableaux et des cinq dessins de la collection Hartmann 1 Ce chiffre est assez éloquent.
Et la vente n'a duré en tout que trente-trois mi^. nutes.
Voici les prix demandés par les experts et ceux obtenus : les premiers chifiï^es sont les mises à prix de l'expert Georges Petit.
EUGÈNE DELàGBOIX :
L'J'^^^r^î^rdi^J/^ûjroér, 30,000— adjugé 28,100 francs. Lion attaqué, 12,000 — 10,000 francs.