D 'UN
Le capitaine avait raison lorsqu'il annonçait que le lendemain nous entrerions dans le Gange. En faisant ce matin notre promenade accoutumée sur le pont, nous avons remarqué que Peau changeait déjà de couleur et prenait une teinte grisâtre.
A l'entrée du fleuve stationne perpétuellement un bâtiment désemparé qui porte un fanal. On l'appelle feu flottant (floating fire). Autour de
ce navire, immobile à un mouillage, croisent sans cesse une douzaine de bricks, fins voiliers, de 200 à 250 tonneaux. Ils distribuent des pilotes aux bâtiments qui entrent et réprennent les pilotes des navires sur leur départ. Un novice, perché sur les barres de cacatois, a le premier découvert le feu flottant. Cela lui a valu une gratification de vingt francs de la part du capitaine, et un vigoureux coup de pied au bas des reins de la part d'un des gabiers qui l'avait chargé d'un autre travail. Le novice a gardé les vingt francs et rendu immédiatement le coup de pied avec les intérêts, car, malgré sa jeunesse, c'est déjà un hercule. Expédié par le capitaine, qui voulait ignorer l'incident pour ne pas être obligé de punir, le docteur du bord a joué le rôle de conci- Uateur et rétabli la paix. Nous commençons à
apercevoir la terre ; mais on ne distingue encore rien. Un des bricks s'approcUe de la Nancy et met en panne ainsi que nous. Son embarcation nous amène un pilote avec son aide, k peine à bord, tous deux sont assaillis de questions. On les installe dans une cabine, et le pilote, gros homme à figure honnête et franche, au teint couleur de brique, commence un grog qui, suivant le dire des matelots, doit durer jusqu'à Calcutta et se renouveler sans cesse comme le célèbre couteau de Jeannot.
Autour de nous, des courants sous-marins d*une grande vitesse bouleversent les ondes, qui deviennent de plus en plus fangeuses. On dirait la Seine après deux jours d'orage. Bientôt nous apercevons un bateau. Une mauvaise voile d*écorce tressée aide un peu ses rameurs, dont
nous voyons les avirons retomber en mesure» C'est un tlîowlia de pêcheurs dé Gelle-As, qu'il ne faut pas confondre avec les dandys ou bateliers. Leur bateau, presque carré à l'arrière, et fort élevé de cette partie, est d'une forme disgracieuse. Quatre rameurs le font mouvoir avec des avirons en forme de pagaies. Un cinquième Bengali, debout à l'arrière, se donne un mal du diable pour manœuvrer un gouvernail primitif, sorte de gigantesque pagaie qui plonge profondément dans Teau. Ces braves gens, qu'on a soin de nous signaler comme d'habiles et effrontés voleurs, nous apportent du poisson, des fruits, des chapeaux de paille et des légumes. Ils sont laids, maigres et peu vêtus. Leur couleur ressemble un peu à celle du chocolat. Une sorte de béret ou turban en étoffe de coton de
couleur blanche, un langouti, ceinture qui passe entre les cuisses et entoure les reins, voilà tout leur costume. Quelques-uns pourtant ont, en outre, une écharpe d'étoffe de coton ou de mousseline grossière qui leur sert à volonté de tunique, de manteau ou de couverture. C'est là tout ce qu'ils ont pour s'envelopper durant les nuits qu'ils passent en plein air sur le pont, et qui sont bien froides à cette époque de l'année. En les voyant arriver de loin, on se demandait si c'étaient des hommes ou des singes. M. A... n'a été bien convaincu qu'ils appartenaient à l'espèce humaine qu'en [les entendant parler. C'est, du reste, la plus cbétive de toutes les races hindoues, ainsi que j'ai pu m'en convaincre par la suite. Avec leur air idiot, et malgré leur langage dont nous ignorons le premier
mot, ils trouvent moyen de vendre leurs marchandises quatre fois plus qu'elles ne valent. Gomme chacun leur a fait cadeau de vieux effets, ils nous importunent pour avoir d'autres présents. Afin de s'en débarrasser et de mettre ordre aux larcins qu'ils ont déjà trouvé moyen d'exécuter, on les invite à se rembarquer avant la nuit. Ils nous quittent à regret et s'éloignent chargés de butin et vêtus des oripeaux les plus incroyables. Il est impossible de se faire une idée de la maigreur de ces individus. Chacun de leurs os fait saillie, et tous les chiens de Saint- Malo réunis ne pourraient trouver à mordre sur les grêles échalas qui remplacent leurs mollets absents. Néanmoins ces Bengalis jouissent d'une bonne santé, et peuvent supporter d'incroyables fatigues.
A la tombée de la nuit, nous jetons l'ancre. De nombreux bancs de vase, dont la situation varie fréquemment, obstruent l'entrée du Gange, et nécessitent beaucoup de précautions. Quand le soleil se lève le lendemain matin, presque tous les passagers sont déjà sur le pont pour jouir de la vue des côtes indiennes.
A l'endroit où nous avons passé la nuit, le Gange a plus de deux lieues de largeur, et son courant est excessivement rapide. A droite et à gauche, le rivage, très-élevé au-dessus du fleuve, est bordé d'arbres touffus entre lesquels croît un épais fouillis de bambous et de divers arbustes. On dirait un taillis sous une forêt. Les arbres viennent jusqu'au bord de l'eau, et leurs branches, étendant assez loin sur ce fleuve leurs rameaux inclinés, semblent former un long ber-
ceau de verdure. Pas une colline, pas une ondulation de terrain. Les bois que nous apercevons, et qui s'étendent à perte de vue, sont les jungles, repaire de bêtes féroces de tout genre. De temps en temps une clairière nous laisse apercevoir un village indien, une aidée, composé de quelques misérables huttes de pisé ou de branchages ; mais il y en a bien peu.
Une demi-douzaine de chowlias et de diggeys (canots) nous entourent; mais on leur défend d'accoster. Leurs bateliers nous suivent et cherchent à nous tenter par la vue de divers fruits qu'ils élèvent au-dessus de leur tête. Leur éloquence est inutile. Cependant deux Bengalis qui montent un petit diggey nous montrent de si beaux ananas que mistress H... désire les leur acheter. On jette une amarre aux bateliers; puis
on leur passe, au moyen d'une ficelle, l'argent qu'ils ont demandé. Au lieu de renvoyer les ananas par la même voie, les Bengalis coupent Pamarre le plus loin possible de leur canot, et se sauvent à force de rames, emportant les ananas, l'argent et le bout de câble. Mistress H..., furieuse, veut qu'on vire de bord et qu'on poursuive ces effrontés voleurs. Le capitaine s'y oppose en riant, et la Nancy continue sa route.
Voici Sagor ou Sangor, la plus vaste de toutes les îles du delta du Gange, couverte de marécages et de jungles inextricables. Cette île, inhabitée, est célèbre par ses tigres. On raconte des histoires lamentables de bateliers dévorés sur le bord du fleuve, et quelquefois même dans leurs bateaux par ces terribles animaux.
« Il y a cinq ans, nous raconta le pilote, un chowlia avait jeté Tancre à quelques toises du rivage. Un des bateliers descend à terre pour chercher du bois : deux heures se passent, iî ne reparaît pas. Un autre batelier va le chercher, mais lui aussi on Tattend vainement. Deux des cinq autres bateliers descendent ensemble et s'enfoncent dans les jungles. Rendus à cinq cents pas du rivage, ils aperçoivent un tigre couché près des deux cadavres horriblement mutilés. Avant que les malheureux aient eu le temps de pousser un cri, le tigre bondit sur eux et saisit le moins agile. Tandis que ce dernier, dont on entend les os craquer sous la terrible mâchoire du tigre, pousse des cris déchirants, son compagnon se sauve éperdu. Au moment où il est sur le ooint d'atteindre le bateau, que les
trois autres bateliers se hâtent de rapprocher du rivage, il entend le tigre accourir derrière lui. Le malheureux, faisant un effort désespéré, se jette à Teau ; déjà il touche le chowlia, et ses amis l'aident à y monter. Il se croit sauvé; vain espoir. Par un bond prodigieux, le tigre vient tomber au milieu du bateau, ressaisit sa proie et l'emporte. Deux minutes plus tard, le malheureux gisait, sanglant et inanimé, sur le bord du fleuve. A côté de lui, léchant le sang qui coulait de ses blessures et la cervelle qui jaillissait de son crâne fracassé, le tigre jetait un regard de regret sur le chowlia que les bateliers épouvantés éloignaient à force de rames. »
Pendant que le pilote nous raconte cette histoire et cinq ou six autres de même genre, qu'il est souvent obligé d'interrompre pour comman-
der quelque manœuvre, nous avons dépassé Sangor. Une dizaine de lieues plus loin, à la chute du jour, nous jetons l'ancre à quelque distance du rivage. Le vent nous étant contraire et nous retardant beaucoup, le capitaine décide qu'il partira le lendemain matin pour Calcutta dans un chowlia de pêcheurs, afin de nous envoyer un bateau à vapeur pour nous remorquer. Nous ferons ainsi en un jour le trajet qu'autrement nous aurions mis une semaine à terminer. Le 26 septembre, à six heures du matin, le capitaine se met en route. Nous levons l'ancre et nous partons aussi; mais, vers neuf heures, le vent tombe. Les voiles pendent inertes le long des mâts. En deux heures de temps Kousn'avoES pas fait une demi-lieue. Comme les courants, très-rapides dans cet endroit, pourraient nous
drosser sur quelque banc de vase, on se décide à mouiller.
Nous ne sommes qu'à deux pas du rivage qui, sur notre droite, commence à présenter quelques traces de culture et d'habitation. Il y a une interruption dans les jungles, et le sol que nous avons sous les yeux ressemble assez à celui des clairières de nos bois de taillis de France.
Le docteur C..., M. A..., M. 0..., V... et moi nous demandons à débarquer pour faire un tour de chasse. En dépit du pilote, qui nous prédit que nous ne rapporterons rien de bon à manger, et nous recommande de prendre garde au soleil et aux serpents, nous mettons notre projet à exécution. Comme le soleil est assez fort pour donner une congestion cérébrale et pour tuer un Européen sur le coup, je me couvre la tête
d'un foulard sur lequel je place un chapeau de latanier. Mon compagnon en fait autant. Rendu à terre, M. 0... trouve qu'il fait trop chaud pour chasser, se couche sous un arbre et s'endort. Pour nous, nous commençons par courir vers deux huttes en pisé, recouvertes de branches d'arbres et de feuilles de palmier, que nous apercevons à l'ombre d'une plantation, d'un tope de manguiers. Deux Hindous, accroupis sur leurs talons, et n'ayant d'autres vêtements que le langouti et le turban, fument le gargouU, le houka du bas peuple, qui se compose d'une noix de coco sur laquelle est planté un tuyau que je ne puis mieux comparer qu'à une clarinette. Le bec s'enfonce dans la noix à l'endroit par lequel celle-ci était jadis suspendue à l'arbre. Le pavillon sert de fourneau et reçoit le tabac auquel
les Bengalis mêlent souvent des feuilles de chanvre. Un trou de la grosseur d'une noisette pratiqué au milieu de la noix de coco, sert à aspirer la fumée. Cette noix est remplie d'eau, jusqu'au tiers environ de sa hauteur, ce qui produit un glouglou , un bouillonnement singulier lorsque le fumeur tire un peu fortement.
Nous essayons de parler à ces Bengalis. Impossible de s'entendre. Nous ne savons que deux mots de leur langage, mais ces deux mots ils nous les répètent à satiété. « Bacshih saheb ! bacshih saheb î (gratification, seigneur!) »
Tout Européen, tout homme blanc est saheb
pour les Bengalis, le peuple le plus adulateur,
le plus servile, le plus mendiant qu'il y ait au
monde.
Nous donnons quelques bagatelles aux deux Bengalis; puis nous entamons une pantomime digne de Debureau, pour essayer de leur faire comprendre que nous avons besoin d'un guide. Je montre mon fusil et quelques oiseaux qui voltigent autour de nous; puis je fais un geste circulaire et décris force zigzags avec mon doigt. Le Bengali me regarde d'un air hébété; il ne comprend pas. Alors, roulant dans ma main une douzaine de pice (sous indiens, prononcez païsse), je recommence ma pantomime. Cette fois mon homme comprend tout. Il se lève, resserre sa ceinture et se met en marche.
Sous la conduite d'un des Indiens nous nous mettons en chasse : mais, comme nous manquons de chiens, la prédiction du pilote se réalise à peu de chose près. Quoique le pays fourmille,
dit-on, de lièvres, nous n'en trouvons pas un seul. En revanche, nous tuons force milans, des corbeaux et divers oiseaux de la taille d'un merle, les uns noirs, les autres jaunes, d'autres absolument de la même couleur que nos martinspêcheurs. Master R..., que j'avais oublié de mentionner parmi mes compagnons de chasse, a tué sept bécassines : V... une; moi, deux. Il yen a en quantité, mais elles sont dans les marécages et les taillis, et nous n'osons trop nous risquer à les y poursuivre. V..., toujours intrépide, s'est déjà embourbé deux fois. En ôtant son soulier pour le nettoyer, il a trouvé un fort joli scorpion, d'un brun rougeâtre, en train de grimper le long de son caleçon. Sans être mortelle, la morsure de ces animaux, que nous rencontrons par centaines, cause quelquefois de longues et cruelles
souffrances. Cinq minutes après, en tirant ma quatorze ou quinzième bécassine, que je manque comme d'habitude, je me sens vigoureusement pincer l'orteil à travers le cuir de mes bottes. C'est encore un coquin de scorpion, mais il n'a pu traverser le cuir, et je l'écrase sous mon talon. A côté de nous, le Bengali marche nu-pieds. Aussi évite-t-il soigneusement les endroits humides, et nous fait-il suivre autant que possible les sentiers tracés.
Tout à coup le docteur pousse un cri : un serpent de trois pieds de long à peu près, vient de s'enrouler autour de la jambe gauche de M. R..., qui était en train de chercher une bécassine blessée par lui.
Le servent balance sa tête de droite et de gauche et semble chercher à quel endroit il doit
mordre : quelquefois il se détourne pour nous regarder.
— Ne bougez pas, messieurs, nous crie l'Anglais qui, malgré sa pâleur, conserve un admirable sang-froid.
Sans bouger de place, sans regarder le serpent, il tire la baguette de son fusil, puis, d'un coup vigoureusement appliqué, il abat l'animal dont la queue reste encore enroulée autour de sa jambe. Avant que le reptile, étourdi du coup, ait pu relever la tête, V... la lui écrase d'un coup de crosse.
Tout en remerciant V..., M. R... regrette qu'on lui ait détérioré son serpent, qu'il veut empailler ou conserver dans de l'alcool. Nous avons appris plus tard que la morsure de ce serpent n'eût pas été mortelle. Le cobra capella et le petit cobra
manile (ou serpent noir) sont les plus dangere'^x de tous ces reptiles. On ne résiste guère plus d'une heure à la morsure des serpents noirs, et je ne crois pas qu'on connaisse aucun moyen de la guérir. Ainsi que l'ont raconté plusieurs voyageurs, l'Indien mordu par un serpent noir se couche à terre, s'enveloppe la tête dans un coin de la pièce de coton qui lui sert de vêtement, et attend la mort avec la résignation qui caractérise ce peuple infortuné. Notre guide sait tout cela et nous le fait comprendre par ses gestes et par la pantomime animée à laquelle il se livre à propos du serpent que vient de tuer M. R... Cependant, pour quelques sous, il s'expose volontairement à cet affreux danger. Pauvres gens ! en les voyants! malheureux, je n'ai plus le courage de rire de leur laideur, de leurs grimaces et de leurs importunités.
L'épisode du serpent avait fait quelque impression sur nous. D'ailleurs, brûlés par le soleil et n'ayant plus l'habitude de marcher, nous étions tous un peu fatigués. Nous sommes revenus au village (car nous avons découvert une vingtaine d'autres huttes) et nous y avons acheté des ananas, des cocos, des oranges, des citrons et des pamplemousses. Notre guide a reçu deux roupies (la roupie vaut 2 fr. 50) qui nous venaient du pilote. C'est, nous a dit ce dernier, plus que le pauvre Bengali ne gagne dans trois semaines de travail. Cela n'a pas empêché notre guide de nous demander un supplément de baschih.
Une heure après, nous étions à bord avec dixhuit milans, dix bécassines, neuf corbeaux et une trentaine d'autres oiseaux dont nul de nous ne connaît l'espèce ni le nom. V..., M. A... et
moi, nous avons en outre rapporté chacun un magnifique coup de soleil.
Voilà le résultat le plus clair de ma première excursion, de ma première chasse sur le sol de l'Hindoustan,
Le lendemain, un bateau à vapeur est venu nous chercher et nous a remorqués jusqu'à Calcutta. A mesure que nous remontions l'Hoogly (bras occidental du Gange) Teau devenait moins vaseuse et prenait une teinte plus claire. Le paysage, quoique toujours plat, offrait aussi un peu plus de variété. Les champs cultivés et les plantations régulières succédaient aux jungles. Puis nous apercevions de temps en temps quel-
ques maisons appartenant à de riches Anglais. Presque toutes sont construites de la même manière, de forme carrée, à un seul étage, avec un toit à l'italienne et un large portique da côté du midi. Tout autour du premier étage règne une verandah (corruption d'un mot portugais qui signifie balcon), garnie de persiennes, de stores ou de cuss-cuss-lalties. On appelle ainsi des treillages de plantes et d'herbes aromatiques, principalement de vetyver, qu'on établit sur le balcon pour empêcher la chaleur de pénétrer dans les appartements et qu'on arrose continuellement.
Les aidées ou villages indiens sont peu nombreux et de misérable apparence.
Je voudrais trouver quelque rivière française à laquelle comparer le Gange, afin de donner
une idée du fleuve sacré des Hindous ; mais je ne vois aucun cours d*eau de nos pays qui s'en rapproche. Dans quelques endroits, il a plus de deux lieues de large, et son courant est de trois lieues à l'heure à certaines époques de l'année. L'Hoogly, sur la rive gauche duquel est située Calcutta, varie d'une demi-lieue à trois quarts de lieue de largeur.
Depuis notre entrée en rivière, nous avons été accueillis par deux fléaux : d'abord les corbeaux et les milans qui voltigent par centaines autour de nos vergues et nous étourdissent de leurs criailleries ; puis les moustiques, les scélérats de moustiques. Au déjeuner qui a suivi notre première nuit passée sur les bords du Gange, nous sommes tous arrivés avec des figures couvertes de plus de boutons que n'en porte un rosier au
printemps. Nous semblions relever de la petite vérole.... MM. R... V... et C... n'avaient rien et se moquaient de nos infortunes; mais la nui suivante ils ont payé leur tribut comme les autres. Quant aux corbeaux et aux milans, ils font damner les matelots, qui mangent presque toujours en plein air sur le pont. Plusieurs fois j'ai vu un de ces brigands de milans s'abattre comme une flèche sur le pont, enlever le morceau qu'un matelot tenait déjà au bout de sa fourchette et s'envoler impunément avec son butin. Un spectacle fort triste, fort lugubre, mais auquel personne ne fait attention en ce pays, c'est celui des cadavres qui descendent sans cesse le fil de l'eau. On en rencontre à chaque instant. Quelques-uns sont littéralement couverts de corbeaux et de milans.
Les Hindous regardent comme un bonheur d'être ensevelis dans les eaux du Gange, le plus saint, le plus révéré de leur sept fleuves sacrés. Lorsqu'on a de quoi payer cet honneur, on fait transporter le cadavre de ses parents ou de ses amis à une des pagodes situées sur le bord du fleuve. Au-dessus même de la rivière se trouve une petite plate-forme un peu élevée. Les brahmanes y dressent un bûcher, proportionné pour la quantité et la qualité du bois à la fortune du défunt ; on installe le cadavre sur la pile de bois qu'on allume après maintes cérémonies qu'il serait trop long de décrire ici. Puis les ossements et les cendres, le plus souvent même le cadavre à demi roussi, sont poussés dans le fleuve. A Bénarès et à Delhi, on brûle, dit-on, consciencieusement les morts ; à Calcutta, qn se plaint
généralement que les brahmanes ménagent trop le bois, et, suivant l'expression de Jacquemont, n'en donnent pas aux fidèles pour leur argent.
Quant aux Hindous pauvres, ils sont privés de la douceur d'être rôtis ; on les jette tout simplement à Teau. Grâce à l'affreuse nourriture que leur offrent ainsi les préjugés religieux du pays, les écrevisses du Gange sont énormes. On les dit très-délicates, mais je n'ai pas eu envie de vérifier le fait, quoique tout le monde en mange autour de moi.
Nous sommes arrivés à Calcutta vers cinq heures du soir, après avoir traversé un dédale de bâtiments de toutes les nations du globe. Une forêt de mâts s'étend à perte de vue le long du quai. Rapides clippers employés au commerce de
l'opium , gros navires américains chargés de glace, bricks, goélettes, trois-mâts, steamers, tartanes, jonques chinoises, chowlias gigantesques, parias (sortes de gabarres du pays avec un équipage indigène), navires arabes, turcs, suédois, français, anglais, etc.; tout cela se trouve pêle-mêle dans le port. Demain seulement il y aura une place libre contre le quai, à Lolvin's Ghât, et la Nancy viendra s'y poster afm d'opérer son déchargement. Pour aujourd'hui, on se contente de jeter l'ancre et d'amarrer le navire à un corps-mort ou bouée flottante.
Vue de cet endroit, Calcutta n'offre pas un brillant aspect. Nous ne pouvons apercevoir les beaux quartiers, et la plupart des maisons bâties sur les quais ne sont autre chose que des magasins. Deux portées de fusil au moins nous
séparent de la rive gauche, la plus voisine de nous. Comme il y a beaucoup d'autres navires entre la Nancy et les quais (qui sont d'ailleurs très-élevés), nous ne distinguons rien, à moins de monter dans les haubans. En grimpant sur les barres de perroquet, je vois Calcutta s'étendre à droite et à gauche, le long de la rive gauche du fleuve durant une lieue au moins. Une partie de la ville semble presque uniquement composée de petits palais situés entre cour et jardin et dont l'architecture est la même que celle des maisons de campagne. Après les riches quartiers, viennent des maisons plus petites, étroites, sombres et mal bâties qui forment un grand cercle autour des premières. Puis, derrière ces habitations, déjà peu attrayantes, commencent les misérables huttes des natifs. Elles décrivent
autour de la ville, du côté opposé à la rivière, une large bande dont une des extrémités vient rejoindre l'Hoogly et se prolonge assez loin sur le bord du fleuve.
Autant les quartiers européens sont larges, brillants et magnifiques, autant ces faubourgs indiens sont tristes à voir, entassés et misérables. Voilà bien l'Inde anglaise telle que je la rencontre à chaque pas dans les grandes et dans les petites choses : l'extrême opulence à deux pas de la plus affreuse misère. Les maisons de médiocre apparence qui séparent ses palais des cabanes sont habitées par des commerçants hindous, arabes, arméniens, etc. Cette transition, je la rencontrerai dans la société sous le nom des iaboos et des half-cast (demi-caste, sang mêlé). En voyant ainsi Calcutta à vol d'oiseau, j'ai presque deviné
le caractère de la population ou, pour mieux dire, des trois populations qui l'habitent.
J'aurais prolongé plus longtemps ces observations, si je n'avais pas craint de faire attendre un ami de ma famille, M. F..., qui m'avait écrit pour m'inviter à dîner et me dire qu'il viendrait au-devant de moi. La lettre m'avait été apportée par le bateau-poste que le capitaine avait envoyé au-devant de nous, comme cela se fait d'habitude, avec toutes les lettres arrivées à l'adresse de chacun de nous par la voie de Suez, qu'on désigne toujours au Bengale, par les mots d'overland (par terre).
Tandis que les matelots terminaient les manœuvres de mouillage, une vingtaine de diggeys et de petits chowlias nous avaient entourés. Perchés sur l'arrière de leurs embarcations, les
dandys (bateliers) luttaient de cris, de gestes et d'éloquence afin de nous décider à les employer pour nous transporter à terre, nous et nos effets. Une demi-douzaine de coolies (portefaix hindous) avaient, de leur côté, grimpé à bord, on ne sait ni par où ni comment. Peu soucieux de se voir enlever par ces intrus les pourboires qu'ils attendent des passagers, les matelots se livrent à une pantomime des plus expressives, des plu3 touchantes surtout, pour faire comprendre aux coolies que leur présence est superflue. Rien n'y fait. Battus d'un côté, les coolies vont de l'autre, attrapant une pie (sou) par ici, un coup de poing par là, et gardant le tout. Comme leur probité est sujette à caution, et leur adresse à s'approprier le bien d'autrui hors de doute, on a fini par les expulser du navire.
Le bruit des manœuvres, le commandement des officiers, les cris des matelots, les glapissements des Indiens, tout cela formait un tel charivari que j'en étais assourdi. Un jour de foire en Normandie pourrait seul donner une idée de ce vacarme et de celui plus bruyant encore au milieu duquel je me suis trouvé en débarquant, M. F... n'avait pas tardé à monter à bord de la •'Nancy, et, tout en serrant la main de son vieil ami, notre excellent capitaine, il me fit le plus cordial accueil. Paul, un autre matelot et le mousse Léopold, portèrent dans le chowlia de M. F... les malles que j'avais conservées dans ma cabine. Le reste de mes effets devait m'être envoyé plus tard. Chacun était tellement occupé à ses préparatifs de départ, que c'est à peine si l'on se disait adieu. Ainsi que dans tous les
moments de crise, la nature humaine se montrait à nu. Chacun songeait à soi d'abord.
Master R..., qui connaissait de vieille date M. F..., descendit avec moi dans le chowlia de ce dernier. Vingt minutes après, nous abordions à terre pour nous voir assaillis par un flot d'Hindous, portefaix, cochers, commissionnaires, domestiques d'hôtels ou serviteurs de louage. Sans mes deux compagnons, je ne sais trop comment je me serais tiré de ce tohu-bohu ; mais tous deux connaissaient à merveille les seuls moyens de persuasion qui aient de l'effet sur des Hindous en pareille circonstance. La première sommation fut une bordée de jurons, de malédictions et de coups de coude qui mit en déroute les m.oins hardis de nos persécuteurs. Ces exhortations préliminaires ne suffisant pas à nous
dégager, M. F... et M. R... ont eu recours aux arguments plus décisifs, aux coups de pomg, de pied et de canne. Moi, je les regardais travailler en admirant la patience des Indiens qui recevaient des coups comme une chose toute naturelle et sans la moindre apparence de colère. Dès qu'un de nos assaillants battait en retraite, un autre le remplaçait. Tous parlaient et criaient à la fois.
Enfin les pèons (messagers) de M. F... et celui qu'il avait engagé pour moi sont parvenus à nous rejoindre avec les coolies retenus à Tavlnce, et traînant une petite charrette à bras. Le jemmadar (doonestique-chef) a fait approcher une autre charrette pour les effets de master R... et s'est chargé de faire transporter les bagages de M. R... à l'hôtel doSpence et les miens chez M. F..
Je suis monté dans le 'palanquin-carnage (voiture en forme de palanquin) de mon hôte. Master R.. s'est fourré dans un palanquin de louage et ses quatre boarers (porteurs) sont arrivés à la porte de M. F... en même temps que notre voiture. Une douzaine de personnes nous attendaient au salon, et bien que la plupart fussent des Français, un quart d'heure s'est passé en présentations suivant la mode anglaise. J'ai rencontré là MM. A... et B..,, confrères de notre amphitryon; M. B..., le seul docteur français de Calcutta; master G..,; sir G..., vieil ami de mon père, les capitaines français D... et J... Puis on m'a présenté à M. d'A..., qui n'a que deux ou trois ans de plus que moi. Il est venu m'offrir la moitié de la maison qu'il habite avec sa sœur, mistress W..., dont le mari est mainte-
nant en France. M. d'A... est beau-frère de M. D..., consul français à Calcutta. M. F... et les autres amis de mon père m'ont fortement engagé à accepter la proposition de M. d'A... que tout le monde aime à Calcutta. J'ai demandé deux jours de réflexion avant de prendre une décision, Cependant les manières et la conversation de M. d'A... me plaisant de plus en plus, j'ai fini par accepter son offre avant la fin de la soirée. Demain, nous irons ensemble aux auctions (encans) pour m' acheter un mobilier, un buggy (sorte de tilbury couvert) et deux chevaux. Je parlerai plus tard de ces auctions qui sont bien mieux organisés que nos encans français. En attendant que mon logement soit prêt, je coucherai chez M. F.u
Bien que ce soit la capitale du Bengale, Calcutta est en effet plutôt une ville européenne qu'une ville indienne. C'est, en un mot, la représentation de la compagnie des Indes orientales, un composé de négociants anglais exploitant le sol et les habitants de l'Hindoustan. Je me hâte d'ajouter que cette exploitation profite autant aux Indiens qu'aux Anglais. Quoiqu'une pareille assertion puisse sembler étrange au premier abord, je trouve avec Jacquemont que, d'ici à,
bien des années, ce serait un grand malheur pour le Bengale d'être abandonné à lui-même. Cela arrivera tôt ou tard, mais alors la civilisation aura marché parmi les natifs, et on ne verra plus les cinq cents petits peuples qui forment la population de l'Hindoustan, brûler réciproquement leurs villes et s'entr'égorger pour les motifs les plus frivoles, pour un cheval, un diamant, un fakir ou une femme, objet de la convoitise d'un rajah ou d'un visir influent.
Me voici installé. J'habite une sorte de pavillon qui servait jadis de bureau et de logement particulier à M. W... Je suis par conséquent tout à fait indépendant. Ma première intention était de manger au restaurant, chez Bodry, ou bien au club, mais j'ai fini par partager la table de mes excellents hôtes. Le débat a duré huit jours,
mais, en dépit de mon entêtement de Bas-Breton, j'ai dû céder aux aimables instances de M. d'A... et de sa sœur.
La maison que j'habite fourmille de domestiques, tous Hindous, mais de sectes et même de religions différentes. Il y en a de catholiques et de musulmans. La majorité appartient au culte de Brahma. Excepté les femmes, presque tous ont leur ménage et vont chaque soir coucher chez eux, généralement dans les faubourgs. Tous se nourrissent à leurs frais. Par suite de la différence des castes, il n'y en a pas trois qui mangent ensem.ble. Chacun fait, dans un po£ séparé, sa petite cuisine qui n'est guère compliquée : du riz cuit à l'eau avec une s:\uce verdâtre très-pimentée, qu'on appelle carry, quelquefois des légumes, voilà le menu de chaque
jour. Pour boisson, de l'eau ; pour fourchette et pour serviette, les doigts. Je ne leur ai même pas vu de cuiller : ils doivent pourtant en avoir. Du reste, il est fort difficile de s'approcher d'eux quand ils mangent. Le moindre contact d'un Européen à leurs aliments ou même aux vases dont ils se servent souille la nourriture d'un Hindou. 11 n'a plus qu'à jeter le riz, à briser le vase, s'il est en terre, ou bien à le faire passer au feu, s'il est en métal. La plupart d'entre eux ne peuvent manger de viande. Le bœuf, la vache et le veau sont interdits à tous. Telle viande permise à une race est défendue à une autre. Puis les animaux doivent être abattus de certaine manière indiquée par les lois de Manou. Grâce à tous ces beaux scrupules, tandis que les malheureux ont à peine de quoi manger, toute la
desserte des repas (qui est fort considérable) est jetée aux chiens. Les Bengalis mourraient de faim plutôt que d'y toucher.
Outre les domestiques de mes hôtes, j'ai à mon service particulier : l*' un khitmutgar ou khansamah, qui ne fait que servir à table et ne sert que moi. Chaque membre de la maison a son khitmutgar spécial, même les enfants. Il me coûte 10 roupies (vingt-cinq francs par mois); 2° deux behras : l'un pour le linge, l'autre pour le service de mes appartements ; 3° un péon ou hurkarn (messager) ; h° un syce (prononcez saïsse), à la fois palefrenier et groom. Quand vous sortez à cheval ou en voiture, le syce vous suit à pied, un chasse-mouche d'une main, un bout de corde allumé de l'autre, afin d'avoir toujours du feu à vous fournir pour votre cigare. Trottez, galopez,
faites cinq ou six lieues sans arrêter, votre syce est toujours à côté de vous. Pour ce pénible métier, ils gagnent cinq roupies par mois. Ils sont maigres comme des clous, mais se portent fort bien et ne paraissent presque jamais fatigués. Du reste, ces pauvres diables me font trop de pitié pour que je mette jamais leurs forces à l'épreuve. Malheureusement, ils s'aperçoivent de ma bonté, et, comme tous les domestiques hindous, ils en abusent souvent.
On ne peut se figurer combien il m'en coûte pour employer à l'égard de mes domestiques les moyens de rigueur. En abuser produirait un mauvais effet, mais je vois qu'il est à propos qu'une fois ou deux on fasse preuve d'énergie, ne fût-ce que pour inspirer une crainte salutaire. Pendant longtemps alors le geste suffit.
Chaque domestique ne fait qu'une chose et s'interdit. scrupuleusement tout travail en dehors de ses attributions. Les préjugés religieux d'un côté, la paresse de l'autre lui donnent à cet égard un entêtement invincible. Mon khitmutgar Nilou seul fait un peu de tout ; mais il s'est tellement accoutumé à regarder comme obligatoires les bacshih que je lui donnais comme récompense de son zèle, qu'à ce prix il me coûterait plus cher que trois autres serviteurs réunis. Une bonne histoire à propos de ce ces bacshih. Mes domestiques s'étaient aperçus que, lorsqu'il y avait querelle entre deux d'entre eux pour ne pas accomplir telle ou telle besogne et qu'un troisième t^^nnchait la question en exécutant le travail en litige, je lui donnais presque toujours quelques annas de gratification. A chaque ins-
tant alors ils élevaient une altercation : chacun d*eux intervenait à son tour et recevait un bacshih. M. d'A... m'a fait remarquer leur petite diplomatie; aussi ai-je changé de méthode.
Avant-hier, au moment de monter à cheval, je demande mes éperons à Gopaul, mon syce. Il s'empresse d'appeler Dummodur, le behra préposé au linge et aux vêtements. Celui-ci se montre sur la vérandah, l'écoute et se rasseoit sur ses talons, en déclarant fort tranquillement que les éperons sont de la compétence exclusive de Gopaul. Aussitôt Narain, l'autre behra, a couru chercher les éperons. Cette fois j'ai été plus \h béral encore que de coutume : chacun de ces drôles a reçu un bacshih, mais un bacshih de coups de cravache, même Dummodur, que j'ai été relancer jusque sur la vérandah. Depuis ce
jour tout marche à souhait. C'est triste à dire, mais il n'y a pas de pays au monde où l'on s'accoutume aussi facilement qu'au Bengale à envoyer un coup de pied au derrière d'une image de Dieu.
Marin, mon valet de chambre, s'est plié beaucoup plus vite que moi aux habitudes du pays. Il y allait de si bon cœur des pieds et des mains à l'égard de mes pauvres Bengalis, que j'ai dû lui défendre d'une manière absolue toute voie de fait.
Je parle longuement de mes domestiques, parce que leurs usages et leurs caractères sont ceux de tous les Bengalis des basses castes. Tous sont mariés; mari, femme et enfant, tout cela vit sur les six ou sept roupies que gagne chacu-n de ces pauvres diables. Les paysans et les petits
ouvriers gagnent moins encore, et quelques-uns n'ont que 7 fr. 50 pour loger, nourrir, vêtir leur famille et eux-mêmes. Quelle misère!... C'est toujours là mon refrain lorsqu'on me reproche mon indulgence en me faisant voir que les trois quarts des Hindous de basse caste sont ingrats, mendiants, menteurs et souvent voleurs. Je ne m*en aperçois que trop ; mais quelle misère ! Cependant, autant j'aime à donner, autant je déteste à être volé; aussi ferai-je tôt ou tard un exemple. Le premier que je prendrai la main dans le sac sera mis à la porte. Comme ils se trouvent fort heureux chez moi, l'idée de cette punition est pour eux la plus effrayante de toutes les menaces.
Veut-on savoir comment on vit ici? A sept heures, on va se promener à cheval dans la
plaine du fort Williams; à neuf heures, on va déjeuner à l'anglaise ; à deux heures, on fait un tiffin, c'est-à-dire une collation, et à six heures et demi© on dîne, au retour d'une nouvelle promenade sur le strand (rivage), les Champs- Elysées de Calcutta.
Aime-t-on mieux que je parle de la ville? 600,000 âmes de population, un cinquième d'Européens, et le reste de Bengalis, Chinois, Arméniens, Arabes, etc. Le jour, une foule immense et des voitures de tout genre, ce qui n'empêche pas les oiseaux de proie de circuler dans les rues au milieu de tous les passants. La nuits c'est un désert. On ne rencontre dans les rues que des tchaokidars, sorte de walchmen ou gardiens de nuit, et des chiens marrons (ou demisauvages) et des jackals.