CHEZ CHARLES DICKENS
11 y a des ouvrages privilégiés dont la lecture inspire immédiatement au lecteur une vive sympathie pour la personne de leur auteur. Les romans de Dickens sont de ce nombre.
Depuis longtemps j'éprouvais un ardent désir de connaître Téminent écrivain dont j'ai lu et relu toutes les œuvres, et surtout David Copper*
field. Instruit de ce désir, mon compatriote Paul Féval, qui est Tobligeance en personne, m'offrit une lettre de recommandation pour Charles Dickens, et je me hâtai d'accepter.
A peine arrivé à Londres, je demandai l'adresse du célèbre romancier :
— Charles Dickens demeure à Gad'shill, me fut-il répondu, à une lieue de Londres par le chemin de fer.
Le lendemain j'écrivis à M. Dickens. Le jour suivant je reçus une petite lettre en très-bon français, et d'une écriture fine, régîîlière, contrastant singulièrement avec les affreuses pattes de mouches de votre serviteur.
Par ce billet, Dickens m'invitait à venir à Gad'shill, en ajoutant qu'il ne s'al^sentait guère que le samedi pour aller à Londres surveiller la
publication de ses derniers romans qui paraissent en livraisons.
Le chemin de fer de Londres à Gad'shill est construit sur la rive droite de la Tamise et court presque tout le temps parallèlement à la rivière î aussi le trajet se fait-il d'une manière fort agréable.
Au bout d'une heure de trajet, je descendais à la station de Gad'shill et, comme je n'avais point prévenu de mon arrivée, j'eus à monter la côte au sommet de laquelle se trouve le bourg dont fait partie l'habitation de Dickens.
Gomme je touchais aux premières maisons du village et m'apprêtais à demander mon chemin, j'aperçus un gentleman qui montait derrière moi d'un pas ferme et rapide. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne
et bien prise, droit comme un i, moustaches et barbiche légèrement grisonnantes, ayant tout à fait r apparence énergique et l'air décidé de nos officiers de chasseurs d'Afrique.
— La maison de M. Dickens , je vous prie , lui demandai-je en assez mauvais anglais.
— Permettez-moi de vous y conduire, me répondit le gentleman en très-bon français. Je suis Charles Dickens.
Chemin faisant, il me parla fort amicalement de Paul Féval, dont il estimait fort le talent et la personne, ainsi que de Fechter avec lequel il est très-lié.
Je remarquai qu'il avait un timbre de voix très-sympathique et une façon nette et brusque de couper ses phrases, ce qui achevait de lui donner une allure militaire.
Nous arrivâmes à son habitation, située à un angle du bourg, et que précède une pelouse donnant sur la route sous laquelle passe un petit tunnel qui communique à un grand jardin appartenant aussi à M. Dickens. Sur la droite se trouve une cour avec écurie et remise; un terrain gazonné pour le jeu de crickett va de cette cour à la pelouse qui précède le jardin.
Comme la plupart des cottages anglais, Thabitation est simplement construite et soigneusement entretenue. Autant qu'il m'en souvient, elle a deux étages au plus. A droite, en entrant, on trouve un petit salon où est placée la bibliothèque de Dickens; puis son cabinet de travail très-simplement meublé, n'ayant pour ornement que deux ou trois bronzes.
Les fenêtres s'ouvrent sur une sorte de jardin
qui entoure la maison, et par suite de Télévation du terrain, elle permet d'apercevoir aussi la campagne dans le lointain. A gauche, on entre dans un grand salon offrant toutes les recherches du confortable et d*un luxe sans étalage et du meilleur goût. Après cette pièce vient la salle à manger sous laquelle sont les cuisines. Au-dessus, des chambres irrégulièrement distribuées, mais très-commodes et surtout garnies à profusion des nombreux et vastes ustensiles indispensables à la toilette de tout Anglais. Après quelques instants de causerie dans son cabinet, Dickens me présenta à sa famille, qui se composait ce jourlà de sa fille et de sa belle-sœur. Il a plusieurs autres enfants, sept ou huit, je crois ; mais ses fils, retenus à Londres par leur profession, ne reviennent guère que le dimanche. Une autre de
ses filles est mariée à un cousin de Wilkie Gollins, l'auteur de la Femme en blanc.
Celle que j'ai eu l'hoaneur de rencontrer à Gad'shill est une jeune et jolie personne de vingt ans, dont les traits gracieux et bienveillants ont beaucoup de rapport avec ceux de son père.
Les deux dames parlent français , et leur conversation même a une tournure française, ce qui s'explique par le voyage annuel qu'elles font en France.
Ainsi que me l'ont confirmé plusieurs de ses compatriotes, Dickens aime beaucoup la France et les Français.
Quelle que soit la popularité dont il jouit dans son propre pays, il a trop vigoureusement attaqué les hypocrites, les faux dévots et les préten-
dus philanthropes pour n*avoir pas soulevé de nombreuses rancunes.
Il ne s'en préoccupe guère, et n'en poursuit pas moins sa croisade contre les abus, car il est à propos de remarquer qu'en lisant attentivement ses ouvrages, sans se laisser entraîner par le charme des événements qu'il déroule sous vos yeux, on découvre beaucoup de vues philosophiques et d'observations qui touchent à l'économie sociale. Tout en prenant le ton de la raillerie, il émet quelquefois des idées fort pratiques, qu'on priserait fort si elles partaient de la plume officielle d'un écrivain politique.
Dickens travaille surtout le matin. II se lève de bonne heure et se met aussitôt à l'ouvrage. Vers neuf heures et demie, il déjeune très-légèrement et continue à travailler. Après le lunch.
il va se promener dans la campagne et ne rentre à six heures et demie qu'après avoir arpenté d'un pas rapide quinze ou vingt kilomètres.
Ainsi que je l'ai dit, récriture de Dickens est fine et régulière; elle a quelque rapport avec celle de Paul Féval. Il a gardé et fait relier les manuscrits de quelques-uns de ses romans. 11 m'a semblé que son roman favori est David Copperfield.
Du reste, il parle rarement de ses ouvrages, et quand on le met sur ce chapitre, il cause de lui-même avec une rare impartialité, sans orgueil comme sans fausse modestie.
Ce qui frappe dans sa conversation, c'est la vivacité, le naturel et, qu'on me pardonne cette expression, l'absence de toute espèce de pose.
En Angleterre, où les vieux abus sont plus
difficiles que partout à déraciner, et où l'usage est devenu une sorte de loi, on ne saurait croire ce qu'il faut de talent et d'énergie pour saper une institution défectueuse en l'attaquant ouvertement. Ni dans ses écrits, ni dans sa conversation Dickens ne s'est posé en réformateur. Peu d'hommes cependant ont exercé autant d'influence que lui sur l'esprit national.
La réforme qu'on commence seulement maintenant à apporter dans l'incroyable gâchis de la procédure anglaise, voilà plusieurs années que Dickens la prépare, pour ainsi dire furtivement dans ses ouvrages, en signalant, en stigmatisant la rapacité des hommes de chicane. Sa raillerie n'a rien de la brutalité du sarcasme anglais, et ne consiste pas non plus dans un mot incisif, dans une phrase mordante comme chez quel-
ques-uns de nos écrivains; mais on la sent partout dans l'ensemble des événements et des personnages qu'il groupe et qu'il fait agir contre Tennemi qu'il attaque sans relâche.
Pour bien se rendre compte de la persévérance et de la hardiesse de Dickens, il faut connaître la société anglaise et ses contrastes, son attachement à ses vieux usages, sa tolérance pour la morgue de l'aristocratie et l'hypocrisie des puritains qui, la Bible d'une main et la loi de l'autre, exploitent les pauvres, pillent la veuve et l'orphelin.
Si je n'ai rien dit de l'esprit, de la sensibilité et de l'observation fine, délicate et souvent touchante que l'on trouve dans les ouvrages de Dickens, c'est que tout le monde lui reconnaît ces précieuses qualités. J'ai tenu à envisager le
talent du célèbre romancier sous un point de vue que je crois avoir été Tun des premiers à signaler.
Né à Landport, Portsmouth, en février 1812, M. Dickens a donc maintenant soixante - trois ans. A voir sa démarche, sa tournure, sa vivacité, sa conversation et le feu de ses yeux gris-bleu, à peine lui donnerait-on quarante ans. Ses cheveux, encore tout bouclés, commencent pourtant à grisonner.
Sa famille voulait en faire un homme de loi ; les deux ans qu'il a passés chez un soUicitor (avoué), ami de son père, lui ont fait connaître les dédales de la justice anglaise, et lui ont singulièrement servi par la suite dans plusieurs de ses romans. Pour échapper aux bras de Thémis et gagner de quoi vivre, il fit des comptes
rendus dans le True Sun (le Vrai Soleil) et puis dans le Morning-Chronicle (Chronique du matin) où il était sténographe. Ce fut dans ce journal qu'il publia quelques petits articles détachés réunis plus tard sous le titre de Sketches (Esquisses) par Boz.
L'année suivante (1837), il publia les Papers of Pickwick club, dont les livraisons eurent un immense succès, et fondèrent du premier coup sa réputation. Vinrent ensuite : Olivier Twist, puis Nicolas Nickleby ; Barnabe Rudge; Martin Chuzlewitt, un volume de nouvelles oii se trouve la ravissante histoire du Grillon; la Bataille de la vie; Dombey père et fils; David Copperfield, son chef-d'œuvre; la Maison déserte; la petite Dorrit, etc.
Travailleur infatigable, Dickens compte chaque
année de nouveaux succès. Presque tous ses ouvrages ont été publiés en français par la maison Hachette.
Un talent remarquable que possède Charles Dickens, c'est celui de lecteur, ainsi que quelques Parisiens ont pu s'en convaincre, il y a deux ans, à l'ambassade anglaise. Il lit admirablement, avec une verve étourdissante.
Dans le voyage qu'il fit en Amérique en 18^1, il eut un grand succès de ce genre et gagna beaucoup d'argent. Plusieurs personnes m'ont assuré qu'il joue parfaitement la comédie et que c'était autrefois un de ses divertissements favoris. Comme je l'ai déjà raconté, il est intimement lié avec Fechter, qui a obtenu en Angleterre un succès colossal dans son rôle d'Hamlet, et qui est maintenant directeur et l'un des principaux
acteurs du Lyceum Théâtre qu'il a fait arranger à la mode française, et qui est certainement le plus coquet de Londres.
Depuis ma première excursion à Gad'shill, j'y suis retourné précisément avec M. et madame Fechter, et nous y avons passé deux ou trois jours. 11 est impossible d'être plus aimable et plus gracieux pour ses hôtes que ne le sont M. Dickens et toutes les personnes de sa famille.
Le matin, chacun fait ce qu'il veut, et va se promener isolément. Après le lunch (collation vers deux heures), on va tous ensemble faire quelque grande promenade, et visiter par exemple un fort beau parc qui se trouve tout près de Gad'shill. M. Dickens a deux ou trois voitures et se charge de transporter toute la bande.
Dans la cour, sont deux énormes Terre-neuve,
dont on engage les visiteurs à ne pas trop s'approcher, et deux petits chiens d'humeur plus hospitalière.
Comme dans les maisons anglaises bien tenues, on voit fort peu les domestiques. Le service se fait rapidement, sans bruit et sans que personne ait l'air de s'en occuper. Le vin de prédilection de la maison est le vin de Bordeaux. Le célèbre romancier est très-hospitalier, il aime à recevoir sans faste et dans l'intimité toute la semaine et surtout le dimanche, contrairement à l'usage anglais qui, du reste, se modifie quelque peu.
Nature heureuse et bienveillante, son influence éminemment sympathique agit beaucoup sur tout ce qui l'entoure. Comme écrivain, son influence n'est pas moindre. Dans son remarquable
DEUX VISITB6 277
ouvrage Sur la Littérature anglaise^ M. H. Taine, qui pourtant fait un grand éloge des romans de Dickens, ne lui a pas encore complètement rendu justice.
Connaissant parfaitement la littérature, mais non pas la société anglaise, il a négligé de faire la part des difficultés que l'auteur avait à surmonter et des détours qu'il lui fallait prendre pour attaquer utilement des abus passés en formes d'usage et par conséquent de lois. Dans l'un et l'autre de ses ouvrages se trouve un grand sentiment d'honnêteté, d'énergie, de sensibilité, de haine contre le vice et l'hypocrisie, et de sympathie pour les pauvres et les opprimés.
Sa plume fine et spirituellement railleuse écrit parfois des chapitres d'une vigueur incroyable et
flagelle avec éloquence Thypocrisie, ce pardessus de tous les vices, comme l'appelle je ne sais plus quel auteur.
En revanche, chaque fois quMl y a une institution utile à fonder, une grande œuvre de charité ou de fraternité littéraire à accomplir, on trouve le nom de Dickens en tête des listes de patronage et nul n'y apporte plus de zèle, d'activité et de dévouement que ce grand écrivain qui est Phonoête homme par excellence.
CHEZ MISS BRADDON
Certains auteurs, alors même qu'ils ont publié des ouvrages remplis de talent, restent longtemps sans obtenir la réputation qu'ils méritent. Un beau jour, et quelquefois sans qu'on sache trop pourquoi, leur talent semble se révéler subitement au public. On s'arrache leurs œuvres, les anciennes aussi bien que les nouvelles, et alors, seulement alors, on commence aies appré-
cier à leur juste valeur. — Tel est le cas de miss Braddon.
Elle avait déjà publie plusieurs romans lorsque parut Aurora Floyd, traduit en français sous le titre de Le Secret de miss Aurore^ et qui obtint un grand succès en France comme en Angleterre. A partir de ce jour, tous les ouvrages de miss Braddon s'enlevèrent rapidement de chaque côté du détroit.
Maintenant que, devenue madame Maxwell, elle est la compagne d'un éditeur bien connu par ses nombreuses publications et ses journaux illustrés, elle figure naturellement en tête de la nombreuse pléïade des Authoress. En arrivant à Londres, j'avais diverses lettres de recommandation, soit pour miss Braddon, soit pour M. Maxwell,
A ma première visite je ne rencontrai que celui-ci qui m*invita à dîner pour le surlendemain.
J'eus alors l'honneur de voir madame Maxwell, qui me reçut fort gracieusement. G*est une femme d'une trentaine d'années, plutôt petite que grande, assez grasse, blonde et d'une parfaite simplicité de geste, de tournure et de conversation.
Rien en elle ne répond à l'idée qu'on se fait généralement d'un bas-bleu.
Le caractère dominant de sa physionomie c'est la bonté et la douceur. Ses Jugements sont bienveillants, et quoique évidemment fort instruite, elle ne cherche nullement à faire parade de son érudition.
Elle habite une jolie maison de Mecklemburg-
Square, quartier calme et silencieux qui semble fait exprès pour les écrivains qui gagnent 100,000 francs par an, comme miss Braddon.
C'est une rude travailleuse, douée d'une grande facilité, que miss Braddon. Elle a presque toujours deux ou trois romans qui paraissent en même temps dans divers journaux illustrés. Son mari, M. Maxwell, qui est très-actif et très-capable, profite de sa vogue, et manœuvre la publicité avec beaucoup d'intelligence.
Miss Braddon se lève de bonne heure et travaille le matin. Vers midi, elle a fini sa journée. Elle va alors se promener, soit en voiture, soit à cheval, car elle aime beaucoup Téquitation.
Ainsi que la plupart des écrivains anglais, miss Braddon parle français, et se tient au courant de notre littérature. Elle m'a paru fort
enthousiaste de Madame Bovafry, de Gustave Flaubert, je crois même que la lecture de cet ouvrage n'a pas été étrangère à la conception de Doctor'swife (La femme du docteur) que miss Braddon a publié dernièrement.
Je regrette de ne pas avoir sous la main la liste des ouvrages de miss Braddon : elle est fort nombreiise. Plusieurs de ses romans ont été traduits en français par la maison Hachette, entre autres Le Secret de miss Aurore, Le Secret de lady Audley, Le Triomphe d'Élèonor, etc. On y trouve beaucoup d'intérêt et plus de mouvement que dans la plupart des romans anglais qui pèchent généralement par la longueur des détails ou les tirades morales ou religieuses des principaux héros.
Outre ses romans, miss Braddon a encore
composé quelques drames et il est probable qu'elle rencontrera au théâtre des succès analogues à ceux qu'elle a déjà obtenus en librairie.