‹ L'hôtel Lambert; histoire contemporaine (volume 2)Chapitre 7 sur 12 · PAUL A MON II · texte numérisé non relu

PAUL A MON II

« Je connais à peine M. de Brévannes ; j'ignore ail est à Paris en ce moiiient... madame. >

Pour la première fois , depuis le commencement de cet entrelien , madame de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva brusquement, son pâle visage devint pourpre, elle s'écria :

« Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Brévannes qui ait pu vous dire ce qui s'était passé à Venise , il y a trois ans , dans la nuit du 15 avril !

— Il y a trois ans? à Venise?... dans la nuit du 15 avril? répéta machinalement M. de Morville de plus en plus étonné. Sur l'honneur, madame, il n'est pas question de cela.,. De grâce, pas un mot de plus... Je serais désolé de surprendre une grave confidence... Encore une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur, le motif qui m'oblige à vous éviter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que vous venez de citer... Ce motif n'a rien qui puisse altérer la profonde, la sincère admiration que je porte à votre caractère... En évitant de vous voir, madame... j'accomplis une sainte promesse... j'obéis à un devoir sacré...

— Grand Dieu!... qu'ai-je dit!... s'écria madame de Hansfeld en cachant sa tétc dans ses

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mains et en songeant à la demi-révélation qu'elle avait involontairement faite à M. de Morville. Non... non... ce n'est pas un piège indigne! » Puis s'adressant à M. de Morville :

« Je vous crois, monsieur; par un rapprochement, par un quiproquo étrange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir, j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans laquelle à des yeux prévenus je pourrais paraître avoir joué un rôle indigne de moi et mériter même l'aversion que vous me témoigniez... Votre serment me rassure... je m'étais trompée... Rien sans doute n'a transpiré de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entrelien n'a plus de but... j'étais venue ici pour vous faire connaître les suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion que je redoutais... Heureusement mes craintes étaient vaines. Maintenant, peu m'importe que l'on remarque ou lîon que vous évitez toutes les occasions de me rencontrer ; quant à la cause qui vous oblige à me fuir, elle m'est indifférente... Adieu , monsieur... vous êtes homme d'honneur, je ne doute pas de votre discrétion. >

Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir.

PAUL A MONTI. il

M. de Morville Tarrêla respectueusement par la main :

« Un mot encore, madame... jamais sans doute, je ne me retrouverai seul avec vous... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me plaindrez peut-être... oui... Car vous saurez qu'il me faut une grande résolution pour vous fuir, madame... Lorsqu'un sentiment contraire à la haine... Oh ! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie... De grâce, écoutezmoi. »

Madame de Hansfeld , qui s'était levée, se rassit , et écouta en silence M. de Morville.

« Lors de voire arrivée à Paris, madame, dit M. de Morville à madame de Hansfeld , avant d'aller occuper l'hôtel Lambert, vous avez habité pendant quelque temps rue Saint-Guillaume ; vous ignoriez sans doute que la maison de ma mère était voisine de la vôtre.

— Je rignorais, monsieur.

— Permettez -moi d'entrer dans quelques détails, peut-être puérils, mais indispensables... Dans la maison de ma mère , une petite croisée haute , étroite , presque entièrement cachée par

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les rameaux d'un lierre immense , s'ouvrait sur votre jardin... C'est de là qu'un jour je vous aperçus par hasard et à votre insu, madame, car vous deviez croire que personne au monde ne pouvait voir dans Tallée couverte et reculée oii vous vous promeniez habituellement... d

Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit :

« En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapissé de lierre , j'ignorais qu'une fenêtre y fût cachée.

— Pardonnez-moi l'indiscrétion que je commis alors, madame ; elle devait m'èlre funeste...

— Expliquez-vous, monsieur,

— Retenu auprès de ma mère souffrante... je sortais fort peu , mon seul plaisir était de me mettre à cette croisée, l'espérance de vous voir me retenait de longues heures derrière le rideau de lierre... enfin, arrivait le moment de votre promenade, vous marchiez tantôt à pas lents... tantôt à pas précipités... souvent vous tombiez comme accablée sur un banc de marbre où vous restiez longtemps le front caché dans vos mains.. . Hélas ! que de fois, lorsque vous releviez la tête après ces longues méditations, je vis votre visage baigné de larmes. >

A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre rémotion de sa voix...

Madame de Hansfeld lui dit sècliement :

« Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que vous avez pu indiscrètement surprendre ; mais d'un secret dont vous croyez devoir m'instruire. >

M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua :

< Au bout de quelques jours... pardonnez ma présomption, madame, jp crus deviner le motif... de votre chagrin...

— Vous êtes pénétrant, monsieur.

— Je souffrais alors d'une peine pareille à celle que vous me sembliez éprouver... je le pense du moins. Voilà le secret de ma pénétration.

— Monsieur, je ne puis croire que vous parliez sérieusement... et une plaisanterie serait déplacée...

— Je parle sérieusement, madame...

— Ainsi , monsieur, dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur, vous me supposez des chagrins, et vous prétendez en savoir la cause ?

— Il est des symptômes qui ne trompent pas.

— L'expression de toutes les douleurs est la même, monsieur.

— Ah ! madame, il n'y a qu'une manière de pleurer un objet aimé!...

— Est-ce une confidence, monsieur? uneallusion à vos regrets amoureux?

— Hélas! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le passé...

— Je ne vous comprends pas , monsieur... Il s'agit d'un secret dont vous jugiez à propos de m'instruire et... jusqu'à présent...

— Encore un mot , madame. Un sentiment profond, que j'avais cru inaltérable, un souvenir bien cher, s'effaçait peu à peu et malgré moi de mon cœur ; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je prévoyais les peines que me causerait cet amour; le charme était trop puissant... j'y cédai... Je n'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un bonheur... vous voir... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre physionomie tantôt rêveuse, mélancolique, ou désolée, ce désespoir tour à tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous aimons... *

Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette.

< Hélas ! madame, je vous le répète , j'avais moi-même trop souffert pour ne pas reconnaître

L AVEU. -n

les mêmes souffrances chez vous, à certains signes indéfinissables, et pourtant sensibles... Avec quelle triste curiosité je lâchais de surprendre vos moindres pensées sur votre visage... La partie du jardin qui vous plaisait davantage était séparée du reste de Thabitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-même... Vous seule entriez dans cette allée réservée ; je risquai une folie... qui du moins ne pouvait êire dangereuse : chaque jour je jetai au pied du banc où vous aviez coutume de vous asseoir... ime sorte de mémento des pensées qui , selon moi, avaient dû vous agiter la veille. Comment vous exprimer mes angoisses la première fois que je vous vis prendre une de ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise... qui se peignit sur vos traits après avoir lu... Pardonnez aux rêveries d'un fou... Mais je ne vous crus pas irritée d'être ainsi devinée, car, au lieu de déchirer cette lettre, vous l'avez gardée. Un jour votre agitation était si grande que vous ne vîtes pas ma lettre... Vous sembliez transportée de colère et de douleur... Mon instinct me dit que ce chagrin n'était pas nouveau. 11 me sembla qu'on devait avoir réveillé en vous un funeste souvenir... Je vous écrivis en ce sens, et, le lende-

main, en lisant ma lettre vos larmes coulèrent, i

Madame de Hansfeld fit nn mouvement.

i Oh ! madame , ne me reprochez pas de m'appesanlir sur ces souvenirs, ils sont ma seule consolation... Ainsi, encouragé par la curiosité avec laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'écrivis chaque jour. Malheureusement , Tétat de ma mère devint alarmant ; pendant deux nuits je ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu'à elle. Son danger diminua ; mes inquiétudes se calmèrent, ma première pensée fut de courir à ma précieuse fenêtre... Peu de temps après vous entriez dans Tallée ; j'en crus à peine mes yeux lorsque je vous vis courir légèrement au banc de marbre. • . Il n'y avait pas de lettre. . . Un moment d'impatience vous échappa... j'osai l'inlerpréler favorablement... »

M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inquiétude ; ses yeux étaient baissés , ses bras croisés sur sa poitrine, sa figure restait impassible.

En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville brûlait ses vaisseaux; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'eût pas commis sans cela une pareille maladresse.

< Que VOUS dirai-je , madame, reprit-il; je jouissais depuis deux mois du bonheur ineffable de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris que vous qniliiez la maison voisine de la nôtre pour aller habiter à Tîle Saint-Louis Tancien hôlel Lambert; alors mon chagrin fut profond... oh! bien profond 1... Peut-être alors seulement je sentis combien je vous aimais, madame.., j>

A ces derniers mots, prononcés par M. de Morville d'une voix émue , madame de Hansfeld redressa vivement la tête ; une légère rougeur colora son pâle visage; elle répondit d'un ton de raillerie glaciale :

« Ce singulier aveu est sans doute indispensable à la révélation du secret que vous avez à m'apprendre, monsieur?

— Oui, madame...

— Je vous écoute...

— Jusqu'au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma mère , je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma connaissance;... je n'avais voulu faire aucune démarche pour avoir l'honneur de vous être présenté. Je trouvais un grand charme au mystère qui entourait mon amour; je vous étais absolument inconnu, moi qui vous connaissais si bien.

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moi témoin invisible de ton les les émotions qui se révélaient sur votre physionomie, et puis vous parler de banalités au milieu de la contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes longues heures de conlemplalion silencieuse et passionnée ! Mais lorsque voire départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix de ces relations mondaines que j'avais d'abord dédaignées , je résolus de vous être présenté. Vous vous étiez tout récemment liée avec une de mes tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime. Ainsi que tout le monde, elle ignorait Theureux hasard qui m'avait rapproché de vous, je lui demandai de vous élre présenté. Malheureusement, le lendemain du jour où elle m'avait promis celle grâce, on me fit une révélation telle..., que loin de chercher à me rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir... Sans la déplorable santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toules les occasions de vous voir, et d'aviver ainsi ma funeste passion... Oh! bien funeste;... car si votre indifférence m'accable,... votre amour me metirait au désespoir... Vous me regardez avec surprise,... vous ne me comprenez pas ? Eh bien ! sachez-le donc, madame,... et pardonnez celle supposition insen-

sée...: vous m'aimeriez aussi éperclûment que je vous aime, que je serais le plus malheureux des houmies,... car je ne pourrais répondre à cet amour inespéré sans porter un coup mortel à ma mère,... sans fouler aux pieds le devoir le plus saint,... le serment le plus sacré, sans être enfui parjure et criminel...

— Criminel ! ! ! » s'écria madame de Hansfeld en se levant à demi, les traits bouleversés par la crainte et par la douleur.

Ce cri involontaire était un aveu... il trahissait Tamour de la princesse, amour jusqu'alors profondément caché.

Si M. de Morvilleeiit été indifférent à madame de Ilansfeld, aurait-elle manifesté ce désespoir, celte épouvante? Non, sans doute... Mais elle voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de Morville ; n'avait-il pas dit : Si vous m'aimiez... je serais le flus malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure , sans crime , sans porter un coup mortel à ma mère ?

Et M. de Morville était cité pour sa loyauté... et il ne vivait que pour sa mère...

Madame dc^IIansfeld comprit la portée du mol qui lui était échappé... Un éclair de bonheur

rayonnait sur les traits de M. de Morville... Son instinct ne le trompa pas... il se crut aimé... mais ce premier enivrement passé, il frémit en songeant à l'abîme de maux et de douleurs que rinvolonlaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.

La princesse se possédait trop pour ne pas vaincre Témotion qui l'avait un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, elle lui dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa ses idées ;

a Vous avouerez, monsieur... que ma surprise... je dirai même ma frayeur, était assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le crime... Mon Dieu !... j'en frissonne encore... Jugez donc quel bonheur pour vous... surtout, que je sois parfaitement indifférente à cette passion... éperdue... que vous croyez ressentir... En vérité, monsieur, vous êtes trop heureux... vous avez, pour vous sauvegarder de la tentation de m'aimer désormais, non-seulement mon indifférence, mais encore les plus graves motifs qui puissent déterminer un homme comme vous... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables

qui devaient si mortellement conlrarier mou amour pour vous, monsieur, vous auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Ilansfeld. Vous me permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux cet obstacle est le plus sérieux de tous... Il me reste, monsieur, à vous parler des lettres que j'ai reçues de vous, parce que je ne pouvais pas faire autrement, et quej'ai lues... etquelquefois gardées, parce qu'un recueil de pensées très-spirituellement écrites et attribuées, comme elles l'étaient, à un être imaginaire , ne peut passer pour une correspondance. Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain ; je ne blesserai donc pas votre amourpropre d'auleur, ajouta la princesse en souriant, en vous avouant encore que si j'ai lu ces œuvres distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive émotion, c'est un peu grâce au mystère qui entourait cette correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le hasard vous inspirait parfois des pensées fort louchantes dont j'étais émue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutôt le bonheur de pleurer à la lecture du moindre roman sentimental.. .

— Âh ! madame, vous raillez cruellement.

— Je voudrais du moins, monsieur, que cette

cnircvne, commencée sous de si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement, car, après tout, nous sommes au bal de TOpéra... Pourquoi d^ailleurs , monsieur , nous quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez maussade... H n'en est rien , je suis complètement rassurée... J'ai pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon indifférence et la révélation qu'on vous a laite... Notre position est parfaitement trancbée, que pouvons-nous désirer de plus? Adieu, monsieur... Celle entrevue m'a confirmé tout le bien qu'on dit de vous... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret. . . sur ma démarche, qui pourrait être indignement calomniée... Pour plus de prudence... jesorlirai d'ici la première... Vous voudrez bien attendre quelque temps avant de quitter cette loge. »

Et madame de Hansfeld se levant , remit son masque et se dirigea vers la porte.

8 Ah ! madame, de grâce... Un mot, un dernier mot! î s'écria M. deMorville à peine revenu de sa surprise ei en se précipitant vers la porte...

Madame de Hansfeld fit un geste si fier , si impérieux, que M. deMorville n'insista pas pour juolongor cel oiilretien.

L AVEU. r>5

!.a princesse ouvrit la porle et sortit.

Peu triustants après , M. de Morville riniila.

Eu passant auprès du coffre dont nous avons jtarlé , il vit un assez grand tumulte : la foule était compacte ; obligé d'attendre pour s'y frayer un passage, M. de Morville entendit ces mots :

« Peste !. .. Brévannes, disait le malin domino qui, depuis le commencement de la soirée, était assis sur le coffre , quel effet lu produis ! quel cri a jeté ce domino à nœud de rubans jaune cl bleu , en l'apercevant !

— Je nie le fait, répondit gaiement M. de Brévannes ; je ne suis , pas plus que Fierval ou que d'Hérouville, responsable du cri étouffé qu'a fait ce beau masque en passant près de nous tous.

— Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus épouvanté... » dit M. de Fierval.

M. de Morville écoula très-attentivement, remarquant que Ton parlait de la princesse. (Elle porlail , on s'en souvient , un nœud de rubans jaune et bleu qu'elle n'avait pas songé à ôter après avoir retrouvé M. de Morville, précaution que celui-ci avait eue.)

4 C'est peut-être une de vos victimes, monstre î dit en riant M. de Fierval à M. de Brévannes.

— La malheureuse l'aura subilemeui reconnu, dit un autre.

— Infidèle!

— Monstre de perfidie !

— Qui sait? dit le malin domino : c'est peutêtre la femme , Brévannes. »

Un éclat de rire universel accueillit cette plaisanterie.

« Ça serait très-piquant, au moins... lu lui as peut-être caché que lu venais au bal de l'Opéra... Dans sa candeur elle l'aura cru... et dans sa candeur. ..elle sera venue de son côté. »

M. de Brévannes endurait à merveille toutes les plaisanteries, sauf celles qui concernaient sa femme ; il ne put dissimuler sa mauvaise humeur et lâcha de rompre la conversation , en disant à M. de Fierval :

a Venez-vous souper , Fierval , il est assez lard...

— 0 affreux jaloux ! s'écria le domino , il est capable de faire, en rentrant chez lui, une scène horrible à sa malheureuse femme, le tout à cause de la plaisanterie stupide d'un domino... Pauvre Berlheî

— La preuve que je ne suis pas piqué , beau masque, dit M. de Brévannes en riant d'un air

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contraint , et que je ne te garde pas rancune , c'est que je m'estimerais très-heureux si tu voulais venir souper avec nous.

— Je suis trop généreuse pour cela... Je ne pourrais m'em pécher de te dire de dures vérités... ce qui serait fastidieux pour les convives... Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et très-vilain jour... Et puis enfin il ne me convient pas encore de faire une exécution publique... Si tu n'es pas sage... si tu reviens ici... je te retrouverai à Tun des prochains samédis , et alors... prends bien garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de singulières choses si tu oses t'y présenter... mais lu n'oseras pas.

— Lui... Brévannes !... ne pas oser? dit M. de Fierval en riant.

— Tu ne le connais donc pas , beau masque ?

— Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut... dit un autre.

— J'espère que vous ne reculez pas , Brévannes , et que vous reviendrez samedi , reprit M. de Fierval , sage ou non.

— Je n'ai rien de mieux à te dire, beau masque, ajouta M. de Brévannes. Ces messieurs sont ma caution... à samedi.. . si c'est un défi, je l'accepte. ..

r,8 L AVEU.

— A samedi , reprit le domino , mais je le ré[)ète, le cri de surjtrise, presque d'eflroi jelépar le domino à nœud jaune et Lieu s'adressait à loi...

— Allons... lu es folle. Puisque lu neveux pas venir souper avec nous , je te laisse.

— Oui... mais à samedi...

— A samedi, > reprit M. de Brévannes en s'éloignant.

M. de Morville avait altenlivement écoulé celte conversation , il ne doutait pas que la vue de Brévannes n'eût , en effet , causé la surprise et Teffroi de la princesse.

Dans Tentrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld , celle-ci lui avait nommé JM. de Brévannes comme étant une des deux personnes qui possédaient le secret dont elle redoutait si fort la révélation.

Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Brévannes de madame de Hansfeld?

Où l'avail-il connue?

Quel était ce secret qu'il possédait ?

Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld, à la fin de l'entretien qu'elle avait eu avec M. de Morville , élait-il réel ou affecté?

Telles fuient les questions que se posa M. de JMorville en revenant tristement chez lui.

M. HE RRKVANM'.S.

Quelques mois sur M. de Brévnnnes , acteur important à celle lilstoire , sont ici nécessaires.

Le père de M. de lîrévanncs s'appelait Josejili Burdin , originaire de Lyon. Il était venu chercher fortune à Paris sous le Directoire. A force de finesse, de persévérance et d'entente des affaires , en peu d'années il réalisa , dans les fournitures des armées , une de ces fortunes scandaleuses si fréquentes à celle époque.

Riche , le nom de Burdin lui parut vulgaire ; il acheta la terre de Brcv amies aw Lorraine, s'appela pendant <pielquc temps Bmdin de Brévau-

GO M. DE BREVAXNES.

nés, puis enfin seulement ^/eSreraM??^^. Sa femme, fille d'un notaire fort riche qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses , mourut peu de temps avant la restauration.

M. deBrévannes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son fils , Charles de Brévannes, fut confiée à l'un de ses anciens associés. Soit incurie, soit infidélité , cet homme ne géra pas avantageusement les intérêts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession que de quarante mille livres de rente environ.

M. de Brévannes , retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme, sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu'à la prodigalité ; il était égoïste et ordonné.

Vers la fin de 1851, il épousa BerlheRaimond.

Pour expliquer ce mariage , il est nécessaire de poser le caractère de M. de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de collège , rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait culminant, primordial de ce caractère , singulièrement énergique et orgueilleux , était une incroyable opiniâtreté de volonté.

Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne

M. DE BRÉVANXES. 61

reculait devant aucun sacrifice, devant aucun excès , devant aucun enipôchemenl.

Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder autant pour satisfaire son goût, son caprice du moment, que pour satisfaire Tespèce d'orgueil tenace qu'il mettait à réussir bon gré mal gré, coûte que coûte, dans tout ce qu'il entreprenait.

M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice , la personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'àme jusqu'à la dureté. Fallait-il triompher d'ujî obstacle? il devenait dévoué, généreux, délicat, si cela servait ses projets ; mais l'obstacle surmonté, ces qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait produites , son caractère normal reprenait son cours , et ses mauvais penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de violence.

Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent souvent que pour eux vouloir c'est pouvoir, comme disait M. de Brévannes.

Maintenant parlons de son mariage.

M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui appartenait; de nouveaux locataires vinrent habiter deux petites

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chambres du quatrième :c'élaienlBerlheRaimond et son père. (Madame Raimond était morte depuis longtemps. )

D'abord graveur en taille-douce , Pierre Raimond avait la vue tellement affaiblie , qu'il ne gravait plus que de la musique. Berthe , excellente artiste, donnait des leçons de piano; grâce à ces ressources , le père et la fille vivaient à peu près dans Taisance.

Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra souvent , ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez Pierre Raimond sous un prétexte de propriétaire.

M. de Brévannes avait une détestable idée de rhumanilé , il espérait , à l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités , triompher de la vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa : en payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant , et le pria très-nettement de cesser ses vitesqui avaient, d'ailleurs, été trèsbornées.

M. de Brévannes fut piqué de cet insuccès ; celte résistance inattendue irrita son désir, blessa

M. DE DRÉVANNES. G 5

son orgueil ; son caprice devint de l'amour, du moins il en eut Tardeur impatiente.

S'étant ménagé quelques entreliens avec mademoiselle Raimond , soit en la suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons , soit en la rencontrant chez une de ses ccolières, ]\[. de Bévannes ayant noué une correspondance avec Berlhe, fut bientôt aimé d'elle. Il était jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du moins mâle et expressive. Berlhe ne résista pas à ces avantages; mais son amour était aussi chaste que son âme , et les mauvaises espérances de M. de Brévannes furent déçues. En lui avouant naïvement une afl'ection dont elle n'avait pas à rougir, Berlhe lui dit qu'il était trop riche pour l'épouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui, douloureuses pour elle.

La fin du terme arriva; Berlhe et son père allèrent s'établir dans un des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poullier, île Saint- Louis.

Ce départ blessa de nouveau l'orgueil et le cœur de M. de Brévannes. Il découvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prétexta un voyage de quelques mois, et alla secrètement s'établir à l'île Saint-Louis , dans un hôtel garni du quai

d'Orléans , tout auprès de la rue où demeurail Pierre Raimond.

La première fois que Bertlie revit M. de Brévaunes, elle trahit par son émotion la constance de SCS sentiments pour lui ; elle ne lui cacha rien, ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et pourtant chéries qu'elle avait versées pendant son absence.

Malgré ces aveux , M. de Brévannes ne fut pas plus heureux ; séductions, ruses, promesses, larmes, emportement, désespoir, loutvintéchouer devant la vertu de Berthe , vertu simple et forte

comme son amour

Ceux qui connaissent le cœur de Thomme, et surtout des hommes orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses resseniimenls amers contre cette jeune hile , aussi inflexible dans sa pureté que lui dans sa corruption.

Un homme ne pardonne jamais à une femme d'avoir échappé, par adresse, par instinct ou par vertu, au piège déshonorant qu'il lui tendait.

Il serait impossible de nombrer les imprécations mentales dont M. de Brévannes accablait Berlhe; il alla jusqu'à supposer celle énorrailé : que par ses refus calculés cette petite fille avait

Taudacicuse visée de Taniener un jour à Tépouser.

Abominable machinalion , tramée sans doule avec le vieux graveur !

M. de iBrévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manœuvre aussi odieuse qu'absurde et résolut de quitter Paris; avant départir il eut un dernier entrelien avec Berlhe. 11 s'attendait à une scène de désespoir : il trouva la jeune fille triste, calme, résignée. Jamais elle ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes ; elle s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux attachement.

Et puis encore, chose singulière, Pierre Raimond, artiste probe , austère, d'un rigorisme stoïque, avait élevé sa lille dans de telles idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi infranchissable que la dislance qui sépare un roi d'une fille du peuple.

Ainsi, loin de lui demander pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas, moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait ingénument avoué à M, de Brévannes <jue leur amour était d'autant plus désespéré, que

Pierre Uaimond, dans sa fière pauvreté, ne cousenlirail jamais à marier sa fille à un homme riche.

Anmomentde se séparer de M. de Brévannes, Berlhe lui promit de faire lout au monde pour l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme elle ; sinon, elle ne se marierait jamais.

Ces paroles, exemples de toute exagération, simples , vraies comme la pauvre fille qui les prononçait, ne firent aucune impression sur M. de Brévannes; dans Tangélique résignation de Berlhe, il vit une flagrante et dernière preuve du complot que Ton tramait contre lui afin de ramener à un mariage absurde.

M. de Brévannes partit pour les bains de mer de Dieppe , se croyant parfaitement délivré de son amour ; fier d'avoir échappé à un piège indigne, il altemlait avec une haineuse impatience une humble prière de retour, qu'il se préparait à accueillir avec le dernier mépris. A son grand élonnement , il ne reçut aucune nouvelle de Berlhe.

Qu'on ne prenne pas ce que nous allons dire pour un paradoxe.

A Dieppe, M. de Brévannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du coffre), fort

jolie , fort à la mode dans un certain monde , fort coquette , et fort aimée d'un homme fort agréable.

Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns, et aussi pour se relever à ses propres yeux de son échec auprès de la fille du graveur, M. deBrévannes entreprit de plaire à madame Beauvoisis et de supplanter ramantaimé. Il réussit.

M. de Brévannes fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de n'avoir pu rien obtenir de Berthe, que la conquête de madame Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se révolta de ce qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, osât résister à l'homme qu'une femme Irès-désirable avait choisi.

Nous sommes loin de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour Berthe ; mais chez lui les tendres espérances de l'amour, ses charmantes impatiences, ses craintes mélancoliques, s'étaient transformées en désirs effrénés, en orgueilleuse irritation.

Il résumait amèrement et brutalement la question, en disant :

« J'ai mis dans ma tête que cette fille serait à moi. .. Coûte que coûte, elle sera à moi. »

Courroucé de ne pas recevoir tie lettres de Berlhe depuis six semaines qu'il l'avait quittée, M. de Brévannes rompit brusquement avec madame Beauvoisis, Tidole de la saison des eaux de Dieppe, et revint s'enterrer dans l'île Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait; elle n'avait pu résistera tant de chagrins...

Touché de cette preuve d'amour, voulant à tout prix que cette jeune fdle fût à lui, M. de Brévannes, oubliant ses résolutions de ne jamais faire un mariage de dupe, comme il disait, alla trouver Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fdle , s'attendant à une explosion de reconnaissance de la part du vieux graveur.

Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de M. de Brévannes, Pierre Raimond, malgré l'état presque désespéré de sa fdle, ne voulut pas consentir à cette union.

i M. de Brévannes était né riche, Berlhe était i née pauvre , il n'y avait entre eux aucune sym- I palhie de classe, aucune convenance de posii lion, aucuns rapports d'habitude, d'éducation,

< de principes; partant, aucune garantie de

< bonheur pour l'avenir. »

Tel fut le thème invariablede Pierre Raimond.

M. DE BRÉYANNES. 6»

Il V avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la dislance qui sépare les riches des pauvres , plus de fierté que d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait comme hétérogènes et inconciliables , une ligne aussi tranchée , aussi infranchissable que celle que les républicains tracent entre eux et les aristocraties.

L'énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoué devant la fière pauvreté de Pierre Raimond , si la vie de Berlhe n'eut pas été compromise.

L'instinct d'un père est presque toujours d'une admirable perspicacité ; lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens , il atteint à la divination.

Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable, qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit au mariage , qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.

Bertlie n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari.

Ce cœur simple et bon , noble et confiant, n'avait pu se défendre contre le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait

10 M. DE BRÉVANNtS.

flallée ; dans sa vanité naïve , la jeune fille se demandait avec une certaine fierté s'il ne lallait pas que M. de Brévannes Taimàt beaucoup pour avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique.

La pauvre Berthe confondait, hélas ! Tentêlenient orgueilleux d'un esprit impatient de toute résistance avec Tabnégalion , avec Topiniâlre dévouement de la passion.

M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles , même les voies en apparence les plus honorables , pour parvenir à ses fins; mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour.

Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était rarement heureux; plus l'attaque avait été rude , plus la résistance avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action il oubliait les blessures de son amour-propre; mais , après le succès , il ressentait douloureusement ces plaies saignantes , et son caractère véritable reprenait le dessus.

Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait

Me DE IîRKVANNES. 11

contraint M. de Brévannes à épouser Berlhe cul cessé, lient des regrets extrêmes de ce mariage... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure et pauvre; en songeant aux riches partis auxquelsil aurait pu prétendre, les qualités charmantes, la beauté, Tàme angélique de Bertlie, lui parurent à peine une consolation. Il se crut en butte à tous les sarcasmes ; il ne devait pas y ^ avoir de railleries assez piquantes pour qualifier son ridicule mariage d'inclination.

M. de Brévannes se trompait : beaucoup de gens, en le voyant épouser une fdle belle , vertueuse et pauvre, lui sup])Osèrent un caractère généreux , élevé ; on prôna , on vanta son admirable désintéressement , et il fut absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une femme pour laquelle il avail tant fait.

Les uns regardèrent la conduite de Berllic comme un chef-d'œuvre de ruse et d'habileté ; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son mariage d'inclination , parce qu'ils se moquaient généralement de tout le monde.

Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, ou du moins que i'enlôtement de M. de Brévannes y avail eu au moins autant de part que son amour...

Dernier trait de caractère de M. de Brévannes.

Depuis quatre ans il était marié. Berlhe , plus aimante , plus résignée que jamais , ne lui avait pas donné le moindre sujet de ])lainle , quoiqu'il lui eût fait ouvertement des infidélités fréquenles, quelquefois donné des rivales du plus bas étage... La malheureuse femme avait secrètement versé des larmes amères, mais ne s'élait jamais plainte.

Malgré cette patience ; malgré cette douceur , parfaite, M. de Brévannes se livrait quelquefois à d'inconcevables soupçons de jalousie , et cela .sous le prétexte le plus frivole.

Cette violente jalousie n'était pas une preuve de l'amour de M. de Brévannes. S'il entrait en fureur à la seule pensée ( complètement fausse et injuste) que sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout parce que la faute de Berthe aurait couvert ( pensait-il ) d'un ridicule ineffaçable ce mariage d'inclination auquel il avait tant sacrifié. M. de Brévannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite irréprochable , exemplaire de la femme pauvre et obscure qu'il avait choisie. Après dix-huit mois de mariage, M. de Brévannes , s'ennuyant beaucoup de son bonheur, avait été faire en Italie un voyage de quelques mois, laissant sa femme sous la protection de

M. DE BRÉVANiNES. 75

Pierre Raimond , dont il reconnaissait d'ailleurs Taustère moralité ; le vieux graveur n'avait jamais voulu consentir à venir habiter avec sa fille chez M. de Brévannes pendant l'absence de son mari. Berlhe alla s'établir auprès de son père dans l'île Sainl-ljouis , et reprendre , rue PouL tier, sa petite chambre de jeune fille.

Depuis ce voyage d'Italie où il avait connu madame de Hansfeld , ainsi qu'on le verra plus lard , l'humeur de M. de Brévannes s'était beaucoup aigrie, son caractère était devenu sombre , irascible , souvent même d'une dureté cruelle, et Berthe en avait quelquefoisdouloureusementsouffert. Ces préliminaires établis, nous suivrons M. de Brévannes chez lui, à son retour du bal de l'Opéra, où il avait été si malignement intrigué par madame Beauvoisis (le domino du coffre).

L iiOTn. i.MiUf ur.

Depuis qu'il se trouvait maître de sa fortune , M. de Brévaunes occupait le premier étage de sa maison située rue Saint-Florentin ; fort indifférent aux jouissances et aux recherches délicates du chez soi, il avait chargé un tapissier de le meubler richement ; grâce à cette latitude laissée au marchand , ce logis avait complètement Taspect de ce qu'on appelle un bel appartement garni, c'est-à-dire Taspect le plus banal , le plus triste, le plus froid qu'on puisse imaginer ; rien de particulier, rien de personnel , rien qui trahît un goût, ime passion ; pas un portrait, pas un

tableau , pas un objet d'art. La seule pièce de ce vaste appartement qui n'eût pas un aspect vulgaire et glacial , était un petit salon où Berthe se tenait habituellement.

Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans celte pièce que nous conduirons le lecteur.

Madame de Brévannes , toujours inquiète des absences prolongées de son mari , quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être assurée de son retour.

Il est donc quatre heures du malin. Berthe , assise dans un fauteuil , les mains jointes sur ses genoux , regarde machinalement le foyer qui s'éteint ; une lampe , placée auprès d'elle sur une petite table où l'on voit un livre entr'ouvert , éclaire vivement la figure de la jeune femme, et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui , ne laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose , vont se perdre dans la natte épaisse qui se lord derrière sa tète.

Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe , c'était son expression d'angélique bonté ; lorsqu'elle levait ses grands yeux bleus si beaux et si doux , le charme devenait irrésistible ; sa bouche un peu sérieuse semblait

plutôt faite pour le sourire bienveillant et affectueux que pour le rire bruyant de gaieté ; son cou blanc arrondi , un peu long, se courbait avec une grâce charmanle lorsqu'elle penchait sa tête sur son sein.

Berthe portait une robe de soie gris clair, dont la pâle nuance s'harnioniait à merveille avec la délicate blancheur de son teint ; d'un côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique ; au-dessus, deux portraits de graiuleur inégale représentaient la mère et le père de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir renfermant des gravures en laille-douce qui formaient îœuvre de Pierre Raimond , ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velouté , et lui donnaient une apparence très-différente du reste de Thabilation ; enfin , sur la cheminée , on voyait une vieille pendule de marqueterie et deux petits flambeaux, blancs et bleus , en émail de IJmoges, qui avaient appartenu à la mère de Berthe , et avaient été le cadeau de noce du graveur.

Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune fenmie , roula sur sa joue comme une goutte de rosée, son sein se souleva péniblement à plusieurs reprises, elle tressaillit...

7 8 MiVDAME DE BREVANNES.

Une rougeur subite colora son front , puis Berlhe retomba dans sa morne apathie.

En deux mots , nous dirons la cause de la tristesse et de rabattement de Berlhe.

Pendant son dernier séjour en Lorraine , M. de Brévannes avait accordé une protection trèsparticulière à une des femmes de Berthe. L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes , ou du moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de cette créature.

Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M. de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le cœur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités de son mari ; mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.

Quatre heures du matin sonnèrent; absorbée dans une profonde rêverie , madame de Brévannes n'avait pas cru la nuit si avancée ; une voiture s'arrêta à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si tard : une fois pour toutes son mari lui avait expressément défendu de Tattendre , ses gens même se couchaient; il rentrait habituellement par une petite porte bâtarde de sa maison dont il avait la clef ; il lui fallait passer par le petit salon

de Berihe pour rentrer dans une des deux chambres à coucher qui communiquaient à cette pièce.

Lorsque son mari parut, Berihe se leva et alla à sa rencontre en tâchant de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.

Les traits contractés de M. de Brévannes témoignaient de sa mauvaise humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis, sur son voyage d'Italie, avaient éveillé en lui une foule d'idées pénibles, forcément contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque satisfait de trouver sa femme encore levée ; en la querellant il espérait épancher l'amertume qui le dévorait.

« Comment! s'écria-t-il , vous n'èles pas en core couchée , à quatre heures du malin ? A quoi pensez-vous donc? Est-ce pour savoir quand je rentre? Suis-je ou non maître de mes actions? A peine arrivés ici, votre système d'inquisition va-t-il recommencer? Aussi bien, puisque nous voilà sur ce chapitre, épuisons-le une bonne fois , afin de n'y plus revenir de tout l'hiver. >

Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berihe qui resta debout près du piano , stupéfaite de ce brusque débordement de reproches.

< Mon ami, dit-elle timidement, vous savez que votre volonté est toujours la mienne. Donnez-

80 MADAME DE BRÉVÂNNES.

moi VOS ordres, je les suivrai. Ce n'est pas pour épier vos actions que j'ai veillé si tard... Je m'étais amusée à mettre ;ce petit salon en ordre. Cela m'a occupée jusqu'à une heure du matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas à rentrer, j'ai voulu vous attendre. J'ai sommeillé un peu... quatre heures sont arrivées sans que je m'en aperçoive... Voilà mon crime, Charles, mêle pardonnerez-vous? » dit-elle en souriant et en levant son angélique regard sur son mari.

M. de Brévannes ne fut pas désarmé.

i Mon Dieu î reprit-il , ce n'est pas un crime que je vous reproche ; il est inutile de prêter un sens ridicule à mes paroles. Je ne suis pas dupe de cette veillée... Vous avez voulu vous assurer par vous-même de l'heure à laquelle je rentrerais... Mais vous m'obligerez de ne pas prendre celte habitude. Je n'entends pas que les scènes de l'an passé se renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me reprochiez ou ceci ou cela.

— Charles, ai-jc jamais dit un mot... excepté...

— Mon Dieu ! s'écria M . de Brévannes en interrompant sa femme, cerlainssilences, certaines physionomies, sont aussi significatifs que des paroles.

— Mais enfin, Charles, puis-je m'empêchcr d'êlre triste?

— Et pourquoi seriez-vous triste ? Que vous manque-t-il ? N'êtes-vous pas dans une posiUou inespérée? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je pouvais faire pour vous?

— Charles , vous savez si je suis ingrate ; mon seul regret est de ne pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.

— Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agréable, c'est d'avoir toujours Tair riant et heureux, au lieu de censurer ma conduite par vos affectations mélancoliques... Si j'ai suivi mon inclination en me mariant avec vous, c'a été d'abord parce que je vous aimais et ensuite pour...

— Pour avoir une femme soumise à toutes vos volontés, mon ami, je le sais; vous m'avez préférée à un parti riche , parce que la reconnaissance du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands encore... J'aurais été désolée que vous eussiez calculé autrement, Charles, car je n'aurais pu m'acquilter envers vous. Seulement vous vous trompez si vous croyez que ma tristesse souvent involontaire est une critique de vos actions : il ne m'appartient pas de les juger.

— Mais que signifie donc alors celle tristesse? î

Après un moment d'hésitation, Berihe reprit en baissant les yeux :

< Quelques-unes de vos actions peuvent m'altrister sans que je me plaigne.

— Ceci est trop subtil pour moi. Je vais être plus clair, et vous révéler à vous-même ce que vous pensez et ce que vous n'osez pas dire... Au lieu d'avoir recours à toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi ne pas avouer franchement que vous êtes jalouse?

— Mon ami , ne parlons pas de cela, je vous en prie.

— Et pourquoi donc? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de poser nettement notre position. Que j'aie ou non des maîtresses (voilà le grand mot lâché), c'est ce que vous devez complètement ignorer ou feindre d'ignorer... Telle est la conduite d'une femme de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.

— Charles... franchement... est-ce bien à vous à dire qu'on peut raisonner.... vaincre la jalousie, si peu fondée qu'elle soit ou si indignes qu'en soient les objets?

— Fort bien, madame, vous me reprochez d'être jaloux.

— Je ne vous en fais pas un reproche , mon ami... Je suis indulgente pour ce sentiment dont j'ai éprouvé toutes les angoisses.

— Vous vous trompez complètement, madame, si vous nous croyez dans une position pareille à cet égard... Que j'aie ou non des maîtresses, votre considération n'en sera nullement altérée ; mais moi qui ai tout sacrifié pour vous... que je sois encore couvert de.ridicule... Tenez, ajouta M. de Brévannes en se levant , les dents serrées et en fermant les poings avec rage, à celte seule pensée je ne me possède plus, d

Et il se mit à marcher à grands pas.

« Vous avez raison , Charles , dit tristement Berlhe, notre jalousie n'est pas pareille;... la mienne intéresse mon cœur, la vôtre... votre orgued , mais il n'importe, je la respecte... M'avez-vous jamais entendu me plaindre de Tisolement où je vis? Excepté mon père que vous me permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de votre famille que vous désirez que je reçoive , je vis seule ;... heureuse de vivre seule , je me hâte de vous le dire.

— Ce qui ne vous empêche pas de trouver le

temps long , n'est-ce pas? Et tout le monde sait l'effet de la solitude et du désœuvrement chez les femmes...

— Je ne suis pas désœuvrée , mon ami, j'aime passionnément la musique ;... je dessine, je lis;... quant à la solitude... il ne dépend pas de moi que vous restiez davantage chez vous. î

Pendant que madame de Brévannes parlait , son mari s'était machinalement approché de la croisée dont il avait entr'ouvert les rideaux.

Il vit de l'autre côté de la rue, au premier éiage d'une maison située en face de la sienne, une fenêtre aussi éclairée, et derrière les vitres la silhouette d'un homme qui regardait par celte fenêtre.

Il était près de cinq heures du matin , la nuit profonde, la rue déserte : que pouvait regarder cet homme , sinon la fenêtre du salon de madame de Brévannes , seule fenêtre qui fût sans doute encore éclairée dans la maison ?

Un de ces soupçons ahsurdes qui ne tombent que dans la cervelle des jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux trompés) , un de ces soupçons absurdes , disonsnous , traversa l'esprit de M. de Brévannes; il se retourna vers sa femme , le regard irrité , le front menaçant.

« Madame , pourquoi y a-t-il de la lumière dans cette maison en face ? d s'écria-t-il.

Puis, s'interronipant pour céder à une inspiration non moins ridicule que sa jalousie , il lira brusquement les rideaux , ouvrit la croisée, et s'avança sur le balcon , où il se campa fièrement.

A cette brusque apparition, les rideaux de la fenêtre de la maison d'en face se refermèrent subitement, Tombre s'effaça, et un moment après la lumière disparut.

Madame de Brévannes ne comprenant rien au courroux de son mari , et encore moins à sa fantaisie d'ouvrir les croisées par une nuit de janvier, s'avançait vers le balcon , lorsque M. de Brévannes se retourna , ferma violemment les rideaux , et s'écria :

1 Ah ! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'altendant, madame...

— En vérité , Charles , je ne vous comprends pas...

— Vous ne comprenez pas? Pourquoi cette fenêtre... du premier étage de la maison d'en face éiait-elle encore éclairée il n'y a qu'un moment ?

— Il n'y a qu'un moment? une fenêtre? dans la maison d'en face , demanda Berthe avec une surprise croissante.

— Faites donc Tétonnée , madame ! Tout à riieure quelqu'un regardait attentivement voire fenêtre. On a disparu dès que je me suis montré.

— Cela peut être , Charles ; je n'en sais rien. . . Mais pourquoi me dites-vous cela ?

— Pourquoi?

— Pourquoi ?

— Parce que vous êtes sans doute d'intelligence avec cette personne... et qu'il y a là-dessous quelque intrigue... Je ne m'étonne plus de votre veillée ! »

A cette accusation si brusque , si stupide , si inconcevable, Berlbe ne put trouver un mot à répondre ; elle joignit les mains en levant les yeux au ciel.

fi Cela n'est pas répondre, madame !... s'écria M. de Brévannes exaspéré. Je vous demande pourquoi il y avait de la lumière dans cette chambre en face , pourquoi un homme regardait ici ?

— Mais , mon Dieu ! le sais-je? s'écria Berlbe.

— Encore une fois , cela n'est pas répondre , madame.

— Mais que voulez-vous que je vous réponde?

— Prenez garde... s'écria M. de Brévannes hors de lui. Ne me croyez pas assez sot pour être dupe de votre hypocrisie... J'ai vu ce que

j'ai VU ; je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face?

— Mais , Charles , je n'en sais rien , nous sommes arrivés depuis hier malin. >

M. de Brévannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'écria :

« C'est cela... Je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est arrivée peu de temps après nous et est entrée dans celte maison ; on nous suivait... peut-être même en Lorraine... Oh ! j'en suis sûr, il y a là-dessous quelque indigne mystère... mais je te découvrirai... malheureuse que vous êtes ! >

Celte injure , cette dureté , ce reproche si peu mérités, touchèrent Berthe jusqu'au vif. Malgré sa douceur, malgré sa résignation habituelle , sa dignité , sa conscience se révoltèrent ; elle dit d'un ton ferme à son mari :

« Vous avez tort de me parler de la sorte , Charles; vous pourriez pousser ma patience à bout, et me faire dire des choses... que, pour votre propre dignité , je voudrais taire.

— Des menaces!...

— Ce ne sont pas des menaces , Charles ; seulement... il n'est pas généreux à vous, qui m'avez donné tant de fois des sujets de plaintes

et de chagrin, (le in'accuser, et de me traiter avec ce mépris à propos d'un soupçon insensé.

— Voilà , pardieu ! un nouveau langage.

— Charles , je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis que je pourrais moimôme vous en adresser de malheureusement trop fondés.

— De mieux en mieux...

— Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite ; je Tai toujours fait ; est-ce ma faute si le bruit de vos aventures esl venu jusqu'à moi, à moi qui vis setde loin du monde?... N'est-ce pas encore le bruit public et les insolences de la misérable créature que j'ai chassée de chez moi il y a huit jours , qui...

— Madame , pas un mot de plus.

— Pardonnez-moi , Charles , je parlerai , je ne veux pas abuser de la position que mon dévouement à mes devoirs m'a faite ; mais je veux que vous la respectiez... Je consens à fermer les yeux sur des erreurs si basses qu'elles ne méritent pas même mon indignation... mais je ne souiïrirai pas que vous m'écrasiez injustement...

— - Sur ma parole , madame , votre audace me confond. Et vous voulez, sans doute, me faire entendre que quatre ans de fidélité et de respect

MADAME DE ERÉVANNES. 8'J

pour VOS devoirs vous ont acquittée envers moi, el que vous êtes maintenant libre (Vagir comme bo» vous semblera? Mais c'est incroyable! Mais vous oubliez donc que je vous ai tirée de la misère? que votre père vit de mes bienfaits , et que j'avais été assez bon pour lui offrir autrefois d'habiter chez moi?...

— Je n'ai jamais oublié que vous m'avez tirée de la misère , comme vous le dites , Charles, et cela a été d'auiant plus méritoire de ma part, que j'étais parfaitement indifférente à cette misère ; il m'a fallu pour vous aimer, quoique riche, surmonter peut-élre autant de répugnance qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer, quoique pauvre.

— Vraiment? vous m'avez fait celte gràce-là , de m'aimer malgré mes quarante mille livres de rente?

— Quant à ce reproche, Charles, que mon père vit de vos bienfaits... c'est la première fois que vous me le faites... ce sera la dernière... Depuis bientôt un an la vue de mon père est si affaiblie qu'il a été obligé de renoncer au travail qui jusque-là lui avait sufû pour vivre... A force d'instances , je suis parvenue à lui faire accepter une modique pension... il a consenti à la recevoir.

— Afin de n'être pas au-dessous de vous en fait de condescendance, iM. Raimond m'a fait aussi la grâce d'accepter de quoi vivre à Taise... au lieu d'aller à l'hospice.

— Oui , mon père a fait grâce à votre vanité en n'allant pas à l'hospice. Dans ses principes, il n'y avait là rien de déshonorant ; vieux, infirme , hors d'état de vivre de son travail , ainsi qu'il l'avait toujours fait, il aurait usé sans honte de l'asile que la charité publique offre à l'infortune honnête... mais puisque. . .

— Mais puisque je reconnais si mal , n'est-ce pas , les bontés de monsieur votre père pour moi , il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le soutenir plus longtemps ; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller s'établir à l'hôpital.

— Cela est certain , Charles , car je ne puis lui laisser ignorer vos reproches... »

En prononçant ces dernières paroles , la voix de Berlhe , jusqu'alors ferme, s'émut beaucoup; ses forces étaient à bout ; elle avait depuis longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient; mais elle ne put conserver davantage cet empire sur elle-même : elle cacha sa tête dans ses mains, retomba dans un fauteuil , et se prit à pleurer avec amertume.

M. de Brévannes élail égoïste , dur, orgueilleux, mais il élait fort intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de Berlhe à l'endroit des bienfaits des riches , il savait parfaitement que, raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Piaimond était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été qu'un jeu cruel...

La douleur de Berlhe le loucha d'autant plus qu'il se rappela ses derniers torts envers elle ; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.

Et puis il faut tout dire : pourrions-nous dévoiler un de ces mille replis du coeur humain ou plutôt de l'organisation humaine? Pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux , dont les hommes seuls sont capables , après les plus aigres , les plus basses , les plus injurieuses récriminations ?

Berlhe élait retombée, assise sur son fauteuil, accablée sous l'impression que lui avait causée celte scène cruelle. La jeune femme baissait la tête, son joli cou, ses charmantes épaules blanches et polies comme de l'ivoire , que l'éuiolion

92 MADAME DE BRÉVANiNES.

couvrait d'un léger incarnat, frappèrent la vue de M. de Brévannes.

Selon que cela arrive toujours , vingt fois il avait oublié sa femme pour des créatures indignes de lui être comparées , même sous le rapport de la beauté... Depuis la scène à laquelle Bertbe avait fait allusion en parlant d'une femme de cbambre qu'elle avait cbassée, les deux époux étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de froideur et de contrainte. L'amour de Bertbe pour son mari avait reçu un mortel et dernier coup.

M. de Brévannes, voyant le cbagrin de sa femme, se figura, par une de ces imaginations grossières naturelles à l'bomme , qu'en flattant Bertbe sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les outrages dont il venait de l'accabler ; il s'approcba doiic silencieusement de Bertbe , puis entourant sa taille , lui dit :

< Voyons , ma bonne petite Bertbe , sois gentille... faisons la paix. »

Il est impossible de rendre l'expression de répugnance , de boute , de douleur profonde qui éclata sur les traits de la jeune femme. Elle se dégagea brusquement des bras de M. de Brévannes , se leva el s'écria :

MADAME DE BRÉVANNES. 9â

« Ah! monsieur, il me manquait celle dernière insulte... Celle-là, du moins, jamais je ne la supporterai... »

Et Berthe se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur elle.

Nous renonçons à peindre la rage de M. de Brévannes, et le regard de courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.

L'ancien et immense hôtel Lambert , occupé par le prince et par la princesse de Hansfeld , était situé rue Saint-Louis-en-FIle, les murs du jardin terminaient le quai d'Anjou ; ce quai est séparé de TArsenal par les bras de la Seine qui entourent Tde Louviers.

Nous l'avons dit , rien de plus désert que les abords de ce palais. Les curieux peuvent encore visiter ces salles énormes , proportionnées aux splendeurs des existences princières des temps passés.

On ne peut de nos jours contempler sans rcs-

9f) LE RETOUR.

senlirïients mélancoliques ces vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuyers, de gentilshommes , innombrables satellites de ces glorieuses planètes , de ces illustres maisons qui jetaient tant d'éclat sur la France.

Rien de plus triste que de voir ces constructions massives bâties pour des siècles, tromper si vite Tespoir de ceux qui les avaient fondées pour leurs puissantes races.

Heureusement Tédifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie, grâce à la solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi , celte antique demeure reprenait la sévère majesté de son caractère monumental.

La nuit, la solitude, le silence, ne varient pas avec les siècles ; contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme Télernité... Aussi, lorsque Ton contemple ces vieux édifices au milieu de la nuit, du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a changé... la dislance du présent au passé s'efface

C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert.

Des nuages épais et gris, chassés par l'âpre.

bise du nonl couraient rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argentait les contours fantastiques des nuées... Au-dessus d'elles, çà et là quelques étoiles scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.,.

La masse irrégulière du vieux palais, avec ses loils aigus, ses cheminées, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se découpait en noir sur la limpidité bleuâtre et nocturne de Tatraosphèi-^ ; une allée de pins séculaires dressaient leur pyramide d'un vert sombre au-dessus des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.

Les eaux de la Seine, gonflées par les pluies d'hiver, se brisaient sur la grève, et répondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements de la bise du nord.

Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence où était enseveli ce quartier de

Paris...

Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain à l'Arsenal , lorsqu'un fiacre s'arrêta devant la muraille du jardin.

Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau, descendit de cette voilure, ouvrit une petite porte, et bientôt après madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit

s 8 LE RETOUR.

à son tour du fiacre et entra dans le jardin.

La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui aboutissait a une des ailes de rhôtel.

De temps à autre les rayons de la lune glissant à travers le branchage touffu faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient cette allée; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la princesse , passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.

Les anciennes habitations comme Thôtel Lambert avaient toujours de mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des chambres à coucher. L'habitude d'un grand apparat , les exigences de la représentation et d'une rigoureuse étiquette , le nombre immense de domestiques de tous grades , sans cesse allant et venant pour leurs services variés , laissaient si peu de liberté , qu'on était généralement réduit aux expédients nocturnes.

On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansi'eld en arrivant à Faile gauche de l'hôtel ouvrir une petite porte cachée dans un massif d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la conduisit en peu d'instants dans un

vaste cabinet qui précédait sa chambre à coucher.

A peine entrée , la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si elle eût été épuisée de fatigue.

Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de Tescalier secret, se débarrassa de son manteau et de son chapeau d'homme à larges bords.

C'était une femme.

Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire soupçonner son absence.

La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds avec colère.

Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes , qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes de la Diane antique.

Sa physionomie hautaine , froide , imperturbable pendant son entretien avec M. de Morville, était alors agitée par la violence des plus furieuses passions.

Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme

100 LE HETOUR.

deux diamants noirs; debout devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre du chambranle sous ses mains convulsives... Emportée par le flot de ses tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui l'avait accompagnée.

L'aspect de cette jeune fille était étrange.

Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son leinl mat et faisait ressortir la blancheur nacrée du globe de Tœil et le bleu clair de la pupille ; ses cheveux châtains , épais, courts, frisés, se séparaient sur son front à la manière des hommes qui , de nos jours , portent leur chevelure très-longue ; ses traits assez réguliers avaient quelque chose de viril , de résolu ; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres rouges et charnues, on voyait des dents très-blanches, mais écartées les unes des autres.

Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante et une petite cravate de soie serrait autour de son cou sa collerette à plis très-fins.

Coiffée d'un chapeau rond , enveloppée d'un long manteau , cette jeune fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hans-

LE RLTOLR. 101

feld, qui craignait tle revenir seule la nuit dans ce quartier désert, et de se trouver presque à la merci d'un cocher.

Pendant Tentrevue du bal de l'Opéra, la jeune fille avait attendu la princesse dans un fiacre et 1 avait ensuite ramenée.

Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld et lui dit :

(i Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher...

— Je l'ai vu ! il peut me perdre ! s'écria impélueusement la princesse le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous l'appellerons Iris eu nous excusant de cetle mythologie).

— Qui donc avez-vous vu?... marraine, dit la jeune fille effrayée de l'exaspération de madame de Hansl'eld.

— Charles de Brévannes !

— Il est ici?

— Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu... Oh! c'était bien lui... la présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur...

— Je ne connais pas-cet homme, marraine... Je ne sais pourquoi vous le haïssez... mais je le hais , parce que vous m'avez dit qu'autre-

lO'i LE RETOUR.

fois il VOUS avait causé de grands chagrins. > En prononçant ces mois : Je ne sais pourquoi

vous haïssez cet homme, Iris ne put vaincre un

léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par

madame de Hansfeld-

<( Pourquoi... je le hais ! tu me le demandes?...

s'écria la princesse presque avec égarement.

— Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine ; si vous haïssez... vous voulez vous venger...

— Me venger... oh! oui... je voudrais une vengeance éclatante, terrible... comme le mal qu'il m'a fait...

— Si je puis vous servir, parlez.

— Toi! pauvre fille! ! !

— Ordonnez, j'obéis; Iris est à vous, c'est voire bien, elle vit par votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle vcui par votre volonté, t

Sans lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris ; celle-ci en approcha ses lèvres rouges et humides avec une expression de respect et de dévouement filial; puis elle se redressa vivement et s'écria :

1 Mon Dieu ! marraine, votre main est glacée... vous frissonnez... il faut vous coucher...

lp: retour . 105

^— Pas encore... mais écoute... Je ne sais ce que me présage Tarrivée de Cliarles de Brévannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre... Tes services... me seront peut-être plus nécessaires que jamais... Il faut que tu saches... tout... oui... le crime de cet homme... alors lu comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une expiation... î

Et la princesse s'assit près de la cheminée.

Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine et en enve!oi)pa soigneusement sa marraine ; car, malgré le feu qui brûlait dans l'àtre, CHS pièces immenses devenaient glaciales à la fui des nuiîs d'hiver.

Madame de ïlansfeld resta quelques moments rêveuse avant de parler.

Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse à la fois respectueuse, farouche et passionnée.

Celait un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait prescpio impitoyables, tant ils sont exclusifs.

La princesse croyait s'être à jamais attaché par une profonde reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque élevée; elle ne se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce

404 Li: RETOUR.

sentiment, absorbant tous les autres, s'était développé dans le cœur de sa filleule.

Celle-ci avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce que lui causaient les moindres préférences de sa maîtresse. ..

Sombre, taciturne, impérieuse avec les autres domestiques de la princesse. Iris était généralement crainle ou délestée à Thôtel Lambert.

Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler complètement et de se vouer à cette idée fixe , absolue , incessante : Vivre pour sa marraine.

Son chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile, assez nécessaire à madame de Hansfeld qui , riche, titrée, libre de ses actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa filleule...

Alors quelquefois, dans la funeste exagération de son attachement, Iris formait des vœux détestables : elle désirait presque voir sa maîtresse malheureuse pour avoir rineiïable bonheur de la consoler , de la secourir , de lui consacrer ses jours et ses nuits , pour pouvoir enfin développer dans toute sa puissance le seniiment qui la dominait.

D'après cet aperçu du caractère dlris , enfant

LE RETOUR. lOS

abandonnée , bohémienne on More , on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine anière les ennemis non-seulement de madame de Hansfeld , mais encore toutes les personnes auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillance. Sa haine augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu'on inspirait à sa marraine.

Ainsi , la sachant passionnément éprise de M. de Morville , elle exécrait celui-ci autant... plus même que M. de Brévannes... car elle lessentail une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de l'aversion à la princesse.

Iris sortait à peine de l'enfance ; elle s'entoulait d'une impénétrable dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de cette exallalion sauvage, et cependant cette jeune fille , poursuivant son but avec une inflexible énergie, égarée par une jalousie féroce , avait frappé sa maîtresse dans ses affections les plus chères.

Après un assez long silence , madame de Hansfeld, sortant de sa rêverie, fit signe à Iris de s'approcher d'elle.

Celle-ci , s'agenouillant ets'accroupissant ainsi que font les Espagnols à l'église , croisa les bras,

attacha ses grands yeux clairs , fixes et perçants sur les veux de madame de Hansfeld avec ce mélange d'intelligence, de soumission et de dévouement particulier à la race canine , et de crainte de perdre un mot , un geste , une nuance de la physionomie de sa marraine , dès que celleci eut commencé de parler, elle se suspendit à ses lèvres... pour nous servir de l'expression consacrée.

1 Tu le souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai à Venise pour aller à Florence avec ma tanle Vasari et Gianelta notre camérisle? tu venais d'être longtemps malade et tu ne pouvais nous accompagner.

— Je m'en souviens... Gianetta m'écrivit quelquefois par votre ordre , afin de me donner de vos nouvelles...

— Celte Gianelta était curieuse , indiscrète , sans fidélité ; je crains de l'avoir trop longtemps gardée à mon service.

— Pendant voire séjour à Florence elle m'écrivait à peine quelques lignes... pour me dire

que vous vous portiez bien... Celte lâche semblait lui coûter, î ajouta Iris avec une assurance incroyable. Au contraire, elle mentait... Gianetta l'avait tenue parfaitement au courant de ce qui s'était passé à Florence pendant le voyage de sa marraine.

a Au bout de six mois d'absence, reprit la princesse, je revins à V^enise.

— Alors vous eûtes celle longue maladie de langueur dont vous avez failli mourir.

— Et pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et d'affection , Iris , que de ce moment-là je t'aimai comme une sœur, comme une fdle... i

Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement à ses lèvres.

< Ma tante Vasari , reprit Paula , se rendait à Florence pour suivre un procès; elle sortait toute la journée pour solliciter ses juges. Le soir nous allions à la promenade ; là je rencontrai plusieurs fois un Français... M. Charles de Brévannes. Bientôt il fut toujours sur mes pas , ses poursuites devinrent incessantes , obstinées ; alors mon indifférence se changea en aversion.

— Était-il donc fait pour inspirer tant d'éloignement?

— Que dis-lu ? j s'écria la princesse en reijardanl Iris avec surprise. Puis elle ajouta : c Tu étais si jeune alors que tu n'auras pas remarqué... Oui, cela était naturel à ton âge... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Monti... fils (lu frère de mon père? »

Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et répondit d'une voix brève :

i Oui , à chaque retour de mer il venait passer son congé à Venise... N'est il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A noire départ d'Italie , sa mère commençait à s'inquiéter de son absence.

— Il est mort... dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.

— Raphaël... mort!! s'écria Iris en feignant l'élonnement.

— Charles de Brévannes l'a tué î !

— Et votre tanle ignore? ..

— Ecoule...rheure est venue de tout le dire... J'avais été , tu le sais , élevée avec Raphaël; enfant, je l'aimai comme un frère; jeune tille comme mon fiancé , ou plutôt ces deux sentiments se fondirent en un seul... Tu étais alors si étourdie que notre amour a dû t'échapper.

— En effet , marraine , maintenant je jne sou-

i'dAtF.L r.AMUFIil. 10

ilO LR RÉCIT.

viens de quelques circonslances qui auraient dû m'éclairer. Mais est-ce possible... Raphaël mort!... Et quand cela? où cela ?

— Ecoute encore : je devais Tépouser à mon retour de Florence... Tu comprends maintenant pourquoi M. de Brévannes m'inspirait tant d'aversion.

— Je comprends...

— Ses poursuites redoublèrent; instruit du sujet de notre séjour à Florence, à force de persévérance, d'adresse, il parvint à se lier avec les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procès, et à prendre tellement d'influence sur elles , qu'il fut bientôt en état de nous être du plus grand secours.

Les voies ainsi préparées , il se lit un jour audacieusement annoncer chez ma lanle,sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie : notre accueil fut glacial ; mais cet homme se montra bientôt si insinuant, si flatteur, il prouva si clairement à ma tante de quelle utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu'elle le pria instamment de revenir. En s'en allant, il me jeta un regard significatif... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.

Je fis part à ma lantc de mes soupçons , elle

me répondit que j'étais folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de Brévannes , puisqu'il pouvait nous être si utile... Tu le sais, ma tante avait été très-belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brévannes s'aperçut un jour qu'elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait par plaisanterie. Il redoubla de soins , bientôt elle ne put se passer de lui. Il nous accompagnait partout , à la promenade , au iliéâlre. Je fis observer à ma tante qu'il était jeune , riclie, que celte intimité pouvait me comprometlre. Kile m.e dit alors, avec autant de joie (jue d'orgueil , que je m'alarmais à tort. Elle était veuve , libre ; M. de Brévannes lui avait déclaré son amour, et avoué qu'il ne s'était si vivement intéressé à notre procès qu'afin d'avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire quelques observations à ma tante , elle ne me laissa pas achever, se récria avec aigreur sur la vanité des jeunes filles , et me reprocha d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait chaque jour , envoyait souvent des musiciens sous nos fenêtres, nous offrait des bouquets, toujours pareils, disait-il à ma tante, pour ne pas blesser mon amour-propre.

Un jour, me trouvant seule, il me déclara son

112 LE HÉCIT.

amour , se faisant un mérite à mes yeux de l'habileté avec laquelle il avait , disait-il , trompé , égaré Topinion, en paraissant s'occuper de ma lante : sacrifice énorme dont je lui devais savoir gré.

— Et voire tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévannes ?

— Le soir même elle sut tout.

— Le voilà démasqué.

— Enfant,... tu connais peu la faiblesse et la vanité de femmes.

— Elle ne vous crut pas?

— Si , d'abord;... ce soir-là notre porte fut refusée à M. de Brévannes; il devina tout, écrivit une longue lettre à ma tante... Le lendemain il fut reçu plus affectueusement encore que d'habitude. En le quittant, ma tante vint me gronder sévèrement. Jalouse, me dit-elle, de la passion de M. de Brévannes, je Tavais calomnié, afin de lui faire interdire Tenirée de la maison.

— Malheureuse femme;... elle était folle...

— Les choses reprirent leur marche accoutumée... Charles de Brévannes ne me dit plus un mot d'amour , mais il passait des journées entières avec nous... Le 15 avril... oh ! jamais je

n'oublierai cette date, ma taule médit après déjeuner que lebruil de la cour de rhôlellerie l'incommodait, et qu'elle changerait le soir même de logement avec moi. Ma chambre donnait sur la rue , et avait un balcon... Ce qui me reste à le dire est affreux... Ce jour-là nous avions fait une longue promenade en voilure avec M. de Brévannes. Au retour , la veillée s'était prolongée fort tard; ma tante paraissait préoccupée. Il se retira. Je me couchai. î

La princesse devint horriblement pâle , tressaillit, puis continua d'une voix émue :

< Le lendemain je voulus aller , comme d'habitude, souhaiter le bonjour à ma tante : Gianella me dit d'un air embarrassé que madame Vasari était souffrante, et qu'elle ne pouvait me recevoir.

Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme, sombre, pâle... me remit une lettre... sans me dire un mot... Je ne sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris celle lettre : elle renfermait un anneau que j'avais donné à Raphaël.

— Et celte lettre, marraine, celte lettre?

— Elle était de Raphaël mourant.

"- De Raphaël î .'

m LE RÉCIT.

— Oui. Elle contenait ces mots , que je crus voir tracés en caractères de sang :

< Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Celle nuit fai vu Brevannes descendre de voire balcon... vous avez ensuile fermé lafenêlre. Je me suis ballu avec lui... lout à V heure... cela était convenu. J'ai cherché la mort : il me Va donnée. Soyez maudite... Osorio vous dira... lorsque vous retournerez à Venise... Cachez à ma mère... Ma vue se... »

Puis plus rien , s'écria madame de Hansfeld avec une expression déchirante... rien que quelques caractères sans forme.

— Quel mystère ! dit Iris en joignant les mains. Qui avait donc paru à la fenêtre de votre chambre?...

— Ne t ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la même chambre que j'occupais encore le matin?... Sans doute Charles de Brevannes en avait obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir comment... Elle est de ma taille , brune comme moi , de là cette fatale méprise de Raphaël.

— Oh!... c'est horrible!...

— Après avoir lu celte lettre j'étais comme folle, je croyais rêver... Osorio m'apprit le reste... Raphaël, à son retour d'un voyage à Conslanlinople, vint à Venise... Il ne passa qu'un jour dans cette ville... mais trompé par je ne sais quelle abominable calomnie venue jusque-là de Florence , il partit subitement pour cette ville avec Osorio , auquel il dit ; « On m'assure que € Pauîa me trompe indignement ; si cela est vrai » « je tuerai mon rival ou il me tuera, d

— Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise?

— Le sais-je?... Raphaël n'y avait pas même vu sa mère ; tout le monde a ignoré sa courte apparition à Venise ; en vain j'ai interrogé Osorio à ce sujet , il est resté muet.

— Cela est étrange...

— Malheureusement , il partageait les préventions de Raphaël... Ce que j'avais prévu était arrivé , les assiduités de M. de Brévannes, interprétées par ses infâmes calomnies , m'avaient affreusement compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse , et lorsque Raphaël s'informa de moi , il n'y eut qu'une voix pour m'accuser. Pourtant , ne voulant pas se fier aux apparences , il était allé trouver loyalement M. de

Brévannes , lui avait dit son amour pour moi , que nous étions fiancés... que souvent les jeunes filles, sans être coupables, étaient légères, inconsidérées... le monde méchant; il supplia M. de Brévannes, au nom de Thonneur, de ne pas cacher la vérité; quelle qu'elle fût, il le croirait.

— Et Charles de Brévannes?...

— Loin d'être louché de ce langage , il traila Raphaël avec hauteur, et dit :

« Puisque vous épiez PaulaMonti depuis deux f jours, vous devez savoir où est sa chambre. t- — Je le sais ; sans qu'elle me vît , ce matin

< môme je l'ai aperçue à son balcon. — Eh bien! t trouvez-vous cette nuit à trois heures du ma-

< lin devant ce balcon, vous aurez ma réponse. » ïu sais le reste... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël : « Êles-vous satisfait ? i

Dans sa rage, Raphaël le frappa au visage ; un duel s'ensuivit au point du jour, il succomba... Son dernier vœu fut de cacher sa mort à sa mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure souvent de longues années au sujet du sort des marins , que de lui faire savoir que ma trahison l'avait tué... Voilà ce que m'apprit Osorio. Celte funeste mission lerminée, il repartit sans vouloir entendre un mol de mes protesta-

lions... J'ai entendu dire depuis qu'il était mort en Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils... Et il est mort enme maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et parjure... Mort... tué par Charles de Brévannes , calomniateur et meurtrier !

— Oh! c'est afîreux... et votre lanteVasari...» Après un instant de silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un souvenir pénible, elle reprit ainsi :

« Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême , Charles dé Brévannes partit le jour même; Raphaël était inconnu à Florence, Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent pas... Personne ne put donc trahir ce malheureux secret. Ma tanle fut d'autant plus inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes , que son appui lui manquant elle perdit son procès et fut complètement ruinée; nous revînmes à Venise, où je tombai malade.

— Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld.

— Oui , pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à ce mariage , qui aurait dû me paraître inespéré... Grcàce à la bonté, aux soins et à la délicatesse du piince,

lis LE RÉCIT.

j'entrevoyais déjà des jours plus heureux ; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld... frappé de je ne sais quel vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... Enfin, reprit madame de Hansfeld avec un profond soupir , commença la vie atroce que je mené... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter des chocs si violents sans s'ébranler... La crainte, la stupeur que me cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuit jusque dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions , mais de rélourdissemenl. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en apparence si splendide , si lieureuse , lorsque par hasard je rencontrai M. de Morvilie ; je le remarquai , parce que j'entendis vanter la fidélité qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de son dévouement, de sa délicatesse,... et surtout de sa tendre constance pour une femme dont il avait été forcé de se séparer... Attristé par son amour, pieusement dévoué à sa mère souifrante , il sortait peu... Il demeurait près de nous , rue Saint- Guillaume. Un jour je trouvai une lettre sur le banc d'une partie réservée de noire jardin... Sans

LE RECIT. ilî)

pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon premier mouvement, tu le sais , fut de croire qu'elle venait de lui.

Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute la journée cachée dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une petite fenêtre cachée par un liçrand lierre.

M. de Morville semblait deviner les pensées qui nragilaient : gaies , si j'étais gaie ; tristes , si j'étais triste ; sombres et désolées, si j'étais sombre et désolée , ses lettres semblaient l'écho de mes impressions les plus fugitives.

— Comment les devinait-il?

— En m'observant... 11 lisait sur mon visage la disposition de mon esprit.

— Il vous aimait bien... dit Iris d'une voix profondément altérée.

— Tu le vois... comme moi , M. de Morville regreUait un amour passé... et , chose étrange , fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau.

— Vous pouvez aimer... Le prince vous a rendu votre liberté...

— Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces dures paroles... Que de

fois il a passé de la cruauté la plus froide... la plus dédaigneuse, la plus écrasante, à des paroles de tendresse adorable... Mais qu'importe maintenant... ses cruautés et ses tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de les braver... Mon amour!... et souvent ma conscience me reproche d'oublier Raphaël î! Depuis que j'ai revu M. de Brévannes, il me semble qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche à expier mon inconstance ; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance éclatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonné... Et encore... malheur à moi ! ... ce nouvel amour a-t-il besoin d'être pardonné?... une barrière insurmontable me sépare à jamais de M. de Morville...

— Une barrière insurmontable ? dit Iris.

— Oui... je ne sais quelle fatalité me poursuit... Mon âme commençait à renaître ; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait à moi ; je me croyais sûre de l'amour de M. de Morville... J'étais parvenue à me lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes ; il avait demandé à m'étre présenté... lorsque tout à coup il paraît me vouer l'aversion la plus profonde , il évite de me renconlrer avec une persistance si

LE RÉCIT. lâi

blessante , que je me suis décidée à cette démarche d'aujourd'hui.

— Et le motif de sa haine , marraine?

— Oh ! ce n'est pas de la haine... il m'aime , mon enfant ; il m'aime aussi passionnément que je l'aime... quoique je lui aie cache ce sentiment. Mais je le le répète... un obstacle insurmontable... nous sépare à jamais... Te dire ce que j'ai souffert à cette révélation , la force qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible... Eh bien ! pourtant j'aurais accepté cette position presque avec bonheur, sans cet infernal Brévannes.

— Comment cela ?

— Consacrée tout entière à cet amour triste et pur, je n'aurais jamais revu M. de Morville ; mais, au moins, j'aurais su qu'il m'aimait... autant que je Taimais... L'humanité est si fantasque, que les raisons qui s'opposaient à ce que cet amour fût heureux , en auraient peut-être assuré la durée ; mais si M. de Brévannes parle. . . malheur... malheur à moi!... Le mépris succède à l'adoration dans le cœur de M. de Morville... Cet homme si franc , si loyal , n'aura pas assez de dédain pour m'accabler... Méprisée par lui...

ah ! je sais ce que j'ai souffert... lorsque je l'ai

cru possesseur de ce fatal secret... Et songer que Brévannes peut me porter ce coup affreux en répandant de nouveau la calomnie infâme qui a causé la mort de Raphaël ; oh ! c'est à en devenir folle...

— De tout cela , marraine, il résulte deux choses... Il faut connaître le mystère qui force Morville à vous fuir.,, il faut réduire Charles de Brévannes au silence...

— Oui , il le faudrait ; mais comment faire ? Hélas !... Oh ! je suis bien malheureuse...

— Iris n'est rien pour vous ? d dit la jeune fille avec une farouche amertume.

La princesse en fut frappée et lui répondit avec bonté :

« Si , mon enfant ; je puis tout te dire, à toi... cela me soulage... t>

A ce moment , un bruit grave , sonore, puissant, plein de suave harmonie, mais affaibli par la dislance arriva aux oreilles des deux femmes.

C'était le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une expression mélancolique.

A ce son la princesse tressaillit , et s'écria :

« Oh! c'est lui... il veille encore... Tiens, maintenant ma tête est si faible que le bruit de

cel orgue me semble effrayant, surnaturel... Ce ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends , mais les voix mystérieuses d'un monde invisible, qui répond au prince qui les interroge... Oh ! grâce !... grâce !... cela m'épouvante. ï

Par un hasard singulier, et comme si le vœu de la princesse eût été entendu , le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la nuit en s'exhalant comme une plainte...

« Cet entrelien m'a abattue , je frissonne , dit Paula.

— 11 faut vous coucher, marraine. j>

Après avoir présidé au coucher de madame de Hansfeld avec la plus grande sollicitude , et baisé respectueusement sa main, Iris ferma la porte de la chambre de sa marraine , plaça en travers un divan qui , découvert , formait un lit, et après avoir verrouillé l'entrée de l'escalier secret , s'endormit profondément.

Une pièce immense , occupant une aile de Thôlel Lambert, formait à elle seule Tapparlement d'Arnold de Gluslein, prince de Hansfeld, personnage mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires.

L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour juslifier tant d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur , un peu après le moment où les sons de l'orgue avaient cessé , au grand plaisir de la princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver commençait à

dissiper la brume du malin...

Qu'on se tigure une saîle longue de cent pieds environ , un plafond rayé de solives saillantes autrefois peintes et dorées ainsi que les caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les fenêtres avaient été bouchées sauf une liaule, longue et étroite ogive, garnie de vitraux de couleurs et placée à Textrémilé de la galerie. Le jour, pénétrant par cette étroite ouverture , produisait un effet bizarre , car il luttait contre la clarté des six bougies d'un petit lustre de cuivre rouge golhi(jue , suspendu à Tune des poutrelles du plafond par un cordon de soie, trèsprès du vitrail.

Grâce à ce mode d'éclairage dont le foyer factice ou naturel se concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fit jour, la lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée, s'amoindrissait de telle sorte que le premier tiers de la galerie se trouvait dans un clair obscur assez lumineux , mais que le reste de cette salle immense se perdait dans l'ombre.

Rien de plus étrange que la décroissance successive de cette lumière qui , d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une haute fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La coloration des divers objets qu'elle

LK PRINCE DE HANSFELD. l^^

frappait, participant aussi de cet affaiblissement gradué , semblait prendre des formes étranges.

Ainsi , vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière , ses dernières lueurs s'accroehant aux reliefs de quelques armures d'acier damasquinées , de rares étincelles de lumière scintillaient çà et là dans Tobscurilé.

Presque à côté de Tunique petite porte qui communiquait à cette galerie, dans un coin sombre , on distinguait une forme blanchâtre. C'était un squelette-bizarrement accoutré : sur son crâne il portait une mitre épiscopale , il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau temps de la renaissance ; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à sept cordes dont la base reposait sur la rotule ; par un caprice bizarre , une couronne de roses (rareté pour la saison), d'une fraîcheur et d'un parfum adorables , surmontait celuih ; un manteau de drap blanc, constellé d'X eld'xM, entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied , d'une petitesse remarquable, était ( amère dérision) chaussé d'un soulier de satin blanc dont les

cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur Tos de la jambe poli comme Tivoire.

Si l'œil , s'habituanl aux ténèbres , pouvait percevoir certains détails, on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin quelques taches d'un brun rougeâtre... que Ton reconnaissait facilement pour des traces de sang.

Cet étrange objet de curiosité était élevé sur un socle d'ébène merveilleusement rehaussé de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et d'ivoire.

Par un étrange contraste , car là tout était contraste , les ornements de ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de Yossuaire qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du xv^ siècle a de plus gracieux , de plus pur et de plus charmant , semblait revivre dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'œuvre de ciselure et de sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas absolument étrangers au lugubre objet dont ils décoraient la base ; la figure du squelette s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une lyre, et portant une mitre épiscopale en tête et un soulier de femme au pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des plus charmantes combinaisons artistiques.

Ainsi des Amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance qui tenaient de l'aigle par la tête , par les ailes , et de la sirène par les capricieux enroulements de leur queue , semblaient transporter dans leurs petits bras cette luii^ubre ima2;e.

Ailleurs des nymphes dont les poses remplies d'une élégance à la fois chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs , se jouaient sous Tatlique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts de la toilette du fantôme; l'une portait le glaive » l'autre la lyre, celle-ci la mitre.

Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes , tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles , tandis qu'un petit Amour, niché dans l'intérieur de celte chaussure de Cendrillon , s'en servait comme d'une escarpolette...

Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demi couchée sur un lit grec à draperies traînantes , accoudée sur son bras gauche, regardait en souriant (comme une tête de mort peut sourire) les folâtres jeux des nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un bouquet dcroses que lui présentait un groupe d'adorables enfants.

Un petit trépied de vermeil, d'un travail exquis, placé auprès de ce socle , pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums...

Si les autres objets qui meublaient cette galerie n'offraient pas ces bizarres alliances des sujets les plus funèbres aux idées les plus riantes , ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns par leur rareté, les autres par leur préciosité , et par les incroyables mutilations qu'ils avaient subies.

Un tableau , placé dans une des zones de la galerie où il n'arrivait qu'un demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare; à la fraîcbeur du coloris , à la transparence voilée du clairobscur, à la grâce divine du dessin , à la suavité de la toucbe , on reconnaissait la main inimitable de Léonard de Vinci... Mais , hélas! au lieu de ce regard fluide , transparent, auquel le Vinci avait sans doute donné la vie , les yeux barbarement , outrageusement crevés , dardaient deux lames de stylet, fines, aiguës, étincelantes.

Elait-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton mythologique : Les yeux de la beauté lancent des traits mortels?

On ne pouvait voir sans indignation cet outrage à l'un des chefs-d'œuvre de l'art , et pourtant ,

LE PRINCK DE UANSFELD. tôt

un peu plus loin , on admirait une sorle de petit monument de marbre blanc aux ornements empruntés aux mylhologies païenne et chrétienne.

Dans un cartouche supporté par des Amours et par des anges , on lisait en lettres d'or : Phidias, Raphaël; puis au bas une sorte de prie- Dieu (qu'on pardonne cette profanation de Tadoration due au seul Créateur en faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un fréquent usage , comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces deux génies immortels venait souvent leur demander à genoux de hautes inspirations , ou les remercier des ineffables jouissances que le sentiment ou la science du beau donnent à Thomme.

En effet , des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël, placées tout auprès de quelques fragments des bas-reliefs du Parlhénon, choisies avec un goût excellent, annonçaient un amour ou une science de Tart qui semblait incompatible avec la barbarie des mutilations dont nous avons parlé.

A mesure que Ton se rapprochait de la zone la plus lumineuse de celte galerie , étrange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient aussi de caractère... Plus ils devaient

être éclairés , plus ils augmentaient de splendeur.

Ainsi , près de la fenêtre on voyait une rare collection d'armes indiennes et orientales : des sabres d'argent incrustés de corail , des poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, à la poignée enrichie de pierres précieuses ; le bleuâtre acier de Damas se recourbait sous sa garde d'or étincelante de rubis et d'émeraudes ; des boucliers indiens aux reliefs de vermeil étaient constellés de pierreries.

Près de la fenêtre , c'était un fourmillement lumineux, coloré, scintillant, éblouissant, auquel la lumière prismatique des vitraux donnait encore des tons plus chauds et plus riches ; il est impossible de nombrer les curieux objets d'orfèvrerie, émaillés, ciselés, entassés sur des étagères de nacre qui avoisinaient la fenêtre.

A voir tomber de la haute fenêtre celte éblouissante cascade de lumière irisée par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eût dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances du prisme.

Cette comparaison semblait d'autant plus vraie, qu'immédiatement au-dessous de la croisée , et occupant toute la largeur de sa baie, on voyait

un grand buffet crorgue : deux figures d'anges de Irois pieds de haut , sculptées en ivoire, supportaient le clavier de Tinstrument , de même matière; le resle du butïet , dont le soiiimet atteignait l'appui de la fenêtre, se composait do panneaux gothiques, aussi d'ivoire; travaillés à jour comme une dentelle, ils n'altéraient en rien la sonorité de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent , émaillées de couronnes d'or , ornées de pierreries , comme des ostensoirs , séparaient ces légers panneaux et supportaient une frise en pierres dures , représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits... cerises de cornaline, prunes d'améthystes, abricots de topaze , bluets de lapis , feuilles de malachites, jacinthes d'aigues-marines, luttaient d'éclat et de vérité relative.

Cet orgue de dix pieds de haut et de cinq pieds de large remplissait le soubassement de la longue fenêtre à vitraux coloriés percée à l'une des extrémités de la galerie.

L'espace qui restait de chaque côté de cette fenêtre pour atteindre les parois latérales de la galerie, était rempli, encombré des innombrables richesses dont nous avons parlé.

Le prince de Hausfcld était assis devant cet

orgue d'ivoire, il portait une longue tunique de laine noire serrée autour de sa taille ; une sorte de béret de velours même couleur laissait échapper de longues mèches de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu courbées.

Ses longues et larges manches noires étaient presque relevées jusqu'au coude par la position que prenaient ses mains en parcourant le clavier; ces bras amaigris, ces mains fluettes, elBlées, étaient d'une blancheur de marbre , mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient pas cette nuance rose , signe certain de la santé, ils étaient cerclés d'un pâle azur, la position de la tête, un peu repliée en arrière, annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plafond.

Après s'être interrompu un moment, il recommença déjouer de l'orgue, mais pianissimo.

Était-ce la qualité supérieure de cet admirable instrument? était-ce la puissance du talent de l'exécutant? jamais orgue n'exhala des sons à la fois plus suaves, plus sonores, plus mélancoliques , d'une tristesse, si cela se peut dire, plus passionnée !

11 serait impossible de dire quel était le motil

de ces chants d'une expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise , capricieuse comme la pensée qui , lloltant au milieu dos nuages d'une imagination attristée , aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci , serein...

Le cœur le plus hronzé se fût amolli , détendu à ces mélodies pénétrantes , douces comme une rosée de larmes.

Au milieu du silence de la nuit , les sons déjà si graves de l'orgue augmentaient encore de solennité; ils montaient au ciel... comme Tencens...

Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.

Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse , jouée sur les notes les plus élevées , les plus crislaUincs de l'instrument , il faudrait évoquer les idéalilés les plus riantes, les plus jeunes, les plus fraîches ;

Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs roses dans l'aube d'un beau jour de printemps ;

Tout ce qu'il y a de mystère, de rêverie dans

13(j LE PRINCE DE HANSFELD.

les clartés argentines de la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la péiiombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux solitaires accents du rossignol ;...

Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'espérance ingénue dans le doux refrein d'une jeune fille de seize ans qui chante , parce qu'elle se sent heureuse en regardant sa mère et en voyant le soleil dorer la cime des arbres au moment où les fleurs redressent leur calice embaumé ;...

Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé, dans la contemplation où nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui décrivent leur cours dans l'immensité.

Oui, à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée de la mélodie pleine de grâce et de sérénité qui , à d'assez longs intervalles , revenait se dessiner, pour ainsi dire , rose, lumineuse et sereine, sur la couleur sombre du reste du morceau (jue jouait le prince...

Quant à ce morceau, que Ton pourrait considérer comme l'expression constante du caractère d'Arnold de Hansfeld , c'était l'idéalisation de la rêverie allemande , ou la douce fantaisie de

Mignon , non celle qui fait éclore de gracieux mirages , mais celle qui, dans sa noire tristesse, évoque le pâle fantôme de Lénor.

La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était résignée , mais non pas amère et irritée.

Il semblait se complaire à moduler avec amour la phrase musicale dont nous avons parlé, comme on s'abandonne à un souvenir chéri de sa jeunesse.

Le tintement aigu , strident et prolongé d'un timbre , le fit tressaillir douloureusement.

A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant... Les dernières vibrations de l'orgue s'exhalèrent dans la vaste galerie comme un long soupir.

Arnold inclina avec accablement sa tête sur sa poitrine ; ses mains blanches et effilées, se détachant du clavier, retombèrent inertes sur ses genoux. Sa taille mince et frôle se courba, la force factice , fiévreuse , qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna, il s'affaissa sur lui-même...

Les premières lueurs d'une matinée d'hiver, se joignant à la clarté des bougies du lustre go thique, formaient une lumière fausse, lugubre comme celle des cierges qui brûlent pendant le

i."8 LE PRINCE DE HA.NSFELD.

jour autour d'un lit mortuaire ; celle lumière tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues d'Arnold , car il avait la tête inclinée sur sa poitrine.

A travers ses longs cils baissés , on aurait pu voir la prunelle immobile perdre riuimide éclat de son bleu cristallin et devenir fixe, presque lerne.

Ses doigts se roidirent par Tinlensitédu froid; car depuis longtemps le feu était éteint dans la vaste cbeminée...

A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux fois.

Le prince sembla sortir d'un sommeil léthargique, se leva péniblement et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que par une petite porte épaisse et bardée de fer.

Arnold ouvrit à moitié et d'un air soupçonneux un guichet pratiqué dans cette porte, et dit d'une voix faible :

« C'est vous , Frank ?

— Oui, Arnold... voici le jour... Tiens... prends la cassette , mon cher enfant , répondit «ne autre voix un peu cassée.

— C'est bien vous... Frank? répéta le prince.

— Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit,

sinon le vieux Frank, Arnold?... Ouvre la porte... lu nie verras en pied...

— Oh ! non , non , pas aujourd'hui...

— Calme-toi... mon cher enTant... tu as les vapeurs... je le sais... mais prends donc la cassette... J'ai acheté le pain d'un côté... les fruits de Tautre... »

Le prince allongea la main , et prit avidement une petite caisse de bois d'acajou cerclée d'acier qu'on lui passa par le guichet.

i Bonne nuit... ou plutôt : bonjour, Arnold...

— Adieu, Frank...»

Et le guichet se referma.

Non loin de la porte était un lit composé de deux épaisses et soyeuses peaux d'ours étendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et mit la cassette sur une petite table d'ébène d'un curieux travail où était déposée une paire de pistolets chargés.

11 prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette ; elle contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d hiver.

Le prince regarda ces comestibles, dignes d'un anachorète, avec une sorte de défiance; ses soup(;ons luttaient contre son appétit; pourtant il cassa le pain en deux morceaux , et après

l'avoir longtemps examiné , flairé , il le porta enfin à ses lèvres...

Mais tout à coup il le jeta loin de lui avec épouvante.

Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se jeta sur son lit en pleurant avec amertume.

Ll-: PERE ET LA FILLE

Berllie de Brévannes allait ordinairemenl passer, chez Pierre Raimond , son père, les matinées dn dimanche et du jeudi. Il demeurait Ue- Saint-Louis, rue Pouliier, tout près de l'hôtel Lambert, habité par le prince de Hansfeld.

Depuis le retour de sa fdle à Paris , le vieux graveur ne Tavait pas revue ; mais prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche matin, car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées dans la nuit du samedi.

Pierre Raimond , tout heureux de cette visite, lâchait , selon sa coutume , de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une peliic

I 12 LE PERE ET LA FiLLE.

cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage.

Des fenêtres on dominait le quai , la Seine ; à l'horizon s'élevaient les massifs d'arbres du Jar- «lin des Plantes , et plus loin encore le dôme du Panthéon.

La chauibre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l'objet d'une sorte de culte. Ptieii n'y avait éié changé ; on y voyait encore le petit lit de bois peint en gris , les rideaux de coton blancs , l'antique commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond , un vieux et mauvais piano en merisier où Berthe avait étudié et appris son art; enfin, sous verre, et renfermées dans un cadre , les couronnes que la jeune iille avait remportées du conservatoire.

Pierre Raimond avait soixante et dix ans , sa grande taille était courbée par l'âge ; son crâne chauve , sa barbe blanche , qu'il ne rasait plus depuis plusieurs années , ajoutaient encore à l'austérité de ses traits ; ses paupières, toujours à demi baissés, témoignaient du mauvais état de sa vue nfl'aiblie par l'excès du travail ; cette intlrmilé jointe à un léger tremblement nerveux , suite d'une longue maladie , l'avait obligé de renoncer à la gravure de la musique, et à accep-

ter, malgré sa répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes.

La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était d'une scrupuleuse propreté. Au-dessous de la fenêtre on voyait son établi de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches de cuivre préparées pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une simplicité stoïque.

Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond , ancien volontaire des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la convention au peuple lors de l'assassinat des envoyés français :

Le neuf floréal de Van sept ,

A neuf heures du soir.

Le gouvernement aulrichien a fait assassiner

les minisires de la république française :

Bonnier, Roberjol, et Jean Debry ^

chargés par le directoire exécutif

de néf/ocier la paix

de liasladt.

leur sang fumk... il demande... il obtiendra vengeance!

Pierre Raimond conservait religieusement ce

curieux spécimen de la farouche éloquence de celle époque sanglante , lerrible , mais non pas sans gloire. Il esl inutile de dire que le graveur était reslé fidèle à Tulopie républicaine, dans ce qu'elle avait de généreux , de patriotique.

Probe et rude , juste et loyal , on ne pouvait reprocber à Pierre Raimond que des idées irop absolues sur les différences morales qui existaient, selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à l'exagération l'orgueil de la pauvreté , il faisait excuser ce travers par le plus noble désintéressement.

Ainsi , pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures , il avait refusé parce qu'il aimait la mère de Berlhe , aussi pauvre que lui.

Après trente ans de travail et d'économies, il élait parvenu à amasser vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire banqueroutier lui frauda celle somme ; il redoubla de labeur afin de donner au moins à sa fille, très-jeune encore, une profession qui la mît à l'abri du besoin.

On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berlhe.

Enfin une voiture s'arrêta sur le quai ; il enlendit dans l'escalier un pas léger, rapide et bien connu. \

LE PÈRE ET L4 FILLE. Hr,

Quelques secondes après , Berthe embrassait son père.

« Enfin... te voilà, le voilà , répétait le vieillard d'une voix émue , en serrant sa fille dans ses bras.

— Mon bon père!... » disait ïîerlhe en pleurant.

Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau , de son manteau , qu'il porta sur son lit ; puis la faisant asseoir dans son fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains, qui étaient froides.

4 Pauvre petite... tu es glacée, réchauffe-toi...

— Père... tu gâtes toujours ton enfant... > Sans lui répondre, le vieillard la regardait

avec bonheur.

4 ïe voilà donc... Depuis six mois... six

mois

— Pauvre père... le temps l'a bien duré...

— Mais lu étais heureuse?...

— Oui, oh ! oui...

— Bien heureuse?...

— Comme toujours...

— Jusqu'à présent ion bonheur a fait mon courage... Ainsi, ton mari... est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?...

i/'hÔTSI LAMBERT. *"

Ha LE PÈRE FT LA FILI.E.

— Sans doute...

— El pendant ton séjour en Lorraine... ces six grands mois passés dans le tête à lêle ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que le temps de ton séjour à Paris?...

— Oui, mon père.

— Tu es toujours fière d'être sa femme?

— Toujours... Mais pourquoi ces questions?

— Brévannes est enfin tel que tu Tavais jugé lorsque tu m'as déclaré que lu n'épouserais que lui?

— Oui, certainement, répondit Berthe, de plus en plus étonnée des paroles de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait soigneusement caché ses cliagrins.

— C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont lu serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?...

— Oui, mon père... Charles n'a pas changé.

— Dieu soit loué! Eh bien ! je l'avoue... je me suis trompé...

— Trompé?... Et sur qui? bon père.

— Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'atlendais ton retour avec plus d'impatience encore que les autres années ?

— Mon Dieu, non.

— Tu ne sais pas pourquoi je suis doublemeni ravi (le le voir aujourd'hui ?

— Explique-loi donc... Mais, mon Dieu!... lu pleures... lu pleures !

— Et lu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'esl de joie, vois-lu... oh! bien de joie.

— Oh ! lant mieux !

— Mon enfant... l'épreuve a assez duré.

— Quelle épreuve?

— Je souffrais tant! vieux , infirme, réduit à passer mes jours seul.,, moi qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de l'embrasser le malin et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse que j'avais pour la mère... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques heures par semaine, et à ne pas te voir pendant des mois entiers.

— Bon père... je souffrais bien aussi...

— Ce n'est pas tout encore ; le temps que tu as passé ici jjendant que ton mari élait en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus pénible encore ; c'était le perdre une seconde l'ois.

— Mais, mon père...

— Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage, Brévaunes m'avait

offert un petit appartement dans 8a maison... Bien souvent depuis lu étais revenue sur cette proposition... je t'avais constamment refusée...

— Hélas ! oui.

— C'est que , vois-tu , je doutais de Brévannes ; je doutais de la durée de cet amour, d'abord si violent... Je n'aurais pu être tranquille spectateur de les chagrins ; ma défiance même aurait troublé ton ménage. Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit : J'attendrai... Berthe ne m'a jamais menti... Si après quatre années de mariage elle est aussi heureuse qu'elle le dit... je verrai là une garantie certaine pour l'avenir, et une preuve de la bonté du cœur de Brévannes. Ce moment est arrivé. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui je lui dirai : J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande pardon... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe...

— Tu dis, père ! s'écria Berthe.

— Je dis, mon enfant chéri... que je n'ai plus assez d'années à vivre pour les passer loin de toi... Ma foi, je me laisse être heureux tout à mon aise ; ton mari , toi et moi nous ne nous quitterons plus... désormais. >

Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard.

Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la jeune femme dans ses bras.

« Allons, allons, folle... qu aviendra-t-il donc des chagrins si la joie t'agite et t'éplore à ce point?. . Entre nous, ajouta Pierre Raimond en souriant, je fais le brave, le Brulus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te quitterai plus. »

Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.

La position de Berthe était cruelle.

M. de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension qu'il faisait à son père. A ce moment même , Pierre Raimond , abusé par les généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez M. de Brévannes dans la plus complète intimité.

Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler à son père ses chagrins croissants, attribuer sa tristesse à ses regrets de vivre éloignée de lui ; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et M. de Brévannes , que

la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de crainte.

Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus vive , par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant (ians ses bras.

Pierre Raimond connaissait le cœur de sa fille ; il attribua d'abord ses pleurs à la joie , à une surprise inespérée ; mais ces larmes se changèrent en sanglots ; Berthe reposa sa tête sur Tépaule du vieillard , et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un mouvement convulsif.

Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anciens soupçons revinrent, il repoussa brusquement sa lille , et s'écria d'une voix sévère.

< Berthe... vous me trompiez... Vous n'êtes pas heureuse ! >

Berthe, rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence , et regretta malheureusement trop tard l'émotion qu'elle n'avait pu cacher.

Elle allait rassurer son père lorsque la porte s'ouvrit :

« Mon mari ! > s'écria Berthe avec crainte.

M. de Brévannes entrait chez le graveur.

xn

L'iippariiion de M. de Brévannes fit régner un silence de quelques instants entre les trois acteurs de celte scène.

Berthe frémit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la dureté.

L'austère figure de Pierre Raimond , jusqu'alors douce et bonne , prit tout à coup un caractère d'énergie hautaine ; redressant sa grande taille et mettant sa fille derrière lui , comme pour la proléger, il marcha deux pas à la rencontre de M. de Brévannes : »

( Que voulez-vous, monsieur?

— Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle venait passer la matinée chez vous , ainsi qu'elle me Ta dit ; j'ai mes raisons pour en douter.

— Ah ! Charles , dit tristement madame de Brévannes.

— Je vous défends de soupçonner ma fille de mensonge , monsieur.

— Mon père... s'écria Berthe.

— Je n'ai , M. Raimond , de compte à rendre à personne... Si je soupçonne ma femme de mensonge , c'est que...

— Si elle a menti... ce n'est pas à vous, c'est à moi, s'écria Pierre Raimond en interrompant son gendre.

— Comment cela, monsieur? dit celui-ci en regardant Berthe avec étonneraent.

— Charles, je vous en conjure... Et vous, mon père...

— Elle m'a menti , reprit le vieillard d'une voix forte , tout à l'heure encore elle se disait heureuse...

— Ah ! j'y suis , reprit froidement M. de Brévannes , madame est venue parler ici de son bonheur avec des gémissemenis hypocrites... C'est fort adroit...

— M. de Brévannes , s'écria Pierre Raimond, il y a quatre ans, ma fille se mourait dans cette chambre... je vous disais : J'aime mieux perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des tortures que vous lui causerez... J'avais raison , vous la tuerez !.. .

— Mon père, dit Berllie , je ne dois pas vous laisser dans une fâcheuse erreur... Il m'en coûte, mais je dirai la vérité; je ne justifierai pas par mon silence les reproches peu mérités , je vous l'assure, que vous adressez à mon mari... J'ai pu vous cacher quelques contrariétés domestiques auxquelles les meilleurs ménages n'échappent pas. Vous étiez si content de me savoir complètement , absolument heureuse , que je voulais vous laisser cette illusion ; elle ne nuisait à personne, et j'espérais vous rapprocher de celui que vous jugez trop sévèrement.

— Ma fille , je connais votre faiblesse ; c'est à moi d'être sévère...

— D'être sévère! s'écria M. de Brévannes avec un éclat de rire sardonique. . . d'être sévère.. . Ah çà ! est-ce que je suis ici à l'école , M. Raimond ? A qui croyez-vous parler, s'il vous plaît ?

— Au bourreau de ma fille. . .

—7 Ceci tombe dans l'exagération, M. Rai-

lo* LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE.

moud... VOS souvenirs révolutionnaires VOUS égarent...

— Berlhe... emmène cet homme... dit froidement le graveur.

— Charles, je vous en prie , venez. . venez. Mon père, à jeudi... Pardonnez -moi de vous quitter sitôt... peut-être reviendrai-je demain, dit Berlhe en voulant à tout prix rompre cette fâcheuse conversation.

— Puisque vous êtes en train de donner des leçons, monsieur, dit M. de Brévannes , dites donc à voire fille qu'il est toujours maladroit de témoigner à son mari de méprisantes froideurs , lorsqu'il aurait peut-être le droit d'être jaloux...

— Berthe, que veut-il dire?

— Ah! Charles... est-ce à vous de rappeler cette scène...

— Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte délicatesse... de vos beaux scrupules... 11 y a làdessous... quelque intrigue... je la pénétrerai...

— De grâce , Charles , ne parlons pas de cela ici... Adieu, mon père, d Après un moment de silence, Pierre Raimond dit à sa fille :

« Berthe... méritez-vous ce reproche?

— Non, mon père... répondit Berthe avec dignité.

— Je vous crois, mon enfant... Maintenant , monsieur, écoutez-moi. Pendant quatre ans j'ai été votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse, aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d'autre appui que moi... je suis infirme , pauvre, vieux... il n'importe, prenez-garde...

— Des menaces, monsieur...

— Oui, notre position sera nette... Dès aujourd'hui... je renonce aux secours que j'avais acceptés à la seule instance de ma fille. ..

— Il vous est plus commode d'être ingrat...

— Ingrat... parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil.

— Mon père...

— Ainsi, monsieur, dit Pierre Raimond , c'est de vous à moi, d'homme à homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille... Je vous donne quinze jours pour abjurer vos torts.

— Quinze jours? Pas davantage?...

— Et si au bout de quinze jours vous n'êtes pas pour Berthe ce que vous devez êlre...

— Eh bien ! monsieur, que ferez-vous?

— Vous le verrez.

— Venez , madame , dit M. de Brévanues en prenant Berihe par le bras.

— Mon père, adieu.. . Je reviendrai ; de grâce, calmez-vous.

— Vous reviendrez si je vous le permets , dit M. de Brévannes avec ironie.

— Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur loi, » dit Pierre Raimond.

Berthe suivit son mari en pleurant.

Le vieillard resta seul.

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