‹ L'hôtel Lambert; histoire contemporaine (volume 2)Chapitre 1 sur 12 · I. HOTF.I. LAUCKP.r · texte numérisé non relu

I. HOTF.I. LAUCKP.r

le partageaient souvent avec quelques dominos égrillards qui n étaient pas toujours du monde, mais qui le connaissaient assez par ouï-dire pour faire assaut de médisance avec les plus médisants.

Le dernier samedi du mois de janvier 1857 , vers minuit et demi , un assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino féminin assis sur le coffre dont nous avons parlé.

De bruyants éclats de rire accueillaient les paroles de celte femme. Elle ne manquait pas d'esprit ; mais certaines expressions vulgaires et le mode de tutoiement qu'elle employait prouvaient qu'elle n'appartenait pas à la très-bonne compagnie, quoiqu'elle parût parfaitement instruite de ce qui se passait dans la société la plus choisie , la plus exclusive.

On riait encore d'une des dernières saillies de ce domino , lorsque avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affairé pour entrer dans le foyer, cette femme lui dit :

« Bonsoir, Fierval... où vas-tu donc? Tu parais bien occupé; est-ce que tu cherches la belle princesse de Hansfeld, à qui tu fais une cour si assidue? Tu perdras ton temps , je t'en préviens ; elle n'est pas femme à venir au bal de l'Opéra...

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C'est une rude vertu ; vous vous brûlerez tous à la chandelle , beaux papillons ! i>

M. de Fierval s'arrêta et répondit en souriant :

« Beau masque , j'admire en effet beaucoup madame la princesse de Hansfeld ; mais j'ai trop peu de mérite pour prétendre le moins du monde à être distingué par elle.

— Ah ! mon Dieu ! quel ton formaliste et respectueux ! On dirait que tu espères d'être entendu par la princesse î

— Je n'ai jamais parlé de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle inspire à tout ie monde, dit M. de Fierval.

— Tu crois peut-être que la princesse... c'est moiî

— Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa taille, et il s'en faut de beaucoup.

— Madame de Hansfeld au bal de TOpéra? dit un des hommes du groupe qui entourait le domino, le fait est que ce serait curieux.

— Pourquoi donc? demanda le domino.

— Elle demeure trop loin... hôtel Lambert... en face de l'île Louviers. Autant venir de Londres.

— Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien usée... reprit le domino. Ce qui est vrai, e'est que madame de Hansfeld est trop prude pour commettre une telle légèreté, elle que Ton voit chaque jour à Téglise...

— Mais le bal de l'Opéra n'a été inventé que pour favoriser, au moins une fois par an... les légèretés des prudes, » dit un nouvel arrivant, qui s'était mêlé au cercle sans qu'on le remarquât.

Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.

î Eh! c'est Brévannes, d'où sors-tu donc?

— Il arrive sans doute de Lorraine.

— Te voilà , mauvais sujet ?

— Sa première visite est pour le bal de l'Opéra, c'est de règle.

— 11 vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances.

— Ou en faire de nouvelles.

— Il est allé se mettre au vert dans ses terres.

— Comme ça lui a profité.

— On ne le reconnaîtra plus au foyer de la danse.

— Je parie qu'il a laissé sa femme à la campagne , afin de mener plus à son aise la vie de garçon.

LE BAL DE l'oPÉRA. 5

— Voilà toujours comme finissent les mariaijes d'inclination.

— Nous avons arrangé un souper pour ce soir... Brévannes.

— Tu y viendras, ça te remettra au fait de Paris. »

M. de Brévannes était un homme de trentecinq ans environ , d'un teint fort brun , presque olivâtre, sa figure assez régulière avait une rare expression d'énergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe très-noirs , lui donnaient Tair dur , ses nianières étaient distinguées , sa mise simple et de bon goût.

Après avoir écoulé les nombreuses interpellations qu'on lui adressait, M. de Brévannes dit en riant :

fi Maintenant j'essayerai de répondre, puisqu'on m'en laisse le loisir, mes réponses ne seront pas longues. Je suis arrivé hier de Lorraine. Je suis meilleur mari que vous ne le pensez , car j'ai ramené ma femme à Paris.

— Madame de Brévannes t'aurait peut-être trouvé encore meilleur mari si lu l'avais laissée en Lorraine , dit le domino , mais tu es trop jaloux pour cela.

— Vraiment? reprit M. de Brévannes en

regardant le masque avec curiosité , je suis jaloux ?

— Aussi jaloux qu'opiniâtre... c'est tout dire.

— Le fait est , reprit M. de Fierval , que lorsque ce diable de Brévannes a rais quelque chose dans sa tête...

— (^ela y reste, dit en riant M. de Brévannes, je méritais d'être Breton. Aussi, beau masque , puisque tu me connais si bien, tu dois savoir ma devise : Vouloir cesl pouvoir.

— El comme tu crains qu'à son tour ta femme ne te prouve aussi que... vouloir cesl pouvoir, tu es jaloux comme un tigre.

— Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes... je ne mérite pas cet éloge...

— Ce n'est pas un éloge , car tu es aussi infidèle que jaloux, ou si lu le préfères aussi orgueilleux que volage. C'était bien la peine de faire un mariage d'amour , et d'épouser une fille du peuple... Pauvre Berthe Baymond ! je suis sûre qu'elle paye cher ce que les sots appellent... son élévation , » dit le domino avec ironie.

M. de Brévannes fronça imperceptiblement le sourcil ; ce nuage passé , il reprit gaiement :

« Beau masque , tu te trompes , ma femme est la plus heureuse des femmes , je suis le plus

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heureux des hommes , ainsi notre ménage n'offre aucune prise à la médisance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de Tan passé.

— Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la médisance , très à la mode. Préfères-tu que nous causions de ton voyage d'Italie? »

M. de Brévannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience ; le domino semblait connaître à merveille les endroits vulnérables de Thomme qu'il intriguait.

« Sois donc généreux, méchant masque , répondit M. de Brévannes , immole maintenant d'autres victimes... Tu me semblés très-bien instruit, mels-moi un peu au fait des histoires du jour... Quelles sont les femmes à la mode? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent -ils encore cette saison ? Ont-ils impunément traversé l'épreuve de l'absence , de l'été , des voyages?

— Allons, j'ai pitié de toi... ou plutôt je te réserve... pour une meilleure occasion , reprit le domino. Tu parles de nouvelles beautés? Justement nous nous entretenions tout à l'heure... de la femme la plus à la mode de cet hiver... une belle étrangère... la princesse de Hanfseld..

— Rien qu'à ce nom , dit M. de Brévannes , on voit qu'il s'agit d'une Allemande... blonde et vaporeuse comme une mélodie de Schubert , j'en suis sûr.

— Tu le trompes, dit le domino, elle est brune et sauvage comme la jalouse passion trOlello... pour suivre ta comparaison musicale et ampoulée.

— Est-ce qu'il y a aussi un prince deHansleld ! demanda M. de Brévannes.

— Certainement...

— Et ce cher }>rince , à quelle école apparlient-il? A l'école allemande? italienne... ou à récole... des maris '^

— Tu en demandes plus qu'on n'en sait.

— Comment! cette belle princesse serait mariée à un prince in partibus ?

— Pas du tout, reprit M. deFierval, le prince est ici , mais personne ne l'a encore vu ; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un être bizarre, excentrique... on fait sur lui les récits les plus extravagants.

— On assure qu'il est complètement idiot » dit l'un.

— J'ai entendu soutenir que c'était un homme de génie , reprit un autre.

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— Pour VOUS mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se ressemble quelquefois beaucoup, dit M. de Brévannes, surtout quand rhomme de génie est au repos. Et le prince est-il jeune ou vieux ?

— On nele connaît pas, ditM.deFierval; ceux-ci prétendent qu'on le tient en charte privée de crainte que ses étrangetés ne donnent à rire... Ceux-là au contraire affirment qu'il a un si souverain mépris pour le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chezîui.

— Diable! dit M. de Brévannes, c'est un personnage très-mystérieux que cet Allemand ; comme mari , il doit être fort commode. Sait-on qui s'occupe de la princesse ?

— Personne , dit M. de Fierval.

— Tout le monde ! s'écria le domino.

— C'est la même chose , reprit JM. de Brévannes. Mais cette madame de Hansfeld est donc bien séduisante?

— Je suis femme... et je suis obligée d'avouer que l'on ne peut rien voir de plus remarquablement beau , dit le domino.

— Elle a surtout des yeux... des yeux... oh!... on n'a jamais vu des yeux pareils, dit M. de Fierval.

— Quant à sa taille , ajouta le domino , c'est une perfeclion... de contrastes , imposante comme une reine , svelte et souple comme une bayadère.

— Ces louanges-là sont bien près de devenir des méchancetés, beau masque dit M. de Brévannes.

— Vraiment, reprit M. de Fierval, il n'y a personne à comparer à la princesse pour la taille , pour la dignité, pour la grâce , pour la distinction des traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de fier, qui contraste avecle calme habituel de sa physionomie.

— Moi je l'avoue , il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose de sinistre dans la figure... Si beaux que soient ses yeux, on dirait des yeux... diaboliques.

— Peste ! cela devient intéressant , s'écria M. de Brévannes , la princesse est une véritable héroïne de roman moderne. Après tout ce que je viens d'entendre dire sur sa figure... je n'ose vous parler de son esprit ; ordinairement on n'exaltecertaines miraculeuses perfections qu'aux dépens des imperfections les plus prononcées.

— Tu te trompes, dit le domino. Ceux qui ont entendu parler madame de Mansfeld , et ceux-là sont rares , la disent aussi spirituelle que belle.

LE BAL DE L OPERA. It

— C'est vrai , reprit M. de Fierval , on peut seulement lui reprocher sa sauvagerie qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes.

— 11 faut (jue la princesse y prenne garde , reprit le domino. Si ses affectations de pruderie durent encore quelque temps , elle se verra aussi abandonnée des hommes que recherchée des femmes , qui à celle heure la redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est réel ou affeclé.

— Mais , dit M. de Brévannes , qui peut faire supposer la princesse capable d'hypocrisie?

— Rien. Elle est très-pieuse , reprit M. de Fierval.

— Dis-donc dévote, reprit le domino, ça n'est pas la même chose.

— Quand on aime si passionnément l'église , dit un aulre, on aime moins les salons et on donne moins de soins à sa loilelle.

— Voilà qui est injuste , dit M. de Fierval en souriant. La princesse s'habille toujours de la même manière et avec la plus grande simplicité : le soir une robe de velours noir ou grenat foncé avec ses cheveux en bandeaux.

— Oui, mais ces robes, admirablement coupées, laissent admirer des épaules ravissantes,

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des bras d'une perfection rare, une taille de créole , un pied de Cendrillon , et quel luxe de pierreries !

— Autre injustice ! s'écria M. de Fierval ; elle ne porte qu'un simple ruban de velours noir ou grenat autour du cou , assorti à la couleur de sa robe...

— Oui , reprit le domino , et ce pauvre petit ruban est attaché par un modeste fermoir composé d'une seule pierre... Il est vrai que c'est un diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs... La princesse possède , entre autres merveilles , une émeraude grosse comme une noix.

— Ça n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours , dit gaiement M. de Fierval.

— Mais le prince ?... le prince m'inquiète... moi, reprit M. de Brévannes. Sérieusement, est-il aussi mystérieux qu'on le dit?

— Sérieusement , reprit M. de Fierval. Après avoir demeuré quelque temps rue Saint-Guillaume , il a été se loger sur le quai d'Anjou , au Diable-Vert, dans cet ancien et immense hôtel Lambert. Une femme de ma connaissance , madame de Lormoy , est allée rendre visite à la princesse , elle n'a pas vu le prince , on Ta dit

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souffrant ; il paraît que rien n'est plus triste que ce palais énorme , où Ton est comme perdu , où Ton n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et ces quais sont déserts.

— Puisque vous connaissez des personnes qui ont pénétré dans cette habitation mystérieuse , mon cher Fierval , dit un autre , est-il vrai que la princesse a toujours à côté d'elle une espèce de nain ou de naine , nègre ou négresse , mais difforme?

— Quelle exagération ! dit M. de Fierval en riant.

Et voilà justement comme on écrit l'histoire !

— Le nain ou la naine n'existent pas?

— Je suis désolé , messieurs , de détruire vos illusions , madame de Lormoy qui , je vous le répète, va souvent à Tliôtel Lambert, a seulement remarqué la fille de compagnie de madame de Hansfeld ; c'est une très-jeune personne qui n'est pas négresse , mais dont le teint est cuivré , et dont les traits ont le caractère arabe.

— Voilà nécessairement la source d'où est sortie la naine noire et difforme.

— C'est dommage , je regrette le nègre et hideux nain , c'était furieusement moyen âge ! » dit M. de Brévannes.

Un assez grand attroupement de curieux formé autour du coffre , où trônait le domino dont nous avons parlé, écoutait avidement les bizarres versions qui circulaient sur la vie mystérieuse du prince et de la princesse de Hansfeld.

Heureusement pour les curieux , ces récits n'étaient pas à leur fin.

« 11 est à remarquer, reprit M. de Fierval, que madame de Lormoy, la seule personne qui voie assez intimement madame de Hansfeld , en dit un bien infini.

— C'est tout simple, reprit M. de Brévannes, le moindre pelit rocher est toujours une Amérique pour les modernes Colombs... Madame de Lormoy a découvert Thôlel Lambert, elle doit raconter des merveilles de la princesse... Mais, à propos de madame de î.ormoy, que devient son neveu? le beau des beaux? Léon de Morville? Quelle heureuse femme adore maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a été obligé de se séparer de lady Melford ?

— Il est toujours fidèle au souvenir de sa belle insulaire, répondit M. de Fierval.

— A la grande colère de plusieurs femmes à la mode , ajouta le domino , entre autres de la petite marquise de Luceval, qui affecte l'originalité comme si elle n'était pas assez jolie pour être naturelle ; n'ayant pu enlever Léon de Morville à sa lady , du vivant de cet amour, elle espérait au moins en hériter.

— Une liaison de cinq ans, c'est si rare...

— Ce qui est plus rare encore , c'est qu'on soit fidèle... à un souvenir.. . je n'en reviens pas, dit M. de Brévannes.

— Surtout lorsque le fidèle est aussi recherché que l'est Morville...

— Quant à moi je n'ai jamais pu souffrir

M. de Morville, dit M. de Brévannes. J'ai toujours évité de le rencontrer.

— Je vous assure, mon cher, dit M. de Fierval, qu'il est le meilleur garçon du monde...

— Cela se peut; mais il a l'air si vain de sa jolie figure !

— Lui!... allons donc...

— Heureusement que cet Adonis est aussi bête qu'il est beau, dit le domino.

— Beau masque, prenez garde, dit un nouvel arrivant qui s'était fait jour jusqu'au premier rang des auditeurs, en vous entendant parler ainsi de Léon de Morville, on pourrait croire que vos séductions ont échoué contre sa fidélité à lady Melford... Vous dites trop de mal de lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien.

— Vraiment, Gercourt? reprit gaiement le domino , lu me parais très-bienveillant aujourd'hui... Est-ce qu'on joue ta comédie demain?

— Comment , beau masque , vous me croyez intéressé à ce point?

— Sans doute... un homme du monde comme loi... à la mode comme toi... d'esprit comme toi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les autres. . . hommes d'esprit, bien entendu, est condamné à toutes sortes de fâcheux mena-

gements... Malgré cela, si ta comédie tombe... n'en accuse que tes amis.

— Je ne serai pas si injuste, beau masque, si ma comédie tombe je n'accuserai que moi... Quand on a des amis comme Léon de Morville dont vous dites un mal si flatteur , on croit à l'amitié.

— Tu vas recommencer notre querelle ?

— Sans doute.

— Soutenir que Léon de Morville a de l'esprit?

— Malheureusement pour lui, il est trèsbeau; aussi les envieux aiment-ils à supposer qu'il est très-bête... S'il était louche, bègue ou bossu... peste... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De nos jours, il est inouï combien la laideur a d'avantages.

— Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'État ? reprit le domino. Le fait est qu'on pourrait dire maintenant : Laid comme un ministre.

— Et puis dans ce siècle sérieux, rien n'est plus sérieux que la laideur.

— Sans compter , reprit le domino , qu'une figure patibulaire est toujours une sorte d'introduction , de préparation à une vilenie ; sous ce rapport, il est très-adroit à certains hommes d'État d'être hideux.

— Pour en revenir à M. de Morville, je n'ai jamais entendu vanter son esprit, dit sèchement M. de Brévannes.

— Tant mieux pour lui, reprit M. de Gercourt, je me défie des gens dont on cite les bons mots... Je douterais de M. de Talleyrand si je ne l'avais pas entendu causer... Avouez du moins, mon cher Brévannes, que Morville n'a pas un ennemi, malgré l'envie que ses succès devraient exciter?

— Parce qu'il est niais , reprit opiniâtrement le domino, les gens vraiment supérieurs ont toujours des ennemis.

— Il me semble alors , beau masque , reprit M. de Gercourt, que votre hostilité acharnée constate fort la supériorité de Léon de Morville.

— Bah ! bah ! reprit le domino sans répondre à celte attaque, la preuve que M. de Morville est un pauvre sire... c'est qu'il cherche toujours à produire de l'effet, à se faire remarquer... ridicule ou non, peu lui importe le moyen.

— Comment cela? dit M. de Gercourt.

— Nous parlions tout à l'heure de l'admiration générale qu'inspirait la princesse de Hansfeld , dit le domino. Eh bien! M. de Morville affecte de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indifférent à la beauté de madame de

Hansfeld, soit ; mais de Tindifférenceà l'aversion, il y a loin...

— A Taversion? Que voulez-vous dire? demanda M. de Brévannes.

— Voilà un nouveau crime dont mon pauvre Morville est bien innocent, j'en suis sûr, dit M. de Gercourt.

— Tout le monde sait , repartit le domino , qu'il feint l'aversion la plus prononcée pour madame de Hansfeld?

— Morville?

— Certainement , quoiqu'il aille assez peu dans le monde , maintenant il affecte de fuir les endroits où il peut rencontrer la princesse. C'est à ce point, qu'on ne le voit plus que très-rarement chez sa tante , madame de Lormoy , sans doute par crainte d'y trouver madame de Hansfeld. Voyons , Fierval , vous qui connaissez madame de Lormoy, est-ce vrai?

— Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morville chez elle.

— Tu l'entends? dit le domino triomphant en s'ad ressaut à M. de Gercourt. L'antipathie de Morville pour la princesse se remarque ; on en jase... on s'en étonne... Voilà tout ce que voulait cet Apollon sans cervelle.

— Cela est impossible, dit M. de Gercourt, personne n'est moins affeclé qne Morville ; c'est un des hommes les plus aimables, les ]du8 naïurellement aimables que je connaisse ; de sa vie , je crois, il n'a jamais haï, feint ou menti; il pousse même le respect de la foi jurée jusqu'à l'exagération.

— Je suis de l'avis de Gercourt , dit M. de Fierval. Seulement depuis longtemps M. de Morville, profondément triste , va fort peu dans le monde.

— Cela s'explique, dit un des auditeurs de cet entretien. Depuis dix-huit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de la regretter.

— Et puis, dit un autre, la mère de M. de Morville est dans un état très-alarraant , et personne n'ignore combien il adore sa mère.

— Son attachement pour sa mère ne fait rien à l'affaire, répondit le domino. Quant à sa fidélité au souvenir de lady Melford... il a changé de ridicule et d'exagération ; c'est généreux à lui, il varie nos plaisirs... 11 a reconnu le ridicule de celte exagération...

— Comment cela ?

— Je ne suis pas dupe de son affectation à fuir madame de Hansfeld. Je parie qu'il est

épris d'elle et qu'il veut attirer son attention par cette originalité calculée...

— C'est impossible, dit M. de Fîerval.

— Ce moyen est trop vulgaire, dit M. de Gercourt.

— C'est justement pour cela que M. de Morville l'emploie. Il est trop sot pour en inventer un autre.

— Comment... Il aurait attendu l'arrivée de madame de Hansfeld pour être infidèle... lorsque depuis près de deux ans... il n'aurait eu qu'à choisir parmi les plus charmantes consolatrices?

— Rien de plus simple, dit le domino. La difficulté l'aura tenté... Personne n'a réussi auprès de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de ce succès... Parce que de Morville est bête, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit pas vaniteux...

— Et parce que vous avez de l'esprit , beau masque, dit M. de Brévannes, il ne s'ensuit pas que vous soyez équitable... »

Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin à cette discussion sur M. de Morville, qui perdit ainsi son plus vaillant défenseur.

e Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle à Paris? demanda M. de Brévannes.

— Depuis trois ou quatre mois environ , dit M. de Fierval.

— Et qui l'a présentée dans le monde?

— La femme du ministre de Saxe , mais en vérité le prince est Saxon.

— Prince, reprit M. de Brévannes, il est impossible qu'on ne sache rien de plus sur ce secret mystérieux.

— Je puis vous dire, moi, reprit M. de Fierval, que curieux comme tout le monde de pénétrer un coin de ce mystère, j'ai interrogé le ministre de Saxe.

— Eh bien?

— 11 m'a répondu d'une manière évasive. Le prince d'une santé fort délicate , vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus grands ménagements... son voyage l'avait beaucoup fatigué... Enfin, je vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre , je rompis la conversation , depuis je me suis abstenu de lui reparler de M. de Hansfeld.

— C'est très-bizarre, en effet, dit M. de Brévannes, et personne parmi les étrangers ne connaît ce prince?

— Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'il s'est marié en Italie... et qu'après un voyage en Angleterre, il est venu s'établir ici.

— Autant qu'on peut avoir une opinion sur

des choses si obscures, dit un autre, je croirais décidément que le prince est imbécile , ou quelque chose d'approchant.

— Au fait, dit le domino, le soin qu'on met à le cacher à tous les yeux...

— L'embarras du ministre de Saxe à vous répondre, dit M. de Brévannes à M. de Fierval.

— L'air sombre et mélancohque de la princesse.

— Mais alors, reprit M. dcBrévannes, pourquoi celte belle mélancolique va-t-elle dans le monde ?

— Ne voulez vous pas qu'elle s'enterre avec son idiot... si idiot il y a ?

— Mais si elle a toujours l'air mélancolique et même sinistre dont vous parlez , quel plaisir trouve-t-eile dans le monde?

— Ma foi, je n'en sais rien , dit M. de Fierval; c'est justement cette espèce de mystère qui, joint à la beauté de madame de Hansfeld, la met si à la mode.

— Elle n'a pas d'amie intime qui puisse en raconter quelque chose? demanda M. de Brévannes.

— J'ai entendu dire à madame de Lormoy qu'étant allée un matin voir madame de Hansfeld à rhôlel Lambert, elle avait tout à coup entendu,

assez près de l'appartement où elle se trouvait, une phrase musicale d'une ravissante harmonie, jouée sur un buffet d'orgue avec un rare talent... La princesse ne put réprimer un léger mouvement d'impatience. Elle fit un signe à sa fille de compagnie au visnge cuivré. Celle-ci sortit sur-lechamp. Peu d'instants après... les chants avaient cessé ! !

— Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'où venait le son de cette orgue?

— Si fait...

— Et que répondit la princesse?

— Qu'elle n'en savait rien... que c'était sans doute dans le voisinage que l'on louchait de cet instrument, dont le son lui agaçait horriblement les nerfs... Madame de Lormoy lui fit observer que l'hôtel Lambert étant parfaitement isolé, l'orgue dont on jouait devait être dans la maison... Madame de Hansfeld parla d'autres choses.

— D'où il faut conclure, reprit le domino, que personne ne saura le mot de cette énigme... Ah ! si j'étais homme... demain je le saurais, moi! »

Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval qui absorbèrent l'attention :

< Quel est ce grand domino évidemment

masculin qui cherche aventure? Ce nœud de rubans jaune et bleu à son camail lui sert sans doute de signe de ralliement ou de reconnaissance.

— Oh ! dit le domino en descendant du coffre où il était assis, c'est quelque grave rendezvous ; je vais m'amuser à contrarier cette intrigue en m'attachant aux pas de ce mystérieux personnage... î

Malheureusement pour ce malin désir, un flot de foule emporta le domino qui portait un nœud de rubans jaune et bleu, et il disparut.

Quelques moments après , ce même domino masculin qui venait d'échapper à la curieuse poursuite du domino du coffre monta l'escalier qui conduit aux secondes loges et se promena quelques minutes dans le corridor.

11 fut bientôt rejoint par un domino féminin, portant aussi un nœud de rubans jaune et bleu.

Après un moment d'examen et d'hésitation, la femme s'approcha et dit à voix basse :

« Child-Harold.

— Faust, i répondit le domino masculin. Ces mots échangés , la femme prit le bras de

rhomme qui la conduisit dans le salon d'une des lo£;e8 d'avant-scènes.

M. Léon de Morville (Tiin des deux dominos qui venaient d'entrer dansée salon) se démasqua.

Les louanges que Ton avait données à sa figure n'étaient pas exagérées; son visage, d'une pureté de lignes idéale , réalisait presque le divin type de VAntiiious , encore poétisé , si cela se peut dire , par une charmante expression de mélancolie , expression complètement étrangère à la beauté païenne. De longs cheveux noirs et bouclés encadraient cette noble et gracieuse physionomie.

Très-romanesque en amour, M. de Morville

avait pour les femmes un culte religieux qui prenait sa source dans la vénération passionnée qu'il ressentait pour sa mère.

D'une bonté, d'une mansuétude adorables, on citait de lui mille traits de délicatesse et de dévouement. Lorsqu'il paraissait ,les femmes n'avaient de regards^ de sourires, de prévenances que pour lui ; il savait répondre à cette bienveillance générale avec tant de tact et de spirituelle modestie , qu'il ne blessait aucun amour-propre ; sans sa fidélité romanesque pour une femme qu'il avait éperdument aimée, et dont il ne s'était séparé que par la force des circonstances , il aurait eu les plus nombreux, les plus brillants succès.

M. de Morville était surtout doué d'un grand charme de manières, son affabilité naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou flatteuses ; la douce égalité de son caractère n'élait même jamais altérée par les déceptions qui devaient blesser de temps à autre celte âme délicate et sensible.

Peut-être son caractère manquait-il un peu de virilité ; loin d'être hardiment aggressif à ce qui était misérable et injuste , loin de rendre le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que

sa générosité encourageait souvent , M. de Morville avait une telle horreur ou plutôt un tel délîoût des hideurs humaines , qu'il délournait ses yeux des coupables au lieu de s'en venger.

Au lieu d'écraser un hideux reptile, il aurait cherché du regard quelque fleur parfumée , quelque nid de blanche tourterelle , quelque horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue.

Ce système de commisération infinie vous expose souvent à être de nouveau mordu par le reptile , alors que vous regardez au ciel pour ne pas le voir; les meilleures choses ont leurs inconvénients.

De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville fût sans courage. Il avait trop d'honneur , trop de loyauté pour n'être pas très-brave, ses preuves étaient faites : mais, sauf les griefs qu'un homme ne pardonne jamais , il se montrait d'une clémence tellement inépuisable que, s'il n'eût pas douloureusement ressenti certains torts, cette clémence eût passé pour de l'indifférence ou du dédain.

Ce crayon du caractère de M. de Morville était nécessaire pour l'intelligence de la scène quiva suivre.

Nous l'avons dit , une fois entré dans le salon qui précédait la loge , M. de Morville s'était démasqué , il attendait avec peut-être plus d'inquiétude que de plaisir l'issue de cette mystérieuse entrevue.

La femme qu'il avait accompagnée était masquée avec un soin extrême; son capuchon rabattu empêchait absolument de voir ses cheveux, son domino très-ample déguisait sa taille ; des gants, des souliers très-larges empêchaient enfin de reconnaître les mains et les pieds , indices si certains , si révélateurs.

Cette femme semblait émue , plusieurs fois elle voulut parler; les mots expirèrent sur ses lèvres.

M. de Morville rompit le premier le silence , et lui dit :

i J'ai reçu , madame , la lettre que vous ave/ bien voulu m'écrire , en me priant de me rendre ici masqué , avec un signe et des mots de reconnaissance ; votre lettre m'a paru si sérieuse que, malgré les inquiétudes que m'inspire l'état de ma mère , je me suis rendu à vos ordres... »

M. de Morville ne put continuer.

D'une main tremblante d'émolion , le domino se démasqua violemment.

< Madame de Hansfeld ! i> s'écria M. de Mor-

ville, frappé de stupeur.

C'était la princesse.

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