L'hôtel du dragon
Le mois de mai touchait à sa fin. De nombreux voyageurs commençaient à sillonner TAllemagne pour se rendre aux divers établissements d'eaux minérales des bords du Rhin. Les hôtels avaient fait leur toilette d'été et leurs kellners (garçons) en habit noir se tenaient prêts à recevoir les touristes. Vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, un jeune homme se présenta à l'hôtel des Quatre-Saisons. Une malle, un carton à chapeau, un nécessaire, une boîte
à couleurs, un chevalet portatif, un pliant et «n de ces vastes parapluies à l'usage des peintres, tel était le bagage du nouveau débarqué. Les arts et la fortune marchant rarement de compagnie, les hôteliers n'ont qu'une fort médiocre estime des Raphaëls et des Titiens en îîierbe. Le moindre épicier au ventre et au gousset rebondis leur paraît bien plus respectable. Imbu de ces bons principes, le garçon qui servait de guide au jeune Anglais montait devant lui, d'un air dégagé fort différent de Tempressement obséquieux qu'il savait si bien témoigner d'habitude. Il paraissait disposé à grimper ainsi jusqu'au toit de la maison, mais ie voyageur s'arrêta résolument au second étage. — Je ne monte pas davantage, dit-il au domestique.
— C'est que nous n'avons ici que de grandes chambres.
— Eh bien î donnez-m'en une.
Le garçon lui jeta sournoisement ce regard investigateur qui jauge un homme à deux cents francs près.
— Je vais chercher Voberkellner, dit-il.
Voberkellner ou premier garçon est, en Allemagne, une sorte de fondé de pouvoirs du maître d'hôtel. C'est lui qui dirige le service, commande aux autres domestiques et répond aux voyageurs. Le maître d'hôtel ne se montre que dans les grandes occasions. Quant à l'oberkellner, c'est le plus souvent le fils de quelque maître d'hôtel des environs, qui étudie ainsi son métier avant de prendre la direction de la maison paternelle. Tous parlent couramment
pulsieurs langues, et la plupart ont reçu une excellente éducation.
Il ne fallut qu'un seul coup d'œil à Toberkellner des Quatre-Saisons pour juger le voyageur. Des vêtements d'été simples, mais d'une coupe élégante, du linge fin, des gants frais, l'air distingué, la voix douce et ferme d'un homme habitué à être obéi promptement, c'était là plus qu'il n'en fallait pour donner à l'oberkellner une bonne opinion du nouvel arrivé. Il l'installa dans une jolie chambre du second étage, et descendit avec l'autre garçon, en faisant à ce dernier un cours de physiologie que Lavater n'eût pas désavoué.
Il y avait quelque chose de si aristocratique dans la figure et dans la tournure du jeune voyageur, que l'oberkellner fut presque surpris
de n'avoir à inscrire sur son registre que le nom plébéien de William Mewill, esquire. Le passeport, visé par l'Autriche, la Prusse et divers petits États allemands, portait le signalement suivant :
Age, vingt-quatre ans; taille, cinq pieds neuf pouces; nez droit; front élevé; yeux bleus; cheveux blonds; menton rond; visage ovale; teint clair.
Le signalement aurait pu ajouter que Mewill avait une figure douce, rêveuse et très-sympathique, mais les passe-ports n'en disent pas si long.
L'hôtel des Quatre-Saisons n'avait jamais possédé un hôte plus tranquille que celui-là. Il se faisait servir dans sa chambre, ne mettait jamais le pied au kursaal (casino) et ne parlait à per-
sonne. Il allait deux fois par jour à la poste pour porter les nombreuses lettres qu'il écrivait, ou pour retirer les lettres bureau restant qu'il recevait assez fréquemment. La plupart avaient des enveloppes et des cachets qui révélaient une origine bureaucratique et provenaient de divers consuls anglais de l'Allemagne. Une partie de la journée de William se passait à répondre à ces lettres, ou bien à compulser des papiers contenus dans un petit coffret garni de bandes d'acier. M. Mewill attendait sans doute quelqu'un à Wiesbaden, car il ne manquait jamais d'assister à l'arrivée de chaque train. Coiffé d'un chapeau de paille à larges bords, et vêtu d'un paletot-sac qui le rendait méconnaissable, il se plaçait derrière quelque voiture et regardait attentivement chaque personne qui descendait des wagons.
Le soir, il prenait un livre et s'en allait tout seul faire de grandes promenades dans la campagne. De temps en temps il partait par le chemin de fer et faisait des absences de deux ou trois jours.
Un soir que, revenant de Mannheim, il arrivait à Mayence, il se fît conduire de la station du chemin de fer à la maison du consul anglais. Ses bureaux étaient déjà fermés. 11 prit le part de coucher à Mayence. Après le dîner il alla se promener sur les bords du Rhin.
La lune qui se levait en ce moment éclairait de sa lueur argentée la campagne verdoyante et les flots rapides du grand fleuve allemand.
Absorbé dans la contemplation de ce magnifique spectacle, William marchait lentement sur la route poudreuse.
— Aufgescliaut ! (gare!) lui cria la voix enrouée d'un cocher de droski (voiture de place).
Tout en se rangeant sur le côté de la route, William jeta un regard distrait vers les personnes qui se trouvaient dans la voiture. Tout à coup il tressaillit et porta la main à son front comme quelqu'un qui se réveille en sursaut; puis, prenant sa course, il se précipita sur les traces du droski, qui s'éloignait au grand trot.
La voiture ayant déjà beaucoup d'avance, William avait fort à faire, non-seulement pour la rejoindre, mais pour ne pas la perdre de vue. La sueur ruisselait à flots sur son visage, et ses tempes commençaient à battre avec violence. Lorsqu'il se sentait sur le point de tomber il s'arrêtait durant quelques secondes; puis, dès
que la respiration commençait à lui revenir, il reprenait sa course.
A la fin cependant, le droski s'arrêta devant le jardin d'une de ces brasseries qu'on trouve aux environs de presque toutes les villes allemandes, et qui ressemblent un peu aux guinguettes de la banlieue parisienne. Leurs bosquets, leurs tonnelles et leurs berceaux de verdure abritent chaque dimanche une foulo nombreuse de buveurs et d'amoureux.
Un jeune homme sauta lestement de la calèche. Il offrit sa main à une vieille dame que suivit une jeune femme fort jolie.
— Ainsi, Henriette, tu ne veux pas venir avec moi chez le capitaine Zufriedlen ? dit un vieillard qui était resté dans la voiture.
— Non, bien certainement, mon père, répon-
dit la jeune femme ; M™* de Vesperren et moi nous vous attendrons ici,
— En buvant de la bière? demanda le vieillard en riant.
— Certainement, monsieur, repartit le jeune homme, ma mère a déjà commandé pour elle seule trois moos et trois butterbrod (petits pains fendus par la moitié et beurrés).
— Une vraie partie de cabaret enfin, dit la jeune femme en riant,
— Très-bien! Alors dans une demi-heure je viendrai vous prendre, répliqua M. de Splittern en leur faisant un geste d'adieu.
Le droski s'éloigna, tandis que M"" de Vesperren, son fils et M"* de Splittern s'enfonçaient gaiement dans les bosquets de la brasserie.
Ils s'attablèrent sous une tonnelle qui donnait
sur la route, et se firent servir des rafraîchissements.
Henriette de Splittern et Philip de Vesperren étaient fiancés. L'anneau de fiançailles, en Allemagne, est un pavillon à Tombre duquel l'amour navigue hardiment et souvent pendant bien des années avant d'atteindre le port de l'hymen. On assure que les naufrages sont fort rares, il est vrai qu'en cas de malheur les navires désemparés en sont quittes pour arborer un nouveau pavillon.
La conversation d'Henriette révélait une femme vive et spirituelle. Quant à son fiancé, c'était un très-bel homme, fort bien habillé. Avec la meilleure volonté du monde, on n'aurait pu trouver autre chose à dire sur son compte. Il avait l'air très -content d'être au
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monde et devait jouir d'un fort bon caractère, malgré la suffisance qui perçait dans ses moindres paroles.
Au bout de quelques minutes, M™® de Vésperren s'éloigna un peu des deux fiancés, sous prétexte de regarder ce qui se passait sur la route.
Tandis qu'Henriette et Philip exécutaient à demi-voix leurs variations sur ce thème inépuisable qu'on appelle Tamour, William Mewill s'était silencieusement installé dans un bosquet voisin de celui qu'ils occupaient.
Dès que îa servante de la brasserie lui eut apporté la bière qu'il avait demandée et se fut retirée, il se glissa à travers les arbres jusqu'à la charmille qui abritait les amoureux. Quoiqu'ils parlassent à voix basse, il en entendait
assez pour apprendre qu'ils étaient fiancés depuis un mois, et qu'ils se rendaient à Ems. Ils devaient y rester jusqu'aux premiers jours de juillet et revenir ensuite à Mùnschen pour s'y marier.
M. de Vesperren aurait voulu visiter, en passant, Wiesbaden, dont on n'était qu'aune demilieue par chemin de fer. Mais Henriette s'y opposa avec une vivacité singulière. Comme il insistait, elle lui répondit d'un ton si impatient, si contrarié, qu'il en resta tout surpris. Elle tourna la chose en plaisanterie et le tout se termina par un raccommodement à l'allemande, c'est-à-dire par un baiser rapidement échangé après un regard furtif jeté du côté de M™* de Vesperren.
Au bout de quelques minutes, la servante
apporta des gâteaux et de la limonade gazeuse. Tandis que cette fille essuyait la table, Henriette remarqua qu'elle portait à la ceinture une trèsjolie montre d'or d'une forme bizarre, mais assez gracieuse. M^^* de Spittern fit un geste de surprise.
— Vous avez là une bien jolie montre, ditelle en se penchant pour examiner de plus près l'objet en question.
— On vient de me la donner à l'instant, répondit la servante.
— Un jeune homme?
— Oui, mademoiselle, un bien joli jeune homme, je vous assure, qui a l'air si doux et si triste! Quand je suis arrivée il allait la broyer sous un cruchon d'eau de seltz qu'il avait déjà levé au-dessus. Je lui ai crié bien vite ;
— Ah! monsieur, donnez-la-moi plutôt que de la casser. Il s'est retourné et m'a regardée quelque temps avant de répondre, puis il me Ta donnée.
— Sans rien dire? demanda M^''' de Splittern, qui cherchait à prendre un air moqueur pour dissimuler son émotion.
— Sans rien dire, repartit la servante.
— Quelque fou ! dit Vesperren en haussant les épaules.
Lorsque la servante se fut retirée, Philip essaya de renouer la conversation avec Henriette, mais il trouva celle-ci distraite et préoccupée.
— Il fait froid ici, dit-elle un instant après avec une sorte de frisson. Allons rejoindre madame votre mère et marchons un peu.
Au moment où ils arrivaient à côté de M"** de Vesperren, le droski du baron de Splittern s'arrêtait à la porte du jardin. M'^« de Vesperren, son fils et Henriette remontèrent dans la voiture, qui se dirigea vers Mayence aussi vite que peut marcher un cheval allemand conduit par un cocher allemand.
Une demi-heure après, Lisette vint voir si le généreux consommateur qui lui avait donné la montre n'avait pas besoin de quelque chose. A sa grande frayeur, elle le trouva étendu par terre et complètement évanoui.
Aux cris de Lisette, toutes les autres servantes accoururent. On transporta Mewill dans l'intérieur du café. Lorsqu'il rouvrit enfin les yeux, il jeta autour de lui un regard vague et brûlant et murmura quelques mots sans suite.
— Il a le délire, dit quelqu'un,
— Et une fièvre épouvantable, ajouta la maîtresse de la brasserie, qui tenait la main du jeune homme. On chercha dans la poche de sa redingote pour voir si l'on n'y trouverait pas quelque papier qui indiquât son nom et son adresse. Une facture de gants, livrés le jour même à M. Mewill à l'Hôtel du Dragon, ayant fourni le renseignement demandé, on transporta M. Mewill dans une voiture qu'on avait envoyé chercher à Mayence.
Quelques minutes après, il arrivait à l'Hôtel du Dragon. M. Reinhold Seiffert, le maître de l'hôtel, était absent; mais l'oberkellner, un brave garçon à figure ouverte et bienveillante, fit placer un matelas sur une sorte de civière, et ce fut sur ce brancard improvisé qu'on trans-
porta Mewill de la voiture dans sa chambre.
Pendant ce temps, un autre garçon courait chercher le médecin.
William resta plusieurs jours dans un état qui donna quelques inquiétudes. Il revint enfin à la santé, mais la secousse qu'il avait éprouvée avait été tellement violente qu'il lui fallut longtemps avant de recouvrer ses forces. Son état de faiblesse ne lui permettant pas de retourner à Wiesbaden, dont le séjour semblait d'ailleurs lui être devenu odieux, il fit venir tout son bagage à Mayence.
De profonds accès de mélancolie, provenant autant peut-être de son état de faiblesse que de tristes souvenirs, retardaient sa (;onvalescence. Si le médecin ne Ty avait forcé, il ne serait sorti de sa chambre que pour aller à la
poste porter ou réclamer ses lettres. De temps en temps, pour obéir aux prescriptions de la Faculté en prenant un peu d'exercice et de distraction, il se faisait conduire en droski à Tune des promenades publiques qui entourent Mayence. Il marchait un peu; puis, bientôt fatigué, il s'asseyait sur un banc, et y restait quel( juefois des heures entières plongé dans ses tristes pensées.
Sans ami pour le consoler, sans motif impérieux pour Tarracher à ses sombres préoccupations en le forçant à travailler, William tournait tout doucement à la consomption. Il lui man quait un coup de fouet qui rendît à son organisation le ressort dont elle avait besoin pour réagir contre l'état de faiblesse et de morne indifférence qui lui était devenu habituel.
Parmi les villes échelonnées sur les bords du Rhin, il en est peu dont l'ensemble offre plus de contrastes et d'originalité que Mayence.
A partir de l'endroit où le Mein se réunit au Rhin, la vieille cité des archevêques déroule le long du fleuve agrandi ses vastes promenades, ses fortifications neuves et coquettes et ses vieilles maisons aux étroites fenêtres. Non loin du pont de bateaux qui réunit Mayence à Cassel, s'élèvent comme deux géants le Deutches-Haus
et le château électoral. L'aspect sombre et imposant de leurs murs d'un brun rougeâtre révèle tout un passé de grandeur et de puissance.
Au centre de Mayence, le dom ou cathédrale, dominant de sa haute tour les habitations entassées dans l'intérieur de la ville, semble faire planer au-dessus de la cité les ombres majestueuses des anciens archevêques. A l'extrémité de Mayence, de l'autre côté de la Neuthor, une charmante promenade, connue sous le nom de Neue-Anlage (Nouvelles Plantations), étend ses pelouses et ses jardins sur la colline située en face de l'endroit où le Mein et le Rhin réunissent leurs ondes.
Un soleil splendide rayonnait sur l'azur du ciel et diamantait d'éblouissantes étincelles le mobile miroir du fleuve.
Une foule nombreuse circulait dans les allées, autour des pelouses, des massifs et des parterres; les deux restaurations ou cafés-restaurants, établis à l'extrémité de la promenade, étaient remplis de consommateurs.
Tout autour de ces cafés s'étendaient en plein air des rangées de tables, de bancs et de chaises, occupées par des gens de tout âge et de toutes conditions. Ici, des officiers autrichiens à la courte tunique blanche; là, des lieutenants prussiens à l'uniforme bleu foncé, à la tenue raide et compassée; puis de bons bourgeois à l'honnête figure, entourés de leurs familles en habits de dimanche.
Tout ce monde travaillait consciencieusement de la fourchette, de la cuiller et du verre. Jambon, langue fumée, butterbrod, bière, vin du
Rhin et café au lait, disparaissaient comme par enchantement devant le robuste appétit de la rêveuse Allemagne.
Il est bon de le remarquer en passant, ce sont les peuples les plus portés au sentiment et à la rêverie qui sont en même temps les plus grands consommateurs de comestibles.
Pendant ce temps, la musique d'un régiment autrichien, groupée sur une estrade, non loin des restaurations, lançait dans les airs des bouffées d'harmonie que la brise emportait usqu'aux points les plus éloignés de la promenade. Au milieu des soldats se promenant bras dessus bras dessous, des bonnes traînant leurs enfants, des petits commerçants remorquant leurs épouses et leurs héritiers, marchaient nonchalamment quelques couples amoureux se
tenant par la main ou par la taille, ces tendres fiancés se parlaient tout bas et s'embrassaient bravement coram populo, sans que personne trouvât à redire à leurs naïfs épanchements. Assis sur un banc, presque à l'extrémité de la promenade, du côté opposé aux restaurations, William Mewill s'abandonnait à ses rêveries habituelles. Ses yeux fixés à terre ou perdus dans l'espace ne voyaient ni les gens qui passaient, ni les jeunes filles, dont plus d'une se détournait pour le regarder. Au milieu de tout ce monde qui semblait si gai, si heureux, il se sentait plus triste, plus désolé que jamais.
A quelques pas de lui, une douzaine d'enfants de sept à huit ans jouaient au soldat avec un zèle et une animation qui eussent fort réjoui l'ombre du grand Frédéric. Armés qui d'un
fusil, qui d'une lance, celui-ci d*un sabre, celui-là d'un arc avec son carquois, ils s'efforçaient de marcher au pas sur la trace de leur colonel, qui caracolait à cheval sur un bâton, en brandissant un sabre de bois.
En tête de la colonne, un tambour battait la marche avec un certain talent dont un observateur eût deviné la source en examinant l'entretien animé qui avait lieu tout près de là, entre la bonne du gamin et un jeune tambour autrichien. Ce dernier était évidemment en train de réclamer le prix de ses leçons à la bonne de son élève, et celle-ci ne semblait nullement disposée à lui faire banqueroute.
Tandis que les futurs guerriers manœuvraient bravement entre les jambes des promeneurs, une recrue vint les rejoindre.
C'était un charmant petit garçon de quatre ans environ. Ses longs cheveux blonds voltigeaient autour de sa mignonne figure comme des flocons de soie dorée. Ses joues rosées, légèrement brunies par le soleil, indiquaient un enfant heureux et bien portant. Un sourire mutin retroussait ses jolies lèvres vermeilles et donnait une charmante expression d'espièglerie à sa figure de chérubin. Ses grands yeux pétillants de vivacité brillaient de cet amour du mouvement et du bruit si puissant à son âge.
Il avait probablement couru de toute la vitesse de ses petites jambes pour rejoindre les autres enfants, car il était encore tout essoufflé. Gela ne l'empêchait pas de taper vigoureusement sur le tambour qu'il portait en sautoir, en compagnie d'un magnifique sabre doré.
Malheureusement pour lui, le pauvre petit ne savait pas encore que, dans ce monde, l'homme (fui se présente seul devant une réunion d'autres individus est fort exposé à devenir leur esclave, s'il n'a pas la force de s'imposer à eux. Déjà hommes sous ce rapport, les gamins accueillirent assez mal l'innocente recrue qui venait se mêler à leurs plaisirs. On commença par lui rire au nez; on le railla, puis on le poussa. Enfin le Thersite de la bande lui tira la langue.
En sa qualité de tambour, le petit garçon se plaça résolument en tête de la colonne. Son collègue, dont il troublait les savantes mélodies, détourna sa baguette de son usage habituel, et ce fut sur les doigts de son rival qu'il continirà la marche commencée. Le petit riposta en criant, mais sans quitter son poste. Alors le
colonel (j'en rougis pour lui) saisit la caisse du nouveau venu et la lui enfonça sur la tête.
Aveuglé par cet étrange colback qui lui descendait jusqu'aux épaules, et bousculé par toute la colonne, le pauvre petit tomba par terre en poussant des cris déchirants. Ses ennemis n'y répondirent que par des éclats de rire.
Comme on venait de recommencer la musique, l'allée était presque déserte en ce moment. Heureusement pour le pauvre tambour, William avait assisté de loin à toute cette petite scène. Il courut à l'enfant, le remit sur les pieds et lui enleva sa coiffure improvisée. Je crois même qu'il administra deux ou trois taloches au colonel et à l'autre tambour. Cette démonstration mit en fuite tout le régiment, qui se sauva dans le plus grand désordre.
La déroute de ses ennemis apaisa un peu Tenfant, mais il n'en continua pas moins à pleurer. Le pauvre petit ne pouvait se consoler de son humiliation. De grosses larmes remplissaient ses grands yeux bruns et des sanglots soulevaient sa poitrine.
Pour le consoler, son protecteur feignit de courir après les gamins en faisant siffler sa badine. Puis, voyant que le sourire avait reparu sur les lèvres du petit garçon, il le prit par la main et le fit asseoir sur un banc à côté de lui.
— Comment t'appelles-tu, mon petit ami ? lui * demanda-t-il.
— Diepold Smithson, répondit l'enfant, mais mon tambour est cassé.
— Je vais te le raccommoder. Assieds-toi là.
— Et toi, monsieur, comment t'appelles-tu?
— William Mewill.
— C'est difficile ton nom, monsieur. Pourquoi n'en as-tu pas pris un plus commode à dire?
— On ne choisit pas son nom, répondit William en souriant; puis, je ne pouvais deviner qu'il te déplaisait. Voyons, donne-moi ton tambour.
Au bout de cinq minutes, le jeune homme et l'enfant étaient les meilleurs amis du monde. A cheval sur le genou de son protecteur, et le bras passé autour de son cou, Diepold suivait attentivement chaque mouvement des doigts de ce dernier, qui raccommodait tant bien que mal l'instrument endommagé.
— Est-ce que vous êtes tout seul dans ce jardin, mon ami? demanda M. Mewill.
L'HOTEL DU DRAGON 3Si
— Oh ! non, monsieur, ma tante Martha est avec moi.
Gomme il achevait ces paroles, une jeune fille de dix-neuf à vingt ans parut à l'extrémité de l'allée. Elle marchait fort vite et ses yeux inquiets semblaient chercher quelqu'un. En apercevant Diepold, elle se dirigea vivement de son côté.
En dépit de sa tristesse et de sa préoccupation, William ne put s'empêcher de regarder cette jeune fille; elle avait plutôt l'air d'une Anglaise que d'une Allemande. Sa taille mince et svelte ondulait insensiblement à chaque pas comme la tige d'un jeune peuplier, et ses pas légers semblaient à peine effleurer le sable de l'allée.
Tordus en nattes épaisses qui se réunissaient en arrière, ses magnifiques cheveux blonds en-
cadraient son front de leurs tresses dorées. Il y avait quelque chose de si pur et de si limpide dans les yeux de cette jeune fille, qu'en les contenxplant un instant, on semblait voir son âme à travers, comme le sable d'une rivière sous le cristal transparent de l'onde. Une nuance rosée animait la blancheur de l'albâtre de son teint, que sillonnaient çà et là de légers filets d'azur.
— Quelle figure angélique! murmura William.
Telle était, en effet, l'impression que cette jeune fille devait produire sur tous ceux qui l'apercevaient pour la première fois.
Arrivée à huit ou dix pas de l'enfant, la jeune fille lui fit signe de venir la rejoindre. Ce n'était pas le compte de maître Diepold, qui tenait à se
ménager l'appui de M. Mewill. Il tourna la tête d'un autre côté et ne leva plus les yeux.
— Voyons» mon petit ami, dit William, il ne faut pas désobéir ainsi à ta tante. Donne-moi la main ; nous irons au-devant d'elle et je ferai la paix entre vous.
L*enfant se leva en sautillant. Rassuré par la présence de William, qu'il voyait à côté de lui, il courut se jeter dans les bras de sa tante. Celle-ci voulut le gronder, mais le petit drôle lui ferma la bouche par des baisers. Mewill arriva sur ces entrefaites et raconta ce qui s'était passé.
La jeune fille le remercia, tandis que Diepoîd, appuyant ses joues roses sur la main de Martha, qu'il tenait dans les siennes, regardait tour à tour sa tante et son protecteur.
— Maintenant, dit la jeune fille, remercie monsieur et partons.
— Non, non, s'écria l'enfant; monsieur m*a promis de raccommoder mon tambour; je veux mon tambour pour m'en aller.
— C'est vrai, mademoiselle, dit M. Mewill; si vous voulez bien attendre deux minutes, je vais remplir ma promesse.
Il reprit sa place sur le banc. Sans attendre d'autre invitation, Diepold s'installa sur ses genoux.
— Tu gênes monsieur, lui dit Martha en anglais.
— Non, non, répondit l'enfant dans la même langue. N'est-ce pas, monsieur, que je ne te gêne pas? continua-t-il en embrassant William.
Ce dernier leva son regard doux et tristO sur
Martha et lui fit signe de laisser l'enfant sur son coursier improvisé.
— Vous parlez anglais comme si vous étiez ma compatriote, dit-il à la jeune fille.
— Je suis née en Allemagne, répondit-elle, mais mon père était Anglais.
— Voulez-vous me permettre de vous demander son nom? dit William avec une certaine vivacité.
— Smithson, monsieur, répondit-elle après un instant d'hésitation et presque d'embarras.
11 parut désappointé.
— Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle à son tour.
— Pour rien, répondit-il.
Il se remit à raccommoder le tambour et
retomba dans ses tristes pensées, en dépit du gentil bavardage de maître Diepold.
Tandis qu'il travaillait silencieusement, Martha remarquait combien il avait Tair pâle et affaibli. Sans trop savoir comment cela s'était fait, elle se trouva assise à côté de lui sur le banc. Comme elle se penchait pour voir l'ouvrage de William, elle s'aperçut qu'il avait les yeux remplis de larmes.
— Pauvre jeune homme! murmura -t- elle, qu'a-t-il donc?
Grâce à cette sensation inexplicable qui nous avertit qu'on nous regarde, William sentit que M"« Smithson l'observait et leva les yeux sur eMe. La jeune fille rougit et détourna précipitamment la tête. William en fit autant et s'es- Suya les yeux.
— Vous avez quelque chagrin? murmura M"« Smithson avec un accent si doux et si timide qu'elle semblait réclamer le pardon de son indiscrétion.
— Oui, mademoiselle, répondit-il, touché de l'affectueux intérêt qui vibrait dans cette voix émue. Vous devez me trouver bien peu courageux, mais je crois que cela tient un peu à mon état de faiblesse.
— Vous avez été malade?
— Oui, mademoiselle. Ce n'est que depuis cinq ou six jours qu'on me permet de sortir.
Il y eut un instant de silence. Martha passa la main sur le front de Diepold afin d'arranger les cheveux de l'enfant et l'attira vers elle pour l'embrasser.
— Vous l'aimez bien? lui dit William.
— Oh! oui, monsieur, autant que s'il était mon fils. Ma pauvre sœur est morte il y a trois ans, et depuis ce temps, Diepold ne m'a jamais quittée.
William lui fît quelques compliments sur la gentillesse de l'enfant.
La jeune fille y répondit avec une effusion reconnaissante qui prouvait toute sa tendresse pour son neveu. Celui-ci se mêla à la conversation , et son joyeux babil établit bientôt une sorte de familiarité entre les deux jeunes gens.
Au moment de partir avec sa tante, Diepold se jeta au cou de son nouvel ami et lui dit mystérieusement :
— Vous reviendrez ici demain, n'est-ce pas, monsieur? Moi, j'y viens tous les jours avec
tante Martha. J'apporterai mon fusil et je vous montrerai à faire l'exercice,
— Nous verrons cela, répondit William en souriant.
Mais les enfants ne se payent point de réponses évasives.
— Vous viendrez, n'est-ce pas? reprit Diepold. Il faut me promettre de venir.
— Eh bien, je te le promets, mon ami, dit enfin William en embrassant l'enfant, que Martha, un peu confuse, cherchait à emmener,
— Où demeurez-vous ? demanda Diepold, qui méditait probablement d'aller chercher à domicile son nouvel ami, dans le cas où ce dernier lui manquerait de parole.
— A l'hôtel du Dragon, répondit William; sais-tu où il se trouve?
— Oh! oui, monsieur, c'est l'hôtel du méchant M. Seiffert; n'est-ce pas, tante Martha?
Une expression de contrariété se peignit sur les traits de la jeune ûlle. Son neveu prit aussitôt l'air contrit d*un enfant qui sent qu'il vient de faire une sottise.
— Vous connaissez mon maître d'hôtel? demanda Mewill à M"« Smithson.
— Oui, monsieur, un peu, répondit-elle après un instant d'hésitation ; mais, ajouta-t-elle avec un certain embarras, dans le cas où vous vous trouveriez à causer avec M. Seiffert, je vous prie de ne lui parler ni de Diepold ni de moi.
— Cela me sera d'autant plus facile, répliqua-t-il, que je n'ai pas encore adressé la parole à M. Seiffert. Il n'est guère probable que j'aie jamais l'occasion de causer avec lui.
M"* Smithson et son neveu s'éloignèrent. Du bout de l'allée, Diepold se retournait encore pour envoyer des baisers à M. Mewill et lui crier : A demain!
Pourquoi a- 1- elle paru embarrassée quand je lui ai demandé le nom de son père? murmura William en regagnant son hôtel. Quel motif peut -elle avoir pour me défendre de parler d'elle à M. Seiffert? Après tout, que m'importe? C'est une femme, et, par conséquent, elle ne vaut pas mieux que les autres; c'est dommage pourtant. Elle a une physionomie si douce et si sympathique! N'y pensons plus...
Et il y pensa toute la soirée.
Mewill avait pour principe qu'on ne doit jamais manquer à sa parole, même pour les
choses les plus insignifiantes, et surtout envers les enfants.
« Il faut , disait-îl , les habituer de bonne heure à regarder une promesse comme une chose sacrée. »
Aussi ne manqua-t-il pas de revenir le lendemain au Neue-Anlage. Il s'assit machinalement sur le banc qu'il avait occupé la veille et ne tarda pas à retomber dans ses rêveries.
Tout à coup une voix fraîche et joyeuse retentit à son oreille, en même temps que deux lèvres roses se collaient sur ses joues.
C'était maître Diepold qui arrivait tout haletant, suivi de Martha, qu'il avait abandonnée pour courir plus vite à M. Mewill.
La jeune fille tendit la main à William comme à un vieil ami et s'assit à côté de lui sur le
banc. En dépit de la froideur de Mewill qui était dans ses idée? noires, le joyeux entrain de Diepold anima la conversation des jeunes gens; mais Timmobilité ne pouvait convenir longtemps à l'enfant. Les pieds lui démangeaient de courir. 11 demanda bientôt à se promener.
Comme on avait recommandé à William de faire le plus d'exercice possible, il se mit à marcher à côté de Martha. Au bout de quelques minutes il fut obligé de s'arrêter pour reprendre haleine. Quand il se remit en marche, la jeune fille lui tendit machinalement le bras, sur lequel il s'appuya sans y songer. Ils continuèrent ainsi leur promenade, précédés de Diepold, qui courait à droite et à gauche et revenait à chaque instant les forcer de se mêler à ses jeux.
Ce jour-là, qiKind William et Martha se séparèrent, le mot : « A dem.ain! » vint de lui-même sur leurs lèvres sans qu'ils y songeassent.
A vingt-cinq ans les résolutions misanthropiques ont rarement des racines bien profondes. Au bout de huit jours, Mewill aurait été fort contrarié s'il lui avait fallu passer une journée entière sans voir W^^ Smithson.
Pendant quelque temps il se forgea des prétextes pour justifier envers lui-même le désir de revoir sa jolie compatriote. Quelquefois même il se promettait de rompre une habitude qui commençait à lui devenir trop chère.
Pendant toute la matinée il se faisait de magnifiques raisonnements là-dessus et se prouvait clair comme le jour qu'il devait renoncer à tout commerce avec les descendantes perfides de
notre mère Eve. Puis, à l'heure accoutumée, il se rappelait quelque promesse faite à Diepold , quelque renseignement attendu par M^'^ Smithson, ou toute autre chose de ce genre, et s'en allait au Neue-Anlage en se jurant que ce serait pour la dernière fois.
Souvent, à peine arrivé auprès de Martha, il lui prenait une sorte de honte de sa propre faiblesse. Alors il entamait des philippiques foudroyantes contre la race humaine en général, et les femmes en particulier.
Comme Martha supportait ces boutades avec une patience et une douceur angéliques, le bon cœur de William reprenait aussitôt le dessus. Il lui arrivait souvent de se surprendre terminant par des compliments à l'adresse de Martha
sa diatribe contre la gent féminine.
Par suite de circonstances que nous ferons connaître plus tard, M"' Smithson venait de passer plusieurs années dans le plus complet isolement. Le besoin d'aimer et d*être aimée que Dieu a donné à la plupart des femmes pour en faire nos anges gardiens gonflait le cœur de la pauvre enfant.
Comment n'aurait-elle pas aimé un jeune compatriote si doux, si beau, si triste, qui montrait tant de complaisance et de bonté pour Diepold? Aussi ne se faisait-elle aucun raisonnement. Elle se laissait aller naïvement à ce charme si nouveau pour elle d'une intimité dont elle sentait la douceur, sans en prévoir, ou peut-être sans vouloir eu prévoir les dangers.
Ainsi qu'il arrive presque toujours en pareille
circonstance, l'amour faisait souvent les frais de la conversation, mais on n'en parlait que comme théorie. L'une voyant tout en bien, l'autre tout en mal, la discussion n'en était que plus animée et plus intéressante.
A les entendre, on eût dit deux moralistes; mais je dois avouer que les regards et les inflexions de voix n'étaient pas toujours d'accord avec les paroles.
Un dimanche que William se promenait au Neue-Anlage avec Martha et Diepold, la jeune fille fit tout à coup un brusque mouvement pour prendre une allée détournée,
— Qu'y a-t-il? demanda Mewill.
— C'est le méchant M. Seiffert, répondit Diepold, qui s'arrêta aussitôt en baissant les yeus devant le regard sévère de sa tante.
43 L'JÏOTEL DU DRAGON
— Qu'avez-vous donc contre mon maître d'hôtel? demanda M. Mewill.
— J'aime mieux qu'il ne nous voie pas ensemble, murmura -t- elle avec un peu d'embarras.
Malheureusement il était trop tard. Soit qu'il eût déjà aperçu les deux jeunes gens, soii que le hasard le conduisît de leur côté, Seiffert ne tarda pas à les croiser. Il examina Mewill d*un coup d'œil curieux et passa en saluant M^^^ Smithson d'un air sarcastique et renfrogné.
— C'est donc là le maître de mon hôtel ? dit William en le suivant des yeux. Eh bien, franchement, il n*a pas une figure sympathique.
Martha fit un geste d'assentiment, mais elle ne répondit pas. William comprit que ce sujet
L'HOTEL DU DKAGON 49
de conversation était désagréable à la jeune fille et mit l'entretien sur le compte de Diepold, qui venait de partager avec un petit camarade les gâteaux que Mewill lui avait apportés.
— Quel excellent cœur a cet enfant ! dit William en montrant Diepold, qui arrivait en sautillant.
— 11 a tout le caractère de son père, répondit la jeune fille. Pauvre Otto! il était si bonî... Tout le monde l'aimait. La moitié de la ville était à son enterrement, quoique bien des gens...
Elle s'arrêta brusquement.
— Où est mort M. Kleinberg? demanda William.
— A Mannheim.
— A.-t-il laissé quelque fortune à son fils?
— Hélas! non, monsieur; mais Diepold ne manquera de rien tant que je vivrai.
— Mais vous-même, ne m'avez-vous pas dit l'autre jour que vous n'aviez pour toute fortune que six cents florins?
— Aussi je travaille, comme vous voyez, et ma broderie ne me quitte jamais. Cela m*a un peu coûté d'abord, car j'avais toujours été habituée à ne rien faire; mais mon petit Diepold m'a donné du courage.
— Vous ne devez pas gagner beaucoup, reprit William.
— La vie n'est pas chère dans ce pays..., et d'ailleurs j'ai si peu de besoins! Si je désire quelquefois être riche, c'est surtout à cause de mon neveu. En attendant, il est toujours gai et bien portant, comme vous le voyez,
et j'en remercie Dieu du fond de mon cœur. Tout cela était dit avec tant de douceur et de simplicité que William en fut profondément touché.
— Cet enfant est une grande consolation pour vous, lui dit-il ; mais ne craignez-vous pas aussi que ce ne soit un obstacle à votre mariage?
— Je le sais bien, monsieur; mais je n'en suis, au contraire, que plus heureuse de Tavoir avec moi.
— Pourquoi donc?
— Si l'homme qui voudra m*épouser ne m'aime pas assez pour se charger, par amitié pour moi, de mon pauvre Diepold, c'est que son amour ne sera pas bien sincère. Je regarderai alors comme un bonheur de ne l'avoir pas épousé.
— Est-ce que vous avez déjà quelques prétendants ?
Elle sourit sans répondre.
— Ma question serait-elle indiscrète?
— Oh! non, monsieur! Mon Dieu, je ne sais trop pourquoi j'ai hésité à vous dire ; oui.
— Ainsi il y en a plusieurs?
— Il y en avait, dit-elle en souriant.
— Vous les avez refusés?
— Tous, fit-elle en riant.
— Pourquoi cela?
— Pour bien des raisons.
— Mais encore?
— Eh bien, monsieur, les uns sont des ouvriers sans fortune comme moi ; les autres, des hommes dans une position plus élevée, mais déjà d'un certain âge. Un ouvrier n'aurait ni
la même éducation, ni les mêmes habitudes que moi, et je sens qu'il me serait difficile de vivre heureuse avec lui. Si j'avais pour mari un homme commun, mal élevé, je souffrirais trop, plus encore pour lui que pour moi. Quant à un vieillard, on penserait que je l'ai pris pour sa fortune, et cela m'humilierait beaucoup. Puis j'aurais bien de la peine à l'aimer comme on doit aimer son mari. Vous voyez que je suis fort difficile, quoique je n'aie pas le droit de l'être : aussi y a-t-il bien des chances pour que je reste vieille fille; et je m'en console d'avance, continua-t-elle gaiement en embrassant Diepold.
Au moment où William allait lui répondre, il remarqua qu'elle rougissait et détournait la tête avec vivacité. 11 suivit la direction de ses yeux
et aperçut cinq officiers allemands qui allaient passer tout près de lui. Deux d'entre eux portaient l'uniforme prussien, deux autres la tunique blanche et le pantalon bleu de l'armée autrichienne; le cinquième appartenait aux troupes du duché de Nassau.
Le sous-lieutenant prussien, qui se trouvait en tête, était un beau garçon de vingt-deux à vingt-trois ans, à l'air insolent et hautain. 11 se dandinait en marchant et faisait retentir son sabre et ses éperons. En passant à côté de Martha, il la regarda d'un air assez impertinent. Puis, se retournant vers ses compagnons, il leur adressa quelques mots qui les firent rire à gorge déployée.
Martha rougit et baissa la tête en fronçant ses jolis sourcils.
C'était décidément ie jour aux mauvaises rencontres.
— Qu'est-ce donc? demanda M. MewilL Elle ne répondit pas.
— Je vous demande pardon, reprit-il. Je m'aperçois que je deviens d'une indiscrétion...
— Mais non, répondit-elle avec vivacité : je ne connais pas cet officier.
— Ah ! fit William, j'avais cru...
-^ Seulement, chaque fois qu'il me rencontre, il m'adresse des compliments qui me déplaisent. Gela me contrarie tellement que je quitte souvent la promenade afin de ne pas le rencontrer. Je vais me hâter de partir avant qu'il ne revienne.
— Voulez-vous me permettre de vous reconduire jusqu'à la grille?
Martha ne répondit pas, mais, en se levant, elle prit un des côtés de l'allée comme pour laisser de la place à M. Mewill. Ils continuèrent à causer tout en marchant.
Au bout de quelques minutes, on entendit des éclats de voix dans une allée qui aboutissait à celle qu'ils suivaient; Martha tressaillit.
— Les voici encore, murmura-t-elle.
Au même instant les cinq officiers parurent au détour du sentier. Le sous-lieutenant prussien, dont les poursuites contrariaient tant Martha, fit un geste qui signifiait clairement : Nous les tenons!... et les autres jeunes gens se mirent à rire.
Martha continua la conversation avec la volubilité distraite d'une personne embarrassée et contrariée.
Quant à William, il regardait fixement les jeunes gens qui s'avançaient en se tenant par le bras de manière à barrer presque entièrement l'allée.
En passant à côté de Martha, le sous-lieutenant se pencha pour regarder la jeune fille, qui détourna la tête, et lui dit en allemand :
— Ma belle demoiselle, vous ne passerez pas avant de nous avoir dit depuis quand les Allemandes préfèrent John Bull à leurs compatriotes.
— Probablement, monsieur, répondit William dans la même langue et d'un air hautain, depuis que John Bull se montre mieux élevé que vos compatriotes.
En achevant ces paroles, il fit passer devant lui Martha et le petit Diei)old.
— Je crois cependant, monsieur, dît le sôuslieutenant d'un ton rogue , que pour votre compte vous pourriez bien vous faire donner en Allemagne quelques leçons de politesse,
— Si j'avais à prendre des leçons de ce genre, monsieur, je tâcherais de trouver un professeur un peu plus expérimenté que vous,
— Monsieur! s'écria le Prussien exaspéré du ton de raillerie froide et polie de son interlocuteur.
— Je suis à vous dans un instant, répondit ce dernier. Veuillez m'attendre dans cette allée.
Il salua les officiers avec une dignité dont ils ne purent s'empêcher d'être frappés, et rejoignit Martha. Celle-ci marchait lentement et ne s'éloignait qu'à contre-cœur en se retournant à chaque instant.
— Que s'est-il passé entre vous et ces messieurs? lui demanda-t-elle avec anxiété.
— Rien, mademoiselle... je leur ai fait comprendre qu'ils avaient tort, et tout est fini.
— Vous ne me dites pas la vérité! j'ai entendu les paroles que vous avez échangées, et je sais bien qu'il s'agit d'une querelle.
— Je vous assure que non.
— Donnez-m'en votre parole d'honneur I Il hésita.
— Vous voyez bieni s'écria-t-elle. Mon Dieul mon Dieu ! que je regrette de vous avoir dit tout cela ! S'il vous arrivait malheur.
— Ne vous désolez pas trop, reprit-il en souriant. 11 n'y a encore rien de décidé entre ces messieurs et moi. Il est fort possible que notre discussion se termine à Tamiable. En tout cas,
n'ayez aucun remords. Si vous saviez combien je tiens peu à la vie!...
Elle voulut répondre, mais les larmes lui coupèrent la parole.
— Voyons, voyons, reprit-il, touché de cette émotion si vive, calmez-vous ! On nous regarde. Que va-t-on penser?
— Ah ! que m'importe ! Quand je songe que vous allez peut-être vous faire tuer pour moi, pour une femme que vous connaissez à peine !... Ah! je n'aurai pas un instant de repos avant d'apprendre que vous êtes sain et sauf.
— Voulez-vous que je vous écrive un mot?
— Oh! oui, monsieur, vous serez bien bon, mais je ne serai rassurée que lorsque je vous aurai vu... Promettez-moi de venir ici demain.
— A quelle heure?
— Je vous attendrai , à partir de deux heures... jusqu'à la nuit, s'il le faut. Vous viendrez?
— Je vous le promets... A moins, pourtant...
— C'est vrai. Si vous étiez blessé, tué... Eh bien, si je ne vous vois pas demain sur la promenade, j'enverrai demander des nouvelles à l'hôtel.
— Que vous êtes bonne! Vous ne sauriez croire combien je vous suis reconnaissant de votre intérêt.
William resta un instant silencieux, les yeux fixés d'uii air rêveur sur M^^^ Smithson et sur le petit Diepold.
— Vous vous appelez Martha Smithson, n'estce pas? dit-il enfin, et votre neveu Diepold Steinberg? Sont-ce bien vos noms?
— Oui , monsieur, répondit en hésitant la jeune fille un peu étonnée de cette question et surtout du ton presque solennel de M. Mewill,
— Vous demeurez?
— Rue Louis, près de la place Gutenberg.
Il inscrivit ces deux noms et cette adresse sur son portefeuille et tendit la main à M"« Smithson.
— Nous voici à la grille, lui dit-il, et ces messieurs m'attendent. Adieu!
Il embrassa Diepold et s'éloigna rapidement, de peur de rencontrer encore le regard suppliant de sa jolie compatriote.
William rejoignit les cinq officiers qui Tattendaient au coin de Tallée. Le sous-lieutenant prussien paraissait fort mécontent et ses amis cherchaient à le calmer.
— Vous nous avez fait attendre bien longtemps, monsieur, dit-il d'un ton brusque.
— Je vous en demande pardon, messieurs, répondit ce dernier avec politesse ; mais j'avais promis de reconduire cette jeune personne jusqu'à la porte du jardin, et j'ai dû tenir ma promesse. Maintenant je suis tout à vous.
— Très-bien! monsieur, dit le Prussien, vous allez me faire des excuses de vos railleries ou m'en rendre raison.
— Vous avez, monsieur, repartit William du ton le plus calme, une façon expéditive de conduire les explications. Permettez-moi seulement de vous faire observer que c'est de vous que viennent les premiers torts.
— De vous ou de moi, peu importe : des excuses ou un duel ; choisissez.
— Je choisis le duel, répondit Mewill d'un ton ferme.
Il n*y a rien qui exaspère les gens emportés comme le sang-froid de leurs adversaires. Déjà furieux de Tintimité qui semblait exister entre Mewill et Martha dont il était fort épris , le Prussien allait répondre par quelque grossièreté, lorsque le capitaine autrichien lui prit le bras et le tira un peu à l'écart.
— Calmez-vous, Rumohr, lui dit-il à demivoix. Au point où en sont les choses, des injures seraient déplacées. Votre adversaire est évidemment un homme comme il faut.
— Qui sait? grommela Rumohr.
— Au fait, dit un au«tre officier qui les avait suivis, si vous lui demandiez son nom?
Le capitaine autrichien s'approcha de Mewill et lui dit avec courtoisie :
— Mon ami, M. Frédéric de Rumohr désirerait savoir, monsieur, avec qui il aura l'honneur de se battre.
Le jeune Anglais lui tendit sa carte, que l'officier remit aussitôt à M. de Rumohr. Celui-ci fit une grimace d'assez mauvais goût en lisant le nom plébéien de Mewill. William s'en aperçut et se mordit les lèvres.
— Deux mots, je vous prie, dit-il à demivoix à M. de Heck, l'officier autrichien, qu'il emmena un peu à l'écart.
« Monsieur, continua-t-il, des motifs qui
n'ont rien que d'honorable et dont je vous ferai
juge, si vous l'exigez, m'ont décidé à prendre
16 nom de Mewill et m'obligent à le garder
encore quelque temps. Voici mon vrai nom, ajouta-t-il en lui montrant l'adresse d'une lettre qu'il tira de son portefeuille. Veuillez prendre connaissance de cette lettre, monsieur; je suppose que la signature ne vous en est pas étrangère.
— Non certainement, monsieur, répondit M. de Heck, qui venait de reconnaître la signature d*un des princes régnants de l'Allemagne.
— Maintenant, monsieur, reprit William, je confie à votre honneur cette communication que je vous prie de garder pour vous seuL Je suppose que votre ami M. de Rumohr voudra bien s'en rapporter à vous lorsque vous lui garantirez qu'il peut se battre avec moi sans déroger,
— Je vous remercie de votre confiance, ré-
pondit l'Autrichien, et je me charge de tout arranger avec Rumohr,
Il salua William et se rapprocha des autres officiers.
— Mon cher, dit-il à Rumohr, vous me connaissez. Eh bien, je vous donne ma parole d'honneur que si j'avais une querelle avec M. Mewil, je regarderais comme un honneur qu'il voulût bien croiser le fer avec moi,
— Tant mieux alors! repartit le Prussien. Il ne reste plus qu'à fixer les conditions du duel,
— Il faudrait d'abord que M. Mewill nous indiquât ses témoins pour que nous puissions nous entendre avec eux, fit observer l'ami de M. de Rumohr,
Mewill parut un peu embarrassé.
— Je ne connais personne à Mayence, répondit
Mewill. — ^Monsieur, continua-t-il après un instant de silence en s'adressant à M. de Heck, oserai-je vous demander de me rendre encore ce service? Vous voyez quel est mon embarras!
— Cela ne vous ferait qu'un seul témoin, répondit le capitaine.
— Eh bien, je me battrai avec un seul, si je ne puis faire autrement.
— C'est impossible... Attendez... Glenzendorf, reprit-il en s'adressant à l'autre officier autrichien, voulez-vous être avec moi témoin de M. Mewill?
— Mon Dieu! monsieur, je ne refuse pas, dit à William M. de Glenzendorf, qui était un colosse à la figure plus franche et plus ouverte qu'intelligente ; mais notre position vis-à-vis de vous sera très-fausse. Qui vous garantit que
nous prendrons vos intérêts, à vous que nous avons à peine l'honneur de connaître, contre notre ami Rumohr?
— Vous êtes militaires, messieurs, répondit William. Je ne demande pas d'autre garantie que celle-là, et je vous donne pleins pouvoirs pour toutes les conditions du combat.
— Maniez- vous bien le sabre? demanda M. de Heck, en l'emmenant un peu à l'écart.
— Pas trop... surtout en ce moment, répondit William en regardant ses bras amaigris et sans force.
— Et l'épée?
— Un peu mieux, mais je suis loin d'être habile. Au reste, je vous le répète, peu m'importe; j'accepte tout.
Malgré sa nature emportée et sa jalousie,
Rumohr était, somme îoute, îin homme bien élevé. Dès qu'il fut décidé que le duel aurait lieu, il devint plus poli, et se montra fort accommodant pour toutes les conditions du combat.
On convint que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain, à neuf heures du matin, dans un petit bois situé aux environs de Mayence,
Les témoins de Rumohr ayant demandé qu'on se battît avec de longs sabres de cavalerie, suivant la méthode allemande, ceux de Mewill firent observer que ce dernier paraissait hors d'état de soutenir ce genre de combat, qui demande une certaine force, et qui, d'ailleurs, lui était probablement inconnu. M. de Rumohr, que ses amis allèrent consulter, déclara aussitôt qu'il
renonçait au sabre, mais qu'il ne voulait pas du pistolet.
L'épée fut alors choisie d'un commun accord et Ton se sépara. Les cinq officiers continuèrent leur promenade. William monta dans un drowski qui le reconduisit à son hôtel.
L'hôtel du Dragon , qu'habitait William Mewill, jouissait à cette époque d'une grande réputation. Son propriétaire était un Suisse nommé Reinhold Seiffert, qu'on citait comme un homme fort capable et fort intelligent. On lui reprochait seulement de trop bien s'entendre aux additions, et de comprendre dans le total des notes qu'il faisait présenter aux voyageurs jusqu'au numéro de leur chambre.
Les erreurs du maître d'hôtel attiraient quelquefois des scènes fort désagréables à son oberkellner, Adolphe Dietz, car Seiffert lui-même ne se montrait que fort rarement. Si quelque voyageur exaspéré forçait la consigne et pénétrait dans le cabinet de Seiffert pour lui adresser des reproches, le digne Reinhold se désolait avec tant de bonne foi de ces erreurs involontaires et grondait si rudement ses garçons, auxquels il les attribuait toujours, qu'on était tout honteux d'avoir pu soupçonner un si brave homme.
3e dois avouer pourtant que Seiffert ne jouissait pas de l'estime générale de ses concitoyens. Quoiqu'il passât pour fort riche, on lui faisait un triste accueil. Les mauvaises langues du pays racontaient, relativement à l'origine de sa rapide fortune, certaines histoires aussi peu
honorables pour son cœur que pour sa probité. Heureusement 'pour lui, il méprisait toutes ces rumeurs et s'en dédommageait en empilant florins sur florins dans sa grande caisse de fer.
On l'accusait aussi d'aimer les jolies femmes et de trouver moyen de concilier son amour pour le beau sexe avec son avarice. Plus d'une pauvre fille, disait la chronique, avait dû lui payer, pour l'argent qu'il prêtait à la petite semaine, d'autres intérêts que ceux stipulés au contrat.
Il traitait tout son personnel avec une dureté incroyable et se dédommageait sur ses garçons de sa platitude envers sa clientèle aristocratique.
Le portrait du digne Seiffert était assez diflicile à tracer. A le voir de loin avec ses vête-
ments gris et sa figure enluminée, on eût dit une citrouille surmontée d'une pomme de calville rouge. Son nez avait la courbe particulière au bec des oiseaux de proie. Quoique très-gros, il était assez ingambe et gravissait vingt fois par jour les quatre étages de son hôtel afin de tout surveiller. L'astuce, Thypocrisie et l'avarice se lisaient dans ses petits yeux enfoncés et sur ses lèvres minces.
Lorsqu'il était seul et qu'il ne se sentait pas le besoin de dissimuler, sa figure prenait une expression de sécheresse et de dureté incroyable.
Adolphe Dietz, son oberkellner, était au contraire un gros joufîlu, plein de cœur et de bonne volonté. 11 travaillait du matin au soir avec un zèle et une ardeur infatigables, sans se rebuter de l'exigence et de l'ingratitude de son maître.
Seiffert, auquel une parole ne coûtait rien, lai avait promis de lui céder son hôtel au bout d'un certain temps, et Dietz attendait ce moment avec confiance. Ce qui lui donnait surtout du courage, c'est qu'il avait devant lui l'image de Charlotte, la jeune et jolie fille du maître de l'hôtel Impérial à Cologne.
Dietz avait servi chez maître Buttmann. Charlotte et lui s'étaient aimés, et la jeune fille avait avoué à son père qu'elle ne pourrait être heureuse qu'avec Adolphe. Après avoir jeté feu et flammes, Buttmann s'était un peu calmé. Il n'en avait pas moins mis Adolphe à la porte, mais il avait à peu près promis que, le jour où Dietz se verrait à la tête d'un hôtel un peu important, Charlotte serait libre de suivre le penchant de son cœur.
Comme le charlatan de La Fontaine, le maître d'hôtel comptait sur le temps, mais il n'avait pas assez présumé de raffection et de la constance de sa fille. Charlotte refusa énergiquement tous les partis, et dans la loyauté de son cœur, Adolphe, de son côté, n'eut pas le moindre doute à l'égard de sa fiancée.
On comprend qu'avec un tel espoir devant les yeux, le digne garçon supportât bien des ennuis. Lorsqu'il était accablé de fatigue, que quelque humiliation ou quelques grossièretés lui faisaient monter le rouge à la figure, il songeait à Charlotte et renfonçait courageusement ses chagrins. Depuis quelque temps néanmoins, il commençait à devenir un peu triste, car il lui semblait remarquer que Seiffert évitait avec d'autant plus de soin toute allusion à leurs conventions, que
la clientèle devenait plus nombreuse et plus brillante.
Comme William traversait le corridor, un domestique l'avertit que M. Seiffert désirait lui parler, et le conduisit dans le cabinet du maître d'hôtel.
Après quelques mots d'excuse sur les exigences de la police, Seiffert pria M. Mewill de lui remettre son passe-port, afin qu'on pût inscrire sur le registre de Thôtel les renseignements d'usage.
Comme il y avait déjà près d'un mois que William logeait au Dragon, cette demande tardive lui parut singulière. 11 remarqua aussi que Seiffert l'examinait avec une attention extraordinaire.
William remit son passe-port, dont la lecture
sembla rendre Seiffert à son calme habituel. Tout en l'inscrivant sur son registre, il essaya d'amener la conversation sur la rencontre qu'il avait faite ce jour-là de M. Mewill et de M"« Smithson.
Sans avoir la hauteur de certains Anglais, William n'était pas familier, surtout avec les gens dont la figure lui déplaisait autant que celle de Seiffert, Il regarda tranquillement le maître d'hôtel, replia son passe-port et s'en alla comme s'il n'avait rien entendu.
Une fois dans sa chambre, il prit dans sa malle le petit coffret garni d'acier dont nous avons déjà parlé. 11 l'ouvrit avec une petite clef qu'il portait toujours à la chaîne de sa montre, et en retira divers papiers. Il écrivit quelques mots au bas de l'un d'eux qui avait assez l'air
d'un testament et le remit dans le coffret qu'il referma.
11 écrivit ensuite trois lettres et sortit pour les mettre lui-même à la poste. En rentrant il en écrivit encore deux autres qu'il mit toutes cachetées et bien en évidence sur la cheminée de sa chambre.
Le lendemain matin, vers sept heures, MM. de Fleck et de Glenzendorf entrèrent dans la chambre de William.
— Nous vous demandons pardon de devancer ainsi l'heure fixée, lui dit le capitaine ; mais il est survenu hier soir des événements fort graves qui nous obligent tous à partir aujourd'hui.
— Que vous est-il donc arrivé?
— Une malheureuse querelle entre des Croates de mon régiment et des soldats du régiment de
Rumohr. Ceux-ci, qui devaient partir demain matin, comme vous le savez, ont un peu trop fêté leur changement de garnison.
Il y avait depuis longtemps une certaine animosité entre eux et mes Croates. Une scène de cabaret a mis le feu aux poudres : chacun s'est précipité au secours des siens, et la bataille est devenue générale. On est venu nous prévenir et nous nous sommes empressés de faire tous nos efforts pour arrêter le combat, mais ils y mettaient un tel acharnement que nous avons été sérieusement exposés nous-mêmes. Ce pauvre Fettzer, que vous avez vu hier avec nous sur la promenade, a reçu un coup de sabre qui ne lui était probablement pas destiné, et il est mort quelques minutes après. Pour comble de malheur, quelques ouvriers qui travaillaient dans
un chantier voisin ont pris parti contre mes Croates et plusieurs de ces ouvriers ont été blessés. Pour éviter de nouveaux désordres, on a décidé que mon régiment quitterait Mayence dès aujourd'hui. Je vous avoue que, sans la promesse que je vous avais faite hier soir, je ne serais pas venu ce matin, car j'ai hâte d'être de retour à la caserne.
Pendant ce récit, William s'était habillé, il monta dans la voiture qui avait amené ses deux témoins et se rendit avec eux à l'endroit fixé pour le rendez-vous. Rumohr les y attendait déjà, en compagnie de MM. de Zawitz et de Steinberg.
Calmé par le repos de la nuit, Rumohr se montra moins brusque que la veille. Les deux adversaires se saluèrent avec courtoisie. Les cou-
ditions du duel étant convenues à l'avance, et les officiers ayant hâte de retourner à leurs casernes, on ne perdit pas de temps en pourparlers : cinq minutes après leur arrivée, les deux combattants étaient en présence.
Malheureusement pour William, M. de Zawitz, qui avait choisi les épées, avait pris des lames énormes ; elles pesaient beaucoup trop pour les mains affaiblies du jeune Anglais. De son côté, M. de Rumohr tirait assez mal, et l'on voyait à son jeu qu'il avait bien plus l'habitude du sabre que de l'épée.
Aussi braves Tun que l'autre, les deux adversaires s'attaquèrent avec tant de vivacité qu'après deux ou trois passes tout au plus, ils firent coup fourré et s'enferrèrent réciproquement. Rumohr, qui s'était littéralement jeté sur l'épée
de son adversaire, mourut presque sur le coup. Quant à Mewill, il eut la poitrine traversée de part en part et roula sur le gazon, après avoir fait un demi-tour sur lui-même. Ses témoins coururent à lui, tandis que Zawitz et Steinberg relevaient le corps inanimé de M. de Rumohr, Gomme les lois sur les duels sont très-sévères en Allemagne, il fut convenu que la mort de ce dernier serait censée provenir d'une blessure reçue dans la bagarre de la veille, durant laquelle il avait en effet reçu quelques égratignures.
Quant à William, M. de Fleck et son ami le portèrent dans la voiture et le ramenèrent à son hôtel.
M. Seiffert se trouvait par bonheur absent à cette heure-là, et ce fut Adolphe Dietz qui reçut
le pauvre blessé. L'oberkellner avait pris en affection le jeune Anglais, dont la figure sympathique l'avait séduit dès le premier jour.
Le digne garçon fit porter William dans sa chambre et envoya chercher un chirurgien. Quant aux deux officiers, que le devoir appelait à leur poste, ils furent obligés, bien à contrecœur, de quitter M. Mevi^ill. Ils s'étaient promis de venir le voir avant leur départ ; mais la querelle des soldats et des ouvriers mayençais ayant recommencé, les autorités militaires obligèrent le régiment de M. de Fleck à quitter la ville, de peur de nouvelles scènes de désordre. Quant au régiment prussien, dont le départ était fixé depuis longtemps, il partit aussi le même jour.
En attendant le chirurgien, Dietz se prome-
nait devant la porte de l'hôtel. Chaque minute paraissait un siècle au brave garçon. De l'autre côté de la rue, Martha Smithson , plus inquiète et plus agitée encore qu'Adolphe, faisait à peu près le même manège.
Depuis trois heures au moins elle croisait ainsi devant l'hôtel. Elle avait vu arriver le droski et avait aperçu Mewill au moment où on ie transportait de la voiture dans la maison. Elle eût donné la moitié de sa vie pour qu'il lui fût permis d'entrer et de monter dans la chambre du blessé; mais, bien qu'elle eût vu Seiffert sortir en voiture quelques minutes auparavant, elle n'osait pas demander des nouvelles de M. Mewill.
Après avoir croisé deux ou trois fois Adolphe Dietz, dont la figure bienveillante lui donnait
un peu de courage, Martha se décida à questionner l'oberkellner.
Quoique peu clairvoyant de sa nature, Adolphe n'eut pas de peine à deviner ce qui se passait dans le cœur de la pauvre fille. Il en fut attendri et se dit que, s*il était à la place de Mewill, ce qui lui ferait le plus de bien ce serait la vue de sa bien-aimée Charlotte Buttmann.
— Vous voudriez bien voir M. Mewill, n'est-ce pas? dit-il d'une voix émue.
Martha joignit les mains sans répondre, mais ses yeux parlaient si bien pour elle, qu'Adolphe ne put y résister.
— Eh bienl venez, lui dit-il.
— Que Dieu vous récompense, vous et celle que vous aimez, murmura la jeune fille, dont
les yeux se remplirent de larmes de reconnaissance.
Elle arriva dans la chambre de Mewill sans s'être aperçue qu'elle avait monté deux étages.
William gisait inanimé sur son lit. Ses traits pâles et immobiles semblaient déjà glacés par la mort. Un de ses bras était replié autour de sa tête; l'autre pendait inerte sur les draps ensanglantés.
Martha saisit la main de William et la pressa sur ses lèvres et sur ses yeux. 11 semblait à la pauvre enfant que Tamour qui remplissait son cœur devait réchauffer cette main glacée et ranimer le pouls insensible du blessé.
Il n'y avait pas deux minutes qu'Adolphe et Martha étaient dans la chambre de William lorsqu'ils entendirent frapper à la porte.
Ils tressaillirent et jetèrent un rapide i^gard autour d'eux. Martha s'élança vers le cabinet de toilette, mais elle ne put en ouvrir la porte. Adolphe courut à elle pour l'aider. Au même instant, le médecin entra dans l'appartement. Martha baissa promptement son voile et fît un mouvement pour se retirer; mais, en voyant le médecin se pencher sur William, elle n'eut pas le courage de partir sans savoir ce qu'il pensait de l'état du malade.
Le docteur Humpfell, dont la physionomie placide et bienveillante révélait le caractère» examina longtemps M. Mev^^ill.
— Eh bien? demanda l'oberkellner, alarmé par ce silence prolongé.
— Eh bien? répondit M. Humpfell, la blessure est fort grave : je crains que le poumon ne
soit attaqué. Avant tout, il faut Timmobilité la plus complète et un repos absolu au physique comme au moral...
— Mademoiselle est sans doute sa sœur?
ajouta-t-il en s*adressant à M"® Smithson, dont un sanglot venait de trahir la présence.
— Non, répliqua Adolphe, c'est... c'est sa fiancée; mais, je vous en prie, monsieur, ne dites à personne, pas même à M. Seiffért, que vous l'avez vue ici... vous comprenez, une jeune fille...
Le docteur fit un signe affirmatif et regarda M"* Smithson avec un sourire indulgent qui semblait lui promettre le secret.
— Si on le transportait dans une chambre plus vaste et plus aérée? dit Adolphe.
— Cela vaudrait mieux, en effet ; mais pour
le moment, il n'y faut pas songer. Si les poumons ont été touchés, comme je le crains, une secousse, une émotion violente même suffirait pour achever le malade en quelques minutes.
Tout en parlant, il plaçait deux oreillers sous le buste de William et un troisième sous sa tête.
— Il faut qu'il ait toujours la tête et le buste très-élevés, reprit le docteur. Il est essentiel d'éviter que le sang se porte à la poitrine en ce moment. Qu'on y fasse bien attention, et surtout qu'on ne le laisse jamais seul.
— M. Seiffert peut arriver d'un moment à l'autre, dit Adolphe à M'^* Smithson. Vous feriez bien de vous retirer auparavant.
Au moment de sortir, Martha revint sur ses pas et saisit la main du médecin.
— Sauvez-le, monsieur, lui dit-elle d'une voix
tremblante : sauvez-le, et je prierai Dieu toute ma vie pour vous et pour votre famille.
— Soyez tranquille, ma pauvre enfant, je vous jure que je ferai tout ce qui dépendra de moi, répondit le digne homme en serrant à son tour la main de Martha, Dieu aidant, nous vous conserverons votre ami.
Comme Dietz refermait la porte de la chambre sur le médecin qu'il laissait auprès du blessé, on entendit un pas lourd et brusque retentir sur les marches de Tescalier.
— C'est M. Seiffert, s'écria Dietz en retenant M''* Smithson. Impossible de descendre en ce moment, nous le croiserions. Il vient sans doute chez M. Mewill. Entrez dans cette chambre, continua-t-il en ouvrant précipitamment la porte d'un appartement voisin de celui de William. Je
viendrai vous chercher lorsque le patron sera parti.
Il ferma la porte sur elle et rejoignit le médecin. Seiffert entra un instant après. Il jeta un regard furieux au pauvre Dietz, qui baissa la tête, puis il demanda au docteur ce qu'il pensait de l'état du blessé.
M. Humpfell répéta ce qu'il venait de dire à l'oberkeliner. Il pansa la blessure, écrivit une ordonnance et sortit avec Dietz.
Dès qu'ils eurent refermé la porte, Seiffert jeta un rapide regard autour de lui, comme pour s'assurer qu'il était bien seul. Il s'approcha ensuite du lit et contempla quelques secondes M. Mewill en murmurant :
— Non, cette ressemblance n'était pas un effet de mon imagination. Maintenant encore il
me semble voir Elding sur son lit de mort.
Un nuage passa sur son front et ses traits se contractèrent.
— J'en ai trop fait pour reculer, murmura-t-il.
Par un brusque mouvement, il saisit la redingote du blessé, qui était posée sur une chaise à côté du lit, et plongea la main dans la poche de côté où la plupart des hommes mettent leurs papiers. Il en retira un portefeuille, une lettre décachetée, et deux autres lettrés écrites de la main de William et scellées de son cachet.
En parcourant la première lettre, il laissa échapper le geste d'un homme qui voit se confirmer ses soupçons ou ses craintes. Il regarda ensuite l'adresse des deux autres lettres et montra le poing au blessé avec un élan de colère qui avait quelque chose d'effrayant.
Après avoir mis les trois lettres dans sa poche, il ouvrit les tiroirs du secrétaire avec l'emressement fiévreux d'un homme qui se croit sur le point de découvrir un secret important. Ne trouvant pas sans doute ce qu'il cherchait, il revint auprès du blessé.
La montre de William était suspendue à son chevet. Seiffert remarqua une petite clef en or attachée à la chaîne, et s'en empara avec un mouvement de joie. Au moyen d'une autre clef qu'il trouva dans la poche du pantalon de Mev^ill, il ouvrit la malle dans laquelle ce dernier avait renfermé la veille le coffret garni d'acier. Il ouvrit ce coffret qui renfermait des papiers et se hâta de les parcourir.
Le bruit de la porte qui s'ouvrait doucement interrompit Seiffert. Il reieta précioltamment les
papiers dans le coffret qu'il referma et qu'il remit dans la malle. Puis il se leva pour voir quelle était la personne qui arrivait si mal à propos, et que les rideaux du lit lui masquaient encore.
11 fit un geste de colère en reconnaissant Adolphe Diétz. N'entendant aucun bruit, ce dernier avait cru que Seiffert était parti et venait s'en assurer avant de faire évader M^'* Smithson.
Seiffert referma précipitamment la malle; puis, se tournant vers Adolphe, il l'apostropha de la manière la plus brutale, et lui reprocha d'avoir laissé transporter le blessé à l'hôtel.
— 11 demeurait ici, répondit Dietz, et l'humanité...
" — 11 fallait le faire porter à l'hôpital ! s'écria Seiffert en jurant. Je ne me soucie pas d'avoir
des moribonds dans mon hôtel, moi. Il n'y a rien qui fasse tort à une maison comme un enterrement.
Dietz essaya de se justifier, mais le maître d'hôtel ne voulut rien entendre. Il se montra si dur et se grossier pour son oberkellner, que celui-ci malgré toute sa patience ne put se contenir plus longtemps. Pour ne pas faire de bruit dans la chambre du malade, il avait amené M. Seiffert dans une pièce voisine. Là, pour la première fois de sa vie, il osa dire à son patron ce qu'il avait sur le cœur.
Seiffert; qui semblait avoir quelque secret motif pour pousser à bout son oberkellner, redoubla de grossièreté et finit par montrer la porte à Dietz en lui déclarant qu'il le chassait.
Rendtt à lui-même par cette menace, Adolphe voulut rappeler au maître d'hôtel les arrangements dont ils étaient verbalement convenus. SeitTert lui rit au nez et nia tout.
A chaque argument de Dietz il répondait :
— Si vous avez des droits, faites-les valoir en justice. En attendant, moi, je vous chasse.
— Et tout le temps que j'ai passé chez vous, tout le zèle que j'ai mis à faire prospérer un hôtel que vous deviez me céder, tout cela serait perdu! dit le pauvre Adolphe exaspéré.
Seiffert lui tourna le dos en haussant les épaules. En dépit de cette cruelle déception et de la colère que lui inspiraient la mauvaise foi et la brutalité de Seiffert, Adolphe s'était encore un peu contenu jusque-là, mais il fut mis hors de lui par la pensée que ce manque de parole de
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son patron lui enlevait l'espoir d'épouser Charlotte Buttmann. Comme la plupart des gens naturellement pacifiques, une fois en colère, il ne se connaissait plus. Il apostropha h son tour M. Seiffert, qui lui répondit par un déluge d'injures et de sarcasmes. Enfin, Dietz exaspéré, se laissa entraîner à un argument ad hominem qui, sous la forme d'un coup de poing, étendit Seiffert sur le carreau.
Le coup était à peine porté, que Dietz se repentait amèrement de sa vivacité, mais le mal était fait. Le maître d'hôtel se releva dans un état d6 fureur épouvantable.
Adolphe essaya de l'apaiser par quelques mots de repentir, mais Seiffert s'éloigna en murmurant d'une voix étranglée par la colère qu'il allait porter plainte chez le magistrat. Le pauvre
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Adolphe se crut un homme perdu et se mit à pleurer comme un enfant.
Au milieu de son désespoir, il songea pourtant à ]\P^ Smithson, et courut la prévenir qu'elle pouvait se retirer.
— Que vous est-il donc arrivé ? lui demandât-elle en voyant la figure décomposée du pauvre garçon.
Tandis qu'il racontait ce qui s'était passé entre lui et Seiffert, ce dernier, remettant à un autre moment sa visite au magistrat, était retourné dans la chambre de Mewill.
Après s'être bien assuré que le malade était toujours dans le même état d'immobilité, il courut ouvrir la malle. A sa grande stupéfaction, il n'y trouva plus le coffret. Il crut d'abord s'être trompé, mais ce fut en vain qu'il vida
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complètement la malle. Le coffret avait décidément disparu.
Étouffant une malédiction, Seiffert regarda autour de lui pour tâcher de découvrir quelque indice qui lui permît de conjecturer ce qu'étaient devenus les papiers auxquels il paraissait attacher tant de prix.
Il courut au cabinet de toilette et l'ouvrit précipitamment. Il n'y trouva personne. La pensée lui vint un moment que William avait eu la force de se lever et de prendre son coffret; mais un seul coup d'œil jeté sur le lit suffit pour le rassurer à cet égard.
Il fallait donc alors qu'une autre personne fût entrée dans la chambre pendant la courte absence de Reinhold et qu'elle eût enlevé le coffret. Quelle pouvait être cette personne? Gom-
ment connaissait-elle Texistence du coffret et rimportance des papiers qu'il renfermait? Sous quel prétexte avait-elle pu pénétrer dans la chambre de William? Qu'était-elle devenue?
Tout en faisant ces réflexions, Seiffert s'était rapproché du lit de William. Les oreillers qui soutenaient le buste du blessé s'étaient dérangés. La tête avait glissé et se trouvait déjà presque aussi basse que les pieds. Sans un tout petit coin d'oreiller qui la soutenait encore, elle eût été tout à fait en dehors du lit. La respiration de Villiam était déjà plus embarrassée et sortait par saccade.
Une pensée sinistre traversa les yeux de Seiffert. Pâle comme un mort, les dents serrées et les yeux dilatés, il repoussa doucement l'oreiller sur le coin duquel reposait la tête de William ;.
privée de point d'appui, elle s'affaissa plus bas encore. Debout à côté du lit, Seiffert tenait les yeux fixés sur la figure >:^e Mewill. Sa main, violemment contractée, s*appuyait sur le dossier d'une chaise qu'il brisa sans s'en apercevoir.
Au milieu du profond silence qui régnait dans la chambre, la respiration entrecoupée de ces deux hommes avait quelque chose de lugubre et d'effrayant. Tout à coup, Reinhold bondit en arrière et sa figure devint livide. La porte s*entr'ouvrant doucement avait laissé passage à W^^ Smithson et à Dietz.
Ceux-ci furent presque aussi effrayés que Seiffert.
Au moment de sortir de Thôtel, Martha avait voulu revoir encore une fois William Mewill,
Croyant Seiffert chez le commissaire de police, et rassuré par le silence qui régnait dans la chambre du blessé, elle était entrée avec Toberkellner. En apercevant Seiffert, le premier mouvement de la pauvre Martha fut de battre précipitamment en retraite; mais un coup d'œil jeté sur le blessé lui rendit son courage. Elle s'approcha du lit, releva la tête de William, et la replaça sur les oreillers, qu'elle assujettit solidement.
— Est-ce pour me braver que vous venez ici? s'écria Seiffert en marchant vers Adolphe d'un air menaçant.
En parlant ainsi , il prit Adolphe par les épaules et le poussa dehors, sans que le pauvre diable, déconcerté, osât faire de résistance.
Resté seul avec Martha, Seiffert la regarda
quelques instants sans parler. Il fit quelques pas dans la chambre, pour calmer Tagitation que trahissait lé tremblement de sa voix et de tout son corps, et peut-être aussi pour tâcher de deviner les motifs qui avaient pu amener ainsi M"« Smithson dans la chambre d'un étranger.
— Serait-ce elle qui a pris le coffret? se demandait-il. Alors tout serait perdu. Mais ce n'est pas possible... non... Gomment savoir ce qui est?
Tandis qu'il marchait ainsi, se parlant à luimême et jetant un regard inquisiteur sur la jeune fille, celle-ci ne savait quel parti prendre. A la fin, pourtant, elle serra une dernière fois la main de William et fit un pas vers la porte.
Seiffert lui barra le chemin.
— Comment vous trouvez-vous ici, made-
moiselle Martha? lui demanda- t-il brusquement.
— J'étais venue pour savoir des nouvelles de M. Mewill, répondit-elle en faisant un effort sur elle-même.
— Diable! fit le maître d'hôtel, ce monsieur vous est donc bien cher?.,. Un ami, un parent peut-être? ajouta-t-il en attachant ses yeux perçants sur ceux de Martha.
— Un ami, dit-elle toute confuse.
— Un ami de vingt-quatre ans... et joli garçon, ma foi... reprit Reinhold du même ton moqueur.
Martha baissa la tête et ne répondit pas.
Une nouvelle idée surgit sans doute dans la cervelle du maître d'hôtel, car il se remit à marcher de long en large dans la chambre.
— Coanaissiez-vous ce jeune homme avant
qu'il vînt à Mayence? demanda-t-il en s'arrêtant devant M"« Smithson.
— Non, monsieur.
— Et pourtant vous lui portez déjà assez
d'intérêt pour venir le voir ici... chez moi.., chez moi que vous haïssez tant... car je suppose, que vous êtes toujours aussi injuste qu'autrefois!
— C'est en prenant ma défense contre un officier qui m'insultait, répondit Martha, que M. Mewill s'est trouvé entraîné dans un duel dans lequel il a été blessé.
— Ahl vraiment! comment cela s'est-il donc passé?
Martha le lui raconta. Malgré la frayeur et la répulsion que lui inspirait Seiffert, la pauvre fille ne pouvait se décider à s'éloigner de Wil-
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liam, et surtout à le laisser seul avec le maître d'hôtel.
Tandis qu'elle parlait, Reinhold ne la quittait pas des yeux. Lorsqu'elle eut terminé, il poussa le soupir de soulagement d'un homme qui se voit délivré d'une grande inquiétude. Il fit encore deux ou trois tours dans la chambre, puis il revint à la jeune fille avec une expression de figure singulièrement modifiée.
— Votre intérêt est tout naturel, dit-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre gracieux et bienveillant. Ce pauvre garçon ne connaît personne à Mayence et n'a pas même un ami sur la visite duquel il puisse compter. D'un autre côté, vous comprenez que, dans un hôtel comme le mien, les domestiques sont trop occupés pour qu'ils puissent entourer un malade des soins continus
qui lui sont nécessaires. Puisqu'un sentiment de reconnaissance, bien naturel, vous engage à vous faire sa garde-malade, je vous laisse près de lui. Je vais dire en bas qu'on vous donne tout ce qui lui sera nécessaire.
Surprise et touchée de ces paroles, auxquelles elle était si loin de s'attendre, Martha balbutia quelques remercîments. Seule et de sang-froid, elle n'aurait probablement pas osé s'établir la garde-malade du blessé; mais Seiffert semblait trouver la chose si naturelle, et la lui présentait si bien comme un devoir, qu'elle s'empressa de céder à la voix de son propre cœur.
Il faut ajouter aussi qu'en entrant dans la chambre de William, elle avait été frappée de la position dangereuse dans laquelle elle avait
trouvé M. Mewill et de la physionomie sinistre de Seiffert. Elle frémissait à la seule pensée que pareille chose pouvait se renouveler et que William était exposé à périr, faute de soins, d'un moment à l'autre.
Soit que Seiffert désirât empêcher Martha de sortir de l'hôtel, soit qu'il eût quelque autre motif secret, il proposa à M""* Smithson d'envoyer chez elle un domestique de l'hôtel pour prévenir de son absence et rapporter ce dont elle aurait besoin.
Surprise, mais non rassurée, par cette obligeance du maître d'hôtel, la jeune fille accepta pourtant sa proposition. Elle écrivit quelques mots à une vieille voisine qui demeurait porte à porte avec elle, et Seiffert expédia aussitôt un domestique.
Dès qu'il eut fait partir le messager, Reinhold prit une vrille dans une de ces boîtes d'outilî qu'on a dans tous les hôtels et remonta doucement au deuxième étage. 11 entra sans bruit dans une chambre contiguë à celle de William et s'y enferma à clef. A l'aide de sa vrille, il pratiqua à la cloison quatre ou cinq trous qui lui permirent de voir et d'entendre ce qui se passait de l'autre côté.
Toujours préoccupé du coffret, Seiffert avait espéré qu'une fois seule avec William et ne se voyant pas surveillée, Martha se laisserait aller à quelque imprudence qui la trahirait. Il n'en fut rien. Le front appuyé sur la main de William qu'elle serrait dans les siennes, Martha priait Dieu avec ferveur. Quand elle levait ses yeux biigaés de larmes, ce n'était que pour les porter
sur la figure du blessé avec une tendre et profonde anxiété,
— Décidément, ce n*est pas elle qui a enlevé ce damné coffret, murmura Seiffert en quittant son poste d'observation. Voilà toujours le plus grand danger évité. Reste Adolphe... Gela n'est pas probable, pourtant, car il serait plus hardi. Essayons encore de ce côté-là.
Il descendit dans son cabinet et fit mander Toberkellner. Ce dernier se présenta l'oreille basse et lès yeux rougis par les larmes qu'il avait versées, car le pauvre garçon avait pleuré comme un enfant.
En le voyant si humble et si abattu, Seiffert comprit que le coffret n'était pas en sa possession. Aussi le traita-t-il avec la dernière rigueur et envoya-t-il, séance tenante, sa plainte à la police.
LniOTEL DU DRAGON 113
Dans la soirée, le commissaire, qui avait eu une assez longue entrevue avec Seiffert, fit appeler Adolphe Dietz. Il commença par adresser une forte mercuriale au pauvre oberkellner, que l'idée seule de comparaître en justice avait bouleversé et qui tremblait de tous ses membres.
— M. Seiffert voulait d'abord vous traduire devant les tribunaux, continua le commissaire. Il m'a cependant autorisé à vous dire que, si vous vous engagiez à partir demain et à lui signer un dédit de mille florins dans le cas où vous reviendriez à Mayence avant deux ans, il consentait à suspendre les poursuites. Dans votre intérêt, je vous engage à accepter; votre affaire est mauvaise et vous seriez infailliblement condamné pour voies de fait.
Le pauvre Adolphe baissa tristement la tête et
raconta quelle avait été la conduite de Seiffert à son égard.
— Avez-vous quelque titre, quelque preuve à faire valoir? lui demanda le magistrat.
— Hélas! non, monsieur.
— Alors que voulez-vous que je vous dise? C'était à vous à prendre vos précautions. Enfin, décidez-vous. Si vous m'en croyez, vous accepterez les conditions de M. Seiffert et vous quitterez Mayence. Je sais que vous êtes un brave garçon, et il m'en coûterait de vous poursuivre.
Dietz remercia le magistrat et déclara qu'il se soumettait aux conditions imposées par M. Seiffert.
Dix minutes après, il rentrait à l'hôtel et commençait ses paquets. Lorsqu'il les eut achevés, il voulut dire adieu à M. Mewill,
Quoique trop faible encore pour pouvoir parler ou bouger, William avait enfin repris connaissance. Son premier regard était tombé sur M"® Smithson qui, assise à côté de son lit, tenait encore ses mains entre les siennes.
Une expression de surprise et de joie traversa les yeux de William. Ses lèvres s'agitèrent faiblement, mais un geste suppliant de Martha lui imposa silence. Il obéit et laissa retomber sa tête sur l'oreiller avec l'expression de calme et de confiance d'un enfant qui s'endort sous l'œil affectueux de sa mère.
Lorsque Adolphe entra dans la chambre, Martha lui fit signe de parler tout bas; mais William l'avait déjà entendu. Son regard, encore vague et terne, s'arrêta un instant sur l'oberkellner. Dietz s'approcha du lit et prit la main
du blessé. Une légère pression et un sourire affectueux lui prouvèrent que Mewill le reconnaissait.
Le pauvre Adolphe était si ému que de grosses larmes coulaient sur ses joues rebondies. Il se retira dans un coin de la chambre avec W^^ Smithson, et lui annonça qu'il était obligé de quitter immédiatement Mayence.
Ce fut un grand chagrin pour la jeune fille. Elle n'avait pas eu besoin de beaucoup de temps pour apprécier les bonnes qualités de l'oberkellner et se voyait ainsi privée du seul appui sur lequel elle pouvait compter dans l'hôtel.
— Pourvu que M. Mewill ait de l'argent au moins, murmura Dietz, qui connaissait le caractère de son patron.
— Croyez-vous qu'il se trouvât à court? dit
Martha; moi, j'en ai un peu, et si cela était...
— Je n'en sais rien, interrompit Adolphe, mais il peut être longtemps malade, et, avec un homme comme mon patron, il faut tout prévoir. Voici mon adresse. S'il manquait quelque chose à M. Mewill, écrivez-le-moi ; quoique je ne sois malheureusement pas riche, j'aurai bien toujours un billet de cent florins à vous envoyer.
Martha promit de le tenir au courant de l'état du blessé, et Tobérkellner partit, après avoir jeté un dernier regard de respectueux intérêt sur M. Mewill.
Trois jours s'écoulèrent, trois jours pendant lesquels Martha ne quitta pas la chambre du blessé. Celui-ci était toujours à peu près dans
le même état; mais chaque jour qui s'écoulait
ainsi sans accident ajoutait une chance de plus à son rétablissement.
— Encore deux ou trois jours comme cela, dit enfm le médecin, et la blessure du poumon sera cicatrisée. Alors je réponds du malade.
On comprend les transes par lesquelles dut passer la pauvre Martha. Songer que la vie d'un être chéri reposant là,^ sous vos yeux, est suspendue à un fil ; qu'une secousse, une émotion trop vive, une quinte de toux, peuvent l'enlever en quelques minutes!
A chaque mouvement de William, la pauvre fille tressaillait et sentait le sang se glacer dans ses veines.
Durant ces trois jours, elle avait déjà éprouvé plus d'émotions qu'il ne lui aurait fallu en toute autre circonstance pour tomber malade; mais
L^KOTE^ DU DRAGON 119
elle les avait vaillamment supportées, soutenue qu'elle était par cette prodigieuse énergie qu'on retrouve chez la plupart des femmes lorsque leur cœur est en jeu.
Le quatrième jour, quelques minutes après le départ du médecin, Seiffert entra dans la chambre. '^
En dépit de l'air bienveillant qu'il cherchait à donner à sa physionomie, ses petits yeux gris et ses lèvres pincées avaient une expression qui fit pressentir quelque méchanceté à M''« Smithson.
Il commença par demander des nouvelles du blessé, et par féliciter Martha sur le courage et le dévouement qu'elle montrait. Puis, après avoir dit que sa maison était remplie de haut en bas, qu'il manquait de chambres, que le soir même, cependant, il lui arrivait un grand personnage.
et qu'un malade était une chose bien gênante dans un hôtel, il annonça qu'il allait faire transporter M. Mewill à Thôpital.
— A rhôpital! s'écria M"« Smithson; à l'hôpital ! mais, monsieur, vous savez bien que le médecin a dit, ce matin encore, qu'il fallait avant tout un repos absolu; que la moindre secousse, la moindre émotion...
— Bah! bahl ce sont des idées de médecin, dit-il en haussant les épaules. D'ailleurs , voyezvous, si M. Mewill doit mourir, j'aime mieux que ce soit ailleurs que chez moi. Il n'y a rien qui fasse tort à un hôtel comme la présence d'un cadavre. Les Russes du premier étage ont déjà déclaré qu'ils allaient quitter, et je ne me soucie pas de perdre, pour les beaux yeux de M. Mewill, les cinq ou six cents florins que ces Russes
dépensent par semaine dans ma maison.
Ce fut en vain que Martha essaya de faire comprendre à Seiffert tout ce qu'il y avait de cruel et d'inhumain dans sa résolution. Reinhold semblait du reste avoir quelque secret motif pour augmenter les alarmes de la jeune fille, car, loin de chercher à la rassurer, il se contentait de répondre à ses observations et à ses instances par des motifs d'intérêt personnel.
Lorsqu'il la vit bien désespérée et toute en larmes, il entra dans une nouvelle voie,
— Les jeunes gens sont bien heureux, dit-il avec amertume. Sans même les connaître, on les soigne, on se dévoue pour eux. Si pareil accident m'était arrivé, du diable si quelqu'un se fût occupé de moi... A quoi cela me sert-il d'avoir amassé quelque fortuiie à force de travail et
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d'économie?... Si je tombais malade, on me laisserait crever comme un chien sans personne à mon chevet.
— Vous pouvez vous marier, dit Martha.
— Moi!... épouser quelque femme qui me prendrait pour mon argent et qui me planterait là afin de suivre quelque jeune galant!,.. Non, non... Ah! si je trouvais une femme comme vous, par exemple!...
Partant de là, et ne se laissant point arrêter par les efforts de Martha pour détourner la conversation, il en arriva à demander à Mademoiselle Smithson si elle voulait devenir sa femme.
Pour tout observateur de sang-froid, il était évident que Seiffert tendait à ce but depuis son entrée dans la chambre; mais Mademoiselle Smithson était trop bouleversée pour avoir remarqué
tout cela. Elle s'attendait si peu à la demande de Seiffert qu'elle resta atterrée. Il fut obligé de répéter ce qu'il avait dit, en jurant qu'il parlait sérieusement.
— Comment! dit-elle enfin, vous voulez m'épouser, moi, une pauvre orpheline sans fortune?...
— Qu'importe si je vous aime, répondit Seiffert en essayant vainement de faire briller un éclair de passion dans ses yeux ternes et sans expression.
— Mais, vous ne m'aimez pas, Monsieur Seiffert, reprit-elle avec vivacité. En mainte occasion, au contraire, vous m'avez témoigné une véritable aversion.
— J'étais froissé, jaloux, aigri I... On m'avait rapporté certains propos que vous aviez tenus
sur mon compte... Puis, vous me receviez si mal chaque fois que j'essayais de vous parler! Le courage avec lequel vous avez supporté la pauvreté et travaillé pour vivre a encore augmenté l'estime et l'affection que vous m'inspiriez. Je suis sûr que vous ferez une femme capable et dévouée.
— Mais je ne vous aime pas, moi, monsieur Seiffert.
— Hélas! je le sais bien; mais avec le temps...
— Jamais ! s'écria-t-elle avec une vivacité qu'elle ne put contenir...
Quoi que Seiffert pût dire pour persuader Mademoiselle Smithson de son amour, elle ne paraissait nullement disposée à se laisser.convaincre. Il est vrai que, malgré la chaleur qu'il mettait à plaider sa cause, le maître d'hôtel avait l'air
aussi faux qu'emprunté dans son rôle d'amoureux. Il le sentit bientôt lui-même. Changeant alors de ton, il de'clara nettement à Mademoiselle Smithson qu'il allait envoyer immédiatement Mewill à l'hôpital, si elle ne jurait pas de devenir Madame Seiffert.
On comprend l'indignation et les instances de la jeune fille à cette cruelle condition. Seiffert laissa passer le premier torrent de reprochés et de prières, et revint à la charge avec le sang-froid et la logique impitoyable d'un homme sans cœur qui est maître de la situation et qui veut être obéi.
Ce fut en vain que Martha, éperdue, épuisa tous les arguments, en vain qu'elle se jeta aux genouy de Seiffert en le conjurant de sauver M. Mewill, sans lui imposer à elle-même le sa-
crifice de sa liberté. Reinhold resta inexorable.
— Que M. Mewill meure ou non, dit-il eiifin avec colère, cela ne me regarde paS. Dans une heure, il aura quitté mon hôtel, ou Vous m*aurez juré sur l'Évangile de devenir ma femme et de ne jamais raconter à cet Anglais ce qui se passe aujourd'hui entre vous et moi.
La lutte entre Reinhold et la pauvre Martha se prolongea quelque temps encore. Vingt fois peut-être Seiffert se leva pour sonner le domestique ; vingt fois Martha, se jetant au-devant de lui, lui dit qu'elle allait obéir; mais, au moment de mettre la main sur la Bible pour prononcer le terrible serment qu'exigeait Seifîert, le courage manquait toujours à la pauvre enfant.
A la fin, cependant, brisée par les sanglots, épuisée par la lutte, il lui fallut céder à l'impi-
toyable volonté du maître d'hôtel. Elle étendit la main sur la Bible et jura que, dans deux mois au plus tard, elle épouserait Seiffert, « à moins, ajouta-t-elle, que M. Seiffert lui-même ne me dégage de ma parole ».
Reinhold haussa les épaules en entendant cette addition au serment qu'il avait dicté.
— Soit, dit-il; seulement vous pouvez être certaine que je ne changerai pas d'avis. Je vous laisse maintenant, mademoiselle. Je ne vois que trop que ma présence vous importune et je ne vous en tourmenterai plus. Dès que M. Mew^ill sera rétabli, nous reprendrons notre conversation d'aujourd'hui.
Restée seule, Martha se laissa tomber dans un fauteuil et se couvrit la figure de ses deux mains. Les larmes ruisselaient entre les doigts
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de la pauvre enfant. Tout son corps tremblait sous les sanglots qu'elle s'efforçait vainement de contenir. Elle se jeta à genoux et pria quelque temps. Puis, un peu calmée par la prière, ce baume divin de tant de blessures, elle reprit son poste au chevet de William.
Au bout de quelques jours, qui parurent autant de siècles à la jeune fille, le médecin déclara que la convalescence de William serait peut-être longue encore, mais qu'il le regardait désormais comme hors de danger. Cette nouvelle récompensa Mademoiselle Smithson de toutes ses peines. La pensée de son engagement avec Seiffert vint seule troubler le bonheur de la pauvre enfant.
Grâce à la jeunesse et à la saine constitution de Mewill, son rétablissement marcha rapide-
ment. Le médecin trouvait de ramélioration presque à chacune de ses visites.
Le premier regard, la première parole de William, avaient été pour remercier Mademoiselle Smithson.
C5omme la chaleur qu'il mettait à exprimer sa reconnaissance lui faisait oublier les recommandations du docteur, Martha fat obligée de lui imposer silence ; mais si les lèvres du malade restaient muettes, il n'en était pas ainsi de ses yeux, qui suivaient tous les mouvements de la jeune fille avec une tendresse et une reconnaissance profondes.
Dès que le médecin en eut accordé la permission, Martha ût venir le petit Diepold, qu'elle avait été obligée jusque-là de confier aux soins de sa vieille voisine. Le pauvre enfant entra
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dans la chambre sur la pointe de ses petits pieds» Quand il vit son ami William étendu sur le lit et tout pâle encore, il se mit à pleurer.
Martha le prit dans ses bras et le porta à Mewill. L'enfant se jeta au cou du jeune homme et lui prodigua les plus charmantes caresses. Comme il pleurait toujours, Mewill se hâta de le consoler et n'eut pas de peine à y parvenir. Cinq minutes après, Diepold riait de tout son cœur des histoires que lui racontait le jeune Anglais.
A partir de ce jour, Diepold accompagna sa tante dans les longues visites qu'elle faisait chaque jour au malade. Martha se trouvait ainsi moins seule et le babil enfantin du petit garçon apportait une agréable diversion à l'entretien des deux jeunes gens.
Quand Martha faisait la lecture à haute voix,
Diepold s'asseyait sur un petit tabouret au pied de la jeune fille, sur les genoux de laquelle il posait les deux mains. Puis il écoutait de toutes ses oreilles» Quelquefois le pauvre petit s'endormait, Martha le couchait alors sur le pied du lit ou dans un fauteuil, et reprenait sa lecture.
Depuis que sa présence n'était plus indispensable dans la chambre du blessé, Martha retournait chez elle chaque jour pour l'heure des repas. De temps en temps, elle rencontrait Seiffert sur l'escalier ou dans le corridor.
A la grande surprise de Martha, qui ne l'aurait jamais supposé capable d'une telle réserve, il n'importunait nullement Mademoiselle Smithson, et ne cherchait en rien à troubler les entre tiens des deux jeunes gens.
Il y mettait une délicatesse dont Martha ne
lui aurait certes pas été si reconnaissante, si elle avait su que le maître d'hôtel passait souvent des heures entières dans la chambre voisine, Toreille ou les yeux collés aux trous qu*il avait pratiqués dans la cloison.
Mademoiselle Smithson avait vécu si longtemps dans r isolement le plus complet, que sa vie lui semblait toute transformée. Son cœur s'épanouissait dans la chambre de William comme une fleur au soleil. A peine levée, elle songeait au moment de partir pour Thôtel du Dragon. Sans qu'elle s'en aperçût, elle n'avait pas une seule pensée qui ne se rapportât à M. Mewill. Il en était de même de Diepold, qui avait un culte pour William. Outre ce besoin de dévouement qui existe à Vétat latent, comme le dirait un chimiste, chez presque toutes les femmes, Mademoiselle Smith-
son sentait chaque jour augmenterson intérêt pour ce jeune homme si doux, si bon et si courageux.
M. Mewill était, en effet, un malade charmant : au plus fort même des douleurs que lui causait sa blessure, il n'avait jamais un moment d'impatience et montrait un calme inaltérable. Il paraissait avoir beaucoup voyagé et possédait une grande instruction.
Bien que Mademoiselle Smithson eût reçu de son côté une excellente éducation, elle apprenait chaque jour quelque chose de nouveau dans ses entretiens avec M. Mewill. Elle se perfectionnait avec lui dans la langue anglaise et lui donnait à «on tour des leçons d'allemand.
C'était vraiment plaisir de les voir intervertir ainsi les rôles. Plus d'une fois, il arrivait que l'élève grondait le professeur parce qu'au milieu
de sa leçon il s'oubliait à causer et laissait tomber le livre.
William avait entrepris aussi de faire l'éducation de Diepold. 11 lui donnait des leçons fort sérieuses dont le petit drôle profitait admirablement. Pendant ce temps, Martha brodait à côté d'eux et regardait quelquefois d'un œil rêveur la tête du jeune homme et celle de l'enfant penchées sur le même livre.
A quoi pensait-elle ? Dieu le sait.
Un matin, en entrant chez M. Mewill, Martha le trouva en grande conférence avec un des agents supérieurs de la police, auquel William montrait quelques lettres. ^ la vue de Mademoiselle Smithson, William dit précipitamment quelques mots à demi-voix à l'agent. Celui-ci se leva aussitôt et se retira en saluant le jeune Anglais avec
un air respectueux qui frappa Mademoiselle Smithson.
— Que vous est-il donc arrivé? demandât-elle à William.
Il lui raconta que la veille au soir, en ouvrant sa malle, il s'était aperçu qu'on lai avait enlevé un coffret contenant des papiers importants.
— J'ai commencé par faire monter mon maître d'hôtel, dit William. Il n'a pu me donner aucun renseignement, et m'a envoyé un agent de police pour recevoir ma déclaration.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle en rougissant, pendant toute votre maladie il n'y a eu que moi dans votre chambre. Si l'on allait...
Il l'interrompit en riant.
— Voyons, dit-il, ne vous tourmentez pas. J'ai prévenu l'agent que je répondais de vous et qu'il
m L'HOTEL DU DRAGON
n'y avait aucune recherche à faire de votre côté. Du reste, pour vous tranquilliser complètement, je vous dirai que ce coffret ne contient que des papiers de famille sans valeur pour tout autre que pour moi.
— Mais alors, dit-elle, quel intérêt pouvait-on avoir à vous voler ces papiers?
— Je suppose que le voleur aura cru que ce coffret renfermait de l'or ou des billets de banque.
— Gomment ce vol a-t-il pu s'accomplir? Pendant tout le temps que vous avez été sans connaissance, je n'ai quitté votre chambre ni jour ni nuit.
Il la remercia par un regard si tendre et si reconnaissant qu'elle baissa les yeux.
— Gela se sera fait depuis que vous sortez, répondit-il.
— Vous l'auriez vu.
— C'est vrai. Alors peut-être avant votre arrivée...
— - Il n'y avait pas un quart d'heure qu'on venait de vous rapporter à l'hôtel lorsque je suis entrée dans votre chambre.
— Vous n'y avez rencontré personne?
— Adolphe Dietz, puis le médecin, puis M. Seiffert.
— Dietz est un brave garçon que je rougirais de soupçonner, surtout après ce que vous m'avez raconté; le médecin non plus.
— Oh! certes non, s'écria-t-elle ; ni Tun ni l'autre ne sont capables de cela. Je croirais plutôt...
Elle s'arrêta brusquement,
— Que c'est M. Seiffert, n'est-ce pas? acheva
William. Eh bien, je vous avoue que telle a été aussi ma première idée. La physionomie sournoise et doucereuse de cet homme m'est antipathique, et j*en ai la plus mauvaise opinion. Je me demande pourtant dans quel bat il aurait pris ces papiers qui ne peuvent avoir aucune valeur pour lui. Enfin nous verrons bien.
Quelques jours s'écoulèrent sans que William entendit parler de l'information qu'on avait commencée sans bruit au sujet de Seiffert. Luimême, du reste, ne paraissait plus conserver grand espoir, car il avait commencé à écrire force lettres, « afin, dit-il à Mademoiselle Smithson, de remplacer ceux d'entre les papiers contenus dans le coffret dont il croyait possible d'obtenir un duplicata ».
Lorsque le docteur permit enfin à Mewill de
sortir, ce dernier prit une voiture et se fit conduire au INew-Anlage avec Martha et Diepold.
A cette heure de la journée la promenade était presque déserte. William et Martha s'assirent sur un banc, tandis que Diepold courait autour d'eux avec d'autres enfants.
Les deux jeunes gens restèrent quelque temps silencieux. Sans s'en douter, chacun d'eux avai la même pensée. Ils songeaient au premier jour où ils s'étaient rencontrés dans cette même allée, et à tout ce qui s'était passé depuis.
Au bout de quelques minutes, Martha releva la tête; ses yeux humides rencontrèrent le regard ému et passionné de William,
— Martha, ma chère Martha, dit Mewill en lui saisissant la main, je pensais au jour où je
VOUS ai rencontrée ici pour la première fois. Je bénissais Dieu qui vous avait conduite auprès de moi comme un ange d'espoir et de consolation, au moment où je croyais avoir renoncé pour toujours aux joies de ce monde.
— Vous étiez donc bien malheureux? murmura-t-elle en souriant à travers ses larmes.
— Je me le figurais du moins... Ingrat que j'étais ! Je maudissais la Providence qui me réservait un bonheur bien au-dessus de celui que j*avais perdu. Que de fois, en vous regardant, Martha, j'ai demandé pardon à Dieu de mes injustes murmures! Ce n'est que depuis que je vous connais que j'ai compris tout ce qu'il pouvait y avoir de dévouement et de bonté dans le cœur d'une femme.
— Et cette Henriette de Splittern cependant,
celle dont vous prononciez si souvent le nom lorsque vous avez eu le délire?
— J'ai cru l'aimer, Martha... Oh! ne souriez pas ainsi... Sur l'honneur, je dis la vérité. Lorsqu'on aime une femme, ce n'est pas seulement pour sa beauté, n'est-ce pas? c'est aussi pour son esprit, pour ses qualités morales, pour son cœur surtout. Eh bien, j'aimais Mademoiselle de Splittern pour les qualités que je lui supposais. Le jour où j'ai reconnu mon erreur, mon amour s'est envolé avec les illusions qui l'avaient fait naître.
— Mais il reviendra peut-être,
— Oh ! je vous jure que non. La baronne de Vesperren serait maintenant devant moi, que sa vue ne me ferait aucune impression.
— La baronne de Vesperren? murmura la jeune û!le.
— C'est ainsi que doit s'appeler maintenant Mademoiselle de Splittern. Connaîtriez-vous le nom de Vesperren?
— Moi? non; c'est-à-dire, oui, répondit-elle avec une sorte d'embarras. C'était le parent... le parent d'un ami de mon beau-frère Otto... Je les ai entendus en parler quelquefois.
— Écoutez, Martha, reprit William, je veux que vous sachiez tout ce qui s'est passé entre Mademoiselle de Splittern et moi, afin que vous puissiez lire désormais dans mon cœur comme moi-même.
L'année dernière, au mois de juin, je parcourais à pied les montagnes de la Suisse. Dans une de mes excursions, je rencontrai une jeune fille qui voyageait avec son père. Elle était jeune, belle, aimable et séduisante. Un jour j'eus le bonheur de lui éviter un accident qui aurait pu avoir des suites funestes. Cela me valut l'entrée de la maison qui, sans cette circonstance, serait toujours restée fermée à un pauvre artiste comme
moi. Nous passâmes ensemble un mois en Suisse et deux mois à Wiesbaden.
Je croyais l'aimer. Elle aussi disait partager mon amour. Malheureusement son père eut des soupçons. Pauvre et sans nom, je ne pouvais espérer d'obtenir la main d'Henriette. M. de Splittern l'emmena de Wiesbaden. Je voulus la suivre : elle me le défendit. Je lui demandai un an pour me rendre digne d'elle.
— Si d'ici à cette époque je ne suis pas dans une position qui me permette de présenter ma demande à votre père, lui dis-je, je vous rends votre parole.
Elle me promit de m'aimer toujours et me jura qu'au bout d'un an elle serait à moi, quelle que fût ma position. Nous étions convenus de nous retrouver l'année suivante à Wiesbaden, où son
père va chaque année. Elle devait m' avertir par une lettre adressée, poste restante, à Wiesbaden.
A l'époque qu'elle m'avait fixée, je suis venu m'installer dans cette ville. Chaque jour j'allais à la poste demander une lettre qui n'arrivaljamais. A peine osais-je m'absenter pour des affaires de famille qui me forçaient quelquefois de me rendre dans des villes voisines.
William lui raconta ensuite la rencontre qu'i avait faite à Mayence de Mademoiselle de Splittern et du baron de Vesperren.
Caché parmi les arbres du jardin, continua-
t-il, j'entendis leur conversation, leurs projet
d'union et leurs propos d'amour. Ils étaient
fiancés et devaient se marier à la fin du mois.
Au bout de quelques minutes, un nuages
passa devant mes yeux. Je tombai évanoui. On me porta à l'hôtel et je fis alors cette longue maladie dont j'étais à peine rétabli le jour où je vous ai vue pour la première fois.
— Êtes -vous bien sûr de ne plus aimer Mademoiselle de Splittern ? dit Martha en secouant la tête. Peut-être n'est-elle pas encore mariée... Peut-être...
"— Je vous jure que maintenant, si elle s'offrait à moi, je la refuserais, et cela sans orgueil, sans ressentiment. Je pourrais me venger de sa perfidie que je ne le ferais certes pas. Je ne lui en veux même plus. 11 n'y a désormais de place dans mon cœur que pour l'amour que vous m'avez inspiré.
— M. William!...
— Laissez-moi vous parler à cœur ouvert,
Martha. Jusqu'ici j'ai retenu l'aveu qui rayonnait dans mes yeux, et qui cette fois est venu de mon cœur à mes lèvres : aujourd'hui que nous voilà dans ce jardin où nous nous sommes vus pour la première fois, sous ce beau ciel, bleu comme l'azur de vos yeux, je veux vous exprimer avec quel respect, avec quelle reconnaissance, avec quel amour pur et saint je vous aime. Martha, mon bon ange, mon sauveur, âme de ma vie, voulez-vous unir pour jamais votre sort au mien et devenir ma femme bien-aimée?
Touchée de ces paroles prononcées d'une voix si tendre et si émue, Martha ne put s'empêcher de lever sur le jeune homme ses yeux attendris. Son regard humide croisa le regard passionné de William, et la main de Martha tqmba dans celle de Mewill.
— Martha, ma bien-aimée, ma femme chérie! murmura-t-il en attirant la jeune fille sur son cœur.
Tout à coup Mademoiselle Smithson tressaillit et s'arracha des bras de William.
— Martha! s'écria-t-il surpris de ce brusque mouvement et de l'expression de la physionomie de Mademoiselle Smithson.
Elle se couvrit la figure de ses deux mains, et ne répondit pas. La pauvre fille venait de se rappeler qu'elle avait juré sur la Bible d'épouser Seiffert.
La réaction douloureuse qui avait si promptement succédé à la joie dont son cœur élait enivré lui porta un coup terrible. Si le dossier du banc ne l'avait soutenue, elle aurait roulé à terre. Elle resta pendant plusieurs minutes près-
que sans connaissance, ne voyant et n'entendant rien. A la fin les larmes se firent jour à travers ses paupières brûlantes, et soulagèrent un peu sa poitrine oppressée.
— Au nom du ciel! Martha, qu'avez-vous? lui demanda le pauvre William, eSrayé de ce désespoir soudain. Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait qui ait pu vous affliger ainsi? Martha, de grâce, répondez-moi; votre silence me tue! Martha I
Elle lui pressa faiblement la main.
— Ne vous tourmentez pas ainsi, mon ami, lui dit-elle enfin; je suis un peu souffrante ce matin. J'avais les nerfs malades, mais les larmes m'ont calmée ; maintenant je suis bien... et... adieu !
Elle se leva brusquement.
— Vous me quittez! s'écria-t-il en la retenant.
— Oui.», oui... il le faut.
— Il le faut... mais pourquoi?... Je vous en conjure, Martha, ne me quittez pas ainsi... Qu'avez-vous contre moi?
— Rien, mon ami, rien, je vous jure!
— Alors vous m'aimez, vous consentez à me laisser pour toujours cette main chérie?...
— C'est impossible! dit-elle en faisant un violent effort sur elle-même.
— Vous refusez donc de devenir ma femme?... reprit-il avec une douloureuse surprise. L'ai-je bien entendu?...
— Je ne puis...
— Vous ne m'aimez donc pas?...
La pauvre fille n'eut pas la force de répondre. Elle laissa tomber sa tête entre ses deux mains et se remit à pleurer avec amertume; puis, sen-
tant que, si elle restait davantage, elle n'aurait plus la force de tenir son serment, elle se leva, saisit la main de Diepold qui la regardait avec de grands yeux étonnés, et s'éloigna en faisant signe à William de ne pas la suivre.
Durant plus de deux, heures, Mewill arpenta la promenade en se creusant la cervelle pour deviner le motif du refus inexplicable de Mademoiselle Smithson. Le soir, il lui fut impossible de résister plus longtemps à l'inquiétude qui le dévorait. Il se rendit à la petite maison dans laquelle habitait Mademoiselle Smithson, auprès de la place Gutenberg.
Une vieille femme, qui occupait le rez-dechaussée, dit à Mewill que Martha était rentrée fort souffrante, et qu'elle venait de se coucher.
William rentra chez lui inquiet et désolé. Lo
lendemain il se présenta de nouveau chez Mademoselle Smithson. La vieille femme monta chez Martha pour la prévenir de la visite qui îui arrivait. Mademoiselle Smithson pria William de l'attendre, et descendit quelques minutes après avec Diepold.
Quoi qu'elle pût faire pour dissimuler les traces de ses larmes et de son insomnie, la pauvre fille avait la figure si décomposée et les yeux tellement gonflés que William se sentit le cœur brisé. S'il avait été seul avec elle, il se serait jeté à ses genoux pour la supplier de lui révéler le secret de son chagrin. Mais devant la vieille voisine, à laquelle Mademoiselle Smithson avait fait signé de ne pas s'éloigner, il était obligé de se contenir. Il essaya de la décider à venir à New-Anlage, mais elle refusa. Puis, lorsqu'il
voulut reprendre leur conversation de la veille et reparler de son amour, Martha l'interrompit;
— Monsieur William, lui dit-elle, ne parlez plus jamais de cela, je vous en prie. Je ne puis être votre femme, je vous le jure. Vous comprenez qu'alors il ne doit plus être question entre nous que d'amitié. Je ne puis pas vous laisser parler désormais d'un sentiment que je ne dois ni ne veux partager.
Force fut à William d'accepter ce programme, mais il n'y resta pas longtemps fidèle. Comme la vieille voisine ne savait pas un mot d'anglais, Mewill en profita pour s'exprimer en cette langue. De temps en temps, Martha lui rappelait sa promesse; alors il s'excusait, parlait d'autre chose et revenait un instant après à son sujet
favori.
Il est bien difficile pour une femme d'imposer silence à un amour qu'elle sent sincère et qu'elle partage au fond du cœur. Puis Mewill était si inquiet, si désolé, le tremblement de sa voix et les larmes qui roulaient dans ses yeux révélaient si bien toutes ses angoisses, qu'un cœur de rocher seul aurait pu ne pas en être touché,
Martha prit une détermination héroïque.
— Monsieur William, lui dit-elle, vos instances me forcent à vous dire toute la vérité. A la fin de ce mois, je dois épouser M. Seiffert.
— M. Seiffert 1 s'écria William stupéfait; M. Seiffert, mon maître d'hôtel?
— Oui, monsieur.
— C'est impossible, reprit-il avec véhémence : i|Jpvous, jeune, belle, intelligente, bien élevée,
épouser cet homme au regard faux, au caractère
méprisable 1 Je vous dis que c'est impossible. Vous me trompez.
Au bout de quelques minutes, Martha comprit qu'elle ne pourrait résister longtemps aux questions pressantes et aux tendres paroles de cette voix suppliante qui la remuait jusqu'au fond du cœur. Gomme la veille, elle se leva brusquement en déclarant à Mewill que sa détermination était irrévocable.
Dès qu'elle eut refermé sur William, qui Tavait suivie, la porte de sa petite chambre, elle tomba à genoux devant une chaise, puis, appuyant son front sur ses mains croisées, elle laissa enfin éclater les sanglots qui gonflaient depuis si longtemps sa poitrine.
De son côté, William rentra chez lui plus désespéré encore que la veille. En lui donnant
la clef, le concierge lui remit une lettre. C'était un petit mot du commissaire de police. Il priait M. Mewill de passer à son bureau dans l'aprèsmidi, attendu qu'il avait une nouvelle communication à lui faire. Tout en lisant ce billet, William entendait, pour ainsi dire, machinalement, une querelle qui avait lieu entre le maître d'hôtel et l'un de ses domestiques.
Les scènes de ce genre se reproduisaient assez souvent, car Seiffert était fort brutal et fort sottisier, comme on dit dans le peuple.
Le domestique, qu'il accablait d'injures en ce moment, était un garçon nommé Heinrich Moll, le plus intelligent et le plus actif des garçons de Thôtel, mais aussi le plus mauvais sujet de tous.
La fureur de Seiffert provenait d'une note qu'il tenait à la main, et qui montait à soixante-
quinze florins pour fourniture d'une robe de soie.
— Brigand! coquin! voleur! criait M. Seiffert; tu déshonores ma maison par tes dettes et ta mauvaise conduite.
Moll se récria :
— Tu as beau dire, reprit Seiffert, tu ne peux avoir gagné honnêtement tout l'argent que tu dépenses; mais j'éclaircirai cela. S'il m' est prouvé que tu as pris de l'argent dans quelque chambre de voyageur, je te promets que tu n'attendras pas longtemps ta place en prison, avorton, voleur que tu es!
— Il y a des papiers qui valent plus que de l'argent pour certaines personnes, dit Heinrich en regardant fixement Seiffert.
Ce dernier pâlit et jeta un rapide regard au-
tour de lui. Il aperçut alors M. Mewill qui, le pied sur la première marche de l'escalier, achevait de parcourir la lettre qu*on venait de lui remettre.
Après un instant d'indécision, William revint sur ses pas et sortit pour se rendre chez le commissaire.
Les paroles d'Heinrich étaient bien parvenues à son oreille, mais elles n'étaient pas arrivées à son cerveau, ou, du moins, elles n'avaient pas éveillé l'attention de son esprit préoccupé.
Seiffert se hâta d'emmener le domestique dans son cabinet, dont il ferma soigneusement la porte.
— Heinrich, dit Seiffert en fixant un regard menaçant sur le garçon, c'est toi qui a pris le coffret de M. Mewill.
Moll nia d'abord énergiquement, mais il ne put ébranler la conviction du maître d'hôtel. Poussé à bout par les menaces de Seiffort, il prit l'offensive à son tour. Il fit comprendre à Reinhold qu'il l'avait vu ouvrir la malle de William et regarder les papiers du coffret.
— Un maître d'hôtel a le droit de savoir quels sont les gens qu'il loge et de prendre ses précautions pour être payé, dit Seiffert. D'ailleurs en supposant que j'aie fait ce que tu dis, comment le saurais-tu, puisqu'il n'y avait personne dans la chambre?
— Oui, mais, dans le cabinet de toilette... 5 travers le trou de la serrure, on peut voir bien des choses.
— Le cabinet de toilette était vide.
— On s'était peut-être envolé pendant que
VOUS VOUS querelliez avec Adolphe Dietz.
Il sortit là-dessus d'un pas délibéré, laissant le maître d'hôtel dévorer sa colère et chercher le moyen de se débarrasser de lui. Pendant que Seiffert envisageait de sang-froid le danger auquel l'exposait sa complicité forcée avec Moll, celui-ci s'occupait tranquillement à rétablir l'économie de sa toilette, un peu compromise par son altercation avec Seiffert.
En descendant, il s'arrêta devant la porte de la chambre de William. Ne voyant point de clef dans la serrure, et n'entendant aucun bruit, il ouvrit la porte avec son passe-partout et entra.
11 s'approcha de la toilette et répandit sur son mouchoir une ample ration de V essence de bouquet contenue dans un petit flacon. Il était tellement absorbé dans cette agréable occupa-
tion et dans la contemplation de sa propre figure dans le miroir, que ce fut seulement en se retournant qu'il aperçut derrière lui M. Mewill.
Surpris et consterné, il resta la bouche béante et laissa tomber le flacon, sans oser même se baisser pour le ramasser.
Ainsi que nous Tavons vu, William était allé chez le directeur de la police.
— Monsieur, avait dit ce dernier au jeune Anglais, toutes les informations que nous avons recueillies n'ont fait que confirmer ce que vous nous avez dit de la probité d'Adolphe Dietz et du domestique qui faisait votre chambre. Quant à la jeune fille qui vous a soigné, nous n'avons aussi qu^ de bons renseignements sur elle. Seulement nous avons appris qu'elle ne portait pas son véritable nom.
— Comment s'appelle-t-elle donc alors? demanda William.
— Elle s'appelle Martha Elding.
— Elding! s'écria William. En êtes-vous bien sûr, monsieur?
— Parfaitement. Vous connaissez ce nom, paraît-il?
— Certainement... Une partie des papiers qu'on m'a pris concernaient une personne de ce nom.
— Ah!... son père était un Anglais appartenant, dit-on, à une grande famille. Il avait épousé une jeune Allemande qui n'était ni noble ni riche. Ce mariage, accompli malgré ses pa rents, avait achevé de le brouiller avec eux. Il était venu s'établir à Dresde comme banquier. On a cru longtemps qu'il faisait de bonnes
affaires, et il jouissait de Testime générale. Il paraît malheureusement que sa prospérité n'était qu'apparente. Un jour, il est tombé malade et il a été pendant plus de trois mois sans pouvoir s'occuper de ses affaires. On a alors commencé à dire tout bas dans le public que son passif pourrait bien dépasser son actif.
Il avait enfin pris le dessus et allait même se remettre un peu au travail, lorsqu'un jour on Ta trouvé mort dans son lit. Un résidu de poison qui se trouvait encore au fond de son verre de tisane a révélé le genre de mort auquel il avait succombé.
Diverses circonstances ont d'abord fait croire à un crime, mais bientôt on a pénétré la vérité. On a su qu'il était de 200,000 florins au-dessous de ses affaires; que, la veille au soir, il s'était
fait apporter dans sa chambre ses principaux registres, et que son fondé de pouvoirs lui avait nettement expliqué sa triste situation. Il est probable qu'en se voyant forcé de déposer son bilan, il aura perdu la tête et se sera suicidé.
Je dois ajouter que, depuis un mois et à la requête, paraît-il, de la famille de M. Elding, deux comptables sont occupés à vérifier tous les livres et tous les comptes de Tancienne maison de banque. Cette famille qu'on dit puissamment riche, a déposé une somme suffisante pour désintéresser complètement tous les créanciers.
Il paraît seulement qu'elle est persuadée, à tort ou à raison, que M. Robert Elding a été la victime de ses ennemis et qu'il n'était nullement en faillite au moment de sa mort. Il avait forcé les autres banquiers d'abaisser le taux de leur
escompte et quelques-uns de ses confrères lui en voulaient beaucoup.
— M. Robert Elding n'avait-il pas deux filles?
— Oui, monsieur, l'aînée, Louise, avait épousé le baron Otto de Vesperren, qui, lui aussi, s'était marié malgré sa famille. Le peu de fortune qu'il possédait a été englouti dans le désastre de son beau-père. Sa femme et lui sont morts en grande partie de chagrin, dit-on. Il n'est resté que M''^ Martha, qui a quitté Dresde avec son petit neveu, et qui est venue se fixer à Mayence, où elle a pris le nom de Smithson, et donné au petit garçon celui de Steinberg.
— Pourquoi ce changement?
— Il paraît que la famille de M. de Vesperren, qui est dans une belle position de fortune, a promis qu'elle fournirait aux frais de l'éducation
de l'enfant dans une université, mais à la condition expresse que sa tante et lui changeraient de nom.
— Ce qui permet à M. Philippe de Vesperren de porter le titre de baron, qui appartient légitimement à son neveu, pensa William.
— Du reste, monsieur, comme j'avais Phonneur de vous le dire, nous n'avons recueilli que de bons renseignements sur Mademoiselle Elding ou Smithson. Elle vit très-retirée, travaille beaucoup et se dévoue entièrement à son petit neveu.
— Puisque vous y mettez tant de bonne grâce, dit William après avoir remercié le directeur, je vous prierai de faire prendre quelques renseignements sur mon maître d'hôtel, M. Seiffert.
— J'ai écrit pour cela dès le premier jour, répondit le Mayençais, et je compte recevoir ces
L'HOÏEL DU DRAGON 167
renseignements avant la fin de la semaine.
Mewill salua le magistrat qui semblait lui témoigner une singulière déférence et se retira.
En sortant du bureau, William courut chez Martha. La vieille voisine ne voulait pas le laisser monter, mais il était déjà arrivé en haut de Pescalier avant qu'elle eût terminé sa phrase.
En apercevant William, Diepold s'élança dans ses bras. Ses joyeuses démonstrations donnèrent le temps à Mademoiselle Smithson de se remettre un peu de son trouble.
— Bonjour, miss Elding, dit William en tendant la mail à la jeune fille.
Elle fut tellement interdite qu'elle resta deux ou trois minutes sans pouvoir prononcer un mot.
— Comment avez-vous appris ce nom? demanda-t-elle enfin.
— Votre père, continua-t-il, appartenait à la famille des Elding, de Warwickshire... Il était le propre neveu du vieux duc de Rivingstone, le chef de la famille, qui est mort il y a deux ans.
— Tout cela est vrai, dit Martha, de plus en plus surprise; mais comment se fait-il que vous soyez si bien au courant?
— Ceci est mon secret, répliqua-t-il en souriant. Chacun a le sien. Mais revenons à votre père. Il s'était trompé en croyant que sa famille l'avait oublié. Son oncle, le duc de Rivingstone, regrettant d'avoir été trop dur envers lui, l'a porté sur son testament. Il lui a laissé 10,000 livres sterling à lui et à ses enfants. De plus, comme il avait appris sa faillite, il a chargé
i-'HOTEL DU DRAGON 169
^héritier principal de désintéresser complètement tous ses créanciers.
— Mon pauvre petit Diepold! s'écria la jeune fille en embrassant l'enfant avec une effusion de joie, tu pourras donc reprendre ton nom et je n'aurai plus à trembler pour ton avenir! Mais, monsieur William, êtes-vous bien sûr de tout cela?
— Parfaitement, mademoiselle, j'ai vu de mes propres yeux le testament du duc de Rivingstone. Comme je partais en ce moment pour l'Allemagne, votre famille m*a chargé de faire les démarches nécessaires pour retrouver les enfants de M. Elding; mais votre changement de nom avait dérouté toutes mes recherches.
Martha se remit à embrasser Diepold avec
une joie profonde. C'était pour lui bien plus que
pour elle-même qu'elle se réjouissait de la fortune.
— Maintenant que vous voilà riches tous les deux, reprit William en souriant, vous ne voudrez plus me reconnaître.
— Oh! monsieur William, dit-elle en lui tendant la main. Elle voulut ajouter quelques mots, mais son cœur était trop plein.
— Au moins, reprit William après quelques moments de conversation, au moins vous ne serez plus obligée d'épouser cet affreux Seiffert.
Ce mot seul dissipa tout à coup la joie de Mademoiselle Smithson. Elle porta les deux mains à son front et devint pâle comme une morte.
— Martha ! s'écria Mewill effrayé lui-même, ce mariage n'aura pas lieu, n'est-ce pas?
— Il le faut... murmura-t-elle d'une voix
étouffée. Écoutez, reprit-elle en relevant tout à coup la tête, est-ce que vous avez jamais parlé à M. Seiffert de la fortune qui m'attendait?
— Jamais I puisque j'ignorais même que ce fût à vous que devait revenir cette fortune.
— Vous auriez pu lui parler du motif qui vous faisait rechercher la famille Elding. Le changement de sa conduite envers moi, cependant... sa demande... son exigence... Ah ! repritelle frappée d'une nouvelle pensée, dans ce coffret qu'on vous a enlevé, n'y avait-il pas quelques papiers relatifs à ma famille?
— Ils y étaient presque tous, les plus importants du moins... entre autres une copie du testament du duc de Rivingstone.
— Oh! je comprends tout alors. C'est lui...
Elle s'arrêta et se couvrit encore la figure de
ses deux mains.
— C'est lui qui a volé le coffret, n'est-ce pas?
s'écria William. Oh! j'en étais sûr! Maintenant, du moins, il ne peut plus être question de votre mariage avec cet homme, et rien ne s'opposera à notre union.
Martha baissa la tête sans répondre.
— Je vous en conjure, reprit-il les mains jointes, ne me laissez pas ainsi dans rincertitude sur l'engagement mystérieux qui vous lie à ce misérable Seiffert. Si vous saviez combien je vous aime! Je ne pense qu'à vous, je ne vis que pour vous... Vous appeler ma femme, vous entourer de soins et d'amour, voilà mon seul désir, le seul rêve de ma vie. J'aime déjà votre Diepold «omme «»'il était mon propre fils. Le cher enfant
m'aime aussi. Nous serions si heureux tous les trois! Si cet homme a quelque droit, quelque pouvoir sur vous, sur Diepold, que sais-je enfin ?. .. dites-le moi. Nous aviserons ensemble. Pour vous, je suis prêt à tous les sacrifices... mais, au nom du ciel, dites-moi la vérité.
La pauvre fille ne put en supporter davantage. Profondément touchée de Tamour si dévoué de Wiliam, écrasée par la pensée du serment qu'elle avait fait à Seiffert et de ses terribles conséquences, Martha succomba à tant d'émotions diverses et s'évanouit.
William, effrayé,coarut appeler la vieille voisine. Celle-ci supplia le jeune homme de se retirer.
Il revint à l'hôtel, où, comme nous l'avons raconté plus haut, il trouva maître Heinrich en train de se parfumer à ses dépens.
William se rappela alors que plusieurs fois déjà il avait remarqué que ses ingrédients de toilette lui duraient moins longtemps que d'habitude.
— Ce que vous faites là est fort mal, Heinrich, dit-il au garçon déconcerté. Ne cherchez pas à nier. Je ne veux pas vous faire chasser comme vous le mériteriez, mais je ne souffrirai pas que vous me mentiez effrontément.
Heinrich balbutia quelques excuses.
— Mon garçon, reprit William, en fait de vol il n'y a pas de petites choses. On commence par prendre des objets de toilette, un autre jour du linge, un troisième de l'argent.
Une idée se présenta tout à coup à Mewill. Il songea au coffret.
— Heinrich, dit William d'une voix lente et
ferme, il y avait dans cette malle un coffret contenant des papiers. On me l'a volé. Vous connaissez le voleur.
Heinrich se récria.
— Écoutez-moi bien, reprit-il. Ces papiers, auxquels j'attache une grande importance, n'ont aucune valeur pour tout autre que moi, et vous n'en trouveriez pas cinquante florins. Rapportezles-moi, et je vous donne mille florins. Je vous promets, en outre, de ne pas vous dénoncer. Si vous refusez de faire volontairement ce que je vous demande, je vous préviens que j'enverrai immédiatement ma plainte à la police et que je vous ferai mettre en prison.
— Mais, monsieur, je vous jure...
— Ne niez pas! j'ai entendu votre conversation avec M. Seiffert.
Heinrich baissa la tête. C'était un coquin, mais un garçon intelligent. Il comprit qu'en avouant, il n'avait rien à craindre d'un homme du caractère de William, et s'exécuta franchement. Voici ce qu'il lui raconta : « Le jour où l'on avait apporté William à l'hôtel après son duel, Heinrich se trouvait dans la chambre de M. Mewill, en train, faut-il le dire? d'essayer une des cravates du jeune Anglais. Pris à Timproviste, il n'avait eu que le temps de se jeter dans le petit cabinet de toilette dont il avait fermé la porte en dedans.
« Comme il était toujours resté quelqu'un à côté de William, Heinrich n'avait pu sortir. Voilà pourquoi Martha avait vainement essayé de se réfugier dans ce cabinet.
« A travers le trou de la serrure, il avait
aperça Seiffert qui ouvrait la malle et parcourait les papiers du coffret. Se voyant enfin seul avec le blessé, il s'était hâté de sortir de sa cachette. Il avait pris le coffret et s'était sauvé dans sa chambre, située au dernier étage de la maison.
(( Malheureusement pour lui, la clef était restée en la possession de Seiffert. Un ami, qui travaillait chez un serrurier, lui avait promis de lui faire une clef, ou du moins un instrument suffisant pour ouvrir le coffret ; mais, en dépit de plusieurs tentatives, il n'avait pas encore réussi jusque-là. »
— Où est le coffret? demanda William.
— Chez ma maîtresse, monsieur, répondit Heinrich après un instant d'hésitation.
— Où demeure-t-elle? n
178 L'IïOïEL DU DRAGON
Il cita l'endroit; c'était un petit village aux portes de Mayence.
Mewill voulait y aller tout de suite, mais Hein» rich lui fit observer que Seiffert pourrait se douter de quelque chose, s'il les voyait sortir ensemble. L'observation était juste, et William en convint. Il partit devant, et Heinrich le rejoignit quelque temps après.
Comme Seiffert passait devant l'hôtel du Croissant, qu'une maison seulement séparait du sion (la plupart des grands hôtels de Mayence sont voisins), il s'aperçut qu'une nombreuse escouade d'ouvriers était en train de le réparer à l'intérieur comme à l'extérieur.
Cet hôtel, qui avait eu jadis une grande réputation et qui occupait une fort belle maison, appartenait depuis quelques années à un homme
incapable, sans ordre et sans conduite. Cet individu en avait complètement perdu la réputation et la clientèle. Seiffert, qui s'était fort bien trouvé de cette mauvaise administration, avait naturellement un grand intérêt à ce que l'hôtel ne tombât pas entre des mains plus intelligentes. Ces préparatifs d'embellissement faisaient présager à Seiffert un changement de dynastie que les ouvriers lui confirmèrent.
— Tenez, voilà le nouveau patron, dit un des ouvriers en montrant à Seiffert un jeune homme qui sortait en ce moment avec l'entrepreneur.
Seiffert resta stupéfait en reconnaissant Adolphe Dietz, son ancien oberkellner.
— Comment osez- vous reparaître ici? dit-il d'un ton menaçant. Avez-vous oublié vos engagements?
— Nullement, monsieur. Hier, en arrivant, J'ai déposé les mille florins chez monsieur le commissaire de police. Vous pouvez les y réclamer s'il y a lieu.
— Il y a quelque chose là-dessous, pensa Reinhold, frappé du ton de l'oberkellner. Il paraît que vous allez me faire concurrence ? reprit-il d'un ton moqueur, mais moins brusque.
Adolphe s'inclina d'une manière affirmative.
— Avez-vous un long bail?
— J'ai acheté la maison.
— Avec quel argent, grand Dieu!
— Avec de l'argent qu'on m'a prêté.
— A dix pour cent.
— Sans intérêt.
— Vous prêtera-t-on aussi de quoi renouveler le mobilier, l'argenterie, le linge, la cave, etc.?
— On m'a ouvert un crédit de cent mille florins chez Rothschild de Francfort.
Seiffert revint chez lui de plus en plus tourmenté et furieux. Il demanda encore Heinrich. On lui répondit qu'il n'était pas rentré. Peu d'instants après, le portier lui apporta une lettre timbrée de Dresde.
Reinhold l'ouvrit d'une main agitée. Elle contenait probablement quelque mauvaise nouvelle, car il se laissa tomber sur une chaise en levant le poing vers le ciel avec un élan de rage. Il saisit brusquement son chapeau et sortit pour se rendre chez Mademoiselle Smithson,
En le voyant entrer, la pauvre fille tressaillit. Sa figure pâle et décomposée trahissait une profonde angoisse.
— Mademoiselle, dit Seiffert qui entra bruta-
lement en matière, il a été convenu entre nous que notre mariage aurait lieu pour la fin du mois au plus tard. Nous voici au 22 : je viens, en conséquence, vous prévenir qu'après-demain on fera la première publication.
Bien qu'elle s'attendît chaque jour à cette terrible nouvelle, Martha resta comme écrasée et ne put d'abord trouver un seul mot à répondre. Elle étendit ses deux mains jointes vers Seiffert, mais ce dernier ne répondit à ce geste suppliant que par des haussements d'épaules significatifs.
— Monsieur Seiffert, reprit-elle, je ne puis croire que vous ayez l'intention de me contraindre à une union qui fera notre malheur à tous deux.
— Oh! pas de scène, interromprit brusquement le maître d'hôtel. Je vous préviens que ma
détermination est prise; ni raisonnements, ni prières, ni larmes, ne m'en feront changer.
— Tenez, monsieur Seiffert, un parent vient de me laisser une petite fortune; je le sais depuis hier seulement. Rendez-moi ma parole, et je vous abandonne la moitié de cet héritage.
Il haussa encore les épaules.
— Eh bien! reprit Martha, eh bien, je vous donnerai tout... tout!... mais, au nom du ciel! ne me brisez pas ma vie! C'est convenu, n'est-ce pas, mon bon monsieur Seiffert? Je vous abandonne tout ce qui m'appartient, et de votre côté,
— Je vous ai dit que je voulais être votre mari, interrompit-il, et rien ne me fera changer de détermination...
— Oh! vous n'avez ni cœur ni entrailles» s'écria-t-elle...
— Bah ! fit le maître d'hôtel avec son méchant sourire, plus tard, quand vous me connaîtrez mieux...
— Oh! je vous connais assez! s'écria-t-elle. Croyez-vous que je n*aie pas vu comment vous vous étiez emparé de la confiance de mon pauvre père et comment vous en avez abusé?
— Ma belle demoiselle, reprit Seiffert en se levant, il aurait mieux valu faire ces réflexions un peu plus tôt, c'est-à-dire avant de jurer sur la Bible que vous m'épouseriez,
— Mon Dieu, mon Dieu! n'aurez- vous pas pitié de moi? murmura la pauvre fille en levant les mains au ciel.
— Voyons, fit Seiffert avec impatience ; voulezvous, oui ou non, tenir votre parole et signer c^ papier?
— C'est ma mort que vous demandez !
— Je vous le répète, je vais donner nos noms pour les publications. Nous verrons si vous oserez retirer le vôtre et vous parjurer.
— Monsieur Seiffert, ne partez pas encore, de grâce ! au nom de ce que vous avez de plus cher au monde... laissez-vous fléchir.
Et la pauvre enfant, à genoux devant lui, et tenant sa main qu'elle couvrait de larmes cherchait à le retenir. Il se dégagea des mains de
la jeune fille et se dirigea vers la porte.
Tout à coup il recula en apercevant Mewill qui. se tenait debout sur le seuil... L'œil du jeune Anglais étincelait, et sa figure, si douce d'habitude, avait une telle expression de mépris et de colère, que Martha se jeta instinctif >ment entre lui et Seiffert,
— Monsieur William ! s*écria-t-elle d'une voix suppliante.
— Ne craignez rien, mademoiselle; je respecte trop votre appartement, je me respecte trop moi-même pour m'abaissera châtier de mes mains ce misérable.
— Monsieur ! exclama le maître d'hôtel... votre insolence...
William le regarda avec un mépris tellement écrasant que Seiffert ne put achever.
— Calmez -vous, mademoiselle, reprit Mewill... Soyez assez bonne pour me laisser quelques minutes seul avec cet homme. Vous voyez que je suis parfaitement calme et de sang-froid.
Il y avait une telle autorité dans la voix de William que, malgré son inquiétude, Martha
sortit silencieusement de la chambre en emmenant Diepold.
— Monsieur, dit William, vous étiez le fondé de pouvoirs de M. Robert Elding,le père de Mademoiselle Martha. Il avait en vous une entière confiance. Pendant sa maladie, dont on ne croyait pas qu'il pût se rétablir, vous avez tout arrangé pour amener une faillite. Vous avez été secondé en cela par deux banquiers ennemis de M. Elding. C'est vous qui avez causé sa mort.
— Cest faux! s'écria Seiffert dont la figure devint livide.
— Il s'est empoisonné parce qu'il se croyait forcé de déposer son bilan. C'est vous qui avez profité de son état de faiblesse pour lui persuader qu'il était ruiné, alors que vous saviez
fort bien que son actif dépassait son passif.
— La meilleure preuve du contraire, c'est que la faillite a dû être déclarée après la mort de M. Elding.
— Grâce à vos manœuvres, et parce que vous avez été nommé liquidateur à Tinstigation des banquiers vos complices. Il est maintenant prouvé que M. Elding n'était en faillite que grâce à vos détournements et à vos coupables manœuvres. Du reste, si vous voulez des détails plus précis, voici ce que m'écrivent les deux comptables qui ont été chargés de vérifier tous les livres.
Il lui donna en même temps une lettre que SeifTert parcourut rapidement.
— Il ne vous servirait à rien de la déchirer, dit William en voyant que Reinhold la froissait
avec colère, car j'ai le double dans ma poche pour être remis à la justice. Je vous déclare que je le ferai dès ce soir, en y joignant la déposition de votre garçon Heinrich, relativement à certain coffret, et une plainte en règle au nom de la famille Elding, dont j'ai la procuration, à moins que vous n'acceptiez mes conditions. Dans ce dernier cas, je me contenterai de faire réhabiliter M. Elding et je vous donnerai le temps de vendre votre hôtel et de quitter le pays. Ces conditions, ou plutôt cette condition, c'est que vous dégagerez Mademoiselle Elding de son serment. Y consentez-vous?
Il y eut un moment de silence ; Seiffert paraissait réfléchir profondément.
— Non! dit-il enfin en relevant la tête et d'un
ton ferme.
— C'est de la folie. Vous ne pouvez éviter une condamnation,
— Oui, mais une condamnation ne déliera point Mademoiselle Martha d'un serment prêté sur rÉvangile. Vous aurez déshonoré le nom qu'elle sera forcée de porter, et voilà tout.
Il y eut encore un instant de silence. Mewill en profita pour reprendre un peu de calme. Voyant que Seiffert persistait dans sa résolution, il essaya de l'effrayer par des menaces ou de le séduire par des promesses. Tout fut inutile. Fort de sa position et de la connaissance qu'il avait du caractère de Martha, Reinhold voyait en elle un bouclier qui le garantirait de toute poursuite.
— Nous reprendrons plus tard cette conversation, dit William en se levant. Pour le moment, monsieur, vous pouvez vous retirer.
L'HOTEL DU DRAGON 19i
Seiffert prit son chapeau et sortit d'un pas délibéré. Au fond du cœur cependant il était beaucoup moins rassuré qu'il cherchait à le paraître. Il se sentait assis sur un volcan et ne se dissimulait pas que la moindre étincelle pouvait le faire sauter.
Comme il rentrait chez lui, fort indécis encore sur le parti qu'il prendrait, on l'avertit qu'un étranger, qui n'avait pas voulu dire son nom, l'attendait dans le salon.
— Que diable me veut-il?
Le garçon lui montra un homme de quarante à cinquante ans, fort bien vêtu, qui parcourait la salle à manger d'un pas fiévreux et agité. En l'apercevant, Seiffert courut à lui. L'inconnu voulut parler, mais le maître d'hôtel lui montra de l'œil les garçons qui les regardaient et l'em-
mena dans son cabinet, dont il ferma soigneusement la porte.
William, de son côté, revint chez lui quelque temps après, la tête en feu et dans un état d'extrême exaltation. Comme il ne pouvait demeurer désormais sous le même toit que Seiffert, il comptait donner l'ordre de transporter ses bagages dans une autre maison... En entrant dans le vestibule, il s'aperçut qu'il se passait quelque chose d'insolite. Les garçons avaient l'air très-affairés et causaient entre eux avec une vivacité singulière. Quelques voisins groupés dans la rue s'entretenaient aussi avec la même vivacité.
On apprit à William qu'un étranger venait d'assassiner le maître d'hôtel et de se faire ensuite sauter la cervelle.
Voyant que les garçons de l'hôtel ne pouvaient lui donner d'autres renseignements, Mewill courut chez le magistrat. Ce dernier lui dit que Seiffert était mort et que son meurtrier n'avait plus que quelques minutes à vivre.
— Cet homme, dit le magistrat, est un banquier de Dresde, nommé Wormzeller, appartenant à une famille honorable, et bien placé jusqu'ici dans le monde financier.
Entraîné par sa haine contre M. Elding, et par les perfides conseils de Seiffert, il s'était gravement compromis dans toutes les malversations de ce dernier.
Prévenu qu'on allait l'arrêter, Wormzeller avait pris la fuite, et était accouru à Mayence. Se voyant perdu et déshonoré, il avait voulu,
du moins, punir de sa main le misérable qui avait été la cause de sa perte.
Nous dirons à ce propos que, par suite de l'information qui eut lieu plus tard au sujet de toute cette affaire, divers indices firent supposer à la justice que la mort de M. Robert Elding avait été le résultat d'un crime et non d'un suicide, comme on l'avait cru d'abord.
On supposa que, la veille de sa mort, M. Elding, se sentant moins faible, ou peut-être mis sur ses gardes par quelques avis officieux, avait voulu se rendre compte de l'état de ses affaires. Il s'était fait apporter divers registres par Seiffert, son fondé de pouvoirs.
Malgré les explications de ce dernier, la vieille expérience du banquier avait probablement remarqué que la comptabilité n'était pas
en règle; mais la fatigue l'avait obligé de remettre ses recherches au lendemain.
C'était alors sans doute que, redoutant une plus ample vérification, Seiffert avait jeté du poison dans la tisane que M. Elding prenait chaque nuit.
On ne put jamais obtenir la preuve complète de ce nouveau crime de Seiffert, mais les magistrats restèrent persuadés que tout s'était passé comme nous venons de le raconter. On eut soin naturellement de cacher à Mademoiselle Elding ces cruels détails, qui n'auraient fait que renouveler sa douleur.
Deux mois s'étaient écoulés. Vivement affectée de la mort tragique de Seiffert et des souvenirs de deuil que cette mort lui avait rappelés,
Martha vivait dans une profonde retraite. Elle ne voyait que William et quelquefois Adolphe Dietz, dont l'hôtel commençait à se remplir de voyageurs.
Délivrée enfin de toutes les indécisions qui la torturaient, la jeune fille reprenait peu à peu sa douce gaieté. Les cent vingt- cinq mille francs qui lui revenaient de la succession du duc de Rivingstone étaient une fortune pour une femme aussi simple que Martha. Elle était heureuse de pouvoir la partager avec William Mewill.
Deux ou trois fois, tandis qu'elle arrangeait avec lui les plans de leur nouvelle existence et de leur petit ménage, elle surprit un sourire sur les lèvres de William.
— Pourquoi riez-vous, demanda-t-elle un
jour. Vous me trouvez bien enfant, n'est-ce pas? C'est vrai : je suis si heureuse ! Aussi vous pouvez vous moquer de moi tant que voudrez, mon ami. Du moment où je vous vois là, le reste m'est indifférent.
— Soyez tranquille, ma bien-aimée; je ne me moquerai jamais d'un mouvement venant du cœur. Je vous aime trop moi-même pour ne pas entrer dans tous vos plans d'avenir. Si j'ai souri...
Il s'arrêta.
— Eh bien? fit-elle.
— Eh bien, je vous dirai pourquoi le jour de notre mariage.
Vers le quinze du mois suivant, il y avait foule dans la Reinstrass, vis-à-vis l'hôtel du Croissant. Tout le monde se dressait sur la pointe des
pieds et cherchait à voir dans la cour de l'hôtel trois magnifiques carrosses attelés chacun de quatre chevaux et conduit par de gros cochers poudrés, vêtus de riches livrées et ornés d'énormes bouquets.
Au bout d'une heure d'attente, quelques messieurs en habit noir, et de haute mine, parurent sur le perron et montèrent dans les équipages. Les garçons de l'hôtel firent retirer la foule, et les carrosses se dirigèrent au grand trot vers l'église, devant laquelle ils s'arrêtèrent.
Quelques minutes auparavant, William entrait chez Mademoiselle Elding qu'il venait chercher pour la conduire au temple où devait se célébrer leur mariage. Il avait loué une voiture de place dans laquelle montèrent deux amies de la jeune fille et un vieux parent qui était venu à Mayence
pour tenir lieu de père à Martha durant cette cérémonie.
Adolphe Dietz, qui était un des témoins de la jeune fille, montrait une agitation incroyable. De temps en temps il lui prenait des envies de rire qu'il ne comprimait qu'à grand'peine, et qui lui donnaient la plus singulière figure du monde. Puis il commençait une phrase qu'un regard de William lui faisait interrompre brusquement. Il se rejetait alors dans le fond de la voiture et se frappait la tête contre les parois rembourrées, avec une sorte de joyeuse impatience.
Absorbée par son bonheur et par le recueillement qui s'était emparé d'elle en entrant dans l'église, Martha ne remarqua pas que plusieurs personnes s'étaient jointes à son cortège.
A la fin de la cérémonie, le ministre qui avait
célébré le mariage tendit aux nouveaux époux et à leurs amis le registre sur lequel ils devaient apposer leurs noms. Tous les étrangers qui étaient venus de l'hôtel du Croissant dans les équipages à quatre chevaux s'avancèrent pour saluer la mariée et son mari. Ils les appelèrent du nom de duc et de duchesse de Rivingstone, à la grande stupéfaction des témoins de Martha.
Celle-ci tendit la main à son mari et lui dit tout bas d'un air presque inquiet : « Le duc de Rivingstone m'aimera-t-il autant que m'aimait William Mewil? »
Je ne sais ce qu'il lui répondit pour la rassurer, mais un doux sourire illumina la physionomie de la jeune femme.
Pendant ce temps les parents de William qui se trouvaient presque tous naturellement parents
de Martha, sa cousine, avaient inscrit sur le registre leurs noms et leurs titres. Lorsqu'on tendit la plume à M. Dietz, le pauvre garçon rougit jusqu'aux oreilles en ne voyant que des ducs, des comtes et des baronnets au-dessus de la place qu*on lui indiquait pour mettre son propre nom. Pour le décider à signer, il fallut que William vînt lui prendre la main.
— Allons ! signez, mon ami, lui dit le jeune duc; j'espère que d'ici à quelquesjours je pourrai à mon tour signer votre contrat de mariage avec Mademoiselle Buttman, puisque son père consent à vous accorder sa main.
En sortant de l'église, William et sa femme montèrent avec Diepold dans l'un des équipages arrêtés devant le perron. Quelques minutes après ils descendaient à l'hôtel du Croissant, où l'on
vait préparé un superbe appartem ent pour le aeune couple.
Assis auprès de Martha et tenant les deux mains de la jeune femme dans les siennes, William lui expliqua enfin pourquoi il lui avait fait si longtemps mystère de son titre et de sa fortune.
Le père de William appartenait à la riche et puissante famille des ducs de Rivingstone. Olivier, son frère aîné, celui qui portait le titre de duc, avait eu une existence fort accidentée.
Maître à vingt ans d'une fortune énorme, il avait commencé par se livrer à toutes les folies que commettent trop souvent les fils de famille. A la fin, cependant, ne trouvant plus que l'ennui et le dégoût dans cette vie de désordre, il avait pris le parti de se marier.
Cette union, contractée par un motif d'intérêt de la part de sa femme, avait été fort malheureuse. Déjà sombre et morose de sa nature, Olivier de Rivingstone avait complètement tourné à la misanthropie, La seule chose qu'il parût encore aimer au monde était son neveu William, dont le caractère franc et loyal lui plaisait. A son lit de mort, il Tavait fait venir et lui avait annoncé qu'il le faisait héritier de son titre et de son immense fortune.
— Maintenant, écoute-moi, avait-il ajouté. Tous mes malheurs sont venus de ce que, maître de ma fortune, tout jeune encore, j'ai gaspillé ma vie sans connaître les hommes. Je veux qu'il n'en soit pas ainsi de toi et que mon expérience te serve à quelque chose.
Tu auras dix-neuf ans le mois prochain. Il
faut que pendant trois ans, tu voyages à l'étranger sous le simple nom de Mewill et sans autre pension que cinquante livres sterling par mois. Quoi qu'il puisse t'arriver, tu ne dois te servir ni de ton titre ni de ta fortune. Je veux que tu connaisses la vie telle qu'elle est pour la majeure partie des hommes, et que tu apprennes à te faire estimer par d'autres qualités que celles des millions que je vais te laisser. On ne connaît bien les hommes que quand on a besoin d'eux.
Je désire aussi que tu fasses tous tes efforts pour retrouver ton oncle Robert Elding et que tu lui assures, ainsi qu'à ses enfants, une position convenable. Tu as l'esprit droit, et je sais que Ton peut compter sur ta parole. Songe que la promesse faite à un mourant est doublemen
sacrée, et jure-moi de te conformer à ma dernière volonté. Dans trois ans, à pareil jour, tu seras libre de porter mon titre et de disposer de ma fortune.
William avait accepté toutes les conditions de son oncle, qui était mort quelques heures après.
C'était deux ans plus tard que William avait fait la connaissance de M. et de Mademoiselle de Splittern.
En cette occasion, T incognito que son oncle
lui avait fait promettre de garder lui avait rendu
un grand service. Il est probable , en effet,
qu'Henriette de Splittern n'aurait eu garde de
manquer de parole au riche et noble duc de
Rivingstone, qui ne se serait aperçu que trop
tard de la coquetterie et de la légèreté de sa
femme. Aussi chaque fois qu'il y songeait, William bénissait-il la prudence de son vieil oncle.
Nous dirons à ce propos que M"^ de Splittern, devenue M™® de Vesperren, tomba dans un profond désespoir en apprenant qu'elle avait perdu par sa faute l'occasion de devenir duchesse.
Cela la désolait d'autant plus qu'au fond du
cœur elle avait toujours préféré William Mev^^ill.
On devine aisément quelle était la personne
qui avait ouvert un crédit à Dietz pour l'achat de
son hôtel.
L'ancien oberkellner épousa peu de temps
après sa fidèle Charlotte, que la jeune duchesse de Rivingstone combla de cadeaux.
William et sa femme sont revenus en Angleterre. Ils habitent presque toujours leur terre de
Rivingstone. Ils ont trois enfants, et le nom de la duchesse est béni dans toute la contrée pour son inépuisable charité.