‹ L'Hôtel Drouot [et la curiosité] en 1881 [jusqu'en 1888]Chapitre 7 sur 21 · THÉODORE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

THÉODORE ROUSSEAU

Un incident très intéressant a surgi : on mettait en vente le Marais dans les Landes, l'expert avait demandé 100,000. Les enchères montent rapidement jusqu'à 125,000 francs; arrivé là, un temps d'arrêt se produit, le silence est tout d'un coup interrompu par H. Brame, l'expert, qui met une enchère de 500 francs.

Pillet sort de sa réserve ordinaire ; on sent qu'il surenchérit pour un acheteur absent.

a — 128,800 1 dit M. Brame.

» — 129,0001 » répond M« Pillet.

Puis rien... le marteau tombe. — «Adjugea 129,000,» dit Pillet.'

Quel est l'acheteur?

Telle est la question générale. L'assistance est anxieuse. Est-ce l'étranger ? Est-ce la Fj* ance qui gardera ce tableau ?

<c — L'acheteur, l'acheteur? disent quelques assistants.

x> — Messieurs, dit M® Pillet, je ne puis vous dire quel est l'acquéreur. »

Redoublement de curiosité.

Les « powr qui ? » se renouvellent de tous côtés.

« — Devant vos questions réitérées, dit M*» Pillet, je ne puis continuer à garder le secret. C'est par l'État que j'ai été chargé d'acheter ce tableau. »

Les applaudissements partent alors de tous côtés. C'est la France qui conservera ce chef-d'œuvre. C'est le Louvre qui en devient le propriétaire. Bravo ! tous les amateurs sont dans la joie.

La vente des Rousseau reprend^ mais les mises à prix ne sont plus atteintes.

Le Four communal, dont on demande 50,000 francs, est acheté par H. Brame 47,000 francs.

Coucher du soleil, 25,000 — 20,100 francs.

Le Village, 50,000 — 38,000 francs.

La Ferme dans les Landes, 80,000 — 73,000 francs.

Dne Plaine aux Pyrénées, 35,000 — 17,000 francs.

Puis cinq dessins :

J.-F. Millet. Tentation de saint Antoine : 1,300 fr.

Th. Rousseau. La Plains de Barbison . 155 francs.

Étude pour le tableau la Ferme .* 275 francs. — Un Pacage : 360 francs. — Village sous de grands arbres : 600 francs.

Les amateurs qui ont assisté à cette séance en garderont longtemps le souvenir.

Le baron de Beumonville. — La galerie de bois, rue Ghaptal. — * Nos peintres français. — La Dw Barry^ par Drouais. — L'Agnès - de Molière et celle de Pater. — Les tentures artistiques de A. Letorey. — Les peintres et les artistes des Gobelius.

4S'max,

C'est au n® 3 de la rue Chaptal que le baron de Beupnonville a fait construire, sur des terrains vagues, un petit Hôtel des Ventes en carton, élevé rapidement, pour exposer sa collection au jugement des amateurs formulé par la voie prochaine des enchères. Il fallait bien procéder ainsi, sous peine d'accaparer les huit salles du deuxième étage de la rue Drouot, et d'arrêter tout le mouvement de la curiosité pendant plus d'une semaine — ce qui était complètement impossible.

Le catalogue, que j'ai là près de moi sous les yeux, présente une nomenclature qui m'effraye comme la lecture d'un in-folio du xv*» siècle : c'est un gros volume in-4^ de 44S pages. Si Charles Pillet doit, seul, suffire à sa tâche, il n'a pas fallu moins de trois experts, succombant l'un après l'autre sous ce lourd fardeau : MM. Ch. Georges, Ferai et G. Petit, pour inventorier, classer et décrire ces 724 tableaux de tous les styles, de toutes les époques et de presque tous les grands maîtres. Ils sont là tous, en effet. Ils abondent même, largement représentés par des œuvres multiples.

Dans récole française, j'ai relevé sur le livret : 11 Boucher, 10 Clouet, 11 Greuze, 10 Chardin, S Hubert Robert, 21 Fragonard, 7 Lancret, 11 Nattier et 6 Pater.

Dans les écoles du Nord : 7 Van Goyen, 5 Van Eyck, 11 Van Dyck, 8 Cuyp, 6 Berghem, 4 Franz Hais, 2 Hobbema, 6 Holbein, 12 VanOstade, 14 Philips Wouverman, 5 Van de Velde, 8 Gérard de Terburg, 4 Rembrandt, 5 Rubens, 16 Jacob et 6 Salomon Ruysdaël, 16 Jean Steen, 19 Teniers le jeune et 3 du vieux David Teniers.

Dans les écoles italiennes et espagnoles il est facile de compter : 8 Murillo, 3 Bellini, 3 Bronzino, 5 Velazquez, 6 Tiepolo, et 2 tableaux présumés de Rafaël Sanzio.

Que voulez-vous de plus?

Quel est donc le musée de province qui peut en offrir autant à ses visiteurs, même ceux de Lille et de Nantes, où se trouvent les deux premières collections publiques après le Louvre.

Non, je le dis en vérité, jamais aucune galerie de cette importance, par la qualité et la quantité, n'a été livrée à Texamen et à la critique des amateurs.

M. E. de Beurnonville est un passionné. Sans idées préconçues, il assiste et achète à toutes les ventes. Il ne se lasse jamais. D'autres ont, à Taide des conseils d'amis éclairés, formé des collections célèbres, mais nul n'a jamais pu et ne pourra jamais, j'en suis convaincu, comme lui, le dépasser pour la ténacité dans la poursuite persévérante ou dans l'ardeur des recherches, n aime tout ce qui est beau, tout ce qui est bien. Il comprend, sans parti pris, les évolutions successives de l'art. Il se livre au hasard de ses investigations, au gré de ses fantaisies. S'il met quelquefois un peu de précipitation dans ses choix, il ne recule

devant aucun sacrifice pécuniaire pour s*assurer la possession d'un beau tableau. Après bien des années d'un labeur soutenu, il nous parait aujourd'hui succombera sa tâche. Ses forces le trahissent, les ressources peut* être aussi. Il est las de ses patients efforts. — Il vend.

Il y aurait certainement, pour un critique d*art, une besogne bien séduisante à faire en écrivant un volume sur toutes ces belles choses puisées aux meilleures sources, dans des galeries célèbres, défaites depuis longtemps déjà : Oudry, Hope, Nieuwenhuys, Vernon, Otto Miîndler, de Heinencken, marquis du Blaisel, chevalier de Lissingen ; mais la place nous manque pour procéder ainsi ; nous ne sommes pas la Crazette des Beaux- A rts, nous devons savoir nous borner à dire ce qu'il y a de plus intéressant dans cette vente et à laisser le reste aux plumes plus autorisées que la nôtre.

Aussi, mon catalogue sous le bras, j*ai fait comme bien d'autres, vendredi, samedi et dimanche, plusieurs pèlerinages à la rue Chaptal où une foule cosmopolite et toujours nombreuse se pressait autour de ces chefsd'œuvre pendant ces trois jours d'exposition bien vite passés, comme tout ce qui est bon ici-bas.

Bien agencées, ces salles d'exposition, bon éclairage, venant classiquement d'en haut. Un vélum en mousseline tamissait d'abord la clarté crue du jour, puis ensuite un large baldaquin blanc distribuait, en la répartissant également, la lumière sur les quatre murs de chaque pièce où pendaient les tableaux serrés les uns contre les autres, et se détachant sur un fond d'étoffe rouge. Au milieu des scintillements de l'or brillaient les cadres sculptés par de véritables artistes de toutes les époques et de tous les pays.

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Le classement était habilement fait pour faciliter les recherches dans cette longue série d'œqvres échelonnées à travers le temps ; elles étaient groupées à peu près, dans des salles distinctes. Voici celle de l'école française du xviii® siècle, avec ses gracieux artistes. Voilà les Hollandais et les Flamands classiques. Ici, les Italiens de la Renaissance ; là, les Espagnols du xvii* siècle ; plus loin, les maltrei^ primitifs, les gothiques du xiv« et du xv« siècle avec leurs triptyques peints à Tœuf sur fond d'or et le sentiment profond qui anime toutes leurs compositions poétiques.

Je re\'ois là, dans cette exposition, de bien vieilles connaissances oubliées depuis longtemps, après avoir subi le feu des enchères passionnées des amateurs dans les salles de la rue Drouot. Je les reconnais et je serais presque tenté de les saluer en passant et de leur parler.

Je rie puis me défendre de noter quelques-unes de ces toiles : le portrait présumé de Molière, par Lefebvre, de la collection J. Fau ; les Aliments de là convalescente, de Chardin, qui appartenait a M. Laperlier; le portrait de Diderot, par Fragonard, de la collection Walferdin ; le portrait de la princesse de Conty, de la vente Jacques Reiset ; les charmantes Villageoises, par François Boucher, de la galerie d*Étienne Arago ; la jewie Fille Monde, par Greuze, que possédait M. Camille Marcille, el la tête de Jeune villageoise, attribuée au même, qui venait de Khalil-Bey.

Il me semble que je retrouve de vieux amis après une longue absence; — mais passons.

Commet faire? Je Tai dit déjà, impossible d*aborder un compte rendu ou même une analyse de cette vaste réunion de tableaux. Toutes réflexions faites, il vaut mieux, pour ne pas mettre un peu trop de précipitation dans ses choix, s'en tenir à Técole française, pour la-

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quelle j'ai un faible tout particulier, et décrire de mémoire, guidé aussi par le catalogue, quelques-unes des meilleures choses.

Je commence au hasard de mes souvenirs.

Elle est bien française par le goût et par le senti* ment, cette Vénitienne, venue chez nous pour peindre les belles dames de son temps, sous la Régence et sous Louis XV, cette Carriera Rosalba qui exécuta de délicieux pastels et dont Eugène Piot s'est fait de nos jours le biographe. Comme elle est jolie dans son cadre, merveilleusement ciselé, cette jeune femme, avec son aigrette noire et ses rubans dans les cheveux poudrés et bouclés, avec sa chemise de dentelles et ses fleurs au corsage ! Quelle délicieuse expression sur ses lèvres et dans ses yeux I

Mais regardons ce Lancret. II est intitulé la Ronde champêtre. C'est peut-être l'œuvre la plus complète, la mieux agencée, la plus gracieuse sortie des mains de ce maître. Quel charme et quel esprit dans cette école française que nos pères dédaignaient et qui, avec juste raison, est devenue maintenant si fort en honneur de nos jours. Jacquet, le peintre, avec son incontestable talent, qui sait si bien s'inspirer de toutes ces élégances passées, trouverait de bien jolis modèles avec ces jeunes garçons vêtus d'un justaucorps bleu ciel et la ravissante jeune fille entraînée par la danse. On raconte que M. Febvre, le célèbre marchand de Passy, avait, à une vente, acheté 65,000 francs ce tableau, que M. de Beurnonville lui racheta séance tenante 85,000 francs, avant la fin de la vacation. Bonne affaire — pour tous les deux.

A côté, le portrait de M™** Du Barry, par Drouais — cheveux poudrés à blanc, simplement coiffés et ramenés sur la tête, un manteau rose bordé de fourrures

noires faisant voir un cou délicat et des chairs veloutées. Il vient du marquis de Saint-Clou. Est-ce lui qui a fait graver ces vers du dernier galant dans le cartouche du bas de cadre :

Vos yeux sont doux, votre &me encore plus belle, Et, sans prétendre & rien, vous triomphez de tous; Si vous eussiez vécu au temps de Gabrielle, Je ne sais pas ce qu'on eût dit de vous^ Mais on n'aurait pas parlé d'elle?

Toujours un peu égrillard, ce Fragonard; dans La partie interrompue, il nous représente une jeune fille qui s'évanouit dans les bras de son amoureux à l'arrivée inattendue et bien inopportune d'une vieille femme en colère, — la mère, sans doute, — qui s'avance en bousculant tout sur son passage.

Trop tard sans doute, chère madame, l'oiseau est probablement déjà envolé.

Quelle charmante chose de Prud'hon, ce Rêve de bonheur, esquisse un peu plus petite que celle du musée de Lille. Elle a sans doute servi de modèle à son élève, M"® Constance Mayer, pour exécuter le tableau que nous avons tous admiré bien souvent au musée du Louvre.

Quel sentiment dans ce tableau de Greuze, Vlnno^ cence aux prises avec V Amour I — Elle ne sait pas encore, la jeune fille ! Elle soulève le rideau d'une fenêtre. — Que voit-elle donc? Son joli visage et son attitude trahissent un sentiment de plaisir atténué par la crainte. A côté d'elle, près de son lit d'innocente, la lampe antique des vestales.

, L'Accord parfait, de Pater, semble inspiré d'une composition de Watteau. Sur un fond de paysage, une jeune fille en toilette rose et verte, assise sous les arbres, tient des roses sur les genoux. Son amoureux

prend une fleur et la lui place galamment au corsage. Devant eux, un autre couple : un jeune homme cherche à embrasser sa belle assise à terre; c'est l'Agnès de Molière. Il lui a déjà pris la taille. Si nous avions le temps de rester devant le tableau, il lui prendrait certes le reste. »

Dans la galerie Lacaze, au Louvre^ se retrouve le même sujet.

V Assemblée auparc^ dé Watteau, répète un de ses sujets favoris. Une dame esquisse un pas de menuet, tandis qu'un galant placé à côté d'elle, lés mains derrière le dos, lui glisse à l'oreille des, paroles d'amour. Un autre lutine sa belle sur le gazon. Tout autour, des couples d'ataioureux, vêtus d'étoffes chatoyantes, se reposent sous les ombrages des arbres. — Charmant, ce tableau, rempli d'esprit.

Arrêtons-nous ; nous nous laisserions entraîner trop loin dans nos citations.

Au demeurant, le souvenir de cette collection sera conservé par les nombreuses planches gravées par M"® Rouveyre et par les aquafortistes Mouziès, Boulard, Martial, Masson, Courtry, Greux. Toute cette pléiade d'artistes de talent aurait pu faire du catalogue un monument, digne de prendre place dans toutes les bibliothèques, à côté des plus beaux livres sur les arts; mais, il faut bien le reconnaître, plusieurs d'entre eux se sont laissés aller à des croquis lâchés n'exprimant ni le dessin, ni la couleur, ni le style des originaux (1).

(i) Depuis, ua procès a ea lieu. Mes lecteurs seront rapidement au courant de cet incident par la lecture de la lettre suivante, adressée par M. de Beurnonville à M. Ph. Burty, dont l'autorité, en matière d'art, est incontestable, et qui, dans un article intitulé : les Droit» de la oriiiqwt avait traité la question avec un remarquable talent :

« Monsieur,

» On me communique tardivement, à mon retour à Paris, un article qui a paru dans les colonnes de la RépubUgw français du 13 septembre der-

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Hier, une vraie première à TÉcole des beaux-arts, dans la salle de Melpomèue, où tout le Paris élégant et artistique s'était donné reudez-vous. Les plus beaux équipages piaffaient sur le quai Malaquais.

Il s'agissait d'inaugurer l'Exposition des Tentures (artistiques — une invention nouvelle d'un architecte, de M. A. Letorey.

L'artiste peint directement sur des tissus de laine ou de soie fabriqués en blanc, mis sur châssis et produisant pour lui le même effet que la toile.

Ce n'est pas de la tapisserie — c'est mieux que cela, car, le pinceau du peintre remplaçant la navette du tisserand, ce n'est plus, comme aux Gobelins, une interprétation, mais l'œuvre originale que Ton possède.

D'un côté, les tapisseries anciennes sont à des prix fantastiques. Il est certainement difficile de trouver un ensemble correspondant à la dimension des panneaux

nier, et dans leqael, à propos du procès en diffamation intenté au journa VArt par plusieurs des graveurs qui ont travaillé aux planches de mon catalogue, vous parlez de moi comme ayant eu des démêlés, après une vente, avec ces graveurs, au sujet de la modicité des honoraires que je leur aurtds attribués. Permettez-moi de vous demander, sur ce point délicat, une petite rectification.

. » Je n'ai jamais eu aucuns rapports directs avec mes graveurs; je ne les connais môme pas. J'ajouterai qu'il ne me serait jamais venu à l'esprit de marchander avec des artistes, ni de prétendre les faire travailler au rabais. S'ils allèguent, comme on le dit, ce prétexte comme justification de la mauvaise qualité de leur travail, cela me paraît devoir rentrer encore dans le domaine des prétentions fontastiques dont ils ne se sont pas fait faute depuis le début de ce singulier procès.

» La maison très honorable à laquelle j'avais confié, ainsi que cela se fait d'habitude, le soin de l'exécution de mon catalogue, et qui a traité ponr moi directement avec le graveur, a dû faire, j'en suis persuadé, les choses très convenablement à leur égard, car elle savait que telle était mon intention formelle, et elle avait mes pleins pouvoirs. J'ai dik croire, — et je crois encore jusqu'à preuve du contraire, •<- que les prix payés pour ces eaux-fortes ont été ceux d'usage dans les catalogues de ventes, en un mot les prix demandés et stipulés par les intéressés eux-mêmes. J'ai encore en ce moment sous les yeux une facture où l'on peut constater que ces prix ont dû être, en moyenne, au moins égaux, sinon supérieurs, à ceux du catalogue de la vente Hartmann, dont les eaux-fortes, fort belles, n'avaient attiré à leurs auteurs que des éloges dans l'article même de VArt

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à décorer; de l'autre, les tapisseries modernes coûtent presque aussi cher : pour avoir une tenture complète en haute lice, provenant des grandes manufactures, il faut le travail d'une génération et une somme bien supérieure au prix de Tœuvre originale.

Avec le procédé nouveau, ces impossibilités vont disparaître. Chacun pourra tendre ses salons avec une harmonie d'ensemble cherchée depuis longtemps et non trouvée jusqu'à ce jour.

C'est merveilleux, et nous ne marchanderons pas notre admiration au procédé nouveau.

M. A. Letorey s'est adressé à tous les grands noms de la peinture.

Harpignies a brossé un paysage.

John Lewis Brown a peint un grand panneau intitulé : le Mmt'Saint'Michel.

où ce journal tançait ensuite si yertement -> et j'ajoute si à propos — les graveurs de mes planches.

■ Ceux-ci ont riposté en se faisant plaideurs et en réclamant des dommages-intérêts. Singulière manière de prouver que leurs planches étaient bonnes !

» Ici, et sur ce terrain, je m'empresse d'ajouter que je suis entièrement d'accord avee vous sur le fond comme sur la conclusion de votre article ; j'avoue même, pour ma part, que tout passe mon entendement dans cet étrange procès : j'y vois une interversion des rôles que je ne puis comprendre. S'il est un fait avéré, c'est que les graveurs étaiept dans leur tort, puisque notoirement ils avaient livré un travail défectueux, je dirais même de la mauvaise marchandise s'il ne me répugnait d'employer cette expression que l'attitude des artistes autoriserait pourtant.

a II est certain aussi que ie journal VArt était dans le vrai en usant de son autorité de critique, si bien établie en ces matières, pour leur reprocher ce méfait contre leur art. N'est-il pas étrange de voir précisément ceux qui sont en faute attaquer celui qui a raison, et chiffrer en demande d'indemnités le tort fait, selon eux, à leur réputation, et, par suite, à leur industrie? Voir des artistes d'un réel talent, après tout, se placer d'euxmêmes sur un pareil terrain, j'avoue que cela me confond et m'afflige pour eux. Vous avez eu cent fois raison, monsieur, de les rappeler à votre tour, au respect do leur art, et vous avez élevé le débat en revendiquant éloquemraent les droits de la critique. J'apprends que d'autres journaux, en rendant compte de ce procès, s'accordent à le juger comme vous...

» Baron E. db Bburnonvillic. >

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Lumînais a envoyé ua Cavalier Louis XIII.

Toudouze ua panneau Renaissance.

De Penne, une Meute.

Mazerolles a reproduit une scène du Dépit amoureux et une autre du Misanthrope^ qui se trouvent toutes deux dans son plafond de la Comédie-Française.

Madeleine Lemaire a mis tous les charmes de son pinceau spirituel dans une Pierrette Pompadour en rose, qui rappelle celle bien connue de Madrazzo.

Jundt, sur deux panneaux de soie, a reproduit un prince et une princesse — un peu alsaciens comme toujours.

Feyen-Perrin a été chargé d'exécuter une Vénus Astarté.

M. Hippolyte Dubois a brossé largement une Coquetterie, représentée par une jeune femmme à demi nue, essayant les effets d'une grande bande de soie rose. — Cela est d'une distinction et d*un goût exquis, s*enlève admirablement sur un fond jaune et, ce qui ne gâte rien, est encadré d'une excellente bordure un peu japonaise de fleurs, d'oiseaux et de papillons signée : C. Schaeps.

Ranvier a fait un panneau sur soie qui est un vrai chef-d'oeuvre : la Chute des feuilles, personnifiée par une jeune QUe. Le modelé des chairs, la pose du modèle, le raccourci de la figure sont réussis au delà de toute expression.

L'effet général de cette exposition est charmant. Cette peinture sans glacis, avec cette mattéité de l'étoffe, produit le plus merveilleux effet.

L'un de mes amis, qui m'accompagnait et qui avait participé à l'œuvre générale, m'a expliqué le procédé employé.

On peint comme à l'aquarelle après avoir dessiné son sujet, car il faut avoir la main sûre. Il n'y a pas moyen

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de diminuer un ton comme dans la peinture à Thuile. Il faut faire juste du premier coup. La palette comprend douze couleurs préparées ainsi que celles des Gobelins pour la peinture des laines ou des soies.

On lave après, pour fixer et faire absorber par le tissu. C'est aussi solide, aussi durable que les résultats du métier de Beauvais. Le tableau de Ranvier a trois ans ; il est dans toute sa fraîcheur et toute sa grâce.

Il y a là une révolution complète dans Tart, je m'empresse de la signaler. Le soir, il y aura exposition à la lumière des bougies, et non à cette affreuse lumière électrique qui rend la peinture verte et blafarde. L'entrée est maintenant publique jusqu'au 29 mai. ÀUez-y et vous ne regretterez pas votre soirée.

Tanagra et ses statuettes, les SazQ des antiquaires. — Les 'graveurs du xviii« siècle eu Angleterre. — Pierres précieuses du comte Xavier Branicki. — Paysage de Claude Lorrain {i M. de Ganay. — Un beau bouquin, VEvangéliaire de Charlemagne. — Trois millions de tableaux et d'objets d'art vendus en huit jours.

iO mai.

La semaine dernière, une intéressante réunion de verres anciens et de statuettes de Tanagra, appartenant à M. de L..., a été mise aux enchères par les soins de Texpert Hoffmann.

Il y avait dans cette vente de curieuses choses trouvées dans les nécropoles de la Phénicie : lecythe, guttus, strigile, scyphus, balsamarium, amphore goderonnée, en pâte de verre de toutes les couleurs, depuis • le bleu turquoise ou translucide, le vert, le blanc et le brun, jusqu*aux belles irisations à reflets dorés et aux incrustations bariolées de mille couleurs.

Mais ce qui était surtout rare, remarquable et remarqué, c'était une série des spirituelles statuettes de Tanagra.

Qui ne les connaît, ces charmantes terres cuites, ces Saxe des antiquaires, sur lesquelles je trouve pour la première fois l'occasion d'écrire quelques lignes ?

Tanagra était, dans les temps les plus reculés, une cité florissante, assise dans la vallée de l'Àsopus, au milieu de cette Béotie si raillée.

C'était, parait-il, d'après les érudits, une ville de luxe et de plaisirs. Le vin, le jeu, les belles, comme dans les chansons à boire des opéras de Scribe, y étaient fort en honneur. N'oublions pas d'y €gouter les combats de coqs que Gérôme a su immortaliser.

En 1872, le Gorflote Yorghis Anyphantis eut l'idée de faire quelques trouvailles dans les tombeaux de la cité déchue. L'année suivante, une exploration plus sérieuse fut entreprise par M. Olivier Rayet et par M. Lambros» d'Athènes. Ils firent d'heureuses découvertes.

Les tombeaux explorés étaient de deux sortes : les uns ne renfermaient que des lampes, des amphores et des vases funéraires remplis de cendres; 4es autres avaient, a Tintérieur, trois ou quatre figurines, le plus souvent en partait état de conservation.

C'est alors que le Louvre, prévenu de ces travaux archéologiques, commença à s'émouvoir. Il sut former peu à peu une splendide collection de ces spécimens exquis de l'art grec, qui ont gardé de leur époque le caractère, la mode, les costumes, les habitudes et le souvenir familier ; génies, amours, divinités, danseuses ou courtisanes, mortelles ou déesses de ces temps mythologiques.

Au début, à Athènes, on vendait seulement cent ou. deux cents francs ces jolies figurines — mais les demandes arrivèrent de tous les côtés. La hausse se fit. Sous cette influence, toute la population voisine abandonna ses travaux et se mit à fouiller la terre avec rage, et à découvrir tous les tombeaux inexplorés -^ Auri sacra famés .

Le gouvernement hellénique dut intervenir, mais cela n'arrêta pas l'élan. On travailla la nuit, en cachette. Du reste, tout ou presque tout était déjà trouvé. On avait soulevé la pierre de plus, de dix mille tombeaux, où dormaient depuis bien des siècles ces Tanagréens

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du passé. — Dans les uns, creusés au milieu d'un sol humide, les statuettes se désagrégeaient au toucher ; au contraire, dans les autres, préparés dans l'argile, ces figurines, restées intactes, conservaient leur coloration douce et charmante.

L*E^position de 1878 nous révéla toutes ces richesses. — Ce fut le grand succès dans les salles des antiques.

La foule se groupait autour des vitrines de Gréau, d'Eugène Piot, du baron de Hirsch, de Lécuyer, d'Oliyier Rayer, qui, le premier, avait introduit ces précieux lypes en France.

Je me souviens encore d'un gros Silène ventru, tel^ant sur ses genoux Dionysios enfant criant et se démenant, — c'était frappant de vérité ; — puis d'une femme acrobate nue passant dans un cerceau, — c'était gracieux au possible, — et enfin d'un groupe d'Hercule et d'Omphale, — d'une jeune fille tenant un alabastron^ et d'une joueuse d'osselets qui, tous exécutés, de grandeur naturelle, auraient fait une bien vive sensation au Salon, parmi les amateurs et les artistes.

. Mais la vente de L... comprenait, elle aussi, quelques bonnes terres cuites, agréables à décrire :

Placée sur un socle peint en blanc, une jeune fille vêtue d'une chiton, laissant les bras découverts, et d'un manteau rouge jeté sur l'épaule — charmante dans sa pose avec ses cheveux colorés de rouge foncé, les jambes croisées, la main gauche appuyée sur un siège, Bt la droite tenant une pomme. Eve avant le péché !

Une jeune femme, debout, drapée dans une chiton bleue, enveloppée d'un manteau violet doublé de bleu, retenu par la main droite. Coloration parfaite, ton de chair, chevelure Jorune, boucles d'oreilles dorées, lèvres peintes en rouge, — comme aujourd'hui.

Une enfant appuyée contre un cippe. Jetée ^ur les

épaules, sa chiamyde bleue ne eouvre que la jambe droite. Bonnes draperies, recommandées aux sculpteurs.

Une jeune fille couronnée de fleurs, moitié cachée par un voile, que la main droite retient pudiquement sur la poitrine.

D^uii très beau style, un enfant nu, les cheveux chargés de bijoux, assis sur tin rocher notr^ tenant uu masque de satyre coloré en rouge.

Nous en passons et des meilleures.

Les savants ont tenu grand compte de celte collection^ en se' séparant de beaucoup de billets de mille francs, pour emporter quelques-unes de ces curieuses pièceik.

Les Anglais -^ vous ne le saviez peut-être pas -r ont eu, eux aussi, leur Greuze, leur Lawreince, leur Moreau et leur Fragonard, et leur école du dix^-huitième siècle^ sans être aussi riche que la nôtre, ^ laissé des • traces précieuses de son goût et de son talent*

Je rai bien vu dernièrement dans les deux collections d'estampes de M. de P.;. et de M. C..., de Londres, vendues par MM. Danlos fils et Deltsle.

Ils ont poussé très loin, ces Anglais, Tart de la ma-« nière noire et de la gravure en couleur. Ils ont été peutêtre les créateurs de ces pièces coloriées, pour lesquelles ils avaient inventé un pointillé spécial que noirs avons copié plus tard.

Je le reconnais, ce n*est pas du grand art, cqs gravures de Keepseake, mais cela est bien amusant. Il y a des estampes qui ont un flou, une douceifr qui me séduisent au delà de toute expression.

Voyez toute cette série de portraits à laquatinia, d'après Josuah Reynolds, le peintre des jolies femmes du siècle dernier, fières de leur beauté. Blondes, brunes, rouges et rousses, sans doute les belles du temps.

D'abord, sa maîtresse Nelly O'Brien^ gravée sous

L'HOTEL. DROUOT EN 1881. Iô3

différents aspects, par J. Walson et par Ch. Philipps ; Diana^ comtesse de Crosbie, gravée par J. Dixoa; Anm^ comtesse de TownsJiend, par Smith ; Jk™* Parker ^ par T. Watson ; Lady Anna, Tollemache, par J. Jones; Elisabeth Hamilton, par J. Finlays.

Collectionneurs, mes amis, ne laissez jamais échapper Toccasion de mettre dans vos cartons ces belles estampes. Vous ne vous en lasserez pas. Vous les regarderez toujours avec plaisir.

Même observation pour les reproductions suivantes : d*après Hoppner, Caroline de Lichfield^ par J. Dean ; d'après Cosway, M"^^ Récamier^ par A. Cardon ; d'après Black, Miss Blomfold, drapée à Tantique' avec le décolletage empire^ ce qui n'est pas désagréable.

Quelles charmantes pièces en couleur : Courtship : la Galanterie, et Matrimony : le Mariage, d'après Williams, gravées par Jukes ! C'est avant et après. Dans la première, la jeune fille, aidée, franchit aisément la barrière, et, dans la seconde, le mari ne se retourne même pas et laissé sa femme dans l'embarras.

Que d'esprit dans ces deux gravures de F. Mal ton, d'après Rowlandson : Interruption or inconvenience of lodging house and damps sheets ou les Draps mal sèches. C'est du Debucourt, comme ces modes anglaises de 1777, de 1795 et de 1796.

Voici un collectionneur du même genre.

U faisait dans la pierre précieuse, le comte Xavier Branicki que tout Paris connaissait. Comme le cardinal Ântonelli, il voulait avoir sous la main, sans doute, beaucoup d'argent sous un petit volume.

MM. Dumoret et Briquet, deux joailliers de la rue de la Paix et du Palais-Royal, ont été chargés des estimations.

' Beaucoup de belles petites à rôder, à l'exposition.

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autour du collier formé par trois cent cinq perles pesant 2,504 grains, et de deux splendides diamants carrés de la plus belle eau. Mais, en revanche, pas beaucoup d'hommes du monde autour des vitrines — et pour cause. À quoi bon s'entendre dire à chaque instant : « Payez-moi donc cela. »

J*ai admiré, samedi, un bien beau pa\sage de Claude Gellée, dit le Lorrain, avec figures de FilippoLauri, provenant de la galerie du duc de Devonshire, puis de la collection Pourtalès et figurant dans la vente de son gendre, M. de Ganay, — toile merveilleuse de conservation.

Voici sa description en quelques traits : à gauche, les ruines d'un temple corinthien ; à droite, un golfe couvert de barques ; au premier plan, un jeune pâtre jouant de la flûte à une bergère attentive à la leçon.

Un joli prix, sans doute, ce tableau ?

De beaux livres à ce marquis de Ganay, provenant en partie de son père le général, surtout de belles re* liures avec les armoiries et les chiffres des plus grandes familles des siècles derniers^ frappés en or sur les plats : comte d'Hoym, de Verieu, du Fay, Nicolas Fouquet.Girardot de Préfond, A. de Thou, duchesse de Polignac, M"® de Pompadour, duc de Bourgogne, comte de Vergennes.

Quelques plus grandes raretés encore : un livre orné de dauphins, ayant appartenu par conséquent au Dauphin, fils de Louis XV; un autre venant de Grolier, avec son nom et sa devise : Et amicorum; un troisième, portant sur le dos les chiffres entrelacés de Henri II, avec ceux de Diane de Poitiers, en argent, dans un semis de lis d'or, et, sur les plats, les armoiries de France entourées des attributs de Diane, l'arc et le triple croissant se détachant en blanc.

L'HOTEL DROUOT EN i881. 165

Et pour couronner le tout : VÉvanfféliaire, dit de Charlemagne, manuscrit du x« siècle, relié de deux ais de bois recouverts : au verso,* d*un simple cuir rongea tre, semé de clous disposés en forme de 3C adossés et au recto d'un travail varié d'orfèvrerie et de pierres précieuses serties dans des chatons ciselés encadrant des émaux cloisonnés et des personnages sortant, sous le travail du repoussé, d'une plaque d'or fin.

Tout simplement splendide, ce vieux bouquin.

Quelques gros totaux à enregistrer pour clore cette chronique.

Cinq à six tapisseries des Gobelins, dont deux ten-^ tures de la série des châteaux de France : 70,000 francs.

La collection Berteaux, de Metz : 204,570 francs.

La galerie Mailand : 138,945 francs.

La vente Beurnonville : deux millions quatre cent vingt-^neuf mille fraises.

Avec le prix toujours croissant des objets d'art, on finira par mettre en action toutes les collections ; mais ce qui dépassera tout, ce sera la vente Double, dont je m'occuperai prochainement.

Les Fables de La Fontaine. — Les fermiers généraux et M. Roux, de Marseille, — Oudry et Gustave Doré. — Les nouveaux interprètes du fabuliste. — La revue des aquarelles exposées rue Laffltte.

i8 mai,

G*était une belle conception, mais en tnème temps une entreprise hardie que de vouloir, après Oudry, faire une nouvelle illustration des Faites de Za Fontaine.

Il fallait pour cela du temps, de Targent, du goût et encore beaucoup de ces trois choses. M. Roux de Marseille, comme autrefois les fermiers généraux, n'a pas reculé devant les difficultés de cette artistique fantaisie. Il voulait un exemplaire unique, hors ligne, digne du fabuliste. Il s'est adressé aux artistes les plus en renom, distribuant à chacun un certain nombre de fables à reproduire par la gouache et par l'aquarelle; aux uns des paysages, aux autres des natures mortes, à d'autres enfin des tableaux de genre^ suivant la nature du sujet et celle de leur talent.

Chacun a pris goût à sa tftcbe et s'est mis à Tœuvre, cherchant à étudier à fond les idées du poète et à les traduire fidèlement. Pour beaucoup, ces études sont devenues les originaux de bien des tableaux exposés au Salon, et que nous avons tous admirés sans en connaître ridée première.

Oudry, ce La Fontaine de la peinture^ avait mis

cinq ans à préparer ses esquisses, au nombre de 276. Cochin fils les retoucha, au crayon noir et blanc, et, en 1756, parut cet admirable recueil' dont les originaux, vendus en 1853 la somme de 1,800 francs à la vente de Bure, valurent 6,000 francs à la vente Solar et furent achetés en totalité plus tard par M. Louis Rœderer, le célèbre fabricant de vin de Champagne, 30,000 francs, le prix de la dernière aquarelle de M. Louis Leloir !

En 1881, M. Roux possède déjà 180 aquarelles qui valent certainement dix fois plus. Il prépare donc une oeuvre colossale : un monument élevé à la mémoire de notre plus grand poète, comme cela n*a pas été fait encore. Avant d'aller plus loin, il a voulu avoir Topinion du public. Aussi n*a-t-il pas hésité à prêter sa collection à la Société des aquarellistes, qui venait de fermer son exposition. Les salles de la rue Laffitte se sont rouvertes à la demande des artistes et pour la plus grande joie des amateurs. Depuis quelques jours, la foule les encombre derechef, pour juger de ce tournoi nouveau, où luttent de talent les peintres les plus estimés de notre époque.

Ce préambule achevé, entrons dans le sanctuaire. Pas de catalogue; c'est un grand ennui pour un mtique paresseux qui ne veut pas sortir un crayon de sa poche et compte sur le livret pour retrouver les noms et les titres, et sur sa mémoire pour traduire sur le papier ses appré* dations personnelles.

Je tâcherai d*y suppléer par quelques notes prises tant bien que mal, mais il y aura beaucoup d'oubliés inévitablement.

À qui mieux s'adresser qu'à de Penne pour la* fable du Loup et du Chien, Personne ne comprend les chiens aussi bien que lui. Il a fait un dogue, gras, poli, luisant, une bonne grosse têj^e dç chien de garde ; son

itô L'HOTBL DROUOT EN 1881.

partenaire n'a que la peau et les os. Comme chacun le sait, le loup, au récit de Médor, s'était d'abord forgé une félicité qui le faisait pleurer de tendresse. Mais c'est le moment psychologique :

« Attaché \ »

dit le loup, qui regarde sournoisement le molosse.

Dans la fable des Detox Chiens et de VAne mort, M. de Penne s'est encore surpassé. Comme ils y vont de bon cœur, ces deux naïfs, à boire à grandes lampées, toute cette eau qui devra, en mettant la rivière à sec, permettre la curée du pauvre àne !

Le Chat et le Jeune Homme, de M. Imer, m'a paru d'une grande vivacité de couleur. C'est la façade d'une jolie cantine italienne, Vendita di Carbone; et du reste, gaie et vive d'exécution, cette peinture.

M. Heilbuth, qui expose cette année au Salon une scène de canotage, me parait tout à foit bon dans l'aquarelle, bien que l'un de mes confrères l'ait appelé le peintre de la grâce léchée. Il a cinq ou six sujets, parmi lesquels trois .très spirituels.

LeLièoreet la Grenouille, Le lièvre, stupéfait, dresse les oreilles, il s'arrête au bord de la mare que traverse, à tire-larigot, la grenouille effrayée.

Gomment^ des animaux qui tremblent devant moi Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.

Gustave Doré, qui a illustré les Fables de La Fontaine, dans une édition de Hachette publiée en 1872, a croqué là-dessus un admirable bois. La grenouille fait le saut périlleux avec l'entrain d'un nageur des bains Vigier, piquant une tête de la girafe.

L'HOTEL DROUOT EN i88i. 160

Le Fitumcier et le Savetier. Très bien le .vieux podagre, tout cousu d'or, qui interroge sire Grégoire, gai comme pinson, lequel lui répond que chaque jour amène son pain. Ne sera-ce pas éternellement vrai, cette fable ?

La Cigale et la Fourmi, Pas de cocotte frileuse, comme toujours opposée à une flUe du peuple laborieuse. C'est banal. Nous aimons mieux ceci : un paysage où court une petite fourmi travailleuse et affairée.

M. Gabriel Ferrier, l'auteur cette année du portrait de M. Claudius Popelin, — une bonne chose — a été chargé d'interpréter :

La Vieille et les deux servantes.

Jolie de ton, cette aquarelle, et bien rendue la vieille :

Affublée d*ua jupon crasseux et détestable,

et les deux chambrières réveillées en sursaut par la vieille mégère — de jolies filles, ma foi, bien plantureuses dans leur déshabillé provocant 1 La Chatte métamorphosée en femme.

Lorsque quelques souris, qui rongeaient de la natte. Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.

La belle, qui se rappelle son ancien métier de chatte, se précipite, à demi nue, de la couche nuptiale, où son tendre amoureux essaye vainement de la retenir. — Bien bâti le modèle qui a posé la femme. — Voilà un élève qui me plaît mieux que son maître, M. Hébert, un peintre qui fait de la peinture maladive.

Avec M. Ribot, nous sommes certains d'avoir des lignes accentuées de noir et des clairs-obscurs, comme

170 L*HOTEL DROUÛT EN 1861:

dans les . gravures de Rembrandt. V Ivrogne et sa femme sont bien de cette couleur bitumeuse, éclairée d*une lumière âpre, qui lui est propre. Peintre ou aquarelliste, toujours le même : Ribera for eoer.

M. Paul Baudry, qui a cette année, avec la Glorification de la loi, un si grand et si légitime succès, devrait renoncer à Taquarelle. Il lui faut des murailles, des plafonds, de la grande peinture, et ses couleurs d'aquarelliste n*ont pas de transparence : elles sont fades. C'est froid. La Fortune et le Jeune enfant^ à Thuile, ont été cependant un succès au Salon de 1857. — A Teau, c'est un échec. Pas de modelé dans la femme. Cette Fortune-là ne séduirait que des gens extrêmement pauvres. Gustave Doré, dans le livre de Hachette, a compris cette fable de la même façon, mais sa Fortune me charme singulièrement. On voudrait en faire la conquête.

M. Louis Leloir est toujours merveilleux. C'est un des plus forts parmi les très forts. Il a fait La Laitière et le pot au lait. Elle court, la pauvrette, le sourire de Samary des Français aux lèvres, elle fait des rêves dorés. La cruche déjà inclinée penche sur sa tète et va bientôt tomber pour la rappeler à la réalité.

Légère et court vêtae, elle aUait à grands pas^ Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon simple et souliers plats.

Charmante de finesse, d'esprit, de couleur et d'exécution, cette aquarelle. C'est un bijou. Le dessin de Doré en demi-teinte produit aussi Teffet le plus gracieux.

Gérôme a eu, pour sa part, £e Bassa et le Marchand. II. était là sur son terrain^ le peintre de rOrient. Une

.L'HOTEL BROUOT KN IW*. 174

scène dMiitérieur mauresque, admirablement finie. C*est toujours un peu trop léehé, par exemple. Décidément» il ne faut pas pousser trop loin Texécution. Nous nous attendions à mieux.

De Nittis, son élève, possède un bien Joli talent d'aquarelliste. Personne n*a plus que lui la puissance et réclat de la couleur. II a représenterai Mort et leMou^ Tant par un bon villageois centenaire, assis dans un fauteuil et bien attristé de voir qu'il va partir pour l'autre monde. Derrière une porte entre-bftillée, la Mort le guette. Elle ne veut plus attendre. Lui, il trouve qu'elle va trop vite. La Fontaine le blâme dans sa fable. Ma foi, je donne raison au moribond.

Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte, — Personnages : Ânnette et Tircis. Annette est nue. Elle pèche à la ligne. Dans le l'euillage et aussi légèrement vêtu, Tircis, en Apollon du Belvédère, module sur sa flûte les airs sans doute les plus doux. Le thermomètre doit être évidemment à trente-cinq degrés pour pouvoir se complaire dans un costume aussi léger que la pèche n'exige pas. Quoi qu'il en soit, pas un poisson, rien au bout de la ligne de la jeune naïade, j'allais écrire bergère, comme La Fontaine. L'auditoire muet reste également sourd, — et il a bien raison. — Oudry, lui, avait fait une scène de Watteau. C'était mieux.

L'Oiseleur, V Autour et l'Alouette, par M. E. Duez, aquarelle éclatante de couleur. Je lui en fais mon sincère compliment.

SI tu veux qu'on Vépargnc, épargne aussi les autres^

Telle est Vépimuthion de la fable. Impossible de pouvoir critiquer, avec une pareille moralité. Du reste, rien

à dire que du bien de cette œuvre. Un peu de recherche dans l'effet peut-être et le désir d^avoir autant d*esprit que La Fontaine; mais ce ne sont pas là des défauts.

Le génie n'a pas de sexe, disait H*»* de Staël. C'est pour cela que je dirai que M"»« Lemaire est wi peintre d'un grand talent. Charmante la Jeune veuve en contemplation devant son miroir, à l'heure où , les larmes séchées, la coquetterie reparait; au moment où les lignes sévères du deuil commencent à s'agrémenter de festons et à servir de parure.

... En aUendant d'autres atours.

Toujours habile metteur en scène, Bastien Lepage , dans le Gland et la Citrouille, Un laboureur qui tient un gland dans sa main adresse un discours en trois points à un gros potiron de la plus belle couleur orange, qui se prélasse dans une brouette. C'est gris, comme toujours un peu froid, mais c'est tout simplement nouveau et délicieux d'esprit. J'aime autant cette variante que cette éternelle gravure qui, n'inventant rien, représente le gland tombant sur le nez du dormeur.

Un jeune homme qui est déjà un maître : M. Toudouze. Très fortes, ses aquarelles : le Coq et la Perle. Deux bonnes têtes de savants en us, deux curieux examinant le manuscrit pendant que le pauvre hère attend leur décision.

Je crois^ dit-il, qu'il est bon, Mais le moindre ducaton Ferait bien mieux mon affaire.

Les Deux Médecine. — Est-il assez triste, ce docteur Tant-Pis? — Est-il assez gai, ce docteur Tant-Mieux? — Ravissante pièce.

L'HOTEL DROUOT EN i88i. 173

Le Berger et la Mer, de Pasini. Le berger, mélancolique, assis sur un rocher, regarde son troupeau. Déjà biea bleu le ciel, trop bleue la mer qui est encore plus bleue. Cela pourrait s'intituler : De Tinfluence du bleu sur la fable. — Un homme de bien grand talent cependant M. Pasini.

Les effets de neige réussissent très bien à M. Beme- Bellecour. Il les emploie fréquemment. C'est le fond de sa composition pour V Ours et les deux Compagnons. Les deux chasseurs se dissimulent ; Tun par terre :

Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent.

L'autre se cache derrière un arbre. L'ours passe tranquille et fier comme Ârtaban ; il s'en va dans la forêt prochaine.

M. Gustave Moreau a été chargé du Frontispice de la nouvelle édition des Fables préparées par M. Roux. Il a représenté la Fable sous les traits d'une belle personne, armée d'un fouet et montée sur un dragon fantastique : Castigatridendo imyres, disaient les anciens. Il a voulu s'inspirer de cet adage. — Talent bizarre que celui de M. Moreau ! Il est bien personnel 1 C'est une nature, comme on dit au théâtre. Il a le secret des couleurs éclatantes et invraisemblables. Il cherche aussi la séduction. Ce sont des verts intenses, des rouges empourprés, des jaunes d'une violence extraordinaire, des bleus d'un éclat éblouissant. On dirait des émaux translucides peints sur paillon doré, ou le décor d'une féerie au tableau du Royaume des pierres précieuses. Ses compositions sont aussi étranges que sa couleur. Elles paraissent souvent incompréhensibles. La scène se passe en Orient ou en Occident ,, dans le pays des chimères.

174 L'HOTBL DROOUT EST 1^81.

Ce sont des rêves, des cauchemars, des enchantements, des hallucinations provoqués par le haschisch. La Fable prend des allures idéales. — Aussi impossible de bien saisir la pensée du fabuliste dans la Matrone d'Sphèse, les Deux 4mis, Phœlus et Borée, le Songe d'un habitant du Mogol, le Lion et moucheron. — Tout est pour Teffet de la couleur.

M. Morot, grand prix de Rome en 1833, a eu une lai^ part dans la distribution du travail. Il a illustré les Animaux malades de la peste. Le lion tient conseil, le loup parait soucieux , le tigre maussade , Tours abruti, le singe songe-creux. Ils sont tous verts. Une atmosphère maladive enveloppe son aquarelle. C'est le moment où le malheureux baudet va faire cet aveu imprudent :

Je tondis de ce pré la largear de ma lan^e,

Je les vois tous sortir de leur alanguissemeut, pour crier en chœur :

Ce pelé, oe gâteux, 4'où venait tout le maL

Le Loup et la Cigogne, La cigogne dévouée et naïve est en train de retirer Vos du gosier de maître loup, qui la regarde d'un œil plein de caresse. Faux bonhomme, va! Comme tes pareils sont nombreux dans notre pâle humanité I

Le Cheval et le Loup. Le paysage est charmant. Nous sommes au printemps. Le cheval en liberté est au vert. Bien décoché, ce coup de pied célèbre que le fabuliste a si bien détaillé :

L'autre^ qui s'en doutait^ lui l&che une ruade, Qui vous lui met en marmelade Les mandibules et les dents.

C'est Oudry tout copié. On pouvait choisir moins bien comme modèle.

Personne ne sait donner autant d*esprit aux bêtes qu'Eugène Lambert. M. Roux lui a confié sa spécialité. Il y a du chien et surtout du chat dans toutes ses aquarelles. Il les fait parler si bien. Est-ce assez nature : le Chien qui porte à son cou le dîner de son maître , la Querelle du chien et des chats, — le Chat et un vieux Mat, — le Chat et les deux Moineaux. — Tout cela rendu, vous vous en doutez bien, d'une façon poétique, ingénieuse et naturelle.

Nous devions avoir évidemment des Espagnols avec Worms. La scène se passe en Andalousie avec rOurs et V Amateur de jardins. De l'Espagne aussi, ces belles filles au teint bruni, qui interpellent le pauvre Meunier de la fable et lui crient en le montrant du doigt, lorsqu'il passe avec son fils qui court essoufflé, derrière lui :

Tandis qae ce nigaud, comme un évêque assis Fait le veau sur son &ne, il pense être bien sage.

De Valence ou de l'Estramadure également, ces deux hommes qui se disputent et qui représentent : V Avare qui a perdu son trésor, « C'est mon trésor qu'on m'a pris, » dit Tun; — « Ce n'est pas moi »... répond l'autre. — « Coquin ! » ajoute l'avare.

Les aquarelles de M. Machard sont toujours splendides. D'une harmonie extraordinaire, elles sont plus légères comme pinceau que comme esprit. L'Homme et son Image , — la Fortune et le jeune Enfant, tel est son bilan dans l'œuvre nouvelle.

N'oubliez pas, monsieur de Beaumout, quil a fallu quatre ans à Léonard de Vinci pour peindre sa Joconde. Vous avez beaucoup de facilité, trop, peut-être. C*est coquet, fin, parfait, ce que vous produisez ; mais un peu de variété ne messiérait pas à votre talent qui reproduit cependant, d'une manière toujours heureuse , ce type de la Parisienne inventée par Grévin et par vous.

La Fortune et le jeune Bnfaitt, La Fortune se précipite sur un enfant insouciant qui dort sur le bord d'un puits el l'éveille doucement. La belle petite qui la représente est gentille au possible ; mais, bâtie comme cela, appétissante de la sorte, ce n'est plus la Fortune, c'est une bonne fortune. Elle habite le quartier de l'Europe.

Les Compagnons d'Ulysse, La fm du festin où la coupe empoisonnée de Circé les a transformés en ours, en lions et en éléphants. Les porcs qui dorment couronnés de fleurs sont adorables — un éclat de rire.

L'Amour et la Folie. Toujours la petite femme, au minois fripon, une camcriste du demi-monde, avec sa coiffure ébouriffée. Une jolie petite Folie, migonneà croquer, qui joue avec l'Amour et lui crève bien agréablement les yeux.

La Chatte métamorphosée e^i femme, déjà traitée par Gabriel Ferrier. — Le sujet peut être reproduit deux fois. Bis repetita placent. — M. de Beaumont a compris la fable autrement que son collaborateur. Il a fait une gentille petite femme, aux chairs rosées, qui oublie sa transformation amoureuse. Elle s'est mise, comme jadis, à quatre pattes, pour poursuivre, en riant, sur un dallage noir et blanc, une souris qui s'enfuit en courant. C'est W^^ X... de la Renaissance, dit-on, qui a posé.

L'HOTBL DROUOT EN i88i. 177

Pas de chasse sans John Lewis Brown. Il réussit admirablement ce genre. Le Jienard an ff lais est pour* suivi par une légion de chasseurs en tenue, bottes à récuyère et habit rouge. La meute de chiens est pleine de mouvements bien habilement rendus. Elle est bie^ naturelle cette aquarelle. ^

L^auteur du Mariage civil, du dernier Salon, M. Gervex, B pris dans sa tâche la Cigale et la Fourmi, dans la vie moderne. C'est Thiver; la neige couvre la terre, le givre pend aux arbres. La nature est en deuil. La pauvre cigale^ vêtue d'une robe fripée, a une mandoline en sautoir ; ses cheveux sont épars sur son dos, elle a froid, elle grelotte, elle a faim. Sa main se tend vers une belle mondaine enveloppée de chaudes fourrures. Une heureuse d'ici-bas qui a su se ménager des rentes, et qui, sans l'écouter, monte dans son coupé.

Le Mari, la Femme et le Volewr, La pauvre femme a si grand'peur qu'elle se cache dnns les bras de son mari, un peu trop négligé par elle jusque-là, et trop heureux, d'après le fabuliste, de cet excellent moment assez rare pour lui.

Le mari trouve même cela si bon qu'il ne pense plus qu'à engager le voleur à achever au plus vite sa besogne et à le débarrasser de sa présence importune.

Muni de son larcin, le client de la police correctionnelle enjambe gaiement le balcon de la croisée voisine, étonné d'être reçu de la sorte et d'en être quitte à si bon marché.

Assez inattendue, la moralité de La Fontaine. Êtesvous d'accord avec le fabuliste?

J'infère de ce conte Que la plus folle passion C'est la peur : elle fait vaincre l'aversion.

178 VH6fl&l MOtJÔt EM' 1881.

Ottdry, dans ce conte, a représenté la maison mise au pillage par une bande de tire4aine. Le mari et la femme sont dans une alcôve bien close ; on ne les voit pas, on les devine, comme dans la gravure des Petits pieds de Daphnis et de Chloé, dessinée par le Régent.

F Écolier, le Pédant et le Maître du jardin, par H. Pille. Le verger est plein d*écoliers malins qui le saccagent, tandis que le pédant, citant Virgile et Cicéron, tance, devant son voisin, le jeune voleur qui rit sous cape de la harangue et ne parait pas regretter beaucoup les fleurs et les fruits dérobés. La scène est bien arrangée. Le ton juste, mais un peu trop violet ; cependant la note est bien personnelle, comme toiyours.

Veyrassat : Le Vieillard et VAne, cette petite scène est très drôle. — « Hue, bidet ! » Qu'il est rétif, cet animal-là ; mais quel philosophe, et que cela est bien vrai dans tous les temps 1

Notre eDnemi, c'est notre maître.

Le maître aqHftrdliste par excellence, c'est Eugène Lami qui sait, sans surcharger un sujet, le repiplir de détails intéressants. Il a envoyé deicharmantes pages à M. Roux.

Le Coche et la Mouche, On arrive au sommet, le moine achève son bréviaire, et les six forts chevaux font leur dernier effort. Finement brossé, ce petit tableau 1.

Le Jardinier et son seigneur. Une scène où Ton dirait que Delaunay des Français a posé dans M^^ de la Seifflière.

Les Devineresses, éclatantes de lumière.

Le Fou qui vend sa sagesse : Seigneurs, grandes

I4'H0T£L DROUOT BN i88i. i79

dames en costume Louis XIV devant les pitres de la foire; le pauvre fou fait force grimaces — La fable bien com* prise.

L Horoscope : Uu décor du Théâtre-Fraoçais, le jour où Ton joue du Molière.

Le Rieur et les poissons : Un festin de Grimod de La Reynière dans un intérieur bien xvui*» siècle, où blague le méchant diseur de bons mots.

Le Curé et le Mort. Une chaise de poste renversée au détour d'un chemin, dans la montagne — la parodie du fameux axiome de droit : le Tnort saisit le vif.

Un heurt survient : adieu le char;

Voilà, messire Jean Choaart

Qui du choc de son mort a la tète cassée.

Jules Jacquemart — celui-là c'est le plus fort de tous. Pauvre Jacquemart, enlevé sitpt et si bien doué ! Ce sont ses dernières œuvres sans doute. Il était à Menton, pour prolonger sa vie, si terne et si sombre, et, contraste frappant, il a égayé tous ses sujets des rayons lumineux du pays du soleil. Les aquarelles de ce coloriste séduisant sont des éblouissements I Personne n*a jamais fixé sur le papier la lumière avec plus de vérité.

Seulement nous sommes d'accord avec Albert WoliT quand il écrit :

« Le fabuliste n'est pour lui qu'un prétexte à faire aquarelle sur aquarelle, toutes enlevées avec la même virtuosité et les plus brillantes qualités. »

M. Roux lui a taillé une large besogne, à cet artiste habile qui a toujours le soleil pour collaborateur.

Le Laboureur et ses Enfants. Piochent-ils assez, ces bons villageois? RetournenUls assez le champ qui leur dérobe le trésor? Ce n'est pas du Millet, mais, ce qui

i80 , L'HOTEL BROUOT EN i881.

ne gftte rien, c'est du Jacquemart et du bon. Comme la pensée du fabuliste nous parait bien interprétée 1

Travaillez, prenez de la peine.

C'est le .fonds qui manque le moins.

La Belette entrée dans un grenier. Un beau rayon éclaire la mansarde où la malheureuse traquée, poursuivie, cherche en vain pour se sauver le trou de Tarrivée. Mais, hélas !

Grasse, maflue, rebondie, Elle ne peut plus y passer.

Le Pot aie terre et le Pot de fer.

Nos gens s*en vont à trois pieds Glopln, dopant, oomme ils peuvent.

ns se rencontrent au beau milieu d'une belle route, grise de poussière, et tout en barytonant dn derrière^ comme dit Rabelais, le pot de terre heurte par mégarde son voisin, qui le fait voler en éclats.

Le Trésor et les deux hommes. Triste, mais vraie, cette fable.

Celui qui se pendit S*y devait le moins attendre.

Le Lièvre et la Tortue. Paysage resplendissant de clarté, avec une jolie petite bastide du Midi, noyée dans un massif de verdure. Courage I la tortue touche presque au bout de sa carrière. — Maître lièvre gambade encore au loin, — l'imprudent 1

L'Aigle et le Hibou, L'aigle est majestueux. Le dessin crânement fait, mais on devrait mettre au bas non le titre de la fable, mais cette scie bien connue : « Cherchez le hibou 1 » Quant à moi, le temps m'a manqué pour

le trouver. Je me suis contenté d'admirer les brillantes qualités avec lesquelles-cetlé aquarelle est enlevée.

La Grenouille et le Rat, — D'un effet très réussi, cette eau où se jette la grenouille, tirant après elle cet imbécile de rat, persuadé des délices du voyage qu'il va faire au fond du marécage.

La Tête et la Queue du Serpent, — Ciel très fin, coloré en rose. Une barrière entre laquelle la queue, se trouvant prise, s'agite en vain pour se guider, se heurtant à tous les obstacles.

Donnant tantôt contre un marbre, Contre un passant, contre un arbre.

Les Deux B/its, VŒuf et le Renard. — C'est bien joli, mais où diable est donc le renard? Le talent de Jacquemart peut supporter ce reproche. Il s'est contenté de faire un bijou comme aquarelle.

Le Rat et V Huître. — Etude excellente de rocher, sur lequel, en attendant le rat, bâille l'huître, humant Tair, respirant épanouie.

- La Chauve-Souris et les Deux Belettes. Composition très spirituelle. Rien qu'un bel habit vert étalé sur un fauteuil 1 Une épigramme I Quelle vérité !

Qui fait l'oiseau? c'est le plumage.

Continuons à faire l'éloge de cet artiste merveilleux trop vite emporté pour l'art. '

L'Ane et les Deux maîtres. Dn âne, peint en plein soleil, sans s'occuper de la fable. Le pauvre quadrupède est toujours mécontent de son sort. Aussi est-ce pour lui, sans doute, que Jacquemart a compris l'apologue de cette façon.

r En fouisseur et son Compère. Aquarelle très jolie de tonalité. Le compère va enfouir le trésor dont l'avare ne doit retrouver que le gîte.

181 L'HOTEL DROUOT EN 188i.

Le Combat des Rats et des Belettes. Un peu confus. RatapoQ, le roi, commande la bataille, mais il s'ensuit une mêlée si emmêlée qu*on n'y peut rien démêler.

Le Mulet se vantant de sa généalogie. Ce mulet de prélat parait bien orgueilleux. Il ne parle incessamment, d'après La Fontaine,

Que de sa mère la jument.

Comme c'est vécu I II n'est pas seul ici-bas, ce maître Âliboron 1 Je lui connais bien des parents !

Le Torrent et la Rivière. Un peu blanche, cette eau ; à coup sûr, il y sera tombé un peu de sirop d'orgeat, c'est peut-être pour mieux rendre cette rivière que La Fontaine a décrite ainsi :

Une rivière dont le cours, Image d'un sommeil doux, paisible et tranquille.

La Montagne qui accouche d'une souris. Entourée d'un nuage qui la voile aux yeux des curieux, la montagne est en mal d'enfant. Chacun accourt au bruit de ses clameurs. Les badauds sont de toutes les époques, — doit-on le dire ? — surtout à Paris.

Je n'ai pas bien compris la pensée de M. Zaber dans son interprétation de la Grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un iœuf. La grenouille est bien pour quelque chose dans la fable, et il me parait tout a fait prétentieux, sous prétexte de se soustraire à l'interprétation routinière, de supprimer la chétive pécore qui paraît peu ou point dans le paysage, car je ne l'y ai pas trouvée malgré mes recherches. Je me* suis borné à admirer un bœi^f de belle taille et surtout une mare où flottent des nénufars fleuris, admirablement bien saisis «

En revanche, fls sont bien les Deux Taureaux et la CfreTiouille, inspirés du beau tableau le Combat de Taureaux de Brascasat, un chef-d'œuvre, exposé dans la galerie de Feltre, au musée de Nantes.

M. Hkrpignies possède, dans ses accessoires, un vieux soleil couchant, qu'il appelle souvent à son aide pour le prier d'envoyer ses derniers rayons sur beaucoup de ses paysages. Ses aquarelles sont trop souvent éclairées de cette façon par un fond orangé. Â cette tentation il résiste raretnent. Aussi, dans les Lapins, a-t-il abordé franchement son dada. — Due belle clairière où

N'étant pas encor nuit, il n'est pas encor jour.

Les lapins s'enfuient épouvantés cherchant un abri

. . . dans la souterraine cité.

Les Deux Chèvres. Peintes de main de maître. Le sujet est traité à la façon champêtre. Elles sont dans un paysage de Barbison, les deux chèvres de Jupiter et de Galatée^ qui, faute de reculer sur le petit pont étroit où elles se rencontrent, vont tout à l'heure rouler dans l'abîme. Deux Bretonnes évidemment, puisque dans cette province, paraît-il, on est plus entêté que partout ailleurs.

Le Chêne et le Roseau. Le roseau, venu au monde

Sur les humides bords des royaumes du vent.

résiste pendant que le vent siffle et redoublant ses efforts va déraciner celui dont

... les pieds touchaient & Tempire des morts.

Cela fait frissonner, n'est-ce pas ? dans la fable. —

i84 L'HOTEL DROUOT EN 1861.

Dans Taquarelle, c'est un bon petit paysage bien honnête et bien calme.

J'aime presque autant — Je n*ose pas encore dire plus, cela viendra, — M. Jacquet que son maître M. Bouguereau. C*est un coloriste séduisant. Il comprend la grâce et Tesprit de lafemme, comme personne. 11 est passionné pour le siècle dernier et il est de son siècle. Il est vivant, toujours charmant et tient une place importante dans cette collection panachée de tous les genres :

L Homme erUre deux âges et Deux Maîtresses, Une scène de la Régence. Le malheureux, il ne sait à quel saint se vouer. Je le plains sincèrement. 11 n*aura bientôt plus de cheveux. Elles y vont hardiment :

L'une encor verte et l'autre un peu bien mûre.

Voilà une bonne vignette pour vendre une nouvelle pâte épilatolre.

La Femme Tioyée. — Une petite critique. L'homme cherche bien sa femme, néanmoins le peintre a-t-il bien rendu l'ironie du fabuliste, sur ce sexe enchanteur, mais à l'humeur trop souvent acariâtre? (N'en déplaise à mes aimables lectrices.) Ce n'est pas moi qui l'ai dit :

Quelle que soit la pente et rinclination Dont Teau par m course l'emporte, L'esprit de contradiction L'aura fait flotter d'autre sorte.

Il me semble que M. Jacquet n'a vu dans cette foble qu'un prétexte à une bonne aquarelle.

M. Ranvier, dans le Paon se plaignant à Junon, a fait une Junon d'une grâce parfaite, admirablement bien peinte. Jamais on n'a modelé le nu avec une pareille vir-

tuosité. Elle contemple fièrement le paon dont la queue étincelle comme la boutique d'un lapidaire. Ce pauvre jaloux qui envie la voix du rossignol , il aurait mieux fait de se taire, car Junon lui répond fort en colère :

• Gesse doDC de te plaindre, oa bien pour te punir, Je t'ôterai ton plumage.

Il sait vivifier les choses par les plus petits détails , M. Maurice Leloir. Il fait amusant. Le Cygne et le Cuisinier est étudié avec recherche. Le coq a pris le cygne pour un oison. Il le tient par le cou et va regorger, mais : \

L'oiseau, prêt & mourir, se plaint en son ramage,

et le cuisinier s'arrête ; il lâche la bête , effrayé sans doute d'entendre tout d'un coup le Chant du cygne.

Dans les fables la Souris et le Chat^uant et le Héron, VÉcrevisse et sa Fille, M. Français a mis toutes ses qualités de paysagiste à peindre la verdure, les champs dorés et les prés verts; — mais du sujet nous ne retrouvons rien. J'aime mieux la façon dont il a interprété le Renard et les Raisins. Le renard « gascon, d'autres disent normand , » paraît bien en scène. Comme il regarde d'un œil d'envie les raisins vermeils !

Ils sont trop verts, dit-il^ et bons pour des goujats.

Je ne sais à quel endroit Rousseau s'est écrié que tout était beau dans la nature — hormis l'homme, qui la défigure. C'est pour cela , sans doute, que , dans la Forêt et le Bûcheron, tout est pour le chêne et bien peu pour le bûcheron qui, ayant retrouvé sa cognée , fait gémir la forêt de ses attaques vigoureuses.

i8« L'HOTEL DROUOt EN i88i.

Fait avec uq grand charme, le Renard et le C&f^ ieau. Le fromage tombe du bec de l'imbécile — un actionnaire séduit par une brillante réclame. — On n'est pas plus jobard et on n'est pas plus banquiste'

Pas de tableau de Philippe Rousseau sans un petit singe malin, placé dans un petit coin. C'est une spécialité du maître. Mais cette fois, dans le Singe et le Léopard, ce singe-là joue un premier rôle et n'est pas le premier venu. Rousseau tient à nous présenter :

Votre serviteur Gille,

Cousin et gendre de Bertrand, • Singe du pape en son vivant.

Le Chien qui lâche sa proie pour V ombre parait bien désolé de perdre raffriolaût morceau dont Ésope parlait avec tant d'esprit, avant La Fontaine, qui n'a fait que le copier.

Le Rat qui s'est retiré du monde. Un bien bel ermitage, ce beau fromage de Hollande, dans lequel le gaillard s'est taillé une bonne et succulente retraite. L'ermite, gros et gras, retiré des affaires, contemple avec une philosophie narquoise les députés du peuple rat qui lui présentent une requête pour Ratapolis bloqué.

Les Frelons et la Mouche à miel. Un magnifique bouquet de fleurs; un feu d'artifice éclatant en mille couleurs. A côté, la ruche, objet du différend.

Le Loup et V Agneau, — Le loup est menaçant ; le pauvre agneau, tremblant, essaye de présenter quelques timides observations.

Sire, répond l'agneau^ que Votre Majesté Ne se mette pas en colère.

Mais )a force prime le droit — et mons Bismarck s'apprête à dévorer l'innocent.

M. Elle Delaunay n*est pas un aquarelliste. C'est un futur professeur à TÉcole des beaux-arts, voilà tout. La toile lui convient mieux que le papier. La couleur est terne et mélancolique, le faire froid et académique. Non erat hic locus. Trop de talent nuit quelquefois : on ne doute pas assez de soi. Je suis heureux d'avoir occasion de le dire à Tauteur de la Peste. V Amour et la Foie, Jupiter et V Araignée, V Enfant et le Maître d'école, Daphnis et Alcimadure, gravés, seraient excellents. En couleur, c'est inacceptable.

Les déUcats sont maUieureuz, Rien ne saur&it les satisfaire.

C*est La Fontaine qui Ta dit.

Ceci pour finir ma critique et pour avoir Thonneur de vous remercier d'avoir bien voulu me lire jusqu'au bout.

La généalogrie des Charavay : Gabriel, Jacques, Eugène et Etienne. — Vente Kafka. — Autographes des classiques musicaux. — Beethoven. — Gberubini. — L'auteur de la symphonie des ^^etgnoirs. — Mendelssohn, uu indifférent passionné. — Mozart et M"« Lange. — Weber. — Mops et Muts. — Hoche jugeant les journaliHtes.-- Ninon de Lenclos et la grammaire.— Deux inventures différents : duc de Mirepoix et duc de Bellune. — Collection Taylor. ~ Mort de Benjamin Fillon^ le Vendéen.

Ils sont infatigables ces Charavay, toujours sur la brèche, de père en fils, depuis tantôt un demi-siècle. Aussi, dans cette famille, s'est concentré le commerce des autographes. Une délicatesse infinie, une probité sûre dans leurs relations, une pratique constante de leur spécialité, leur ont acquis une situation unique et bien méritée.

Eugène Charavay a fait depuis un mois quelques ventes importantes dont je vais parler aujourd'hui. Pauvre Gabriel ! s*il pouvait voir le succès <le son fils I C'était un infatigable travailleur celui-là. D'abord libraire à Lyon, dans les ardeurs de sa jeunesse il avait été mêlé aux luîtes du parti républicain et il dut, en 1850, subir l'exil et toutes les amertumes de ces temps d'agitation et de trouble.

En 1862, il fonda V Amateur d'autographes qu'il dirigea quatre années, et qui est aujourd'hui continué

par son neveu Etienne, un ancien élève de TÉcole des chartes. Il fonda V Imprimerie^ un autre recueil, et enfin la Bevtie des autograpJies et des curiosités de r histoire et de la biographie.

Tous les articles de Gabriel Charavay sont remplis de détails inédits. Son bagage littéraire est assez volumineux. Il a publié une Note sur les chants révolution'^ naires, le Ça ira et la Carmagnole, un travail sur les autographes de M"« de Sévigné, un aperçu biographique sur Bouchotte, en 1793, une élude sur les autographes de Racine et des recherches sur la mission de M"* de Lamballe en Angleterre.

Et comme le goût des autographes allait toujours en se développant, il acheta en 1865 le précieux cabinet d'Auguste Laverdet. En 1867 mourut son père Jacques, avec lequel il avait été quelque temps associé et qui laissa son fils Etienne, dont je parlais tout d*abord, à la tète de son établissement.

Cet homme, d'une honorabilité indiscutable, d'une tenue austère et d'une modestie rare, mourut en juin 1879, laissant parmi les érudits, à quelque opinion qu'ils appartiennent, un souvenir ineffaçable et une universelle sympathie.

Revenons maintenant à notre sujet. Le 14 mai, Eugène Charavay a vendu une rare collection musicale, partitions, lettres, morceaux originaux de tous les classiques, manuscrits de Mozart, Bach, Beethoven, Haydn, Schubert, Mendelssohn, qui avaient été réunis patiemment, depuis longtemps déjà, par un compositeur de Vienne, nommé Johann Kafka.

Des choses du plus haut intérêt dans cette vente I

Voyez plutôt.

Ludwig von Beethoven ouvre la série des pièces

curieuses. Voici un manuscrit autographe avec paroles et musique où nous surprenons le pauvre compositeur en mal d'enfant. Il s*écrie :

Dieti des Muses, secondez-moi !

Il ne me vient pas d'idées, aucune idée,

Ahl quel pauvre génie, suis-je.

Chaque note me coûte vingt gouttes de sueur.

Et par moment. Ahl je suis inspiré

Par mon génie... Ane!

Sous le tilre Pièce pour unjeud'orffue dans um montre^ Beethoven, très épris de la cadence d*un morceau de Mozart, a copié de sa main une composition très remarquable destinée au musée de MuUer à Vienne.

CAerudini {LouiS'CAarleS'ZéTioiie'Salvator-Marie, ne pas Foublier I) pleure en ces termes la mort d'Haydn, arrivée en 1809 :

u La musique perd beaucoup. Ses ouvrages à lui restent, mais c'est un grand malheur qu'il n'en puisse plus faire et qu'il ne soit resté quelqu'un pour le remplacer. »

Peu flatteuses ces réflexions pour des contemporains. Ils s'appellent cependant Beethoven, Weber, Méndelssohn.

Presque tous les manuscrits de Franz Joéeph Haydn appartiennent aujourd'hui à la famille Esterhazy , dont il aimait à s'intituler le maître de chapelle. Aussi, peu de bibliothèques ou de collections particulières possèdentelles quelques autographes de lui. C'est donc une grande rareté que cette lettre de l'ami de Sébastien Bach, adressée à MM. Artaria et C*®, éditeurs de musique, à Vienne, d'autant plus qu'elle nous apprend deux choses d'abord que le célèbre compositeur ne laissait pas ses manuscrits entre les mains des éditeurs et qu'il les ré-

clamait aussitôt après leur copie, la seconde que ses œuvres étaient éditées par voie de souscription et qu*il inscrivait sur un livre spécial les noms des souscripteurs.

Il serait curieux d*avoir aujourd'hui la liste des amateurs qui ont fait publier la symphonie des Éteignoirs ou la Symphonie burlesque^ ou celle de YEnseigne d'avAerge.

Devait-il sourire, ce bon Haydn, en écrivant ces œuvres placides comme la conscience d*un honnête homme I Personne n*a eu plus de grâce dans le badinage, ni plus de larmes dans Tcmotion. a Lui seul, dite sait Mozart, a le secret de me faire rire ou de m'im- « pressionner jusqu'au fond de Tàme. »

Mais reprenons notre revue de la vente Kafka.

Félix Mendélsschn-Bartholdy était déjà un compositeur a quatorze ans. Il écrivait, en effet, en 1823, pour son ami Edouard Rietz, violoniste distingué, une symphonie pour instruments, à cordes, charmant morceau que possédait M. Kafka et que les dilettanti se sont disputé chaudement. Cette symphonie, que j'ai parcourue à la hâte, se composait de quatre compositions : allegro, andanùe, scherzo, et allegro vivace, qui se ievmineni en presto.

Charmant mailre que ce Mendelssohn, savant, fécond et gracieux! Les Romances saris parole, pour le piano, sont des merveilles de finesse et de chaste émotion. Cet homme d'esprit qui s'appelait Henri Heine disait de lui quHl avait une fine oreille de lézard , des antennes d'escargot et une indiférence rêvetise et presque passionnée,

Mozart, ce Raphaël de la musique, jouait un rôle im-

m L'HOTEL DROUOT EN i88i.

portant dans cette collection. M. Gabriel Charavay m'a appris qu'il s'appelait Jean- Chrysostonte Wolfgtmg Amodie^ toute une gamme de prénoms. Merci I

L'illustre compositeur était fort épris de M^^" Lange (Àloïse Weber), que l'on ne s'attendait certainement pas à voir paraître dans ce r^le d'amoureux. H y a aussi de certains rapprochements bizares. Lecoq et Mozart se sont beaucoup occupés d'elle. L'un, dans la pièce de Madafne Angot, eu lui faisant chanter, au figuré, des morceaux réalistes ; l'autre, en réah'té, en lui dédiant ses inspirations les plus poétiques.

Mozart avait alors vingt-deux ans ; il était à Mannheiro, et il écrivait au sujet de ses premières amours à son père Léopold, maître de chapelle de l'archevêque de Saizebourg.

« M"« Weber chante admirablement^ cantabile. Je vous recommande la pauvre, mais brave M"« Weber de tout mon cœur, caldamante, comme disent les Italiens. Je lui ai donné trois airs de Amicis, la scène de la Duscheck et les quatre airs de Re Pastore, »

Mais il perdait bien son temps avec Âloysa Weber, que son triste extérieur ne séduisait guère; car elle a raconté quelque part sa première entrevue avec Mozart en 1779 :

« Un jeune homme maigre, au long nez, aux gros yeux, à la tète exiguë, vêtu d'un habit rouge, à boutons noirs, qu'il portait en deuil de sa mère. »

Un beau sujet de tableau que je livre à nos peintres pour le prochain Salon.

Mozart s'en aperçut et reporta sa tendresse sur sa sœur, Constance Weber, tandis qu'Aloysa venait à Paris débuter sous le nom de M"» Lange. Constance , enlevée par Mozart, fut épousée par lui, malgré l'opposition de sa famille, en 1782.

Sept ans plus tard, Mozart est à Prague, avec elle.

L'HOTEL DROUOT EN iSdl. 103

II écrit à son ami Gotfried Jacquin, alors à Vienne. Pour saluer son arrivée, le comte de Thun les régale d'une musique exécutée par ses propres gens, et qui dure près d'une heure et demie.

« A six heures, dît-il, je montais en voiture avec le comte Canral^ et nous nous rendîmes à ce qu'on appelle le bal de LAr^e-Ghamp, où rélite des beautés do Prague a Thabitude de se réunir. Voilà ce qui aurait fait voire affaire, mon ami I 11 me semble vous voir... courir, et marcher en boitant, après toutes ces belles demoiselles et ces belles femmes? Je n*ai pas dansé et je ne me suis pas non plus avancé auprès de ces dames; tout d'abord parce que j'étais fatigué et ensuite à cause de ma timidité naturelle, mais je regardais avecle plus grand plaisir tout ce monde sauter si joyeusement au son de la musique de mon Figaro, transformé complètement en contredanses et en valses allemandes; car ici on ne parle que de Figaro, on ne joue, on ne sonne, on ne chante, on ne siffle que Figaro, on ne fréquente d'autre opéra que Figaro et toujours Figaro, ce qui est un grand honneur pour moi. Jeudi je verrai, j'entendrai Figaro, si d'ici là je ne deviens pas sourd et aveugle. Cela ne m'arrivera peut^tre qu'après la représentation.»

Vendue 2,050 francs cette curieuse lettre.

L'auteur de la Flûte enchantée était très gai. Il raconte dans une des lettres de M. Kafka, que, pendant ce voyage, ils avaient inventé des noms pour chacun d'eux. Il avait été baptisé par sa femme de celui de Puxkitititi, et il l'avait surnommée à son tour SchaMa Pumfa (1).

(i) M. Veckcrlin vient ds trouver dans un carton oublié sous des amas de poussière, dans la bibliothèque du Conservatoire dont il est chargé, l'édition princeps de la première œuvre de Mo7art,avec l'en -tête suivant :

■ DKUX SONATES POUR LB CLAVBCIN

« Qui peuvent se jouer avec accompagnement de violon

■ Dédiées à. Mm« Victoire de France; » Par J*'G, Wolfgang Mozart, de Salzbourg, âgé de sept ans.

ri Œuvre I. Prix : 4 liv. st. Gravées par Mme Vendôme cinievaut rue Saint-Jacques, à présent rue Saint-Honoré, vis-à-vis le Palais-Royal, à

LM L'fiOTBL DROUOT EN 1881.

Pauvre Mozart, il se vit mourir. Quelques heures avant sou agonie, il disait à ceux qui Tentouraient : « J'ai déjà le goût de la mort sur la bouche ! »

Cette vente avait une relique. — Cela n'est guère de notre goût. — Dans un médaillon d'or entouré de six améthystes, des cheveux de Franz Schubert^ légués par son frère , André Schubert, a M. Kafka. — Nous eussions préféré acquérir la cantate écrite à dix-neuf ans par lui, en Thonneur de Salieri, son professeur. — Morceau inédit et inconnu.

Carl-Mafia-Frederich Auguste von Weber, qui fit le Freychutz,V Obéron et YJSuryanthe, adresse une charmante lettre intime à son amie W^^ Caroline Brandt ,

Paris, anx adresses ordinaires. — Avé: privilège da Roi. (Imprimé par Petitblé.)

Or, l'exemplaire est colui-là môme qne Mozart a^ présenté à Mm« Victoire, fille de Louis XV, dont il porie les armes sur une magnifique reliure en maroquin plein, avec des petits fers d'une élégance exquise et doublé à l'intérieur de soie bleue. L'élégant cahier est accompagné d'une dédicace que voici :

« Madame,

I Les essais que Je mets à Vos pieds sont sans doute médiocres ; mais lorsque Votre- bonté me permet de les parer de Votre auguste nom, le succès n'en est plus douteux, et le public ne peut manquer d'indulgence pour un auteur de sept ans, qui paraît sous Vos auspices.

« Je voudrais, Madame, que la langue de la musique fût celle de la reconnaissance, je serais moins embarrassé de parler do l'impression que Vos bienfaits ont faite sur moi. Nature qui m'a fait musicien, comme clic fait les rossignols, m'inspirera ; le nom do Victoire restera gravé dans ma mémoire avec les traits ineffaçables qu'il porto datis le cœur de tous les Français.

» Jo suis avec le plus profond respect,

a Madame, » Votre très humble, très obéissant et très petit serviteur,

■ J.-G. WOLFOANa MoSilRT. •

cantatrice au théâtre de Prague, le 27 janvier 1817. 11

prend le nom de Mops, et l'appelle Mutz,

a Le stopide Mops, dit-il, est tout à fait triste et désolé, et il ne peut plus retrouver sa gaieté. »

n la plaisante ensuite sur son ignorance des choses de la vie et rappelle un Polichinelle mélancolique :

« Gommept peux-tu croire que, dans la carrière d^artiste, tout puisse se passer sans chagrin et sans circonstances pénibles ? Tu es une enfant naïve. Tâche de nie revenir joyeuse. »

Dans un moment de détresse où la gène frappait à sa porte, M"® Brandt voulut lui venir en aide. Il refusa :

a Juive que tu es, tu veux me prêter de l'argent. Je serais vraiment bien fou, tu m'enlèverais la peau par-dessus les oreilles. Ma chère Mutz, je te remercie/ je n'ai besoin de rien. 11 faut aussi qu'on me paye et je ne travaillerais pas pour rien. »

La théorie de Fart pour Tart n'était pas , on le voit , plus goûtée par les grands maîtres, en 1820, que de nos jours par les petits maîtres (1).

Le 21 mai, nouvelle vente par Eugène Charavay. Il y a beaucoup encore à glaner dans cette collection. Pas tendre pour les journalistes , le jeune général

(i) Principales adjudications de cette vente : Bach (/.-P.), 1 50 francs;» Beethoven^ morceaux, de musique, lO numéros, 2,885 francs ; lettres autographes et documents, lo numéros, 1,580 francs; — Cherubini^i numéros, 235 francs; — Haydn {F.-J.), morceaux de musique, 4 numéros, i,U5 fr.j lettres autographes, 5 numéros, 554 francs;— J7ay(fn (Michel), 3 numéros, 270 francs; MendeUsohn-Bartholdyt 4 numéros, 930 francs; — Moxart, — morceaux de musique, 4 numéros, 1,350 francs; lettres autographes et relique, 3 numéros, 3,915 francs; — Mozart {Léopold)^ 2 numéros, 90 fr.; Moeari {Marie-Anne), 615 francs; Moxart {Constance), lûO francs; Schubert {Franx), 7 numéros, 1,015 francs; Vogler {Fabbé), 2 numéros, 130 fr.; Weber, 3 numéros, 540 f^ncs; Grétry, 105 francs; collection de 36 cartes de visite siguées, 875 francs.

Produit total : 17,612 tînmes.

Hoche, lorsqu'il était lieutenant à Thionville. Il écrit, le 28 juin 1792,

« Que les gazetiera de Paris vantent sans cesse nos forces pour décrier nos générauz,en qui nous avons la plus grande confiance ; cela n'est pas surprenant : on vit en faisant une feuille, comme en faisant des savates. »

Pauvres reporters, salonniers, chroniqueurs, courriéristes, du temps présent et du temps passé, sont-ils assez mal menés !

Un spécimen assez curieux de Torthographe de Ninon de Lenclos, TAspasie du xviu® siècle. Elle adresse sa missive à labé Dote feuille (sic), Tabbé d'IIaulefeuille.

« Je trouve cette iaitre très bien aierite et d*un homm d'esprit. Je vous remersie d'avoir et tay tout droit k M"» de Bouillon, car je ne doute pas que vous ne liayés de mendez cette grasse de ma par. Le procès de M»o de Nemours contre le prince de Gonti est remis à Janée qui viens on luy fera bien avaler des couleuves, elle a bien tort de ne seslrc pas acouniôilée. Adieu je vous aten avec impasience. n

Cela n*a pas empêché Ninon de vivre un peu plus vieille que Lhomond et que Noël et Chapsal, qu'elle maltraitait si cruellement Avant la lettre.

Le conventionnel Louvet de Coudray, l'auteur de Faublas^ adresse des détails précieux pour Thistoire au citoyen Lesage, à Chartres.

Paris, 6 pluviôse an III.

* Je tremble que la mort de Pethion ne soit trop vraie. Pendant deux mois et demi, j'ai erré avec eux dans la Gironde, et, quand je les ai quittés, ils étaient réduits aux dernières extrémités... Moi, je me mis sur la route de Paris, comme sur celle de la mort Des mi-

L'HOTEL DROUOT EN i88i. 197

racles m*ont sauvé. Ma femme, ma généreuse femme, m'est restée seule et m*a arraché à Téchafaud. »

Alexis Piron écrit fort spirituellement à J.-B. Rousseau le 8 octobre 1738.

« Votre lettre finit par mon cher monsieur Piron, Que fait là ce beau monsieur? Qu'il ne sépare plus, de grâce, Piron de sa plus précieuse épithète. Je n'ambitionne point d'autre prix de mon tendre et respectueux attachement. »

Jean-Jacques Rousseau dépeint à M. Lemeps, banquier à Paris, au mois de juin 1761, ses cruelles souffrances :

a Je viens d'être sondé pour la seconde fois et il est constaté que je n'ai point de pierre dans la vessie. »

Aimé-Marie de La Trémoille, princesse des Ursins, qui eut une influence si prépondérante à la cour de Philippe V sur sa femme Marie-Louise de Savoie :

« Adieu, monsieur, je vous quitte pour aller mettre la nappe de la reine, car c'est une de mes fonctions. »

Allez donc demander cela, même chez elles, à nos grandes dames d*aujourd*hui!

Voltaire au marquis de Villeville. Il lui parle du Système delà nature du baron d'Holbach :

« Ferney, 1770.

«Ce n'est pas un ouvrage qui puisse être imprimé à Paris; en rendant gloire à Dieu, il dit trop la vérité aux hommes. Il leur faut un Dieu aussi impertinent qu'eux... Ils l'ont toujours fait à leur image (4). »

(1) Principales adjudications : Anne de France^ 85 francs; Arnould {So-

m L'HOTEL DROUOT EN i88i.

Le 25 mai, nouvelle vente de pièces sur Paris, chartes, manuscrits. Le collectionneur qui les possédait recherchait le document plutôt .que Tautographe, et il y avait des raretés assez piquantes dans ces dossiers. .

Trente et un bons de la Banque de Law. C'était alors la même fièvre qu'aujourd'hui, les Parisiens échangeaient leurs écus contre du papier. Ceux-ci seront-ils plus heureux que ceux-là.

Dans un in^® de maroquin rouge doublé de tabis, un état des parures et bijoux de Marie-Louise, dressé par Baihouheyy le secrétaire de ses dépenses particulières.

Un manuscrit relié en parchemin, contenant le procèsverbal de l'adjudication des meubles et effets mobiliers existant rue du Regard, à Thôtel de Charles-Gaston Lewis, duc de Mirepoix.

Commencée le 20 octobre 17S7, cette vente fut achevée seulement le 10 décembre— cinquante vacations et six cents articles, linge, vaisselle, meubles et tapisseries. .

Cela ne ressemble guère à cette affiche copiée récemment sur les boulevards, au coin de la rue Basse-du- Rempart et reproduite par la presse :

phiê), 70 francs; Aubei-y {Louis), sieur Du Maurier, 13 lettres, 310 francs; Aumale (lfli« d'), 3 lettres, 125 francs; Bacon (Fr.), 200 francs; Bourbon (Nie), 250 francs; Ccuraehe {Loui*), 275 francs; Charlet V, roi de France; 150 francs; Charpentier (Fr.), 140 francs; Comynes (Ph, de), 135 francs, Desaix, 100 francs; Deteartea, 200 francs; Diane de Poitiers, 275 francs; François de Salés (saint), 100 francs; Hœhe, 122 francs; Lannes, 255 fr.; Metlemieh, 400 fr.; Peirese, 150 francs; Philippe le Bon, 100 francs; Pigalle, 100 francs; Ursins {la princesse des), 155 francs.

Produit total : 10,660 francs.

L'HOTEL DROUOT EN 188i.

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