EXPRESSÉMENT AU COMPTANT
On payera 5 ^/o en sus des enchères pour les frais d'adjudication.
Deux antithèses : le duc de Mirepoix et le duc de Belleme I — La cigale et la fourmi (1).
(i) Principales adjudications de cette vente du 25. mai : Berry (documents sur la duchesse de), 63 francs; François de Sales {saint), 175 fr.* Lespine de Morembertf iio francs; Louis-Philippe ^ 50 francs; Nicotet,
900 L'HOTEL DROUOT EN i88i.
Etienne Charavay, à son tour, le 3 juin, a vendu des lettres adressées au baron Taylor dans sa longue carrière par les artistes qu'il protégeait^ ou par ses amis qui l'adoraient. Elles sont presque toutes très piquantes ou remplies de surprises. C'est le monde des arts en déshabillé.
Hector Berlioz lui dit :
« Il faut que vous m'entendiez en conlession,
et il signe :
« Un pénitent. »
Alexandre Dumas, le père prodigue:
« Harel nous laisse mourir de faim. Si vous ne pouvez pas me donner cent francs pour me substanter jusqu'au 9 prochain, je suis un homme mort...»
Glais Bizoin — qui l'eût cru I
« J'ai une comédie en portefeuille et je vous confesse que ma plus haute ambition est de la voir jouer sur la scène du Théâtre- Français. Si j'en crois la comédie des comédiens de M. Delavig^ne, un débutant a de bien rudes épreuves à subir.
» J'ose réclamer votre assistance, étranger comme je le suis à toutes les formalités à remplir pour atteindre le but que je désire. »
Victor Hngo^ qui scelle ses lettres avec un cachet armorié en 1829, écrit, en 1849, au sujet d'une séance de la Chambre :
« Nous venons de distribuer les râles avec Félix Pyat. Il traitera
100 francs; Talleyrand, 5 let. sig., KO francs; Astignatty 150 francs ; Chaste (pièces sur la), 50 francs ; Musiciens du xviii* siècle^ lOS francs ; Registre des grands jours, 3S5 francs; Provence^ 105 francs; Louis le Gros^ charte. 180 francs; Z^ouis 7///, cliarte, 155 francs; le pape Clément V7, charte, 50 francs. La Bibliothèque nationale a acquis dans cette dernière vente un certain nombre d'articles, et, entre antres, le Beqistre des grand» jours, les chartes des rois de France Louis le Gros et Louis VIU. — Pro. dpit total : 7,045 francs.
la question de détail par les chiffres, moi, je dirai quelques mots au point de vue plus général. »
i/"» J/(zr^, jalouse de M"*Bonnard, ne veut pas qu'on lui laisse jouer le rôle de Chérubin dans le Mariage de Figaro.
« Notre pièce souffrirait beaucoup de cette espèce de mascarade.»
Charles Nodier, du 30 mai 1835, écrit au baron Taylor :
o Mes impressions de voyage se réduisent à la très simple expression d'une formule de baromètre et d'almanach : grande pluie et grand vent! »
L*art, les érudits, les lettres, viennent de faire une grande perte : Benjamin Fillon, dont la vente d'autographes faisait tant de bruit récemment, est mort le 25 mai, à Tàge de soixante-deux ans, après une longue et cruelle maladie, un cancer à Testomac, en son qhàteau de Saint-Cyr-en-Talmondais. En 1848, il fut commissaire du gouvernement dans la Vendée. En 1870, il refusa la préfecture de La Hoche-sur-Yon. Il joua un rôle politique considérable dans TOuest.
Suivant ses dernières volontés, il a été enterré civilement. Son ami Dugast Matiffeux, l'historien breton, a prononcé sur sa tombe son oraison funèbre, au milieu du concours empressé de ses nombreux amis.
La ooUecUon Double, — Les ornemanistes da passé.— La ofaaise à porteurs d'Antoinette Poisson. — Le grand roi chez Samuel Bernard. -^ Le coffre à dentelles;de Marie-Antoinette. — Les Saisons de Boucher. -^ Deux vases dits de Fontenoy. — Le meuble des Dieux. — Un orchestre de singes. •— Les Grâces qui montrent toutf excepté l'heive. — Huit cent mille francs de fleurs... en porcelaine. -^ Le sanctuaire de la Pompadour. — > Un mot du surintendant René de Longueil.
S 4 mai.
Depuis bientôt un mois, plus de cent mille personnes ont visité cet hôtel situé au numéro 9 de la rue Louisle-Grand, tout près de l'ancien hôtel Coligny.
Jamais collection n'a éveillé plus d'enthousiasme. C'est rhistotre du mobili^ depuis près de deux siècles, une suite harmonieuse des transformations qu'il a subies sous l'influence des maîtres du passé.
Quelle époque merveilleuse! Bérain dessinait des meubles, Boule les exécutait, Claude Gillot peignait des clavecins, Gouthières modelait des flambeaux, Germain ciselait de l'argenterie, Falconnet etClodion sculptaient des pendules, Boucher et Watteau brossaient des panneaux, les Gobelins et Beauvais tissaient de splendides tapisseries. C'était le temps où l'art des ornemanistes Openor, Meissonier, Lajoue éclatait tout d'un coup. Leur talent envahissait les appartements, festonnait les trumeaux, contournait le bois des meubles et enguirlandait les dessus de portes I
L'HOTEL DROUOT EN i8Sl. 30a
Mais que dire de nouveau et d*intéressaat sur ce mobilier après tout ce qui a été écrit par Albert Jacquemart, le baroQ Davillier, Pfnor, Philippe Burty, après la brochure du bibliophile Jacob, parue en 186S, sous ce titre : Un mobilier historique des dix-seplième et dix-huitième siècles; après le récent travail que M. Lucien Double a publié avec une autorité incontestable, et qu'il intitule : Promenade à travers deux siècles et quatorze salons?
En consultant tous les auteurs dont le style élégant et facile a traité ce sujet dans de nombreux articles depuis dix ans, j'ai été tenté d'abandonner la partie. Pour deux raisons, j'étais effrayé de la tâche qui m'incombait : je craignais d'abord de tomber dans des redites et de mettre ensuite sous les yeux de mes lecteurs des détails qu'ils connaissent déjà par leurs lectures antérieures.
Mais, pouvais-je réellement passer sous silence, au moins pour les absents de Paris, la description de ces précieuses reliques du luxe élégant et spirituel du siècle dernier?
II m'a semblé que je manquerais à tous mes devoirs, puisque je tiens la plume de l'historien de la curiosité en 1881 en passant sous silence l'événement capital de l'année, dans le monde érudit et délicat.
Je me suis donc mis courageusement à l'œuvre, ne sachant où, malgré moi, mon amour des belles choses me conduirait et désireux de faire, à l'aide de mes devanciers, de mes souvenirs et de mes impressions personnelles, une étude aussi complète que possible de cette collection, véritable musée d'objets merveilleux qui, comme Ta dit Paul Lacroix^ ne s'est formé qu'à force de recherches et de persévérance, de goût et de savoir, de hasard et de bonheur.
Voyons d'abord Thomme :
Né en 1812, M. Double, brillant élève de TEcole polytechnique, devint ofDcier d'artillerie. Il fut aide de camp du maréchal Soult, puis donna sa démission pour se consacrer tout entier à la passion intelligente et artistique qui le possédait. Il voulait faire revivre dans son hôtel un ameublement complet du dernier siècle.
C'était une œuvre méritoire ; car, reconnaissons-le une fois encore, on était à l'époque du mauvais goût et de TindilTérence.
Toutes les splendeurs du mobilier d'autrefois restaient dans l'abandon. On n'aimait guère alors que les tableaux, mais on ne comprenait rien aux tapisseries. Le collectionneur était un antiquaire, encore plus raillé que du temps de La Bruyère. Le marchand de curiosité n'était qu'un fripier, qu'un misérable vendeur de bric-à-brac.
Dès 1850, grâce à son goAt naturel, fin et éclairé, M. Double avait en partie formé son ameublement. Comme un chasseur toujours en éveil, il avait réunîtes plus rares spécimens. Quelques années plus tard, le musée de la rue Louis-le-Grand était connu de tout Paris, et les portes, de l'hôtel s'ouvraient à tous, curieux, architectes ou grandes dames, sur la simple présentation de leur carte.
Le maître de la maison recevait lui-même et afec une grâce charmante faisait les honneurs de ses richesses. Il savait que la culture intelligente de l'art est une des conditions de vitalité pour notre industrie nationale. Il estimait que la France peut seulement conserver sa supériorité par l'étude des chefs-d'œuvre anciens ; aussi ne refusait-il jamais les enseignements de ses modèles chez lui ou dans les expositions rétrospectives de Paris et de la province.
Depuis longtemps déjà M. Double vivait retiré au milieu de ses souvenirs. 11 n'achetait plus à Thètel. Pas un bel objet ne surgissait cependant sans qu'il ne lui fût présenté, au moins pour avoir son opinion. Les occa* sions venaient le chercher, suivant le proverbe, vrai cette fois, de Teau qui va toujours à la rivière. Nous parlerons souvent, aussi, de ses trouvailles au coun^ de cet article, pour démontrer quç le hasard est souvent, sinon toujours, le véritable dieu des amateurs.
Cependant la maladie entra dans ce bel hôtel. M. Double fut couché sur le lit de douleur, et, malgré les soins empressés de la science, le mal fit de rapides progrès. Dans ses derniers moments, il trouva au milieu de ses souffrances quelques consolations dans ses ckers amis.
Il se les faisait apporter en répétant tristement qull faudrait bientôt se séparer d'eux pour toujours; comme tant d'autres, il disiait quelquefois : « Je voudrais bien » connaître l'effet que produira ma vente après ma » mort. »
Elle dépassera probablement tout ce qu*on a jamais vu.
M. Double mourut dans le courant du mois de janvier de cette année.
Son héritier, qui joue les rôles d'Âlceste dans son entourage ou celui de Roger de Céran dans le Monde où Von s'ennuie^ décida irrévocablement la vente de la collection paternelle. Je crois cependant qu'il aurait été heureux de s'entendre avec le Louvre pour ne pas disperser par morceaux cet ensemble introuvable.
Dans cette direction d'Idées, une campagne a été faite par les journaux de toutes les opinions et avec un accord parfait, ce qui est rare.
tt5 L'HOTEL DROUOT EN iS8i.
Elle n'a rien produit ; Tadministration des beauxarts est restée sourde à ces invitations réitérées. Le bruit a couru également que le baron de Hirsch avait offert huit millions de la collection, mais cela a été démenti. C'est fâcheux.
La vente aura lieu, tout sera dispersé, puisque telle est la volonté absolue de M. Lucien Double. Elle commencera lundi.
Entrons maintenant dans cet hôtel; frappons à cette porte cochère dont le seuil en est à peine franchi que nous sommes déjà dans un autre siècle.
Nous voici dans le vestibule.
Le suisse n'est pas là pour nous recevoir. Il a laissé au râtelier, pour les jours de gala, sa hallebarde à la hampe de velours rouge, étoilée de clous de cuivre et aux armes des Montmorency, gravées sur le fer de la lance.
Mais cependant, qui donc est en visite chez M. Double? Il me semble que cette chaise à porteurs, bien qu'elle ne porte pas d'armoiries, appartient a Antoinette. Poisson, car les bretelles des porteurs, avec leurs galons rayés de velours, sont aux couleurs de la favorite, ¥ouge et blanc. — L'intérieur me parait du meilleur goût ; il est doublé de velours de Gênes, de couleur amarante. L'extérieur est revêtu de cuir vert et d'ornements rocaille agrémentés de bronzes ciselés. À coup sûr, c'est Philippe CafQeri ou Meissonier qui a dû dessiner ce gracieux modèle de chaise.
Allons I nous oublions trop vite que nous ne sommes plus au milieu du xviii» siècle; rentrons dans la réalité.
Au bas de Tescalier, le bruit qui tombe dans une vasque nous arrête un instant. Ce murmure, doux et plaintif, provient d'une fontaine en plomb doré, attri-*
i'HOTEL DnoUOT EN 18811 «7
buée à Fateonnet, qui aurait modelé Diane et Âctéon, avec leurs chiens, au milieu de plantes aquatiques. C'est le dernier souvenir d'une maison de la rue du Sen^ tier, aujourd'hui démolie et, autrefois, la demeure da M. Le Normand d'Étiolles, ce fermier général qui se souvenait, paraît-il, quelquefois, d'avoir été le mari de la marquise de Pompadour.
Mais gravissons ces marches en belle pierre de Saint- Leu. La rampe en fer ouvragé, enroulé et ciselé, appartenait à l'hôtel du fameux financier Samuel Bernard, disparu aujourd'hui de la cour des Messageries. La chronique scandaleuse de l'époque prétend que le grand roi Louis XIV, dans un jour de malheur, s'appuya sur cette rampe pour aller demander quelques millions à emprunter au Rothschild de ce temps^lâ ; seulement le banquier, comprenant la détresse de la France, fut plus aimable que la fourmi de la Fable. — Il prêta.
Montons.
Nous sommes déjà sur le perron, en face d'une serre garnie de plantes rares, sur laquelle ouvrent toutes les portes des salons du premier étage.
Tournons à droite, gravissons quelques marches pour pénétrer dans ce petit iuen retiro, une vraie salle des petits appartements de Versailles, celle où Marie-Antoinette réunissait autour d'elle les dames de la cour, que dans sa gaieté railleuseelle avait divisées en trois classes: les Siècles, les Paquets et les Collets montés.
Les murs sont tendus de tapisseries de Beauvais, exécutées sur les cartons de Jean Bérain. Ce grand ornemaniste était une puissance artistique. Il était le vrai type du style de Louis XIV. On ne faisait rien d'important, en quelque genre que ce fût, sans lui demander un dessin. Ces tapisseries sont de la suite des grotesques. Sur un fond brun cachou éclatent des scènes
mythologiques encadrées dans des bordures, tantôt composées de godrons verts, tantôt dorées sur un fond bleu. — Impossible de décrire toutes les fantaisies inépuisables de cet artiste. Les personnages dansant, sautant, jonglant, nymphes, sphinx, musiciens, éléphants, dromadaii^es, se mêlent aux portiques, aux colonnes, aux lambrequins, aux terrasses, aux draperies, aux berceaux de verdure, dans une harnH)nie incroyable, qui constitue un véritable tour de force d'imagination et de talent.
Une belle chaise longue , en trois parties, invite au repos. Elle est recouverte de soie rose brochée de bouquets de fleurs. A côté, pour pouvoir travailler sans effort, aux heures languissantes du milieu de la journée, une tricoteuse^ signée de Riesner. comme un tableau, et montée sur quatre pieds en bronze à cannelures d*étain, d*unc légèreté et d'une grâce parfaites.
Pas bien loin , sous la main, pour écrire quelques poulets parfumés, \xïi petit bonhew du jour en bois satiné, enrichi de panneaux jaunes en vernis Martin, sur lesquels se détachent des bouquets de fleurs et les chiffres entrelacés de Louis XVI et de Marie -Antoinette.
Un coffre à dentelles, recouvert en maroquin rouge, semé d'ornements dorés au fer, comme sur les belles reliures, porte les armes de la reine écartelées de France et d'Autriche. Il est posé sur un tréteau pliant en bois doré, garni d'une broderie de soie. Tous les visiteurs sont tentés de l'ouvrir. Il leur semble qu'il va s'en échapper des flots d'alençon ou de vieilles malines.
Autour de la pièce flânent quelques bons tableaux de l'école française : une tête de paysanne de Greuze, deux toiles excellentes signées : François Boucher^ 1169, et représentant des scènes champêtres : Le Moulin eiLe Cours d'eau; aussi une charmante chose de Jacques Laloue intitulée : Le Parc,
L'HOTEL DROUOT EN 188i. i09
Revenons sur nos pas.
Traversons de nouveau rantichambre du premier étage et arrêtons-nous longuement devant cette tenture, d'un dessin ravissant et d'une fraîcheur de conservation qui ferait croire qu'elle a quitté hier seulement son métier de haute lice : L'Été des Saisons de Boucher. Un berger et une bergère enlacent de fleurs un mouton. Composition pleine de grâee, placée entre deux hautes gerbes reliées entre elles par une draperie bleue, aux franges d'or, sur laquelle se balancent un perroquet et une tourterelle.
Quel est ce petit coffret en ébène? La pharmacie de voyage de François II, oubliée par lui au château d'Écouen. Elle est ouverte et laisse voir toute une série de vieux flacons en Bohême doré. Quelles sont ces petites boites mystérieuses en ivoire guilloché? Méfiezvous. Peut-être la reine Catherine y a-t-elle laissé par mégarde quelques parcelles de cette terrible poudre à la Florentine^ dont les Médicis et les alchimistes ses amis lui avaient confié le terrible secret.
Admirons, de chaque côté de la porte, ces deux merveilleux vases militaires ^Qïwi^ par Morin, d'après Genest. Après la bataille de Fontenoy, gagnée par le maréchal de Saxe', sous les yeux de Louis XV, ils furent offerts au roi par la manufacture de Sèvres comme souvenir de sa victoire.
Comment décrire ces deux pièces? Il faudrait oser écrire comme Méry qu^elles sont ruisselantes d*i' nouïsme. — Sur un fond de ce rose Pompadour trouvé par Krouel et caillouté de bleu, se détachent des médaillons représentant des charges à la baïonnette contre les Autrichiens, où les gardes-françaises font des prodiges de valeur.
Chulot, chargé de Tornementation, a, d'après Bachelier, décoré le bandeau ^upérieurdebossettes rondes et
910 L'HOTEL DROUOT EN i88i.
ovales, alternées, émaillées bleu turquoise et encadrées d'or. Suspendues à un ruban rose pendent, entrelacées, des couronnes murales, obsidionales et triomphales. Sur le pied courent un torse de lauriers et un rang de perles blanches.
Le célèbre marchand de curiosités, PaulRecappé, Tun de nos amis, nous a confié qu'il avait vendu jadis cas deux vases, retour de Russie, à M. Double pour la somme de cinquante mille francs environ. Je ne doute pas qu'ils ne trouvent un acquéreur à la vente pour plusieurs centaines de mille francs! Ainsi va le monde et le prix des objets d'art.
Ce ne sont pas les seuls spécimens en pâte tendre de la collection. Pour les amateurs de porcelaine, je dirai tout de suite qu'ils ont un très sérieux concurrent. Un superbe vase à gorge évasée, à fond bleu de Vincennes, vermiculé d'or, avec des anses formées de branche^ de fleurs en relief; pièce unique citée par M. Riocreux, décrite et gravée par Jacquemart dans \ Histoire de la porceUmie.
Quelles sont les folies qui seront faites également pour posséder cet inestimable joyau? Nul ne peut le prévoir, mais nous le saurons sous peu.
Dans la salle à manger, ou Ton aimerait à diner, une table couverte d'un magnifique surtout en gtaoe, surchargé de groupes de biscuits de Sèvres et de porcelaine de Saxe, s'offre d'abord aux regards émerveillés. Aux coins se dressent des girandoles en bronze doré, ciselées peut-être par Caffleri et portant à leurs pieds, en relief, les armes de Turenne. Ajoutez à cela l'argenterie contournée de l'époque, et demandez^vous quel magnifique festin on peut donner avec de pareils éléments!
J'aimerais cent fois mieux, pour ma part, avoir chez
L'HOTEL DROUOT EN 188i. «41
moi ce milieu de table que le surtout exécuté par Christofle pour la ville de Paris.
Le meuble sori de Versailles. 11 était sans doute dans ce grand cabinet que Dangeau appelle le Salon où le roi s'habille^ chambre d'apparat où se trouvait ce lit aux courtines brodées, devant lequel les dames et même les princes du sang faisaient en passant une profonde révérence. C'est avec juste raison qu'il est connu sous le nom de MeuMe des Dieux et se compose de deux canapés, quatre fauteuils et quatre chaises qui portent, marquée au feu , l'ancienne inscription : Chambre du roi , ce qui ne permet pas de douter de l'authenticité de leur origine. Le dossier du grand canapé ofTre la figure de Vénus couchée sur un lit de repos, couvert d'une draperie rouge; près d'elle : T Amour, rose et charmant son compagnon indispensable. Le siège représente une vasque que supportent trois- dauphins et dans laquelle un singe, assis et costumé , sonne du cor. — Peut-être est-ce le plus beau meuble connu, à cause de son bois festonné de feuillages et de fleurs d'une élégance étourdissante.
Les curieux s'arrêtent surtout avec plaisir devant une bien amusante pendule formée de tuyaux d'orgue, appartenant jadis à la duchesse du Maine. Devant, sur des gradins, tout un orchestre de singes et de guenons, en figurines de vieux saxe, exécute, en pressant un ressort, des airs variés de LuUi ou de Philidor. C'est toute une pantomime I Semblable au frère aiiié des HanloiwLees, le chef d'orchestre lève son bftton de commandement. Tout ce petit monde parait convaincu de son importance. La prima donna tient sa musique avec des regards inspirés, le violon module son air avec élégance, le hautbois souffle avec effort, la contrebasse racle avec vigueur son instrument. Ils sont vingt; mais le plus curieux de tous se sert de son appendice caudal pour exécuter un
grand air sur un clavecin. C*est de là que nous vient certainement la première idée du piano à queue.
Elle servait, cette pièce extraordinaire, à distraire, au château de Rambouillet, ce grand ennuyé quîs*appelait le duc dePenthièvre.
Sur la cheminéeune curieuse pendule que décrit ainsi Bachaumont dans ses mémoires secrets :
« 4 juillet 1784.
« On va voir chez M. Furet, horloger, trois pendules de sa composition. La première représente une négresse en buste, dont la tète est supérieurement faite. Elle est historiée très élégamment et avec beaucoup de richesse et d'ornements. E^lle a, suivant la coutume, deux pendeloques d'or aux oreilles. En tirant l'une, l'heure se peint dans l'œil droit et les minutes dans l'œil gauche. En tirant l'autre pendeloque, il se forme une sonnerie à airs différents qui se succèdent. »
Merveilleux, le grand salon, surtout si, cédant à Tillusion, on se le figure un instant animé, comme au siècle dernier, par une foule brillante aux têtes poudrées, aux jupes à paniers éblouissantes de satin, aux habits étincelants de broderies d*or, circulant au milieu de ces canapés et de ces fauteuils à médaillons ovales, et dont les bois délicatement fouillés reproduisent des couronnes, des fleurs, desrubansetdes attributs divers.
La tapisserie de Beauvais qui recouvre ces beaux meubles, a gardé une fraîcheur veloutée qui charme la vue ; les fables de La Fontaine sont reproduites sur le siège, et, pour les dossiers, on a emprunté à Boucher des sujets champêtres. Bien souvent des amateurs, visitant la collection de M. Double, avaient cherché à le tenter par des offres séduisantes; mais il avait toujours refusé en répondant : « fai voué une fidélité iruUtérable à ces vieux amis de ma maison. Je ne m'en séparerai jarmis, ^
L'HOTEL DROUOT EN i88i. 213
Du plafond descend un lustre de cristal de roche à seize lumières s* échappant d*un vase doré et bleui, placé au centre. Le soir, les feux irisés des pendeloques, des étoiles et des plaquettes, doivent produire un effet féerique. L'éblouissant lustre du château de Ferrières n'est certainement pas plus beau.
Sur la cheminée en marbre bleu turquin, où Gouthières a semé, avec un art parfait, les plus brillantes ciselures : festons et pampres de vigne, se dresse la pendule de Falconnet, sortie d'un seul bloc de marbre statuaire . Dans un costume peu difficile à faire, mais bien difficile à porter, les trois Grâces, debout, reliées entre elles par un cordon de fleurs, supportent un cadran tournant. Bien que Diderot ait dit d'elles ; qu'elles monr traient tout, excepté V heure, un mot charmant, je ne peux m'empêcher de reconnaître que l'une des nymphes de Falconnet, par un geste gracieux, invite du doigt la pendule à sonner doucement les heures. Encore une trouvaille de M. Double, qui avait payé 7,000 francs cette pendule à M. Mannheim père. Elle se vendra plus de 100,000 francs.
Entre les fenêtres, une console en bois doré, présent de relevailles, fait à Marie-Antoinette en 1781. Sur la tablette en marbre de griotte, deux flambeaux en bronze doré, signés de Martincourt, le maître de Gouthières, affectent la forme de trépieds. À leur base, les doubles têtes d'aigle de la maison d'Autriche. Le baron Ch. Daviller a fait graver ces deux flambeaux, dans son Catalogue du duc d'Aumont,
Aux angles du salon, deux encoignures dans ce vieux laque de Coromandel, mis à la mode par le galant abbé de Choisy, au retour de son ambassade dans l'extrême Orient.
Aux fenêtres, de belles cantonnières des Gobelins. Çà et là des tabourets en X, les fameux sièges des duchesses
Si4 L'HOTEL DROUOT EN 1881.
de la galerie des Glaces dont parle Saint-Simon. Un tabouret de duchesse I C'était alors très envié I
Ne serait-ce pas le cas, pour clore cette description, de relire les vers élégants d'Alfred de Musset sur les fastes de Versailles et de répéter avec lui :
ScUon, as-tu vu La Vallièreî Laquelle était la plus légère ?
Est-ce la nymphe Montespan?
Est-ce Hortense, avec un roman, Maintenoa, avec un bréviaire Ou Fontanges avec son ruban?
Le Salon des saxes nous ôlTre une ornementation luxuriante et gaie comme une floraison printaniàre. Le rococo y règne en petit-maître. C'est le pays du cœur et de la pftte-tendre.
Au centre, un lustre, vendu en 1750 par Lazare Duvaux, le marchand bijoutier, mis à la mode par les grands seigneurs de la cour et par M"* de Pompadour. Une touffe de fleurs, de laquelle émergent des rinceaux dorés, à travers lesquels s'ébat toute une légion de pe* tits amours roses et blancs , blottis dans tous les coins comme dans de véritables nids, ou suspendus, comme des filles de l'air , planant dans l'espace. C'est aussi gracieux que possible.
Sur la cheminée , une pendule de Masson sonne les heures du présent sur les plaisirs du passé. -^ Vénus, enveloppée de nuages et entourée de toute sa cour, échappée du royaume galant de la porcelaine. — De chaque côté, des caisses de fleurs portant comme décor les quatre 'Saisons : V Hiver, sousles traits d'un mignon chérubin qui, furieux, souffle sur un brasero; 1*4 «tomne, représenté par un petit buveur couvert de pampres et buvant le jus de la treille ; le PriTUemps, tenant entre ses bras une gerbe de blé; enfin, Y Été, couronné de fleurs des champs.
L'HOTBL DROUOT EN i88i. 2iB
Sur les deux trumeaux descendent du plafond, en se faisant vis-à-vis, d'abord une lanterne à cordons de volubilis, puis une petite corbeille enguirlandée de roses et d'œillets si frais qu'on les voudrait ctieillir. De chaque côté des glaces s*élancent deux gerbes de fleurs formées par deux branches qui se retournent dans un mouvement gracieux vers les miroirs , pour se rejoindre et les couvrir en partie.
On raconte qu*au siècle dernier la marquise de Pompadour, recevant un Jour son royal amant, dans son château enchanté de Bellevue, le fit entrer dans une serre au fond de laquelle se U^uvait, au cœur de Thiver, un parterre de lis, de boutons d*orangers, de muguets et de seringats répandant les parfums les plus exquis. — Sèvres, pour plaire à la favorite, avait réalisé ce tour de force.
C'étaitia mode alors. Le marquis d'Argenson, dans son Journal, dit, en juillet 1750« que le roi, émerveillé sans doute de ce qu*il avait vu, commanda à Vinr cennes pour huit cent mille livres de fleurs de porcelains, peintes au naturel. On ne parla que de cela dans Paris, et ce luxe inouï scandalisa beaucoup.
Dans Tembrasure de la fenêtre, un métier en bois sculpté, et, pour compléter Tillusion, sur le canevas tendu, des armoiries dont la broderie sur soie est restée inachevée. Quelle est la fée aux doigts de duchesse qui, comme Pénélope, a quitté si brusquement sa tâche commencée ?
La plus belle tenture de ce Salon des saxes et des sèvres est, sans contredit, une très bonne tapisserie des Gobelins, signée Audran, et reproduisant, d'après Goypel, une scène du roman de Cervantes. Un bourclier, au bas , servant de cartouche , porte Tinscription suivante : Don Quichotte , estant a Barcelone , dange
AU BAL QUE LUI DONNE DON AnTONIO. .
216 L'^OTEL DROUOT EN 1881.
Poussons la petite porte basse du boudoir iotime et amoureux de cette Pompadour qui coûta si cber à la France et jeta tant d'argent par les fenêtres. Nous sommes dans les petits appartements de M. Double. Très voluptueux, ce petit sanctuaire qui ornait, dit-on. Brimborion. — Ravissants, les ornemennts dorés qui se détachent sur le fond de la boiserie rehaussé de blanc. Cette petite retraite parait encore tout imprégnée de Tatmosphère musquée de Tépoque des bouquets à Chloris. — Dans le fond de Talcôve, une ottomane en soie céladon, à fleurs brodées, parait du dernier galant. Peut-être pourrait-elle, comme le sofa de Crébillon, raconter bien des combats amoureux.
Au plafond, Tapothéose de celte enchanteresse , par Boucher, son peintre favori. Jupiter accueille dans roiympe la nouvelle venue, sous les traits de Psyché; les nymphes paraissent peu émues; mais Vénus, jalouse, détourne la tête.
Pour me montrer un jour cette peinture qu'il affectionnait beaucoup, M. Double pressa le bouton d'un ressort dissimulé dans la boiserie et le panneau , descendant du plafond, vint se placer de lui-même devant mes-yeux. Cela me parut fort ingénieusement étudié.
Avant de monter au second étage, nous foulons de nouveau sous les pieds les vieux smymes du grand salon pour gagner le salle des armures.
Sur le mur, tendu de reps brun, se détachent tout d'abord deux portraits qui ne sont pas des chefs-d'œuvre, mais des souvenirs : celui de M°»® Double, née Colin de Bardy, fait dans la manière de Flandrin , et celui de l'ancien maitre de céans, peint, en 1860, par C. Larivière. Au bas de ce dernier, une cravate de crêpe indique le deuil de la maison.
Un meuble de Beauvais produit un excellent effet;
cela n'est pas étonnant, ces bois ont été sculptés, dans sa jeunesse, par Falconnet, Tauteur audacieux plus tard de la statue équestre de Pierre le Grand. Les sièges, marquises, canapés, bergères et fauteuils sont parsemés d'instruments de musique et de cornes d'abondance, de bouquets de fleurs et de scènes pastorales où les bergers et les bergères se courtisent sur la tapisserie. Le surintendant des finances, René de Longueil, possédait, suivant l'expression de Molière, les commodités de la conversation, à Maisons qu'il avait meublé avec un luxe aussi insolent que celui du château de Vaux, de Nicolas Fouquet. Il perdit sa charge. Le roi a bien tort, dit-il, en apprenant sa disgrâce, f avais fini mes a f aires et f allais m' occuper des siennes.
Sur un bureau plat , en bois de rose, avec de belles moulures en bronze, se tient ouvert un charmant petit pupitre, pour lire. Il représente une lyre. Cela est si finement travaillé que ce petit meuble délicat provoque bien des envies. Il a, dit-on, une origine historique certaine. — N'insistons pas.
Voyons maintenant ces deux trophées , la panoplie des armes orientales et celle des armes européennes.
L'Orient, avec une rondacheen fer repoussé, un bâton de derviche formant épée, un fusil indien garni d'argent, un casque persan à bombe sphérique, des poignards damasquinés d'oretdeskandjars indiensgarnis de topazes.
L'Occident, plus largement représenté ; le poignard de Laurent de Médicis, dit le Magnifique; l'épée de combat de Henri II; celle du maréchal d'Ancre avec ses devises, à coquille en fer repercée à jour ; une arquebuse incrustée d'ivoire qui passe pour avoir appartenu à la duchesse de Lorraine (nous respectons , bien entendu, cette attribution, sans l'affirmer); un hansse-col du XVI» siècle; une dague de miséricorde pour achever son adversaire, dans les combats singuliers.
Avant de quitter ce salon , jetons un coup d'oeil sur cette table où se trouvent rangées en bataille toutes les pièces d'un jeu d'échecs qui aurait été offert à Versailles, en 1680, par l'ambassade siamoise, et qui porte sur sa boite en marqueterie, incrustée en cuivre, lechiiTre et le soleil du grand roi Louis XIV.
Suite de la collection Double. — Les tableaux hollandais. — L'ar« genterîe. — Les collectionneuses et les petits objets. — Émaux de Petitot. — Miniatures de Blarenberghe. — Les Trois Grâces de Glodion. — La bibliothèque et les livres. — Aglaé, Thalie, Euphrosine et Milady. — Les sèvres : le service Arlequin,Y Édition de Buffbn, — Les assiettes de M^e Du Barry et de Catherine de Russie. — Le boudoir de la Duthé et le comte d'Artois.
25 mai.
A rentrée du deuxième étage, les amateurs de tableaux font une longue station dans un petit salon d'antichambre. Ils ont là quelques chefs-d'œuvre à contempler : la Famille kollandaise, datée de 1640 et signée du monogramme de Th. deKeyser ; un Intérieur de pharmacie dans la première manière de Terburg, peint avec d'étonnants effets de lumière et des détails du plus vif intérêt. Rien n'y manque : ni le pilon, ni les mortiers, ni les balances, ni le comptoir à arcades, ni le clerc, pas même Tapothicaire et sa femme. C'est la vie des marchands du xvu^ siècle prise sur le fait.
V Astronome à la sphère, de Jean Van der Meer. Assis près d'une fenêtre', enveloppé dans une robe de chambre bleue, le savant pose la main sur un globe qu'il étudie. Signé et daté de 1660. Du même : le Soldat et la fillette qui rit avec un soldat (gravé par Jules Jacquemart), le clou de la galerie Double.
MO L'HOTEL DROUOT EN i88i.
Sur le dressoir de la salle à manger^ Targenterie éclate en reflets doux et lumineux. Le vieux poinçon de Paris est aujourd'hui tout ce qu'il y a de plus rare en bibelots, presque tout a été détruit dans les jours de détresse, sur les édils royaux à Tépoque où la France était épuisée par la guerre.
Voici des sucriers gravés, des saucières rocaille, des couteaux à lame d'or, des pelles à glace, des huiliers ciselés à jour, des candélabres à trois lumières, une écuelle avec un buisson d'écrevisses sur son couvercle, une autre, splendide, en vermeil, faite en 1739 par le célèbre Thomas Germain, le grand orfèvre, pour le cardinal Farnèse, dont elle porte les armes sur les oreilles. Tout cela est fort beau, mais soyons vrai : la collection du baron Pichon, dispersée en 1877, celle du prince Demidoff, vendue en 1879, étaient autrement belles. Il existe en outre à Paris une collection formée, depuis quelques années seulement, par l'un de nos amis les plus intimes, et qui contient certainement des échantillons plus précieux encore.
Quelle est cette fontaine qui dans le fond de la pièce murmure si doucement et répand autour d'elle une fraîcheur des plus agréables ? C'est celle de Marguerite de Valois. L'eau tombe goutte à goutte {tingling^ comme disent les Anglais), de la gueule d'un dauphin vert, accosté de deux amours boufTis et roses, dans un bassin de porphyre rouge. '
Voulez-vous savoir le temps qu'il a fait hier ou celui qu'il fera un de ces jours (car il en est toujours ainsi des baromètres qui ne se compromettent jamais davantage), levez les yeux sur cette glace pour consulter ce cadran circulaire. L'aigle de Jupiter lançant la foudre est là comme symbole de la tempête, de l'hiver, et les deux cornes d'abondance chargées de fruits rappellent sans doute le beau fixe de Tété. C'est une belle œuvre.
L'HOTEL DROUOT EN 1881. Ml
ce baromètre, bien qu'il ne soit pas de Passemant comme celui que possédait xM"® Du Barry, et qui était, suivant les chroniqueurs du temps, orné de trois plaques merveilleuses de porcelaine de France.
Les collectionneuses d'aujourd'hui, autrefois les précieuses, entourent, serrées les unes contre les autres, de petites vitrines plates dans lesquelles se trouvent renfermées les merveilles les plus délicates. Ce ne sont qu'exclamations et petits cris de colibris pâmés ! — « Gomme c'est joli 1 ravissant ! exquis ! » — La mode est aux bonbonnières émaillées. Il est du dernier chic d'en avoir dans son salon une petite collection pour les montrer le jour où l'on reçoit.
Penchons-nous sur la vitrine et admirons :
Trois émaux de Petitot, splendides portraits : ^wr^»^^ sur une boîte exécutée par Mathis de Beaulieu, orfèvre de Louis XVI ; Anne d Autriche ^ sur une boîte ronde, émaillée en rouge ; Louis XIV ^ sur une boîte en or guilloché d'un travail parfait.
Une bonbonnière qui porte encore l'étiquette de vente: «Au Petit Dunkerque, » magasin célèbre sous Louis XVI et que les merveilleuses du Directoire fréquentaient bien souvent d'après les chroniques du temps.
Une autre, en écaille, ornée d'une plaque de porcelaine, a comme sujet la Peinture entourée par les Gfrâces, exécutée d'après Lagrenée, en 1792, par C.-N. Dodin, le premier peintre de figures de la manufacture de Sèvres.
La tabatière d'or de l'impératrice Catherine, garnie de diamants et renfermée dans un étui de galuchat. Sur le couvercle, des peintures microscopiques de Blaremberghe, le transport du rocher qui devait servir de base à la statue de Pierre le Grand. Un jour, une grande princesse de la cour de Russie voulait avoir cette char-
Stt L'HOTEL DROUOT EN i88i.
mante chose à tout prix. Ces petits personnages, qui seraient des géants dans ie royaume de Lilliput, la sédui* saient beaucoup. Comme elle insistait, M. Double lui répondit gracieusement :
« — Vous ne voudrez pas, en, me forçant à céder ce bijou, me faire manquer à un serment solennel gue je me suis fait à moi-même. »
Puis il ajouta, pour adoucir ie refus, avec une politesse gracieuse qui lui venait souvent en aide :
« — Je fais des vœux cependant pour que vous puissiez me survivre, et reprendre alors cette ioUe que vous désirez quand je ns serai plus là pour la défendre. »
Et pour achever cette nomenclature, citons pour le bouquet : la boite [des Fêtes populaires, par Blaremberghe, achetée 31,000 francs à la vente Allègre, puis celle du Retour du baptême et de la Visite à la nourrice, qui a été reproduite par Paul Lacroix dans Tun de ses ouvrages sur ie xvni« siècle.
Parmi les petits jeux, je ne puis m'empêcher de consacrer quelques lignes à une boite en velours vert remplie de jetons en ivoire, gravés. Très curieuse la notice qui raccompagne. Je la copie tout entière telle qu'elle se lit sur un cartouche en cuir de Russie :
a Cette boite de reversi avec devises légères composées par Louis XV pour M^^ de Romance (sic) servait habituellement, dans les salons de Versailles, au Jeu du soir de rCEil-de-Bœuf. Le petit écrin de velours vert devint le caprice de Af"® Du Barry, et la suivît à la Conciergerie pour y tromper les ennuis de sa captivité. Après la mort de la Du Barry, ses geôliers remirent ce coffret à BarraSy un des cinq membres du Directoire. Au milieu d'une brillante fête donnée par ce directeur au jeune vainqueur d'Italie^ notre jeu de reversi eut le plus grand succès et passa maintes fois des mains de Joséphine dans celles de Bonaparte, Bien des années après, ce bijou, vendu à l'encan, fat reconnu et pieusement racheté par M*ïe de Romance^ quij morte dans Vindigence, légua ce précieux souvenir à Af"« la comtesse de Montelé, sa bienfaitrice, »
L'HOTEL DROUOT EN i88i. SKfâ
Est-ce la belle M^^® de Romans (Anne Goupier de Romans), plus tard M»»® Cavarnac, qui avait fait marché avec Louis XV dans les jardins de Mailiy et qui donna au roi un fils en 1762, Tabbé de Bourbon, le seul bâtard reconnu, et que Barbier a dépeinte ainsi :
« Sa peau de satin avait une blancheur éblouissante que relevait encore une magnifique chevelure noire. Ses yeux noirs bien fendud avaient à la fois le plus vif éclat et la plus grande douceur. Elle avait les sourcils bien arqués, la bouche petite, les dents bien placées avec un émail de perles, et les lèvres d'un rose tendre sur lesquelles reposaient le sourire de la grâce et de la pudeur. Sa gorge était bien formée et n'excédait en rien les belles proportions. La mode et réducation l'avaient habituée à la laisser voir à moitié avec la même innocence qu'elle laissait voir à tout le monde sa main blanche et potelée ou ses joues^ où l'incarnat de la rose se mêlait à la blancheur dn lis. »
Les Trois Grâces^ de Clodion, en bronze vert, les candélabres soutenus par une Flore et par une Hébé, les fauteuils de Beauvais montés sur des bois un peu raides, et le reste paraissent avoir été réunis dans le salon de Mesdames dans une intention voulue pour permettre d'étudier la transformation prochaine du style de Louis XVL On arrive au Directoire ; aussi j'ai peu de chose à en dire. Nous touchons à la un de cet art charmant dulxvui^ siècle, dont je suis un amateur passionné, et je me trouve, dans mes appréciations, en fort bonne compagnie, je vous assure.
Ce qu'il faut le plus admirer dans la BMiothèque^ c'est peut-être un très grand Blaremberghe qui n'a pas plus de 13 centimètres de haut et de 16 centimètres de large : une scène de camp comme dans le dernier acte de la Petite Mariée^ de Lecoq I Ce précieux petit tableau avait été vendu parM.Baur, un marchand connu, 2,300 francs. Je crois qu'à la vente on ajoutera un zéro
*Èk L'HOTEL DROUOT EN 1881.
de plus. Je n'en sais rien, mais j'en suis absolument
SÛP.
Quelques bons tableaux dans ce cabinet de travail : une Causerie de gentilshommes et de grandes daines dans un inférieur du xviii® siècle, par Dirks Hais, et dans un joli cadre sculpté le Portrait de M^^ de Saint- Aubin, en 1789, dans le rôle de Babet. Charmante et gracieuse, elle tient une corbeille de fleurs entre les bras.
La grande armoire de la bibliothèque ne devait pas manquer d'être à la hauteur du reste. Elle est en ébène, dans ce style de la Régence, moins majestueux peutêtre que le Louis XIV, mais moins tourmenté que le Louis XV. C'est un morceau de bon goût avec ses belles armatures de bronze doré et ciselé. Peut-être sort-il des ateliers de Tébéniste André Boule ? Cette bibliothèque était, du reste, au palais de Fontainebleau avant la Révolution. A coup sûr, elle y tiendrait encore une place des plus honorables.
M. Double avait vendu ses livres 300,000 francs, il y a quelques années. Il craignait leur concurrence dans son esprit sur ses bibelots; aussi il n'en avait gardé que quelques-uns — tous Ae primo cartello, car c'était un bibliophile distingué, et parmi eux :
Un exemplaire des Baisers de Dorai y relié en maroquin vert aux armes de Marie-An toi nette ;
La première édition in-4<» des Fables de La Fontaine;
Les Éléments d'orfèvrerie de Pierre Germain^ en 2 volumes ;
UFpiphanitis, un livre grec, in-folio, relié pour Diane de Poitiers. M. Double l'appelait son talisman.
Il y a d'autres choses encore bien intéressantes dans ce sanctuaire du travail :
Un petit cadre aux armes de Catherine Grollier, fille
du célèbre Grollier, le bibliophile qui faisait relier ses livres avec sa devise : Grolieri et â^m^orww ; entourant une œuvre charmante de François Clouet : les Trois Grâces^ — Nous les avons déjà rencontrées en marbre et en bronze. M. Double les afîectionnait sous toutes leurs formes, paraît-il ; — Aglaé, Thalie, Euphrosine, sous les traits de la comtesse de Chateaubriand, Diane de Poitiers et de la duchesse d*Étampes, ces trois divinités mythologiques du xvi« siècle.
Ce petit cadre était recouvert d'une étoffe verte qui piquait davantage la curiosité. Je venais de l'examiner; il était voilé de nouveau, lorsqu'une vieille milady s'approche et me dit :
« — Voulez-vous me permettre? monsieur.
— Certainement, madame ; » — et je m'efface en souriant.
Elle lève le voile : « Oh! schockingln s'écrie-t-elle toute confuse en se perdant rapidement dans la foule.
En gravissant, près de là, trois marches qui ne sont pas de marbre rose, on arrive à la salle des Porcelaines.
Avant d'en parler, voyons quelques tableaux.
Qonzalès Coques. Portrait d'une famille. Trois générations au moins de Hollandais rassemblées dans le même tableau.
RaphaëL Un panneau d'arabesques et de figures mythologiques, une trouvaille de Vichy — contestable et contestée.
Watteau. La Source ou le portrait de la gracieuse M™® de Julienne, représentée sous les traits d'une nymphe qui
« Mollement appuyée sur une urne penchante, Sourit au bruit flatteur de son onde naissante. »
f» L'HOTEL DROUOT EN i88i.
Maintenant, asseyons-nous sur cette chaise recouverte de soie rose pour regarder de bien près tous les détails de cette pendule enrichie de strass et de cailloux du Rhin. Elle ornait, dit-on, le grand Trianon. Les heures passent devant le dard d'un serpent ! Est-ce une image?
L'armoire aux porcelaines de Sèvres n'est qu'une alcôve utilisée. — Que de belles choses dans [ces pièces uniques qu'on appelait tout d'abord les porcelaines de France/
Voici une dormeuse bleu turquoise, un brûle-parfums vert, un plateau avec sa monture en vermeil, le service Arlequin, ainsi nommé parce qu'il est signé de tous les peintres célèbres de Sèvres ; et encore cet autre, très original d'idées : — sur chaque bol, Vieillard a peint les instruments emblématiques des métiers, l'arrosoir et la bêche du jardinier fleuriste, le matériel d'une laiterie, l'attirail du joueur de macarons, voire même le bagage de la lanterne magique de la foire Saint-Laurent.
Voilà quelques-unes des assiettes de la Du Barry. Elles portent un B en or et un D en fleurs qui s'entrelacent. N'est-ce pas sur l'une de ces assiettes que se ti'ouvaient les oranges prises un jour après souper par la Phryné moderne, devant la France, son royal amant, et qu'elle jeta enTairens'écriant joyeusement : « Saute, Choiseul 1 saute Praslin! » — le lendemain du jour peutêtre où elle mettait au bas de ses invitations aux grands de la cour, aux ministres, aux ambassadeurs, — même au nonce : « Le roi m'honorera de sa présence, »
Cette belle assiette en pâte tendre fond bleu céleste, ornée de camées incrustés, payée 3,500 francs à la vente Thibon, n'est autre que l'une des dernières épaves sauvées de ce splendide service commandé en 1778 par Catherine ll,FAaterina de Jiussie yioni elle porte au centre
la lettre E enjolivée. M. le baron Ch. Davillier a retrouvé des renseignements sur ce chef-d'œuvre de Sèvres qui se composait de 744 pièces payées — difficilement — 328,188 livres. D'après la facture des livres de Sèvres, Tassielte coûtait 240 livres. Quelle est la fortune qui pourrait aborder aujourd'hui l'achat du service tout entier ?
Je ne puis achever ma d0scription de l'hôtel Double sans parler du petit boudoir de la Duthé, l'une des pièces les plus curieusement regardées par nos belles mondaines.
Le comte d'Artois, avant de devenir l'austère Charles X, le dernier des Bourbons, était, paraît-il, un vertgalant. Il cachait ses amours avec la célèbre danseuse dans une petite maison qu'il lui avait fait construire dans un quartier, alors à peu près désert, au bout de de la Ghaussée-d'Ântin.
Cela date déjà de loin ! Poui* obtenir un nivellement, la pioche des démolisseurs attaquait le petit hôtel où était morte, en 1820, la Duthé, à l'âge de soixantedouze ans. Il allait disparaître, quand Burger prévint M. Double qui se souvenait, du reste, d'avoir visité cette demeure dans sa jeunesse.
Il y avait là un délicieux petit boudoir décoré par Van Spaendonck qui pouvait être installé rue Louis-le- Grand. M. Double l'acheta et, sans rien changer à l'arrangement primitif, le fit réinstaller chez lui.
Veut-on savoir maintenant ce qu'était cette Duthé dont le souvenir un peu oublié est réveillé depuis quelques jours?
Elle s'appeteit Rosalie. Sa carrière fut bien remplie. — A quinze ans elle débutait à l'Opéra comme espalier ^ c'est-à-dire comme figurante dans les chœurs.
Le duc de Durfort, un des libertins de l'époque, M\
228 L'HOTEL DROUOT EN i88i.
dit-on, son premier amant; — mais sait-on jamais bien exactement dans ce cas celui qui a été le premier?
Pour elle, plus tard, le marquis de Genlis délaissa sa femme — bien autrement gracieuse et spirituelle que la danseuse. — Enfin, c'est ainsi que les choses se passaient malheureusement trop souvent à cette époque ; — la nôtre n'a guère (îhangé, du reste.
Elle fut un objet de scandale au Longchamps de 1771, en paraissant dans un carrosse attelé de six chevaux blancs dont les harnais, en maroquin bleu recouvert d'acier poli, éclataient en reflets lumineux sous les rayons du soleil.
La police dut la prier de rester quelque temps chez elle pour se faire oublier.
Marié depuis peu à une princesse de Savoie, le comle d'Artois la remarqua à ce moment, et se lia avec elle, ce qui faisait dire alors que le prince, ayant eu une indigestion de Savoie, avait cru devoir prendre Du Thé.
A la suite de mésaventures trop longues à raconter, Rosalie quitta Paris pour Londres, où elle mit sur la paille quelques lords anglais. Elle revint, en 1782, vivre dans une retraite absolue. Elle avait algrs trente-deux ans; mais on vieillit vite dans le monde des filles de marbre.
A l'époque de la Révolution, M"« Duthé émigra en Angleterre en sauvant la caisse, c'est-à-dire ses bijoux et ses diamants.
En 1815, elle renlra à Paris, et sous la Restauration le duc de Bourbon, resté son fidèle ami, allait de temps à autre lui rappeler leurs fredaines d'autrefois.
Sa mort passa inaperçue.
Mais revenons au boudoir où, pour donner un cadre riant à la charmante danseuse. Van Spaendonck, le merveilleux peintre de fleurs, a répandu à profusion, sur les panneaux laqués de blanc, un éparpillement dô
roses et de myosotis avec des envoleraents de colombes échappées de Trianoa ou de Louveciennes.
La cheminée, en marbre bleu turquin, a des bronzes ciselés par Gouthières. Elle supporte une petite pendule où deux colombes se becquettent tendrement, tandis que sonne Theure du berger. Dans un coin de cette chemiuée, une pincette d'acier, légère et ouvragée, terminée par deux fleurs de lis. — Était-ce la maîtresse qui la prenait pour réveiller le feu lorsqu'il s'éteignait — comme l'amour ? — Était-ce le Jupiter de cette Léda qui s'en servait pour tisonner fiévreusement, les soirs où il songeait aux tracasseries de ses marauds de créanciers?
N'est-ce pas encore une épigramme, ce thermomètre en bois doré, monté sur une tige haute et placé très en vue? Ne servait-il pas à rappeler qu'en ce lieu coquet et discret, la température amoureuse ne devait jamais tomber au froid zéro de la glace.
Mais la voici, la Duthé, dans une miniature charmante. Elle est en costume d'Opéra ; elle est prête à esquisser un pas gracieux sur les pointes, dans un ballet. Cependant,. les portraits de l'illustre hétaïre sont rares. Le docteur Piogey — un collectionneur bien connu — en possède un dont on parlait dernièrement ; portrait charmant, du reste. Est-ce celui que fit d'elle Carie Van Loo? Elle est en toilette de promenade, redingote marron rougeoyant à collet, perruque à blonds anneaux cendrés, se déroulant sur le cou — grand chapeau à la Reynold, sourire à faire damner et teint de rose, comme la couleur qu'elle affectionnait plus tard.
Dans ce boudoir, tout respire l'amour, la volupté ; c'est un enivrement des sens. Cela vous monte à la tête et vous grise. La jolie impure, la coquette expérimentée, avait fait placer dans le haut, dans le fond et sur
idO L'HOTEL DROUOT EN 1881.
les côtés de la petite alcôve du bout, des glaces destinées, lorsqu'elle était étendue sur une ottomane, à reproduire ses charmes sous tous les aspects, comme autrefois le salon des glaces de la trop célèbre Gourdan.
Charles Monselet rappelle que la Duthé était très experte. C'est elle qui fut choisie par le duc d'Orléans pour donner les premières leçons de plaisir à son flis, le duc de Chartres, depuis Philippe-Egalité. — « Elle aima, dit-il, ce jour-là, comme elle avait quelquefois joué à rOpéra — par ordre. »
Une féerie en six vacations. — Un procès-verbal de vente de 2,610,031 francs. — La fournaise de la salle et le feu des enchères. — Public et toilettes. — Les armes orientales. — L'écuelle du cardinal Farnèse. — Les boîtes. — Morbus porcelanicus, — 170,500 francs les deux vases de Fontenay. — 95,000 francs le sei'vice de Buffon. — M"« Poitrine, nourrice du Dauphin. — Flambeaux par Martaincourt. — Bras par Goutbièrcs. -— 2,000 francs un seau d'atours de Marie- Antoinette.— Série merveilleuse dependules. — 10,000 francs le boudoirde la Duthé. —Deux meubles de salon, de 100,000 francs chacun.
6 juin.