‹ L'hôtel du dragonChapitre 4 sur 5 · LES · texte numérisé non relu

LES

Pose7\ dans le sens que nous lui donnons ici, est encore un mot emprunté à la langue des artistes, qui a déjà fourni tant de nouvelles et pittoresques expressions.

Napoléon Landais défmit ainsi le mot poser : On dit d'une personne qu'elle pose, qu'elle pose toujours, lorsqu'elle se croit obligée de conserver une attitude j soit affectée, soit naturelle, de ma"

niere à produire de l'effet, ou à ne pas donner prise contre elle.

Tout le monde pose, ou a posé plus ou moins à certains moments de sa vie.

Il y a des gens qui posent toujours.

Généralement, on posé pour ce qu'on n'est pas, ou Ton exagère ce qu'on est.

L'avare vous prouvera clair comme le jour qu'il dépense beaucoup trop, et le prodigue se vantera de son économie.

— Mes moyens ne me permettent pas de consacrer 10,000 francs à telle dépense, vous dira le millionnaire, avec une fausse humilité.

Son voisin, qui n'a rien, parlera de ces 10,000 francs comme d'une bagatelle.

J'ai connu un jeune homme fort sage, fort rangé, propre et minutieux comme un bureau-

crate, et timide comme une jeune fille qui n*a jamais été en pension. Sa manie est de passer pour un mauvais sujet.

Chaque fois que ses amis ont un service à luî demander, ils ne manquent jamais de l'aborder en lui reprochant sa mauvaise conduite, et le dérèglement de ses mœurs.

— Tu es trop compromettant, nous ne sortirons plus avec toi, lui disent effrontément les plus flatteurs.

Alors, sa figure s'épanouit, et sous la feinte modestie avec laquelle il repousse les accusations, on voit percer l'orgueil et la joie.

Ce jeune homme est comme la fourmi, peu prêteur. La seule fois qu'il ait contrevenu à ses habitudes à cet égard, ce fut en faveur d'un de ses amis qui eut la sublime idée de le mettre à

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la porte, sous prétexte qu'il craigaait, pour sa maîtresse, la fréquentation d'un homme aussi dangereux.

Il parle du beau sexe avec toute T aisance et le sans-façon d'un officier de hussards ; et pourtant, si quelque dame Putiphar se rencontrait sur sa route, il serait, je crois, capable de lâcher son paletot, non pas par vertu, comme Joseph de chaste mémoire, mais tout bonnement par timidité.

A îentendre, le rhum n'a goût de rien, le punch est toujours trop faible, et le caporal trop doux. Cela n'empêche pas que deux verres de rhum le grisent, qu'il ne peut avaler sans grimacer un verre de vrai punch, et que le cigare lui occasionne presque toujours de graves désagréments.

Bref, il pourrait être rosière, dans son sexe, et il pose pour le mauvais sujet.

Pour classer, diviser, subdiviser et décrire les nombreuses variétés de gens qui posent, il faudrait un nouveau Buffon : encore y perdrait-il son français.

Il y a des collectionneurs de toute dimension (j'emploie ce mot au figuré, faute d'en trouver un meilleur pour rendre mon idée),

depuis M. du Sommerard et autres célébrités, jusqu'à l'humble bibliophile qui consacre sa vie à réunir toutes les éditions d*un seul ouvrage.

JN'ai-je pas lu quelque part, qu'il existait un individu occupé depuis vingt-cinq ans à former une c llection de perruques ?

Il en est de même des gens qui posent : quel-

ques-uns descendent aux spécialités les plus minimes. >

Un individu que Ton m'a montré, a, dans ce genre, une pose fort originale. La nature l'a doué d'un nez fort bien fait, terminé par deux narines minces et mobiles. Dès qu'il s'aperçoit qu'une femme le regarde, il feint d'éprouver quelque vive émotion, tendresse ou colère, haine ou pitié, et les bienheureuses narines de palpiter comme les ouïes d'un poisson qu'une main cruelle vient d'arracher à son humide élément.

Ce monsieur pose pour les narines.

S'il était possible de classer d'une manière satisfaisante les divers genres de poses, voici, je crois, les principales catégories que j'établirais :

L'homme sérieux, l'homme d'esprit, l'homme à la mode, le viveur, l'homme à bonnes fortunes

et l'homme fort. Cette dernière catégorie appartient particulièrement à la campagne et aux petites villes.

Quant aux femmes, les divisions sont encore plus difficiles à établir :

Il y a la bonne mère, la femme de ménage, la femme d'esprit, le bas-bleu, la femme romanesque, la femme à la mode et la viveuse.

Pour les subdivisions, le nombre s'étend à rinfini.

L'homme sérieux à lui seul fournirait 365 articles, à raison d'un par subdivision.

Notez bien que je commence par mettre de côté les gens véritablement sérieux, c'est-à-dire non-seulement les savants et les génies de toute espèce, mais aussi les individus ayant des occupations réelles, utiles à eux-mêmes ou à la société.

L'homme sérieux dont je parle ici, c'est le grand jeune homm« à l'air rogue et prétentieux, tout de noir habillé, comme le page de Malbrough, en habit dès le matin, la tête toujours emprisonnée entre deux pointes empesées qu semblent collées sur des favoris dont la symétrie ferait honte à la bordure de buis la mieux taillée.

Il marche tout d'une pièce, et s'emporterait les lèvres avec les dents plutôt que de compromettre sa dignité d'emprunt par un écUt de rire.

— J'espère que vous allez danser une polka ou un quadrille M. Sérieumann? lui dit de sa voix la plus gracieuse une pauvre maîtresse de maison en quête de danseurs.

— Je ne danse jamais, madame, répond M. Se-

rieumann du bout des lèvres, et son regard étonné semble dire :

— Comment pouvez- vous m'adresser cette question? N'est-il pas écrit sur ma physionomie, dans mon maintien, que j'ai des choses trop sérieuses en tête pour m'occuper de pareilles futilités? Que deviendraient la France, l'Europe et l'Asie, si je perdais mon temps dans de frivoles amusements?

Puis il va s'asseoir à une table de whist, car il est reconnu qu'un homme sérieux peut et doit jouer au whist.

Seulement, j'avoue à ma honte, que je n'ri jamais pu m'expliquer parfaitement les grands avantages qui peuvent résulter pour la France , la société et l'humanité des profondes combi naisons auxquelles donnent lieu les 52 petil

rectangles de papier qu*on rejette 500 fois par soirée sur un tapis vert.

Que fait ce jeune homme si grave, si austère, si avare de son temps et de ses paroles?

— Rien.

— Ou*a-tHl fait jusqu'ici?

— Rien.

— Que sait-il ?

— Rien.

C'est un homme sérieux.

Et presque toujours il se trouvé quelqu'un qui ajoute :

— C'est un homme qui fera son chemin.

Cette dernière réflexion est généralement

juste. Un brevet d'homme sérieux est un sorte de diplôme d'aspirant à certaines fonctions gouvernementales.

Suivant un de mes amis, la nombreuse caté gorie d'hommes sérieux forme une pépinière dans laquelle le gouvernement et les papas des filles à marier viennent de temps à autre cher^ cher quelques plants.

On prend d'habitude non pas les meilleurs, mais les mieux famés, c'est-à-dire ceux que leur fortune, leurs relations et leurs protections ont élevés un peu au-dessus des autres.

Jadis, on ne visait guère à l'homme sérieux qu'à partir de trente ans.

Maintenant, on commence à dix-sept ou dixhuit ans; la jeunesse actuelle est si précoce I

A dix ans, en effet, l'écolier boit du rhum, fume la pipe culottée, et grimpe sur un tabouret pour pincer le menton de la fille d'auberge.

A quinze ans, il porte des cravates à son papa,

et des faux-cols gigantesques. Il ne rit plus, ne joue plus, et se promène de long en large dans le préau, en devisant politique, économie sociale, etc., avec quelque camarade.

A vingt ans, il sourit d'un air méprisant quand on lui parle de Tamour, du bal, des armes, et des autres divertissements de nos aïeux.

Il se dit et se croit blasé. Il raconte à qui veut rentendre que, désormais, il connaît trop bien la vie pour estimer autre chose que la table, les chevaux, la politique ou la Bourse.

Pour peu que celte précocité de la race humaine continue sa marche progressive, nous verrons bientôt le marmot abandonner le sein de sa nourrice pour aller lancer la balle, faire rouler le cerceau, ou manœuvrer les petits bateaux du mioche de quatre ans, qui aura hérité

du brùle-gueule et de la bouteille de cognac du lycéen.

Nous voilà bien loin de notre récit, dira quelque lecteur chagrin.

Nullement. Nous avons seulement remonté à son début dans la vie; le moutard de dix ans qui fume sera le lycéen économiste, puis l'adoescent blasé, et enfin l'homme sérieux que nous avons essayé de décrire.

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